LIX

Le jeune pasteur qui officie dans notre paroisse fait régulièrement une halte au café pour s'aviser de l'état des moeurs de ses paroissiens, il regrette que le vin y coule à flot. La situation n'a guère changé, il a du pain sur la planche.
Il croit en outre dur comme fer – et j'en souris moins – que les réformateurs de la première heure étaient des hommes purs et durs, les égaux au moins des saints dont ils avaient voulu abolir le culte. Je le taquine et, pour la paix des ménages de notre commune qui abrite aujourd'hui autant de catholiques que de protestants, je tente à chaque occasion de réhabiliter les papistes pour lesquels j'ai au fond une tendre admiration, notamment ceux de l'époque de Matthieu Schinner qui n'étaient pas que d'invétérés fêtard et qui avaient surtout de solides raisons d'en vouloir aux Luthériens et aux Zwingliens qui furent plus d'une fois les rois des coups fourrés.
Relisant la vie de Thomas Platter, je tombe sur un passage qui devrait sonner le glas de son révisionnisme, je le lui remets ce matin.
Un matin que Zwingli devait prêcher avant l'aube dans l'église de Fraumünster, je me trouvai sans bois; les cloches commencèrent à sonner. Tu n'as pas de bois, pensai-je, mais il y a tant d'idoles dans l'église!" Celle-ci était encore déserte; je courus à l'autel le plus proche, empoignai un Saint-Jean et le fourrai dans le poêle: "Allons, dis-je, tout Saint-Jean que tu es, il te faut entrer là-dedans!" La statue commença à brûler avec de grands pétillements. à cause des couleurs à l'huile dont elle était enduite. "Doucement, doucement murmurai-je, si tu bouges (ce dont tu te garderas bien) je fermerai le poêle et tu n'en sortiras pas, à moins que le diable ne t'emporte. A ce moment, la femme de Myconius passa devant la salle, se rendant à l'église, et me dit: "Dieu te donne une bonne journée, mon enfant! As-tu chauffé?" Je fermai la porte du poêle et répondis: " Oui mère, tout est en ordre." Je me serais bien gardé de faire la moindre confidence, car elle aurait peut-être jasé et l'aventure, une fois connue, pouvait me coûter la vie. Au milieu de la leçon le professeur me dit: "Custos, il paraît que le bois ne te manquait pas aujourd'hui?" Et je me dis: "Saint-Jean a fait de son mieux." Comme nous allions chanter la messe, deux prêtres se prirent de querelle; celui qui avait trouvé son autel dépouillé de la statue criait à son collègue: "Chien de Luthérien, tu m'as volé mon Saint-Jean!" La dispute dura un bon moment, Myconius n'y comprit rien et le Saint-Jean ne fut jamais retrouvé.
Le guide spirituel de notre village lève la tête et me regarde effrayé. Se fera-t-il catholique? Va-t-il entrer dans les ordres? Il commande finalement une bière et un sandwiche pour lui tout seul. Maigre consolation qui pourrait raviver les guerres de religion.
Jean Prod’hom
LVIII

Michel et Marjolaine reviennent de Toscane. Comme à leur habitude ils racontent aux habitués du café leur périple et montrent quelques photos. Leurs désaccords continuels nous font sourire, mais depuis le temps personne ne se formalise plus. Ça ne manque pas aujourd'hui encore,
– C'est dans la cathédrale de Pistoia et c'est la chaire de Giovanni Pisano, magnifique réalisation de la première Renaissance.
– Non chérie, c'est dans le baptistère de Pise, et il s'agit d'une réalisation de son père Nicola.
On se regarde, on sourit, eux aussi. Et Michel continue.
– Une belle soirée à Florence, sur une terrasse au bord de l'Arno.
– Mais Georges, tu te trompes, c'est à Arezzo.
– Lise, je t'en prie.
On ne se regarde plus, on ne sourit plus, c'en est trop, je me lève et m'éclipse.
Jean Prod’hom
LVII

A la table voisine, l'homme en veut un peu à celle qu'il a épousée il y a un peu plus de trente-cinq ; il lui fait remarquer que si elle et sa Toyota lui avaient laissé le passage à l'entrée du parking, il n'aurait pas rayé gravement son 4x4.
Sans lever les yeux de l'illustré qu'elle consulte, sa femme lui répond :
- J'avais la priorité mon cher ami, j’avais la priorité.
L'homme opine, l’indépendance dans le couple est sans prix.
Jean Prod’hom
LVI

Tous ceux de Chez Progel sont là pour l'apéritif offert par Monsieur au café du Cygne à l’occasion du PNA, le petit nouvel an. Monsieur Progel règne parmi les siens, il regrette pourtant que cet apéritif ne lui rapporte rien, il piaffe. Un peu plus loin deux grosses femmes au dos nu tatoué ricanent, ce sont les secrétaires. L'une est grande, l'autre petite, et chaque fois que la grande avale sa salive la petite hoche la tête. Elles me rappellent quelque chose mais quoi? Près du bar Alfonso, c’est le responsable technique, il raconte avec entrain à Madame Progel sa rando prévue du côté de la Fouly. Elle sourit d'aise, ah ces montagnards! Alfonso a l'oeil brillant et fait des plans sur la comète.
Je remets enfin les deux secrétaires: elles se tenaient à l'entrée de l'immeuble en ruines de mon terrible cauchemar de la nuit passée. Ce soir elles tournent en silence sur elles-mêmes en grignotant des coeurs de France comme des castors. Elles font valoir leurs lourdes chairs que soupèsent les chauffeurs-livreurs. La noirceur du cauchemar et les fumées inhalées les ont rendues un peu poisseuses, elles gloussent d’aise pourtant.
Quant au contremaître de chez Progel qui pianote sur son portable et renifle à tous vents, il s'agit bel et bien du petit homme famélique qui surveillait l'entrée de l'immeuble en ruines qui trônait au coeur de ma nuit, c’est lui qui allait vomir continûment au pied du lampadaire pisseux.
C'en est trop, je prends peur et quitte le café du Cygne.
Jean Prod’hom
LV

L'idée l'emballe, pas l'idée de l'adultère car Jean-Rémy est un homme à principes, mais rejoindre une chambre du troisième étage d'un Palace, où l'attendrait une maîtresse, en 4x4, ça aurait quand même une sacrée allure.
Jean Prod’hom
LIV

Il y a plusieurs minutes que le coin des petits inauguré début août est désert, je m’interroge. Est-ce parce que, des deux boîtes de légo placées là naguère par les tenanciers, il ne reste que deux briques? Parce que les six gobelets en plastique qui contenaient de la pâte à modeler sont remplis de mégots? Ou encore parce que la boîte de biscuits bretons qui cachait douze crayons de couleur n'en cache plus aucun? Nos enfants ne sont plus là, ça c’est sûr et je m’en inquiète. Les conjectures sans consistance qui suivent ne m’empêchent pourtant pas de reprendre mon verre et la lecture du journal local que ma femme a bien voulu me céder.
On entend soudain des hurlements provenant de derrière la Grande Salle, des hurlements sinistres, semblables à ceux d'un cochon qu'on égorgerait. Deux fois, trois fois puis silence, l'enfer, un long et mortel silence.
Sandra est blême...
– Arthur! Louise! Lili!
Elle se précipite, je la suis de près, on contourne le bâtiment, notre coeur va lâcher... On aperçoit alors nos trois enfants alignés main dans la main, ils contemplent immobiles et stupéfaits le corps mort du cochon que le boucher vient d'abattre, portes ouvertes, dans le dernier abattoir de campagne de notre région.
Deux fois soulagés: de retrouver nos enfants vivants, de ne pas avoir à assister en leur compagnie à un événement constitutif de notre culture auquel il est préférable d’avoir toujours déjà assisté les yeux fermés.
Jean Prod’hom
LIII
Comme souvent en fin de semaine on se retrouve à midi au café, dans un délicieux jardin d’hiver ouvert sur l'abattoir et l'église, à deux pas de l'arrêt de bus qui ramène de l'école deux fois par jour nos enfants. C'est l'occasion de parler en famille de choses et d'autres en buvant un sirop et en croquant quelques chips au soleil.
Lili et Louise ont participé ce matin à leur premier cours d'éducation sexuelle. Leur maman est curieuse, un peu inquiète aussi de l'écoute parfois approximative de notre cadette.
- Alors, comment on fait les bébés?
- Le bébé sort par le bourillon! répond fièrement Lili.
Une ombre passe en coup de vent, on s'arrête de croquer les dernières chips sur lesquelles nous nous étions tous précipités. Ce silence soudain plonge dans le doute celle qui, du haut de ses cinq ans, croyait avoir réglé pour toujours les mystères de la naissance. Lili est vexée comme un pou et le silence se prolonge.
Pour détendre l'atmosphère sa mère prend les devants et rappelle aux deux aînés qui en savent un petit bout sur la question et à Lili qui a décidément besoin d'un solide complément à ses apprentissages scolaires du matin de quel événement majeur le bourillon est la trace. Pour conclure, elle précise que c'est moi, le père, qui ai coupé le cordon ombilical. Je relève la tête, fier, sans être toutefois complètement persuadé que mes trois enfants ont conscience de l'énormité du geste et de mon héroïsme.
- Enfin, les bourillons de Louise et d’Arthur! ajoute Sandra pour conclure. Car toi, Lili, tu es arrivée si vite que ni papa ni le docteur ne sont arrivés à temps! C'est une infirmière qui s'en est chargée.
- Et toi, maman, t'étais où?
Jean Prod’hom
LII

Projection hier au café de la Croix blanche. Un habitué présente sur l'écran plasma de la grande salle le petit film qu'il a réalisé la semaine passée à l'occasion d'un voyage de contemporains à Prague. Il est midi, l'heure de l'apéro. Le son est si mauvais et la salle si mal obscurcie qu'il eût fallu s'armer de pamirs et fermer les yeux pour entendre et voir quelque chose.
Jean Prod’hom
LI

Avant d'entrer dans le café il boutonne son duffle-coat à double tour pour que rien ne s'en s'échappe, l'homme est intègre. Il tapote ses nombreuses poches pour s'assurer qu'il a tout, demeure immobile sur le seuil une seconde encore.
Il s'avance alors d'un pas décidé, s'assied à la table ronde et commande un café. Le temps passe, pas un bruit, il est seul et personne ne l'a visiblement entendu.
Il jette un coup d'oeil à sa montre bracelet, déboutonne son duffle-coat et se lève. Il vérifie le contenu de ses poches pour s'assurer qu'il n'a rien volé, jette un coup d'oeil en arrière, par habitude, ouvre la porte et disparaît sans un mot.
Jean Prod’hom
L

Ce soir, parents, enfants et enseignants se retrouvent dans une salle du vieux collège du village pour le Noël des tout petits: on égrène nos meilleurs voeux en nous serrant la main, on échange sur le seuil des sourires sincères et chacun en appelle à la bonne volonté de tous en levant son verre à la venue de l’an neuf.
C’est au tour de nos chérubins. Ils récitent sous le gui quelques poèmes pour l’avenir de la terre, chantent aussi et en choeur la naissance du petit enfant Jésus:Tout est calme, reposé, entends-tu les clochettes tintinnabuler... Mais qui est donc ce garçon grimaçant au premier rang qui fait de l’ombre à ma fille?
Jean Prod’hom
XLIX
Ce matin il fait un temps à se balader. Anatole me propose d'aller faire quelques pas du côté de la Mussilly. On quitte donc la terrasse déserte du café en direction de la déchetterie. Anatole en profite pour me raconter ses dernières infidélités et me présenter l'enjeu de sa prochaine publication qui fait état des études – il n'en a recensé aucune autre que les siennes – sur les représentations de Charles le Téméraire dans la peinture vaudoise du XXème siècle. Et puis il m'avoue au détour de la laiterie que les charges du château lui pèsent parfois. Soudain on entend le chant d'un coq, rauque et lointain, vieux coq vraisemblablement, un cri désespéré. Anatole respire profondément et sourit.
– Tiens! la basse-cour s’éveille!
Je rectifie.
– Non! c'est Jean-Rémy qui marque son territoire.
Jean Prod’hom
XLVIII
Ce soir, on inaugure au café le coin des petits: moquette rose, chaises importée de chez Liliput, vieille table basse de l'école du village, chips, quelques pièces de lego, un pot d'eau, une belle boîte de biscuits bretons qui cache cinq crayons de couleur – pas de papier –, Tintin en Amérique, deux verres en plastique de couleur, un vieil album Spirou et les trois enfants des voisins qui en ont profité pour regarder une vidéo tranquilles à la maison. Les trois bambins trônent au milieu du nouveau temple et chantent à tue-tête un vieux tube de Claude-François.
J'ai besoin qu'on m'aime,
Mais personne ne comprend
Ce que j'espère et que j'attends.
Qui pourrait me dire qui je suis?
Et j'ai bien peur
Toute ma vie d'être incompris
Car aujourd'hui je me sens mal aimé.
Le bistrot tremble sur ses fondations, les habitués se dévisagent, ils se demandent si les patrons ont eu une bonne idée et quand tout ça va s'arrêter.
Je suis le mal aimé.
Les gens me connaissent tel que je veux me montrer.
Mais ont-ils cherché à savoir d'où me viennent mes joies?
Et pourquoi ce désespoir caché au fond de moi.
Tous les visages sont tournés vers cet espace stupidement concédé à la modernité, ils cherchent l'identité du meneur.
Oui je suis mal aimé, c'est vrai,
Je suis le mal aimé.
Les gens me connaissent tel que je veux me montrer.
Ont-ils cherché à savoir d'où me viennent mes joies?
Et pourquoi ce désespoir caché au fond de moi.
Silence lourd et assassin lorsque les trois klaxons en terminent avec la rengaine de Cloclo. Les enquêteurs ont eux aussi terminé et le verdict est prononcé: il n'y a malheureusement pas qu'un seul mal aimé dans l'équipe des trois petits malfaiteurs. Pour retrouver le café d'avant il faudra, et c'est un peu regrettable, les supprimer tous les trois.
Jean Prod’hom
XLVII

La gamine file à la cuisine le poing fermé, elle serre un crucifix, j'aperçois brièvement la tête du Christ qui brille et ses deux bras cloués sur la croix. Je me lève du fauteuil où j’étais confortablement installé et la suis. Qui a pu lui faire un tel cadeau? Sa mère a bien sûr servi la messe autrefois, mais ceci n'explique pas cela. Je constate alors qu'il s'agit d'un tire-bouchons.
Jean Prod’hom
XLVI
XLV

Les vastes maisons de luxe que désertent toute la journée les géants de la finance pour piller les richesses du monde ont infiniment moins de valeur que les taudis de quelques mètres carrés que ne quittent pas du matin au soir les miséreux.
Deux solutions à cette situation inacceptable: la première consiste à remettre les vastes maisons de luxe aux miséreux et les taudis aux riches qui ne sont jamais chez eux, la seconde à augmenter significativement les loyers des taudis et abaisser drastiquement ceux des maisons de luxe. Comme je le craignais, la seconde solution remporte les suffrages.
Jean Prod’hom
XLIV

Il ne lui restait plus qu'à brûler les lambris et les poutres de la petite maison qu'il occupe à la lisière du bois pour combattre le froid et attendre les beaux jours. Mais par où commencer? Le vieux a hésité trop longtemps, il est mort dans la nuit de mardi à mercredi. Personne n'est mécontent, surtout pas celui qui occupe la place près du poêle au fond du café qui désormais lui appartient.
Jean Prod’hom
XLIII
Le Conseil a décidé de dresser sur la place de l'église une fontaine. Dans sa séance du 25 octobre il a en effet voté à l'unanimité la proposition du municipal des eaux et forêts. Son choix, sur catalogue, s'est porté sur un panda couché sur le dos qui crachera chaque jour vers le ciel un filet d'eau de couleur différente. Toutefois, ajoute le municipal, l’installation ne fonctionnera ni en hiver à cause des risques de gel ni en été à cause du manque d’eau.
Qui oserait avancer encore que nos villages meurent?
XLII
Assis sur le banc de la Mussily d’où j’observe depuis une dizaine de minutes la patience d’un chat blanc qui braconne à la lisière du bois, j'entends le bruit lointain d’un moteur. Le chat a levé la tête tandis qu’un homme sort d’un 4x4, c’est Jean-Rémy qui rentre du travail, il ne m’a pas vu. Il appelle l'animal qui a repris son affût, une fois, deux fois, d’une voix mielleuse et aigre, presque bêlante, ce chat lui appartient.
– Minet, minet!
Rien n’y fait, l’animal a les yeux fixés sur une taupinière. Jean-Rémy lève alors le bras et fait le geste sans équivoque du dresseur de fauves à qui on ne la fait pas. Ça ne suffit pas, Jean-Rémy hurle, une fois, deux fois, sans succès, Jean-Rémy crache de dépit.
Sans comprendre, je me lève et m'éclipse discrètement. Le chat non plus ne comprend pas, mais lui il reste.
Jean Prod’hom
XLI

Cathy a beau nous répéter que c'est en raison d'une chute faite la veille après sa victoire au tournoi de cartes que l'on peut voir les empreintes de ses mains et de ses chaussures dans le béton frais du perron de l'église, personne ne la croit, on la soupçonne en réalité d'avoir voulu réaliser un rêve, un vieux rêve d’adolescente.
Jean Prod’hom
XL

Les tenanciers d'une excellente auberge que je fréquente en début de mois demandent à leur fidèle clientèle d'aller se servir directement sur la longue planche recouverte d'une nappe blanche qu’ils ont installée sur deux chevalets à l'entrée des cuisines.
Ce que je craignais est donc arrivé... Un jour, on nous enverra manger directement dans la chambre froide!
Jean Prod’hom
XXXIX
Michel et Marjolaine, enseignants à la retraite, reviennent de leur semaine en Provence, ils montrent leurs photos et racontent leurs joies à ceux qui sont là, j'en suis.
– C'était à Grignan! un magnifique spectacle en plein air, Phèdre monté par un groupe de rap!
– Non chérie, c'était à Valréas! il s'agissait de Britannicus présenté par des amateurs de slam!
Ce léger désaccord n'effraie pas nos deux jeunes retraités qui ne semblent en effet pas douter une seconde d'avoir assisté ensemble à un même spectacle, je suis réellement soulagé.
Et puis la succession de quarante ans de vie commune a obligé chacun d'eux à mettre de l'eau dans son vin et à accepter la vision du monde de son partenaire. Des visions du monde somme tout fondamentalement différentes et, chemin faisant, toujours plus personnelles.
Jean Prod’hom
XXXVIII
Deux hommes ont entamé le quart d'heure de plaintes qu'ils se réservent chaque jeudi soir tandis qu'une jeune fille s'ennuie ferme à leurs côtés. Elle pense à son week-end, à l'argent qu'elle n'a pas, indispensable pourtant au vendredi soir d'enfer qu'elle se promet au Dam. Elle finit par prêter l'oreille aux propos des deux geignards qui, sur l'tinéraire sans borne de la plainte, embrochent une revenante: la question des femmes et de l'argent. Ils listent sans pitié les dépenses excessives et inutiles de leur femme, puis de la femme en général. L'oreille de l'adolescente frémit alors et leste comme l'écureuil de la Caisse d'Epargne s'engage dans la brèche qu'elle n'espérait plus. Je la vois venir.
– Vous n'y connaissez rien, les femmes sont discriminées, c'est dégueulasse! elles ont beaucoup plus de frais que les hommes, c'est injuste!
– Allez! allez! sourit le premier.
– Ecoute-la! somme le père qui déteste qu'on plaisante avec sa fille.
– Vous êtes nuls! reprend la fille, vous n'avez pas conscience de toutes les inégalités, les femmes sont discriminées dans tous les domaines: l'épilation, jambes et aisselles; le maquillage, rouge à lèvres, mascara et blush; la mammographie non remboursée avant 50 ans; le shampooing, couleur et brushing; les cosmétiques, crèmes de jour, de nuit et démaquillant...
La fille s'interrompt d'elle-même, ni son père ni son ami ne semblent convaincus, son intervention ne va pas suffire... Exaspérée la fille lance alors:
– Et en plus la femme dépense plus!
Les deux croquants se regardent un instant, le père est médusé par l'irréfutable, l'argument a fait mouche, sa fille ira loin, il en est certain désormais. Il ouvre alors son porte-monnaie et lui glisse dans la main avec un sourire de fierté un gros billet bleu.
Elle ira loin. Au moins jusqu'au Dam.
Jean Prod’hom
XXXVII

A entendre tous les jeudis soir le récit des petites souffrances que s'échangent les habitués du café, j'en viens à me demander si un gros pépin autour duquel graviterait toute une vie ne vaudrait pas mieux qu'une série sans fin de petits qui la rongeraient morceau par morceau?
Je crains pourtant qu'il n'y ait pas de juste milieu et que nous soyons condamnés notre vie durant, au mieux et au pire, à passer d'un gros pépin initial à des petits, et de petits à un gros pépin final. J'aurais voulu négocier avec la providence, mais c'est une histoire d'avant la providence.
Jean Prod’hom
XXXVI

Depuis quelques jours la petite ne ménage pas ses efforts vestimentaires au moment du Téléjournal: robe à froufrou, tutu de danseuse étoile, robe de princesse... Un vrai défilé de mode! Elle passe comme un essuie-glace entre ses parents hypnotisés par Darius Rochebin et celui-ci qui trône au centre de l'écran extra-plat du salon. A son père qui lui demande à quoi riment cet accoutrement et ses allées et venues, la petite répond l'oeil brillant:
– Lui au moins il me regarde tout le temps!
Jean Prod’hom
XXXV

Les fins d’été sont difficiles pour les tenanciers d’auberge, les restaurateurs, les amuseurs publics. Les étrangers sont à l’étranger, les autochtones terminent les moissons, commencent les regains ou sont au bord de la Grande Bleue, bûcheronnent, errent dans les Alpes plus près du ciel. Quelques égarés, rares, s’aventurent dans nos contrées pour un tourisme rural fort discutable, on a signalé plus au nord quelques moines qui recherchent dans les bois des clairières, les affaires s'en ressentent. Il y a bien quelques clients qui s'arrêtent sur le chemin de Compostelle, mais c'est si loin encore et les chemins sont si nombreux.
Paul, un vieil ami, qui tient un camping dans la région a fait afficher dans tout le district des placards:
Venez pendant tout l'été au camping du Neyrvaux découvrir l'art du camouflage d'ici et d'ailleurs!
Suit la liste exhaustive des animaux exposés:
Brookesia superciliaris jouant au mort
Caméléon dans un tas de feuilles
Uroplatus fimbriatus sur un tronc
Grenouille Mantidactylus lugubris
Phasme sous des feuilles
Coléoptère Lutinus
Insecte imitant une feuille
Phasme forme de marron
Gecko à queue de feuille
Katydide feuille
Zèbre, léopard et jaguar dans la savane
J'entre donc en cette fin d’après-midi dans l’annexe de l’épicerie du camping, un joyau de la zoologie rurale, immédiatement surpris par les nombreux curieux qui viennent des alentours et de plus loin encore. Paul se réjouit, je lui souris et rejoins les vingt clients penchés sur les dix terrariums répartis tout autour de la salle qui n'hésitent pas, entre deux observations, à rafraîchir leur gosier d'un peu de ce vin blanc qui aide ceux de chez nous à y voir plus clair, jusqu'à voir l'invisible. A l'affût un certain temps, ils ne veulent pas passer pour des ringards si bien qu'ils repèrent assez rapidement, parfois à double, ces animaux qui m'échappent depuis le début.
Car si je vois de la terre, des feuilles, des branches, quelques marrons,... je n'aperçois aucun gecko, aucun phasme, aucun katydide.
Je regarde autour de moi, défait, ils sont fiers eux de les avoir vus, pas suffisamment téméraires toutefois pour se risquer à l'étage et repérer le zèbre, le léopard et le jaguar que le patron loge pour l'occasion dans les trois chambres fraîchement tapissées.
L’annexe ne désemplit pas. Je jette un coup d'oeil perplexe à Paul qui me sourit, puis cligne une paupière, je souris à mon tour.
J'aurais dû m'en douter depuis le début, derrière son visage de paisible animateur Paul cache une âme de battant, il a fait de ses clients des pigeons qui s'ignorent, captifs dans une volière payante. Quant à moi je fais l'autruche avant de déguerpir en m'arrêtant pourtant un bref instant devant un terrarium vide, placé discrètement près de la sortie du camping, sur la face duquel on peut lire: Au caméléon inconnu.
Jean Prod’hom
XXXIV
XXXIII
XXXII

Mes amis se réjouissent des progrès de la médecine et des biotechnologies. C'est tout juste s'ils ne se congratulent pas, pas l'ombre d'une ombre à ce tableau. Je me tais mais n'en pense pas moins: les généticiens nous promettent chaque jour un peu plus d'éternité. Soit ! Mais faudra-t-il aussi qu'à 105 ans je fasse un môme, que je l'appelle Enosh et que je me charge de son éducation jusqu'à 807 ans?
Jean Prod’hom
XXXI

Il fait toujours bon dans sa maison, ni trop chaud ni trop froid. Admiratif, je m'enquiers auprès de cet ami qui m'apprend que l'isolation de son logis n'est constituée ni de sagex ni de laine de verre, mais des invendus que Garnier-Flammarion lui a vendus en 1995 pour une bouchée de pain.
Qu'on ne s'y méprenne pas, il s'agit là peut-être de la première démonstration, solide et incontestable, du rôle effectif de la littérature dans la société, la première parmi les innombrables démonstrations que tant de littérateurs se sont ingéniés à concevoir pour justifier une activité dont on ne distingue pas immédiatement et clairement, c'est le moins que l'on puisse dire, la nécessité.
Jean Prod’hom
XXX
Assis sur le banc placé à côté de la fontaine, j'aperçois près de la lisière quatre jeunes femmes en tenue de camouflage, manches retroussées, sourire aux lèvres, les bras qui battent l'air, libres comme lui. L'armée se féminise dans la bonne humeur, que je me dis, et je m'en réjouis.
J'en ai à peine terminé avec cette réflexion pleine de bon sens que j'aperçois une tortue sortir péniblement du bois, ce sont quatre énormes sacs à dos d'où dépasse une paire de chaussures taille 44 au moins, et aucune tête comme il se doit.
Jean Prod’hom
XXIX
C'était la fête au village le week-end passé: carrousels, carabines, trafiquants de babioles, barbes à papa. Dimanche matin, le vendeur de flûtes traditionnelles rencontre à l'heure du café le prestidigitateur qui vend tous les accessoires nécessaires à l'exécution d'admirables tours de magie.
- Ça a marché hier?
- Pas trop! répond l'habile homme.
Pas foutu de faire son beurre le prestidigitateur?
Jean Prod’hom
XXVIII

Le petit garçon a perdu ses parents dans un accident de voiture en octobre de l'année passée. Cet événement tragique a eu des effets importants sur les apprentissages scolaires de cet élève de dix ans ans qui n'échoue certes pas son année, mais qu'il serait suicidaire, aux dires de ses deux enseignantes, d'envoyer en 4ème année primaire. En conséquence, la Conférence des maîtres a proposé lors de sa séance du 12 juin que le petit garçon refasse son année, ajoutant toutefois que c'était aux parents que revenait la décision finale.
Nous sommes le 16 juillet et la Direction regrette qu'aucune lettre ne lui soit encore parvenue.
Jean Prod’hom
XXVII

Jean-Rémy le fait savoir en boucle, même à ceux qui ne s'en préoccupent pas: ce qui est sur sa propriété lui appartient... sauf la mauvaise herbe évidemment qui s'acharne à pousser entre les pavés de sa cour.
Elle lui donne du fil à retordre sa cour, mais il arrache la mauvaise herbe quotidiennement, avec la détermination qui habitait les régents d'autrefois lorsqu'ils tiraient les oreilles des élèves récalcitrants. Il regarde à gauche, à droite puis dépose la pincée de mauvaise herbe en bordure de la route communale, sur un espace qui appartient à tout le monde, c'est-à-dire à personne. Il revient ensuite sur sa pelouse et se frotte énergiquement les mains. Car la terre sur laquelle croît la mauvaise herbe, elle est bel et bien à lui.
Tout lui appartient, comme l'eau qui ruisselle de son toit. il a voulu la récupérer avant qu'elle ne file dans le drainage de la maison de son voisin. Il a donc inversé la pente d'une de ses cheneaux si bien que, pour des raisons qu'il n'est pas dans mon propos de clarifier ici, trois moineaux ont trouvé refuge dans la cheneau désormais à sec qui borde l'avant-toit de son salon.
Les trois piafs y avaient pris leurs aises, encaquent ses pavés et l'incessant frottement de leurs ailes sur le zing entame sa concentration - fragile au demeurant - lorsqu'il regarde Eurosport sa passion.
Et bien hier à la brune, il est descendu dans sa cour avec une brosse et une ramassoire, une vieille boîte de thon et un flobert. Ni une ni deux: pan! pan! pan! A qui sont ces trois moineaux?
L'homme a tenté de glisser délicatement ses trois trophées dans la boîte de fer blanc. En vain! Alors les trois piafs, l'homme a bien dû les serrer les uns contre les autres, les tordre un petit peu pour n'avoir pas à ouvrir une seconde boîte de thon. Un peu d'huile dégoulinait, il a refermé le couvercle de fer blanc et a jeté le tout dans le regard des eaux claires. Avec la brosse et la ramassoire il a nettoyé ses pavés et Il est allé se laver les mains avec l'eau du toit qui coule dans sa fontaine.
L'homme ne laisse rien au hasard.
Jean Prod’hom
XXVI

Des amis racontent à tour de rôle leurs lectures d'autrefois: ils se retrouvent sur Tolstoï et disent leur passion de Guerre et Paix, ils ne manquent pas de dire haut et fort leur mépris pour Napoléon, ils évoquent Bezoukhov, Bolkonsky, Rostov, Kouraguine, Droubetskoï.
A la table voisine, la conversation s'est infléchie, quelques clients visiblement influencés par mes amis évoquent une autre épopée, celles de Tretiak, Firsov, Maltsev, Michakov, Mikhailov, Fetisov...
Mon esprit vacille, les joueurs de l'Union soviétique de Viktor Vassilievitch Tikhonov de la fin du XXème siècle se confondent avec les héros de Tolstoï. Tous admirables.
Jean Prod’hom
XXV

Elle est abattue lorsque elle me confie d'une voix tremblante qu'elle doit déménager faute d'argent. Depuis son divorce il y deux ans, elle en est à son septième, son septième déménagement s'entend.
Je tente de la réconforter en lui glissant qu'il est finalement préférable d'avoir un déménagement en perspective plutôt qu'aucun. Elle me regarde l'oeil incrédule et pleure.
J'aurais mieux fait de me taire, j'essaie de ravaler ce que j'ai dit, trop tard, je bredouille et je file.
Jean Prod’hom
XXIV
XIII

La communication des personnes par la médiation de Dieu était une réponse belle et économique à la question de la communication des substances. On s'en rend compte aujourd'hui dans la transformation anarchique de notre paysage dans lequel prolifèrent chaque jour d'avantage des antennes de téléphonie mobile. Elles sont partout: sur des immeubles locatifs, au milieu des champs, à l'intérieur des tunnels, au sommet des montagnes, sur le toit de nos bâtiments publics. On en a même vu même sur des cabines téléphoniques.
Nous ne pourrons cependant revenir en arrière. J'en ai pris conscience hier soir lorsque j'ai avoué à ceux à côté desquels j'étais assis que je préférais, à la location pour mille francs par mois d'une antenne supplémentaire au sommet de l'église du village, la construction d'un minaret en bordure de la route qui mène au cimetière.
J'ai compris à l'oeil assassin que m'ont lancé mes voisins de table ce que c'était qu'une fatwa. Car s'ils ne croient pas en Dieu, ils ne supportent pas non plus l'idée qu'un autre dieu puisse faire de l'ombre à leur incrédulité. Mes amis sont prêts à de nouvelles croisades.
Jean Prod’hom
XXII

Il connaît les 166 articles du Code rural et foncier, il en connaît les détails, les coins secrets et la jurisprudence, il randonne dans cette jungle chaque matin à l'aube. Mais il ne comprend toujours pas pourquoi sa haie ne respecte pas les prescriptions légales et dépasse régulièrement au printemps les deux mètres autorisés. C'est pourquoi, chaque année à la Pentecôte, l'homme agit: il se coiffe d'une cagoule, prend ses cisailles et décapite sa haie avec rage.
Jean Prod’hom
XXI

Le garçon s'est fait piquer dimanche soir par une abeille, tout près de l'oeil si bien qu'on l'a gardé à la maison tout le lundi. Il ressemble à Quasimodo.
Arrive en fin de journée un copain d'école, un papier à la main listant les travaux que ses camarades ont réalisés pendant la journée: mathématiques, allemand, conjugaison, musique et histoire biblique. Il doit les rattraper avant d'être autorisé à retourner à la mine. Ses parents se sont mis à l'ouvrage, il a neuf ans, c'est leur Quasimodo et ils l'aiment.
J'ai compris ce que les enfants apprennent en priorité à l'école, à ne pas être malade. C'est bien!
A minuit, lorsqu'ils en ont eu fini avec ses devoirs, le père et le fils ont regardé Notre Dame de Paris, avec Gina Lollobrigida et Anthony Quinn. C'était une belle époque où l'on était assez pauvre pour savoir qu'il aurait été vain de vouloir rattraper quoi que ce soit.
Jean Prod’hom
XX
XIX

Il s'est rendu la veille au salon de l'auto de Genève. Comme chaque année il revient transfiguré par sa nouvelle acquisition. Il raconte ce matin-là qu'il a trouvé encore une fois son bonheur, malgré la crise: ce qui se fait de mieux aujourd'hui, convenable sous l'angle de la qualié et du prix, quelque chose qui tourne bien et qui a de l'allure, quelque chose à la technique éprouvée: le dernier modèle du moulin à poivre de chez Peugeot.
Jean Prod’hom
XVIII

– Sale temps! renifle le cadre d'une petite entreprise locale assis près du poêle, les yeux vitreux, le regard vide.
Il se plaint laconiquement de son carnet de commandes, vide, la tête aussi, vide. Devant lui un verre vide. Et puis, pour couronner le vide dont il est l'animateur attentif, le nez plein.
Jean Prod’hom
XVII

Gros coup de blues ce matin! Que de rêves sur les présentoirs du tabac qui jouxte le café! Rapido, Bingo. Astro, Vegas, Poker, Banco, Fétiche, Black Jack, tous te promettaient le bonheur, te tendaient la main et tu les as dédaignés. Millionnaire, Goal, Morpion, XIII, Dédé, Solitaire, Oxo, Scrabble, Sudoku, Textra, Cash, Loto, Euro millions, autant d'occasions à côté desquelles tu as passé. Tu le regrettes aujourd'hui.
Décidément tu ne vivras pas comme un prince, certain pourtant d'avoir frôlé plus d'une fois le saladier d'or ou la bonne fortune. Tu as tout simplement manqué de flair, tu as manqué d'à propos, de courage, sans compter que tu n'as pas gagné Wimbledon comme tu te l'étais promis, ni inventé la poudre, ni calculé la martingale de la fortune. Tu regrettes de devoir le dire mais tu le dis tout de même, tu n'as servi à rien, tu es un bon à rien.
Jean Prod’hom
XVI

Il appartient au règne animal, c'est évident, il en a absolument toutes les caractéristiques. On craint cependant qu'il soit le théâtre d'une bifurcation évolutive. Car s'il est l'être le plus sot, le plus suffisant, le plus arrogant et le plus offensant pour l'humanité qu'il nous ait été de rencontrer, il est peut-être parmi nous, la science ne l'exclut pas, celui qui est le mieux adapté au monde dans lequel nous vivons. Personne ne l'espère évidemment, mais la tragédie darwinienne veut qu'on n'y puisse rien.
Jean Prod’hom
XV

Midi moins un quart! Lorsque j'entre ce matin au café, les sept survivants de la Société de jeunesse année 1920 sont assis à la table des menteurs dans un état d'ivresse avancé, ils boivent au souvenir de leur premier voyage à Cuba il y a cinquante ans et de leurs dix-huit regrettés camarades. Les gaillards qui n'ont pas lésiné sur le petit blanc ont si bien plombé l'ambiance que les habitués se sont discrètement éclipsés.
Le patron décide alors d'utiliser les grands moyens pour récupérer ses fidèles, il ouvre les fenêtres et ferme les volets, il tire ensuite les rideaux avant de monter les chaises sur les tables.
- C'est l'heure! lance-t-il, on ferme!
Sonnent au clocher de l'église voisine les douze coups de midi.
Les six survivants obéissent alors comme des enfants sages, ils se lèvent et vacillent.
- Bonne nuit! bégaient-ils tout en cherchant la sortie.
Ils passent le seuil. On entend dehors la voix du plus réveillé de ces témoins d'un autre temps:
- Tiens donc! c'est la pleine lune!
Jean Prod’hom
XIV

Ce matin il pleut contre les vitres, je bois un café avec une amie qui habite le bâtiment de la poste, la seule lectrice assidue de mes billets. On parle de tout et de rien, surtout de rien.
– Joli ton petit texte! très sympa! me confie-t-elle soudain.
Cette lectrice bienveillante n'a manifestement pas compris l'intention de mes profondes méditations de la veille. J'essaie alors de me convaincre que ce qu'on écrit contient toujours plus que ce que l'on croit. Mes arguments, excellents au demeurant, ne parviennent pourtant pas à convaincre l'incompris, l'inconsolé que je suis devenu.
Jean Prod’hom
XIII

Je suis assis sur le banc au crépuscule, je m'y plais; une chatte blanche vaque un peu plus loin près de la lisière, elle chasse une taupe dans le pré fauché. J'aperçois un homme qui revient du travail. Il sort de son 4x4 et hèle petite voix douce l'animal.
– Minette, minette!
Mais la minette ne lève pas les yeux, il lève alors le bras et fait le geste sans équivoque du dresseur de fauves qui sait se faire obéir. Le chat ne bronche toujours pas et poursuit sa battue. L'homme hurle, une fois, deux fois, rien n'y fait, alors il crache.
Je me lève et m'éclipse. Pas compris.
Jean Prod’hom
XII
XI

Le froissement des pages que l'on tourne, quelques jambes engourdies que des propriétaire mal définis cherchent à démêler sous la table ronde, des coudes qui se heurtent, des soupirs, les miettes des croissants qui traînent comme l'avoine sur le sol de l'écurie, c'est 9 heures. Les quatre solides gaillards, la tête dans le sac, ruminent sagement les nouvelles du jour sans se plaindre une seconde de l'exiguïté des box.
Jean Prod’hom
X

Lorsqu'il entre tout le monde se retourne, l'homme a fière allure, celle d'un James Bond ou d'un Madoff de banlieue, il tient à l'extrémité de son bras tendu quelque chose qui ressemble à un porte-documents qui en impressionne plus d'un.
Mais l'admiration envieuse tombe d'un coup lorsqu'on s'aperçoit que son porte-documents ne contient ni les instructions de Sa Gracieuse Majesté, ni les parts de fonds d'investissements auxquels souscrivent parfois les gros agriculteurs locaux, qu'il s'agit en réalité du tout nouveau Tupperware extra-plat dans lequel s'agitent quelques spaghettis oubliés.
Jean Prod’hom
IX

Comme toujours il sort le premier du café, il s'immobilise sur le seuil, lève la tête et scrute le ciel comme s'il était aux commandes d'un gros porteur. Il passe distraitement une lingette humide sur la pointe de ses chaussures noires – l'homme est encore souple. Sa femme le suit, elle serre les dents pour empêcher sa bouche dont les lèvres coulent de chaque côté du visage de tomber.
Mais elle revient sur ses pas et se saisit au patère du masque mortuaire derrière lequel ses yeux noirs, qu'on distingue à peine, vont se terrer désormais. Elle ne le retirera plus de la journée.
Jean Prod’hom
VIII
VII
VI

Il veut le plus gros morceau le grand à Edgar, être le dernier couché, il veut de l'argent, il veut ce que les autres ont, il ne s'étonne pas du fait que l'autre manque de tout, et lorsqu'on lui propose d'en tirer les conséquences, de quitter la maison et de se rendre dans le monde pour raffler la mise ou faire les 400 coups, il tremble: il y a trop de choses qu'il ne connaît pas.
– Je veux rester avec vous, qu'il dit, nous grossirons ensemble et nous absorberons tout, gardez-moi! on remplira nos armoires et nos buffets, les livres de souvenirs. C'est seulement lorsqu'il n'y aura plus rien à craindre hors nos murs, que tout sera dans nos meubles, que je vous quitterai et rejoindrai le monde, un monde vide et sans danger.
Jean Prod’hom
V

J'avais tout juste deux ans et déjà il alignait respectueusement les nombreux livres de la bibliothèque familiale en direction de la Bibliothèque nationale; à peine une année plus tard il dévorait tout Jules Verne. J'avais cinq ans et il relisait de Journal de Kafka qu'un ami de sa mère lui avait offert, j'étais précoce. Quand on lui a offert la correspondance de Flaubert, je n'avais pas encore fêté mon huitième anniversaire et je lisais en fin d'après-midi sur la moquette du salon. Il en avait quinze, seize peut-être, alors que je rêvais avec Sylvain et Sylvette au fond du jardin, j'aimais le courage du premier et la bienveillance de la seconde. Il en avait trente bon poids tandis que je m'endormais en compagnie de Oui-Oui.
Nous nous sommes croisés par une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert...
Jean Prod’hom
IV

Nés là un matin de printemps, à côté du café ou derrière le battoir, ils arpentent d’un pas décidé, le dimanche à l’aube, les bois de fayards et de sapins. Les cloches de l’église du village leur rappellent qu’ils sont nés pour rester. Cinquième ou sixième d’une famille de huit ou neuf, ils ont pour seule tâche de laisser le pays comme on le leur a laissé. Ils ramassent alors, sans arrière-pensée, ce que ceux qui ne font que passer ont abandonné le long du chemin. Amateurs de framboises qu’ils tiennent dans leurs mains puissantes, ils passent eux aussi, leurs yeux brillent, ils ont le sourire des anges.
Jean Prod’hom
III

Il avance déguisé mais c’est un homme droit. Il transpire la suffisance mais c’est un homme honnête. S’il ne va pas au travail il en revient, c’est un homme propre, un homme du pays, il s’appelle Jean-Rémy.
Inodore et incolore Jean-Rémy aime les haies, sa femme et les petits fruits. Il vend sans compter ce qu’il achète. Jean-Rémy a l’entrain des cendres, c’est un Suisse, un Suisse aux couleurs délavées, un Suisse obstiné, inébranlable, aussi inébranlable que la bêtise lorsqu’elle est assise sur l’horizon.
Les effets de sa fréquentation sont comparables aux effets que produit sur l’âme un voyage automobile, un interminable voyage automobile.
Jean Prod’hom
II
I

Pour fêter Noël, les chevreuils du Bois Vuacoz ont tracé dans le désert blanc des guirlandes d'ombre. J'en aperçois une toute fraîche, je décide alors de débusquer l'animal. Mais à mesure que je m'approche de la bête, les empreintes se font de moins en moins visibles si bien qu'à la fin je devine sa manoeuvre...
Pas folle la guêpe!
Jean Prod’hom






