Plus jamais ça

Dans un récipient d’épines
deux vautours tisonnent
un feu d’idées faisandées qu’ils jettent
dans le coeur des poètes
mélangées à de la pénitence
avec du sacrifice
tandis qu’au confluent des ruisseaux
et des eaux usées
aux yeux laids
des poissons anémiques
répondent
ceux de la belle inconnue
le nombre harassé
a la corde au cou
exit les clés du rêve
de la dernière combattante de l’été
nous saurons bientôt
les éclairs litigieux
aperçus au fond des apories
de l’austérité née là
de la combinaison de six dés ivres et noirs
vivre avec eux soit
mais plus jamais
à l’ombre
des divinités vertueuses
loin de la vaillance des orties
et des lampes au rais douteux
c’est c’est là c’est là
ramez c’est par là
Jean Prod’hom
Migration des hirondelles

Pendant plusieurs décennies
les sages tentèrent en vain
de fixer de l’intérieur
les traits des diverses catégories
ils débouchèrent
malgré les précautions
sur les enfers du car et du mais
les savants déchus
grandes gueules
aux crocs émoussés
affalés au creux du chemin
qui serpentait alors
dans l’axe de la contrainte
se nourrirent des dépouilles des damnés
et des restes de la jeunesse
qui courbait l'échine
devant les héros
et leurs impérieuses manies
malheur aux guerriers mous
qui se contemplent
dans le tain déformant de la nuit
fatiguées des maigres rondeurs
sur lesquelles
les flots avaient baissé les yeux
les hirondelles
au corselet blanc
cotte haut-plissée
s’enfuirent dos au vent
Jean Prod’hom
Giratoire

Au centre du premier cercle
clos humide envahi par les ronces
se dresse une pile colossale
entourée de vénération
de pierres précieuses
de gazon
de bijoux
voici le second cercle
celui de l’à-peu-près
y serpentent jusqu’au canal
une nuée de laissés-pour-compte
qui suivent le tracé de la piété
fortifiée
par l’usage des armes
voyez à la fin le préposé
qui éponge
le trop plein
de catégories
qui s’écoulent
dans le troisième cercle
Jean Prod’hom
Application des couleurs

L’axe est-ouest de l’île
se composait
de quatre sections
puis cinq à cause des pluies
limitée chacune par un ruisselet
et une pile de grès
une tête peinte
sur chacune de ses faces
bleue
d’un bleu très ancien
couleur de l’océan
au large de la dernière section
les habitants de l’île
avaient établi
une huitrerie
à la charpente flottante
peinture rouge
dans laquelle l’eau crénelée
des marées
allait et venait
on craignait que cet endroit
au coeur des tropiques
hissé jusqu’au très haut
ne résiste pas à la lourde charge
des matériaux
choisis pour durer mille ans
les papillons
disait-on pour rire
avaient l’affaire bien en main
mais on devinait mal
comment ils allaient s’y prendre
on ignorait surtout
qui les avait peints
avec tant de couleurs
Jean Prod’hom
Superstitions

Boire d’un trait
les bols de feu
éviter
les naissances par le siège
sous le lit
glisser l’oeuf
et puis le duvet du canard
tout laisser
mais se donner
l’occasion de revenir
au diable les vieux
va pour la guerre
orner les origines
de plumes
au-dessous et autour
confondre les genres
user de figures flottantes
pour obtenir des volumes
au centre de gravité incertain
traduire les ensembles
par double signes
et broderies fines
et recommencer
Jean Prod’hom
Fin des travaux

On réalisa par la suite
quelques aménagements
des pierres
amenées à l’aide de cordes
reliées par un trait au ciel
des escaliers
descendant d’une plate forme
mais n’y montant pas
le dessin sur le sable
d’un carnage
quatre corps
deux héros soumis
qui se dressent
deux enfant révoltés
qui s’effondrent
on adossa la chronologie
aux nuages
qu’on relia au sommet du toit
on fixa sur l’horizon
quelques amers
des bateaux en feu
des flammes et des souvenirs
plus haut
on peignit en bleu
le vol des hirondelles
Jean Prod’hom
Les hommes et les dieux

Les aspirations des hommes
sont au diapason de celles des dieux
les dignitaires confièrent à des logiciens le soin
de déduire de ce principe l’ensemble des théorèmes
d'en calculer la puissance
d'en forclore les contradictions
d’en garantir la complétude
on confia à un groupe d'aventuriers
la tâche d’inventorier les aspirations des dieux
et d’habiles architectes conçurent le dispositif
qui devait permettre l’accès au ciel
malgré les tribulations des maîtres d’oeuvre
les travaux furent poursuivis
on y associa les populations voisines
plus ou moins volontairement
elles amenèrent les matériaux
se chargèrent du transport de la chaux
de la taille des pierres
on prit des sanctions contre les récalcitrants
on avait le sentiment que c'était la même chose
mais on espérait pourtant qu'il allait en être autrement
cette fois
on a beau dire mais les saisons reviennent
c'est ainsi que s'élevèrent trois rampes d'escaliers tressées
pierres de granite aux joints de sable mélangé à de la chaux
ces trois rampes devaient compter chacune un total de 269 marches
égal au nombre de jours de paix de l'année
moins les 9 jours maudits du bout de l'an
c'est-à-dire qu'ensemble la triple rampe avait 807 marches
l'oeuvre fut inaugurée au printemps de la troisième année
dura un printemps avant de s'effondrer
elle dure pourtant encore dans l'esprit des rêveurs
ils montent la nuit sur la plate-forme
d'où ils planifient la construction
d'une nouvelle triple rampe
qui devrait les conduire un jour
dans les étages intermédiaires du ciel
on peut se demander si tout cela a un sens
mais le peuple est fier et craint par-dessus tout le principe du déclin
Jean Prod’hom
Optique
Le soleil court à l'amble
sur une chaussée déserte
enveloppée par des volutes de fumées noires
il suit le tracé
qu'il a choisi à l'aube
arpente les étages du ciel
occupés par les dignitaires
d'une époque révolue
éblouis par sa face impériale
ils tiennent le calendrier des saisons
méprise d'en-bas
on ne voit que l'astre nu
badigeonnant d'or
les statues debout
les pierres couchées
le désordre
on attend pourtant d'autres lumières
pour donner à ce qui est ci bas
de la grandeur et du volume
assembler par deux
les instances suprêmes
les couronner
sur le pavé nouvellement jointoyé
on tient buvette au crépuscule
dans ce pays chauffé à blanc
avec l'appui des tenanciers des auberges de la ville
la foule s'échange des vêtements chatoyants
yeux dans les nuages
coiffes multicolores
quelques plumes précieuses s'élèvent au vent
l'élan combine avec l'horizontalité tranquille
la perspective sans fin d'un règne
bannière au poing
Jean Prod’hom
Topiques

A une époque postérieure
mais de peu
un scribe donne
dans une narration volontairement imprécise
une idée grossière
de l’emploi du temps
des fonctionnaires impériaux
assujettis au code des parcellaires
tenir constamment à jour
sur papiers d’agave
la répartition des négligences
représenter sur le sable
les divisions des familles
dresser dans le ciel
le plan des coïncidences
manque la description de leurs travaux
sur une conception du raisonnement
qui ferait enfin l’économie de l’analogie
et conduirait aux conclusions
gravées sur le mur des offrandes
manquent aussi le compte-rendu
de leurs réflexions sur les fioritures enfantines
l’exposé de leur méthode
d’étayage définitif de l’éphémère
trois fragments précieux à l’évidence
que le souvenir d’un seul atteste
avec les difficiles espaces libres
irrésolus
qui se font face
Jean Prod’hom
Extension de la ville
Cité satellite
construite à la va-vite
sur une piquante proposition
des dirigeants du troisième canton
de l’autre côté du volcan
à l’intersection
du canal inachevé
et de l’ancienne chaussée
qui avait conduit
les nouveaux arrivants
de l’océan
aux rives du lac
on construisit là
simplement
en guise d’assurance
une tour et une redoute
elles se faisaient face
à l’extrémité d’un pan ruiné
murailles percées
portes dominantes
ouvrant sur la dune
semblable insouciance
ne s’était plus présentée sur l’île
depuis la mise au pas
de ceux qui avaient planté
sur les fonds argileux
des rangées de pieux parallèles
en prévision du siège de la capitale
mais l’insoumis
je le sais
bâtit en profondeur
il recueille l’eau des digues
chargées d’interrompre sa passe
ménage des accès à la nuit
pose des jalons
dans le va-et-vient des passions
c’est ainsi qu’un jour peut-être
il rendra à la terre
le mystère qui fuit
sur le dos de l'imagination
rétive et captive
Jean Prod’hom
A vau-l'eau

Les plumassiers
s’attaquaient au gros oeuvre
en plein air
si bien que le duvet
des nouveaux-nés
poussé par le vent
dans le lacis des rues
frémissaient
sur les pavés de briques
dans les entrepôts ouverts
autrefois occupés par des négociants
peu d’espaces dégagés
d’un bout à l’autre des bateaux
tirés sur des ponts de poutres mal équarries
galets alignés sur la terre battue
devant les huttes
les acacias imputrescibles
mêlaient leurs senteurs
au fenouil sauvage
dans les cours intérieures
pas de fleurs à bulbe
mais de l’eau dans les caves
la passion pour les affaires privées
avait pousser les derniers arrivants
à concevoir de grandes places
sans verdure
traversées seulement par des canaux
aux rives solides et bien travaillées
dressés les uns contre les autres
mais que l’eau enclose
dans les lacs artificiels du pied des collines
ne parvenait pas à ravitailler
canaux inutiles donc
on avait atteint le point du non retour
les esprits s’enlisaient
il était loin le temps où les hommes
entraient dans leurs maisons
à la proue de leurs bateaux
couronnés
la capitale de l’île allait à vau-l’eau
et la demi-circulation généralisée
allait précipiter les événements
par-dessus bord
Jean Prod’hom
Abandon des terres basses

Dans les faubourgs parallèles
aux canaux rectilignes
les maisons mal bâties
de base rectangulaire
deux étages pas plus sur pilotis
étaient vouées à l’abandon
la foule ne levait plus les yeux
vers le va-et-vient
des aigles dans le ciel
des cygnes dans l’étang
elle se maintenait à peine
vivante au-dedans d’elle
celui qui s’en serait approché
aurait distingué
les minuscules vies secrètes
forcloses
dans les cours intérieures
car il suffit parfois de suivre
quelques traces
les empreintes soufflées par le vent
les impressions laissées par des témoins
pour que les folles rumeurs
se réveillent
transpirent des huttes abandonnées
toits de roseaux mélangés à la terre
des cris
des rires
des souvenirs
mais rien à acheter rien à vendre
la foule migra
suivie de près
par les dignitaires de l’île
fuyant les quartiers luxueux
du front de mer
rongés par la malaria
la foule ouvrit de place en place
des échoppes
à l’arrivée des riches exilés
à l’évidence
le bourdonnement des activités urbaines
les ravit
et dans des ateliers
sis autour du vieil arsenal
qu’on appelle encore
le collège des Âges
l’activité des plumassiers
les cris colorés des joailliers
le soin des orfèvres
le noble entretien des lieux
soulevaient haut
les rues de la vieille ville
recouvertes de paille et d’herbe
plus de places disponibles
nulle monotonie à tout cela
l’île flottait sur la mer
comme au temps des origines
mais là-haut se dressait la ville nouvelle
pour longtemps encore
sans doute
Jean Prod’hom
Hydrologie

Beauté défaite
chargée de marchandises
offertes à la nuit
ligne d'horizon aménagée
avec autant d’ordre que de dérangements héréditaires
on se hâta de diligenter une enquête
les bergers du centre
échaudés
par la splendeur froide des montagnes
ne manquèrent pas
de livrer aux ingénieurs orgueilleux
l’eau douce descendue des cimes
elle entrait en gesticulant dans la ville
déambulait de place en place
laissant aux hommes le temps de se désaltérer
elle sortait en chantant
serpentait dans la campagne
jusqu'aux berges du lac
des soldats surveillaient le réseau
on entendait
des par ici
des par là
qui répondaient aux par où des insulaires
exilés sur la plate-forme terminale
admirables raisons
admirables prisons
au sommet des rues larges
les chiens pissaient
au pied des oratoires
et des bastions
dans les pâturages de l'aval
les fleurs fanées maudissaient
l'aqueduc à trois chaussées
le canal à double circulation
sur lequel nous étions arrivés
et sur lequel nous allions repartir
sous le soleil
un moment encore
les yeux tournés vers la lagune
Jean Prod’hom
Fond de l'île

Personne n’était arrivé indemne
dans les bas-quartiers de l’île
poches vides autrefois
occupées dès les premiers jours
par des exilés
au statut indéterminé
des choix arbitraires
qu’on déplore
aujourd’hui encore
mais qu’on admet faute de mieux
n’en parlons plus
nous n’y étions pas
banlieues sur pilotis
réduites mais placées en nombre
au-dessus des eaux dormantes du marécage
satellites de bambous
bien entendu
on y tournait en rond
le gouverneur les appelait
dépendances autonomes du centre
on ne craignait pas les paralogismes
des régions prospères
aux dires de certains
des régions aux mains vides
désoeuvrement en boucle
on gobait les oeufs
des oies sauvages
on enrubannait
les arbustes rabougris
de la dune
on faisait sécher au vent
les linges de lin
dans des bouquets de genévriers
des rêves
sous les ruines en construction
de pierres sèches
des idées perdues
ce n’est pas ainsi qu’on ferait face
à l’envahisseur
derrière le chant rauque
des oiseaux camouflés
patientaient de nouveaux arrivants
aucun témoin
on voyait là pour la dernière fois
des choses jamais vues
Jean Prod’hom
Après le solstice

Lorsqu’on eut terminé
les grands aménagements
on attribua
à chacune des saisons
ce qui restait
le partage de la double équinoxe
l’éclosion des quartiers de la lune
les éphémères
les jours surnuméraires
on remplaça encore
le ruban
rouge sang
qui séparait le jour et la nuit
par une bande de dentelle
aux multiples valeurs de gris
que les passementiers
exécutèrent l’hiver qui suivit
on répondit
aux dernières questions
quand célébrer
les héros de l’île
où dresser la statue du héron
quand faire pivoter l’an
à l’évidence
l’administration d’un tel réseau
de difficultés superposées
à la multiplicité des noeuds
que leurs prédécesseurs
n’avaient pas tranchés
donna une valeur
toute particulière
centrale et militaire
au volontariat
on boucla enfin les comptes
aucun recensement
cette année-là
une estimation seulement
cent vingt foyers
autour du grand palais
pas même une maison des jeunes
aucun autre atout
Jean Prod’hom
Exogamie

On précipitait
dans les gouffres
du sud de l'île
la femme turbulente
la soeur pleine de dédain
comprenez
on supportait mal
la promiscuité
on précipitait
les mères affligées
qui faisaient tousser
le commerce prospère
de la guerre
on précipitait
les hommes mûrs
ceux des groupes alliés
lorsqu'ils refusaient
pour le prix d’une flèche
de céder
l’une ou l’autre de leurs soeurs
dans la vallée des alliances
malgré des vagues d’aigreur
on avait sacrifié
mis en pièces
l'unique communauté
on tient pour certain
ce sujet obscur
on organisait
au printemps
sur le rivage
une combinaison d'échanges
à cycles longs
à cycles courts
bilatéraux et croisés
les mésanges sur les joncs
les roseaux dans la prairie
l'eau blanchâtre sur les flanc de la colline
les joncs et les roseaux
la prairie sillonnée par l'eau blanchâtre
l'autre côté de la colline avec les mésanges
c'était l'occasion
de prolonger
les belles journées
d'améliorer
le réseau des canaux
dans lesquels s’écoulait la sueur
les femmes étaient éconduites
dans des barques
silencieuses
tout autour
les eaux libres
et des terre-pleins secondaires
le crépuscule
avait la forme
du labeur
Jean Prod’hom
Travaux de titans

Derrière le monticule
en arrière d'une large baie
que souligne
un arc d'argent
jalonné de zones d'ombres
les restes
d'une tentative plus récente
ultime défi
si l'on en croit les légendes
des premiers habitants de l'île
qui entreprirent
l'impossible tâche
de séparer
le liquide du solide
ils creusèrent
des canaux
dans la vase
endiguèrent
les bras de mer
conçurent des levées
des quais
des complexes de galets
des ponts et des chaussées
des lacs
qu'ils parquèrent
avec les eaux dormantes de l'intérieur
à la terre ils arrachèrent
la terre
l'eau à l'eau
la boue profonde aux bancs de sable
sans succès
les larmes ne coulaient plus
sur les visages
mais demeuraient avec les glaires
au fond de leur gorge
ô solitude
mêlée de grandeur
ô peuple malheureux
dévoré par de folles ambitions
ô peuple insatisfait
dévasté par l'échec
et le ressentiment
aucun chemin
ne resplendit aujourd'hui
le miracle de l’opiniâtreté
n'a pas pas eu lieu
le souvenir dans les mémoires
seulement
d'un insatiable orgueil
on le voit
on ne réforme facilement
ni les choses
ni les usages
si bien qu'on accepta sur l'île
mais à contre coeur
mélanges et marécages
et les hommes se remirent à pleurer
Jean Prod’hom
Concentrations

Un bouquet de fleurs
en lieu et place
d’un tas de pierres
un tas de bois
des formules rituelles
pour remplacer les cris
le souvenir de l’ibis
une île autrefois sacrée
une terre fertile
un marais au milieu
le portrait
à demi renversé
des aigrettes
en colère
parlant la langue
des canards
et tout autour
l'infranchissable
le ronflement des rancunes
les collets montés
une seule fois
ils se sont baignés
tous plongèrent
après une interminable cérémonie
au lieu où se concentrent
l’être et la concordance des règnes
rien n’y fit
les prairies gorgées d’eau
ne surent rivaliser jamais
avec l’indigence des hommes
battant le pavé
ni les plaintes du vent
ni les aulnes ni les charmes
ni les nuages
ni les parades et les ornements aquatiques
pas même les princes et leur chasse-mouches
les insulaires ne parvinrent
à dégager
aucun des grands axes
qu’il eût fallu
pour que le ciel daignât
leur délivrer
une ou deux éclaircies
Jean Prod’hom
Economie de subsistance

Emerveillement au-delà du marécage
le canot conduit
au seuil d’une caverne sacrée
dans laquelle dit-on
pleuraient les dieux
pas loin
un abri sous roche
et tout contre les parois
des restes de madriers
des pierres des planches
autrefois
des sauvages lacustres
la douleur à marée haute
s’y rassemblaient
pour se consacrer à l’essentiel
à l’aube
ils rejoignaient les rives
d’un lac d’altitude
avec les teignes
les vers et les asticots
c’est à ces hommes qu’on doit
la pêche à la ligne
au filet
la pêche au coup
à la mouche
la pêche à la bombette
la pêche au toc ou à rôder
à midi ils rabattaient les oiseaux aquatiques
égarés dans les touffes de roseaux
et les échangeaient en plaine contre des babioles
plus tard ils érigèrent
à deux pas de la caverne
un petit oratoire dans laquelle s’est perpétuée une tradition
y priaient ceux qui avaient attrapé
de la main gauche
un poisson une grenouille
une écrevisse un serpent d’eau
une mouche aquatique
un ver de lagune
un canard ou un cygne
les gauchers se multipilèrent
c’est dire que l’oratoire
qu’on appela
la chapelle de la main aux merveilles
ne désemplit pas
Jean Prod’hom
A l'aube

Là-bas
dans l’étroite bande de terre
qui borde l’océan
les premiers hommes
dessinent
dans le sable
quoi
ils ne savent pas le dire
ils tranchent à même le temps
deux morceaux
ce qui fait trois
deux monstres et un fantôme
dans le ciel
les prophéties s’amoncellent
ils font tout
pour rabouter les chemins sectionnés
pour rameuter les bois
recoller la tête du condamné
raccommoder les cours d’eau
ils y vont au courage
la tâche est sans fin
chemins mal raboutés
cavernes lacs et montagnes
noeuds du monde
accidents des interminables travaux
au cours desquels
nous sommes nés pour la seconde fois
issus d’une trame
plus ancienne
sur laquelle on ne revient pas
ils font et tissent ensemble
ce qu’ils ont séparé
au confluent
parfois pourtant
des esprits éclairés
aperçoivent derrière la brume
un frémissement
la lumière et l’ombre
ils se souviennent
du temps sans personne
où nous étions de n’être pas
et leur voix tremble
Jean Prod’hom
Le jour du glyphe
Des quartiers
il y en avait des quartiers
et ces quartiers
sur l’île
avaient un nom
cinq quartiers
cinq noms
sans fond
et pourtant
exempts de secret
l’empreinte du cactus
au milieu du milieu
le bouclier à la flèche perdue
le repère des aigles
le nid du serpent à plumes
ces quartiers correspondaient
à des entailles
dans le temps
et on racontait les hauts faits
de leurs habitants
seule l’étendue d’eau
vers laquelle
coulaient
les ruisseaux de l’île
seule la lagune
qu’un long môle
de pierres cyclopéennes
tenait éloignée
de l’océan
demeurait à l’écart du grand partage
on a essayé disons-le
d’entailler cette étendue
mais rien n’y fit
aucun récit ni ciseau ni flèche
n’entama la lagune
on lui donna simplement
le nom de glyphe
ce sont les goélands et les cormorans
sur le môle immobiles jours et nuits
qui firent le reste
une fois par année
au jour du glyphe
ils ouvraient leurs ailes
s’ils s’envolaient
du côté de la lagune
les enfants juchés
sur les épaules des vieillards
poussaient des cris
précipitaient
les vieillards gueulants
au milieu des joncs
des roseaux
les corps mourants
dérivaient alors
sur la lagune jusqu’au môle
s’ils prenaient
la direction de l’île
on portait les vieillards en triomphe
jusqu’au pied du figuier
et les enfants leur tendaient des fruits
à la pleine lune qui suivait
quoi qu’en aient décidé les augures
on jetait les armes
dans la lagune
et c’en était fait d’une génération
je n’ai pas trouvé plus fidèle image
de la précipitation des premiers hommes
Jean Prod’hom
Dans la marche

A côté des prêtres et des guerriers
qui se partagent
le fruit des travaux
de ceux qui n’ont bientôt plus rien
à côté des agriculteurs
des marchands et des fonctionnaires
spoliés et bientôt exténués
un paysan
il refuse net
de payer l’impôt
et se retire dans les marches de l’île
accueille les pauvres errantes
dans sa hutte
avec lesquelles il chante
confectionne des manteaux
en fibres de maïs
les amoureux les rejoignent
qui l’a vu se souvient
de l’éclat de sa patience
de ses mains creusées
par les heures
d’un labeur
obscur mais inévitable
de son pagne bigarré
brodé
presque rien
pas de bijou en or
de petites récoltes
et deux mots interdits
hégémonie et ascension
pas d’autre célébration
un verre de fermenté
au jour des ligatures
et un hymne
au jour de la pénombre
lui et ses compagnons
vécurent des bienfaits
que sécrètent les horizons étroits
je le dis
mais qui l’aurait dit
c’est eux
qui enrayèrent
sans qu’ils le veuillent
la désertion des bois
en plaçant un labret d’ambre
dans les mâchoires des loups
et en offrant leur liberté
aux bêtes de la basse-cour
trop longtemps captives
trois générations
se succédèrent
dans cette région de l’île
et puis plus rien
le chroniqueur
évoque la vie
de ce singulier personnage
en marge du récit
de la disparition
des petits dieux locaux
il ne dit rien d’autre des circonstances
la mémoire est oublieuse
Jean Prod’hom
Déplacement de populations

Les mères accouchent
sur les plages
de l’extrême ouest
et du nord-ouest de l’île
le sang coule
et se mêle aux eaux de l’océan
on préfère durablement
tenir à distance l’innommable
avec les tortues
du temps il en faut
avant l’établissement des preuves
et lorsqu’on déclare indubitable
le lien qui noue
la naissance avec le désir
on prend peur
on accuse le vent
châtie la terre
en vain
les premiers grands aménagements du territoire
commencent alors
on rapatrie les parturientes
au centre de l’île
où l’on creuse des niches
dans les sous-sols volcaniques
à côté des morts
le théâtre des naissances
à l’inverse on interdit
les manifestations publiques du désir
on codifie on légifère
les réfractaires sont envoyés
dans une parcelle au sud de l’île
s’y rendent les garnisons
victorieuses ou défaites
s’y établiront plus tard
les commerce de la parure
le marché de l’ameublement
et la petite restauration
on appelle ce temps celui de la grande bascule
Jean Prod’hom
Premier établissement

Avant la conquête
le ciel
la nuit
les vagues
massives et gauches
butant sur l’île
nue et amaigrie
lettre de guingois
vue du ciel
fenêtres grand ouvertes
sur les grains
sur les vents
courants d’air et pluie
bois blanchis
bestioles à plumes compostées
coques nacrées écailles bris
os et caillasse concassés
mais voici les goélands
rescapés d’un interminable voyage
maigres et faméliques
les cormorans
idées étroites idées noires
ils cherchent à s’établir
le claquement de leurs ailes
le reflet de leur trajectoire
dans le miroir de l’océan
les tiennent
éloignés de l’île
ils s’installent à deux pas
sur un îlot de rien
pas la force de repartir
qui les aurait vus
les aurait vus aller et venir
puis plus rien
rien de neuf
sur l’île mourante
des années durant
c’est aux oiseaux de la mer
que l’on doit
ces quelques images
de l’île d’avant la conquête
à eux aussi la suite
ils préparent leur retour
cris insupportables
affûtent
retroussent leurs paupières
ils partagent
d’abord le ciel
les constellations
avant de tirer des droites à la verticale
de chacune de leurs hésitations
ils repèrent sur l’île
les ronciers et les vasières
établissent des nichoirs
sur tout le territoire
colonisent les terres
toutes
jusqu’aux confins
procédure stricte
reproduction des conditions
réaction du milieu
étude de l’impact
apport des modifications
avant d’astreindre le tout
aux fins prévues
chacun dans son quartier
tout fut réglé
tambour battant
du plan de la mosaïque
au prix de la dot
localisation des sources
établissement des droits de passage
constitution de réserves
contrôle des influences
nomination des autorités de substitution
loi sur le contingentement
asservissement du solde
le récit des oeuvres
des oiseaux de la mer
allège aujourd’hui encore
la tâche des chefs de provinces
en peine de justifications
on appelle cette année-là
l’année du grand partage
c’est aux oiseaux de la mer
qu’on la doit
et sur l’océan
la lettre de guingois
reprit un peu de caractère
Jean Prod’hom
Confusion

Ça tournait vite
mais dans le vide
rien pour stopper l’hémorragie
aucun tiers
nul butoir nulle corniche
les souvenirs s’altéraient
rongés par le va-et-vient
des rameaux de l'arbre des pendus
sous lequel végétaient
les sans droits
talon contre talon
épaule contre épaule
tenaces
les mémoires prenaient l’eau
l’après rongeait son frein
incapable de rejoindre l’avant
les effets repoussaient les causes
on allait en vain
en tous sens
c’était luttes feutrées de successions
sur les traverses des échelle dynastiques
cachés dans une tour d’angle
dévorée par le lierre
ceux qu’on appellera
les poètes les philosophes
les buissonniers parfois
qu’importe
s’interrogeaient
sur la domesticité
sur la primauté de la terre
racontaient le ciel avec la mer et la terre
tout
ils risquaient gros
tous ceux qu'on associait
aux tourbillons des consciences
on les pendit
on les craignait tant
qu'on les passa au fil de l’épée
avant de les glisser
morceau par morceau
dans les tiroirs de la nuit
on déplaça les bergers
des montagnes dans la plaine
qui séparait près de l'isthme
les deux océans
on les boucla d’une ceinture d’acacias
on enferma à double tour
les chasseurs et les nomades
confinés sur la côte méridionale de l’île
isolée par un arc de chausse-trapes
on leur offrit l’indépendance
et la liberté des alliances
l’enclave ou l’emboîtement
plus rien en guise d’amer
pas même l’errance
les commencements fuyaient
j’aurais tant voulu embrasser les premiers alinéas du monde
Jean Prod’hom
Nuit de Walpurgis

Un anonyme rédigea
à la demande des prêtres
le compte-rendu des méfaits
du responsable des mines
pour sauver sa tête
on acheta
les témoignages d’indigènes
qu’il fallut ensuite
et par précaution
tailler en pièces
on jeta les procès-verbaux
dans un feu immense
qui éclaira le festin au cours duquel
on fit tomber les masques
on laissa libre cours aux propos de table
la femme du responsable des mines
chanta même dans la nuit
abondance et apanage
t’en souviens-tu
et les choses tues
foulées sous les tréteaux
par les convives
mélangées à la boue
devinrent comptines
chansons paillardes et rengaines
pas d’image complète de l’affaire
mais on la colporta en l'état
dans la vallée
où on l’enrichit
de vaille que vaille et de quoi qu’il en soit
tant et si bien qu’elle ne se perdit pas
dans l’agitation tricéphale
des égoïsmes des peurs et des ça va de soi
tout porte à croire que
les à-côtés du procès du responsable des mines
joints aux emprunts et aux anachronismes
soient également aux sources des hégémonies
qui fondèrent le droit des fous
à devenir sur tout le territoire de l’île
les dépositaires des clés des allées
les détenteurs du texte de justification des grands lacs
et lorsque le temps l’exigea
les rédacteurs de l’appel au retrait des grandes crues
néanmoins le ciel et les nuages
en vinrent aux mains
si bien qu'il fallut quelques têtes brûlées
pour détourner des sources empoisonnées
la transparence de l’eau
et tirer de la terre fumante
des poignées de glaise
c’est par ces actes de courage
que les héritiers se souviennent aujourd’hui
qu’il aurait pu en être autrement
Jean Prod’hom
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?

On rêva enfin
d'un monde où
il n'y eût rien à ajouter
ni avant ni après
dès l’aube
on se penchait
sur les termitières
avec les yeux fixes
des rois et des reines
on cueillait
dans le ciel
les signes des hirondelles
et les bois sur la grève
on envoyait des colonnes
pour explorer
la mémoire de l'océan
on descendit
au fond des puits
là où sommeillent
le souvenir des armes
l'or et les légendes
dont on tira une pile
de fragments couleur d’os
ligaturés par le silence
valeureuse têtes
jamais revues
je l'ai dit
il eût mieux valu
rester dans le rang
ne rien écrire
ne rien chercher
ne rien comprendre
laisser ce ramassis
de mots rances
croupir dans une langue estropiée
nous livrer
sans délai
à l'inestimable
au mot rivage
au mot galet
à la miraculeuse aurore
Jean Prod’hom
L’invention de l’histoire

Il fallut inventer les lointains
laissés en arrière avant d’embarquer
– on ne s’en souvenait déjà plus qu'à peine –
les plonger nus dans les jungles épaisses
on architectura des temples
qu’on livra aux assauts des plantes
on façonna quelques paradoxes
pour retrousser le temps
et remonter haut le passé
lui offrir une digue
bientôt une pente
la construction de la retenue dura
aussi longtemps
que les temples n’eurent pas disparu
dans les ronciers
on patienta tant bien que mal
à l’abri des intempéries
on planta des porte-greffe
conçut des baumes
cadastra l’utile et l’inutile
neutralisa quelques aventuriers
on appela ce sursis
le temps du milieu
ou le temps des procédures
les prêtres se royaumaient
d’infatigables discoureurs
des amateurs de poésies
épaulaient leur désoeuvrement
les papiers et les paperasses
jamais très loin
voyez le descriptif des rituels
pris dans les mailles
de figurations inédites
pas de plan des lignées
pas de cartes des litiges
rien qui n’offrit appui au doute
on n’a jamais écrit l’objet
des contestations de cette époque
il y en eut pourtant
sauvages dedans
hésitantes dehors
à la fin de cette période intermédiaire
quand le barrage fut achevé
ceux de l’avant-garde
annoncèrent la nouvelle ère
ils tranchèrent le noeud de retenue
et par le pertuis
le temps se mit à couler
jusqu’à la niche des prêtres
attentifs désormais aux présages
jetant loin devant
les sorts
entourant de lianes
la jungle des contes
séparant les récits profanes des récit malheureux
on brûla les derniers doutes
on brûla ceux qui résistaient
ceux qui grimaçaient
ceux qui se disputaient les terres
on mêla si bien l’obscurité pleine
conservée dans les angles morts
au vide du dépit promis
que l’avenir qu’ils inventèrent
ce fut leur passé
t’en souviens-tu
on croyait en avoir fini
et tout recommençait
on croyait pouvoir enfin commencer
et on n'en avait fini avec rien
Jean Prod’hom
Quartiers de l’île

On n'aurait pas pu atteindre
le bout de l’île
sans sauf-conduit
le noyau dur des occupants
s’y était établi dos aux marais
ils avaient foi en leur domination
buvaient au fond du jardin
des alcools forts
et crachaient un épais venin
aux confins
de l’autre côté
du côté du jour
ceux dont on avait fait couler le sang
et qu’on avait laissés sans sépulture
gisaient anémiques dans la boue
quant aux nouveaux arrivants
oubliés
démunis
qui avaient porté haut le noyau dur
ils manquaient de la promesse d’un lieu
pour y arrimer leurs rêves
et y planter leurs fragiles raisons
le nombre des cadavres
vint à s'accroître
si bien que les laissés pour compte
les entassèrent au pied du col
qui entaillait les montagnes
du centre de l’île
ils se rendirent alors
en direction de l’autre mer
sur les rives de laquelle
ils se prirent à rêver de saisons
t’ensouviens-tu
Jean Prod’hom
L’empire céleste

Ils rejoignent
par vagues successives
les terres arables de l’île
assimilent
les curieux vestiges
des peuples sédentaires
leurs dialectes rustiques
les îlots marécageux de la lagune
c’est ainsi qu’ils s’élèvent
ils labourent
nourrissent les chats errants
et se lancent des oeillades
acceptent pour survivre l’incertain
le rien ils le partagent
plus tard la liberté
les idées fertiles
le récit de leur fondation
les lois de l’hospitalité
et celles du sol
plus tard la jalousie
plus tard
plus tard
Jean Prod’hom
Un peu avant la fin

Enclavée
au coeur du pire
assiégée coupée de tout
la paix
le voile se déchire
plumes lacs de pierre
turquoises et panaches
cortèges livres sacrés
mosaïques
tout cela va disparaître
c’est la fin d’un rêve
les exilés ont triomphé un instant
embarqués sur les flots
on les appelait sur le plateau
les héritiers ou les tard venus
en souvenir de leur lointaine migration
t’ensouviens-tu
Jean Prod’hom
Plus tard

Personne ne le savait dans les îles
mais cette année-là deux univers
côte à côte séparés par un bras de mer
se découvrent par-dessus les années
l’élan semble irrésistible
mais ils n’ont pas dépassé
les îles la côte effleurée
pas au-delà
la même ignorance
se dresse aménage
méthodiquement son règne
un à un les derniers
lointains s’inclinent
Jean Prod’hom
1519
Sur le vaste territoire jusqu’à
la fatidique année – un roseau –
se sont succédé
s’élevant s’écroulant
les vagues
c’est la ligature des ans
trois cités, la vallée
les volcans couverts de neige
les bords de l’eau
le pouvoir
les steppes désertiques,
l’isthme la côte et le golfe
allaient s’effondrer
t’ensouviens-tu
Jean Prod’hom