Nuit de Walpurgis

Un anonyme rédigea
à la demande des prêtres
le compte-rendu des méfaits
du responsable des mines
pour sauver sa tête
on acheta
les témoignages d’indigènes
qu’il fallut ensuite
et par précaution
tailler en pièces
on jeta les procès-verbaux
dans un feu immense
qui éclaira le festin au cours duquel
on fit tomber les masques
on laissa libre cours aux propos de table
la femme du responsable des mines
chanta même dans la nuit
abondance et apanage
t’en souviens-tu
et les choses tues
foulées sous les tréteaux
par les convives
mélangées à la boue
devinrent comptines
chansons paillardes et rengaines
pas d’image complète de l’affaire
mais on la colporta en l'état
dans la vallée
où on l’enrichit
de vaille que vaille et de quoi qu’il en soit
tant et si bien qu’elle ne se perdit pas
dans l’agitation tricéphale
des égoïsmes des peurs et des ça va de soi
tout porte à croire que
les à-côtés du procès du responsable des mines
joints aux emprunts et aux anachronismes
soient également aux sources des hégémonies
qui fondèrent le droit des fous
à devenir sur tout le territoire de l’île
les dépositaires des clés des allées
les détenteurs du texte de justification des grands lacs
et lorsque le temps l’exigea
les rédacteurs de l’appel au retrait des grandes crues
néanmoins le ciel et les nuages
en vinrent aux mains
si bien qu'il fallut quelques têtes brûlées
pour détourner des sources empoisonnées
la transparence de l’eau
et tirer de la terre fumante
des poignées de glaise
c’est par ces actes de courage
que les héritiers se souviennent aujourd’hui
qu’il aurait pu en être autrement
Jean Prod’hom
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?

On rêva enfin
d'un monde où
il n'y eût rien à ajouter
ni avant ni après
dès l’aube
on se penchait
sur les termitières
avec les yeux fixes
des rois et des reines
on cueillait
dans le ciel
les signes des hirondelles
et les bois sur la grève
on envoyait des colonnes
pour explorer
la mémoire de l'océan
on descendit
au fond des puits
là où sommeillent
le souvenir des armes
l'or et les légendes
dont on tira une pile
de fragments couleur d’os
ligaturés par le silence
valeureuse têtes
jamais revues
je l'ai dit
il eût mieux valu
rester dans le rang
ne rien écrire
ne rien chercher
ne rien comprendre
laisser ce ramassis
de mots rances
croupir dans une langue estropiée
nous livrer
sans délai
à l'inestimable
au mot rivage
au mot galet
à la miraculeuse aurore
Jean Prod’hom
L’invention de l’histoire

Il fallut inventer les lointains
laissés en arrière avant d’embarquer
– on ne s’en souvenait déjà plus qu'à peine –
les plonger nus dans les jungles épaisses
on architectura des temples
qu’on livra aux assauts des plantes
on façonna quelques paradoxes
pour retrousser le temps
et remonter haut le passé
lui offrir une digue
bientôt une pente
la construction de la retenue dura
aussi longtemps
que les temples n’eurent pas disparu
dans les ronciers
on patienta tant bien que mal
à l’abri des intempéries
on planta des porte-greffe
conçut des baumes
cadastra l’utile et l’inutile
neutralisa quelques aventuriers
on appela ce sursis
le temps du milieu
ou le temps des procédures
les prêtres se royaumaient
d’infatigables discoureurs
des amateurs de poésies
épaulaient leur désoeuvrement
les papiers et les paperasses
jamais très loin
voyez le descriptif des rituels
pris dans les mailles
de figurations inédites
pas de plan des lignées
pas de cartes des litiges
rien qui n’offrit appui au doute
on n’a jamais écrit l’objet
des contestations de cette époque
il y en eut pourtant
sauvages dedans
hésitantes dehors
à la fin de cette période intermédiaire
quand le barrage fut achevé
ceux de l’avant-garde
annoncèrent la nouvelle ère
ils tranchèrent le noeud de retenue
et par le pertuis
le temps se mit à couler
jusqu’à la niche des prêtres
attentifs désormais aux présages
jetant loin devant
les sorts
entourant de lianes
la jungle des contes
séparant les récits profanes des récit malheureux
on brûla les derniers doutes
on brûla ceux qui résistaient
ceux qui grimaçaient
ceux qui se disputaient les terres
on mêla si bien l’obscurité pleine
conservée dans les angles morts
au vide du dépit promis
que l’avenir qu’ils inventèrent
ce fut leur passé
t’en souviens-tu
on croyait en avoir fini
et tout recommençait
on croyait pouvoir enfin commencer
et on n'en avait fini avec rien
Jean Prod’hom
Quartiers de l’île

On n'aurait pas pu atteindre
le bout de l’île
sans sauf-conduit
le noyau dur des occupants
s’y était établi dos aux marais
ils avaient foi en leur domination
buvaient au fond du jardin
des alcools forts
et crachaient un épais venin
aux confins
de l’autre côté
du côté du jour
ceux dont on avait fait couler le sang
et qu’on avait laissés sans sépulture
gisaient anémiques dans la boue
quant aux nouveaux arrivants
oubliés
démunis
qui avaient porté haut le noyau dur
ils manquaient de la promesse d’un lieu
pour y arrimer leurs rêves
et y planter leurs fragiles raisons
le nombre des cadavres
vint à s'accroître
si bien que les laissés pour compte
les entassèrent au pied du col
qui entaillait les montagnes
du centre de l’île
ils se rendirent alors
en direction de l’autre mer
sur les rives de laquelle
ils se prirent à rêver de saisons
t’ensouviens-tu
Jean Prod’hom
L’empire céleste

Ils rejoignent
par vagues successives
les terres arables de l’île
assimilent
les curieux vestiges
des peuples sédentaires
leurs dialectes rustiques
les îlots marécageux de la lagune
c’est ainsi qu’ils s’élèvent
ils labourent
nourrissent les chats errants
et se lancent des oeillades
acceptent pour survivre l’incertain
le rien ils le partagent
plus tard la liberté
les idées fertiles
le récit de leur fondation
les lois de l’hospitalité
et celles du sol
plus tard la jalousie
plus tard
plus tard
Jean Prod’hom
Un peu avant la fin

Enclavée
au coeur du pire
assiégée coupée de tout
la paix
le voile se déchire
plumes lacs de pierre
turquoises et panaches
cortèges livres sacrés
mosaïques
tout cela va disparaître
c’est la fin d’un rêve
les exilés ont triomphé un instant
embarqués sur les flots
on les appelait sur le plateau
les héritiers ou les tard venus
en souvenir de leur lointaine migration
t’ensouviens-tu
Jean Prod’hom
Plus tard

Personne ne le savait dans les îles
mais cette année-là deux univers
côte à côte séparés par un bras de mer
se découvrent par-dessus les années
l’élan semble irrésistible
mais ils n’ont pas dépassé
les îles la côte effleurée
pas au-delà
la même ignorance
se dresse aménage
méthodiquement son règne
un à un les derniers
lointains s’inclinent
Jean Prod’hom
1519
Sur le vaste territoire jusqu’à
la fatidique année – un roseau –
se sont succédé
s’élevant s’écroulant
les vagues
c’est la ligature des ans
trois cités, la vallée
les volcans couverts de neige
les bords de l’eau
le pouvoir
les steppes désertiques,
l’isthme la côte et le golfe
allaient s’effondrer
t’ensouviens-tu
Jean Prod’hom