L'école manque à sa tâche

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Cher Pierre,
L'école manque à sa tâche en cherchant à séduire ceux qu’elle accueille, en mettant tout en oeuvre pour qu’ils ne lui échappe pas ; alors qu’elle a pour tâche, précisément, de leur donner les moyens d’en sortir au plus vite ; elle échoue en voulant les amuser, en espérant leur plaire ; en les captivant, elle ne parvient qu’à les rendre captifs.

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Elle contrôle entrées et sorties, a mis en place un monde second par la mise en place d’un système de communications perverses : jeux de pseudo-questions et de pseudo-réponses, trompe-l’oeil, cache-cache, bienveillance de ceux qui sont supposés savoir, confusion des rôles, devinettes, pseudo-équité, travail au mètre, exercices venus de nulle part, figures de papier, attentes, dés pipés, terrain miné, malentendus, fabrication d’énoncés factices, allocutaires fantômes, rituels scolastiques.
Alors qu'il serait prioritaire d’apprendre à sortir de son giron, quitter les chemins battus, prendre ses distances avec le convenu, de la hauteur, prêter l'oreille aux besoins ; apprendre à poser des problèmes, dégager des problématiques, se familiariser avec les langages, trouver la personne qui pourrait nous informer, nous aider, celle avec laquelle on pourrait collaborer, celle qu'on ne connaît pas.
L’école vous dira que c’est exactement ce qu’elle fait. Pas vrai. L’école est en réalité faite par et pour les enseignants, ceux qui ont refusé d’en sortir et qui recommencent. L’école a fait ses preuves, disent-ils. Quelles preuves ? On ne tourne pas aisément la page.

Jean Prod’hom

Que je n’aie au fond jamais quitté l’école

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Cher Pierre,
Que je n’aie au fond jamais quitté l’école m’amène à penser aujourd’hui, rétrospectivement, que ce que j’y ai acquis ne m’a permis, à aucun moment, d’aller faire fortune ailleurs. Les apprentissages fondamentaux me sont toujours restés si mystérieux que je ne me suis jamais senti capable d’en user dans d’autres domaines.

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Je suis donc resté à l’école après l’école pour y voir clair, chercher à déterminer pourquoi ce qui allait de soi demeurait à mes yeux énigmatique, sans assise, non pas que je sois plus idiot qu’un autre, quoique, mais parce que ce sur quoi les autres semblaient s’accorder et dont l’existence paraissait si assurée me manquait cruellement, incapable de concevoir les apprentissages comme un préalable à la réalisation de telle ou telle chose dont j’aurais pu devenir le maître.
Il me restait, en y restant, à chercher ce qui m’échappait, me manquait, c’est-à-dire à me pencher sur mes premiers apprentissages et les troubles qu’ils avaient engendrés, pour les reconnaître d’abord, en poursuivre l’exploration ensuite et, chemin faisant, m’aviser que ces troubles avaient été et continuaient à être l’occasion de découvertes imprévisibles.
Avec pour seule ambition – plutôt que d’occuper la place de celui qui est supposé savoir –, continuer mes apprentissages avec d’autres, hésitant, essayant, doutant, mais en connaissance de cause.
C’est à cela que je songeais en lisant Jean-Christophe Bailly :

La recherche n’est que la prolongation de l’apprentissage... Si l’apprentissage peut être assimilé à l’exploration d’un continent, la recherche correspondrait quant à elle à ce qui transforme ou relève cette exploration en découverte... Le paradoxe est même que la recherche vienne augmenter la dimension d’inconnu qui est la clé ouvrant l’apprentissage... Chercher, rechercher, c’est remettre tout le savoir en balance, c’est un métier qui fait de l’apprentissage son principe. (« Rechercher » in L’Elargissement du poème)

A moins que, à l’école, je n’y suis au fond jamais allé.

Jean Prod’hom

Lorsque le jour viendra

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Lorsque le jour viendra, quand on me remerciera pour les services rendus, c'est-à-dire dans un peu plus de deux ans, je ne chercherai pas à m'incruster dans la maison, je la quitterai vraisemblablement sans regrets, avec le sentiment de m'être acquitté aussi bien que je l’ai pu de la tâche qui m’a été confiée. C’est ce que je lui ai dit.

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Elle m’a répondu, je comprends, cela ne m'étonne pas, mais tu as des projets, toi. Elle a ajouté, c’est quand même une page qui se tourne.
Impossible de répondre à cela. Comment dire ? Me suis-je fait comprendre ? A-t-elle compris que je ne lis pas qu'un seul livre et que, si j'ai un jour conçu des projets, c'est il y a bien longtemps, au temps où j'avais assez de temps pour ne pas m'en préoccuper, ou différer leur réalisation, ou même, tout simplement, m'autoriser à en manquer.
Il me suffira de tourner les pages d’autres livres, et parmi eux, celui dont j’ai différé la lecture commencée il y a bien longtemps, interrompue et reprise depuis toujours. Livre compagnon de mes veilles et de mes nuits, j’en lirai et en écrirai quelques pages, dans les bois, sur la terre ou dans le ciel, en guignant du côté de l'éternité.

Jean Prod’hom

Aux sténoses qui obstruent nos manières de penser

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Cher Pierre,
Aux sténoses qui obstruent nos manières de penser, Jean-Christophe Bailly propose, depuis des années déjà, des textes animés et tendus par des ressorts qui agissent comme des stents, assurant le passage d'un liquide incolore qui désencombre le lit de nos pensées et s'ouvre en delta sur une réalité élargie à laquelle on n'avait pas prêté suffisamment attention, une réalité qui contiendrait tout à la fois nos manières étroites de penser, ce que celles-ci écartent pour fonder leur légitimité, et l'échappée sans laquelle nous ne vivrions vraisemblablement pas. Il y a au-delà du corps second, laborieux, que nous charrions chaque jour, ou en-deçà, un corps premier qui nous fait marcher sans rien vouloir ni savoir, sans hâte, sans débordement. Et lever la tête.


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Jean-Christophe Bailly ne cesse de rendre à l'homme une dimension dont celui-ci croit avoir été dépossédé, mais en direction de laquelle chacun se tourne, à chaque pas, d’où qu’il vienne et où qu’il aille, dimension sans laquelle il n’accepterait pas la prison dans laquelle son espèce a trouvé refuge.
Refuge donc de refuge, dont les dimensions rétrécissent toujours davantage, affaiblissant l’essentielle interrogation sur notre provenance et notre destination, dont on perçoit l’écho cependant chaque fois qu’on jette un regard à côté, du côté des friches, du côté des rivages, du côté des bois, et qu’il convient de traverser avant de réintégrer, réconcilié, les lieux qu’on a voulu quitter.

Jean Prod’hom

Il est d'autres voyages

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Cher Pierre,
Il est d'autres voyages ; ainsi le dimanche matin, dans le parc d'un hôpital psychiatrique. F m'a accueilli avec le sourire, enchantée à l'idée de faire un tour ; l'infirmière lui a trouvé une polaire, je l'ai aidée à faire coulisser les deux rangées de dents métalliques. Quelques patients sur la terrasse, le soleil s'est installé. Je lui adresse quelques mots sans savoir exactement qui de nous deux parle, ou écoute. Peu. On n'est jamais aussi près de l'esprit de la pentecôte que lorsqu'on se tait. C'est jour de repos.

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Où qu'on soit il y a des arbres, des plantes, des oiseaux, côte à côte ; on reconnaît sans peine les marguerites, les sauges, les érables, un merle, les lauriers. Pas besoin non plus de prendre d'automobile, ni d'aller au cinéma, on passera par les bois, avec dans la poche un billet qu'il ne faut pas perdre. Les tomates sont déjà dehors près du pavillon de l'Albatros, Blaise y avait été interné en son temps. il n'aimait pas ça. Combien d'années de travail te reste-t-il ? Trois ? Deux ?
Il y a des bistrots partout, la tête des parasols dépasse des haies, les chaises sont vides, on s'y installe. C'est agréable un tilleul, à l'abri de la bise, avec le soleil. Regarde là-bas, il y a des lumignons dans les haies ! Mais non, ce sont les boucles d'une chaîne en acier. C'est vraiment grand ici, tiens ! je n'avais pas remarqué cette baie vitrée, c'est beau, il suffit de ramasser, lorsqu'on en voit, les papiers que les gens ont jetés. Calypso, ça ressemble à une école de danse, avec des géraniums devant. Une autre école tout près, avec devant une pancarte où il est écrit Docteur Veillon. Pourquoi un docteur ? Ça, je ne le sais pas !
Il y a moins de plantes de ce côté-ci, plus de bitume, alors les responsables en ont profité pour faire un parking, c'est vraisemblable, les iris sont en tout cas très jolis. Et là du millet, goûte ! Que peut-on vouloir de plus ? Mais tu dois savoir que les plantes demandent du travail, on est obligés de s'en occuper.
Bonjour Monsieur ! Bonjour! Le temps passe vite n'est-ce pas ? 11 heures 57. Le repas va être servi. Vous êtes un visiteur ou un patient ? Visiteur ! Alors vous comprendrez : un tour de clé et vous laissez tout derrière vous. On prend l'ascenseur, il y a un code. Pas sûr que F soit capable de l'entrer, moi non plus d'ailleurs... je suis monté à pied tout à l'heure. Un patient nous aide.
On s'assied dans des fauteuils de la salle commune, devant la TV ; les repas tardent comme souvent le dimanche. Ecopsychologues, psychanalystes, psychologues, thérapeutes se succèdent et évoquent les spécificités de leur métier, on est quelques-uns à les regarder, à mi-hauteur, ils ne nous demandent rien, on est tranquilles, on les laisse dire. Ici le temps n'avance pas, inutile de courir, on regarde le petit écran, personne n'entend vraiment ni n'attend. Certains sont un peu ailleurs, sans être bien loin ; d'autres cherchent un contact, voudraient monter dans un rafiot qui ne bouge pas. Moi, on m'attend.
Il est temps de se séparer, les repas sont servis, je la salue dans le couloir. Ce n'est pas vrai, F ouvre tout grands les yeux, une ombre, comme si elle s'avisait qu'elle ne devait pas être là. C'est une infirmière qui va aller la rechercher, en saisissant la main qu'elle lui tend ; elle remonte à la surface, démunie, entre en flottant dans la salle à manger.
C'est ça qui est difficile, me dit l'infirmier lorsque je quitte les Mimosas, c'est le retour à cette réalité-là. Je crois comprendre sans en être bien sûr.

Jean Prod’hom

Le Dictionnaire insolite de Naples

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Cher Pierre,
Le Dictionnaire insolite de Naples, rédigé par Maria Franchini, parvient en un peu moins de 160 pages à donner une vue résolument fragmentaire de cette ville des surpelatifs, sans jamais céder aux poncifs des romantiques ni à ceux des rationalistes. Un abécédaire plutôt qu'un dictionnaire.

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Les mythes, les traces, les sédiments, les cendres, sous lesquels les villes n'en finissent pas d'étouffer, maintiennent brûlant le feu qui couve. Celui qui se rend à Naples souffle, souffle sur les braises, les pénultièmes, les dernières braises, je ne vois pas d'autres raisons à son voyage.
Nous obéissons tous au principe de Carnot et n'en finissons pas d'enterrer ceux qui nous ont vu naître, de dire adieu à ce qui s'éloigne, vivant, aussi fin que la poussière, jusqu'à disparaître, laminé par un marteau qui ne ralentit pas sa cadence. Mais qui nous oblige à rejoindre le lieu que nous occupons, où que nous soyons, Naples ou le Riau, avec nos maigres moyens, là où il n'y a, à la fin, que de l'ouvert et le jour qui se lève.

Jean Prod’hom

J'ai perdu le nord

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Cher Pierre,
Ce matin j'ai perdu le nord, d'un coup, une bonne dizaine de minutes, lorsque je me suis rendu compte, au moment d'aller faire des courses, que mon portemonnaie n'était pas là où il devait être ; impossible de mettre la main dessus : adieu ma carte d'identité, mon permis de conduire, ma carte bancaire, ma carte de crédit. Bonjour l'administration, les duplicata, les déclarations de perte, les coups de téléphone, l'attente aux guichets. Je retourne dans la maison tout ce qui peut l'être : rien... Je téléphone au patron du café de Thierrens où j'ai bu un café hier, au centre équestre : toujours rien. Je m'y rends par acquis de conscience, je prie, espère un miracle, discute avec le patron du bistrot, avec Gwenaëlle, rien. Je bloque au retour, par précaution, l'utilisation de ma carte de crédit, regarde encore là où j'ai déjà passé, ouvre des boîtes que j'ai déjà ouvertes, vide des poches que j'ai déjà vidées, jette enfin un dernier coup d'oeil dans la corbeille à linge ramenée hier de Froideville, ma journée est gagnée, il est là, je ne l'imaginais ni ici ni ainsi ; tout se remet en place, je retrouve le nord.

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Jean Prod’hom

J'aperçois ce matin deux chevreuils

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Cher Pierre,
J'aperçois ce matin deux chevreuils, près du réservoir de la Mussilly, à l'abri dans la brouille, les dépouilles, la pluie et les bois gris. Ils paraissent moins inquiets, hésitent, curieux même. Me voient-ils comme je les vois dans la brouille et les bois ? Eux et moi, gris sous la pluie ?

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Les deux démolisseurs sont déjà au travail ; je fais la causette sur le seuil avec l'un d'eux, il me confie la peine qu'il a, chaque jour, à remettre la machine en route. Ils s'attaquent aujourd'hui aux murs du salon, à la masse d'abord, au burin ensuite. Dehors les cytises et les boutons d'or, les pissenlits, les colzas. Bientôt le trèfle et les épilobes, les scabieuses, les centaurées et les bleuets.
A midi au café, une femme demande à l'homme qui lui fait face ce qu'il pense de la mort.
- C'est effrayant, dit-elle, rien qu'à y penser ; dites, à quoi ressemble le paradis ?
- A ces points que la caissière des grandes surfaces propose au client, le samedi matin, lorsqu'il a payé son dû, ou à ces images qu'attendent ses enfants.
- C'est ça, dit-elle, ça doit être ça.
Ils sourient, ces images et ces points qu'on leur tend, le samedi matin, dans les grandes surfaces, ni l'un ni l'autre ne les prend.
Dans la boîte aux lettres un livre, en guise de remerciement pour un billet de 2011 ; et en rentrant de Thierrens, un chevreuil encore, près de l'étang.

Jean Prod’hom

Après-midi de travail

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Cher Pierre,
Après-midi de travail à la salle des maîtres, sans personne et de la place, dehors il pleut. J'étale toute ma paperasse, en jette une partie, fais des piles du reste ; cela suffit à réduire d'une première moitié le volume de ce que j'ai à faire et mon inquiétude de ne pas venir à bout de la seconde se dissipe. Je boucle mon sac à dos à 16 heures, assez satisfait.

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La bonne humeur règne à la la gare d'Echallens, où je réserve les billets pour Baulmes et Genève, si bien que personne ne s'impatiente au guichet, qu'on plaisante, en nous félicitant que la vie puisse prendre parfois cette allure. Je repars non seulement avec les réservations, mais avec les billets et le sourire.
Je rentre sous la pluie par les Poliez et Villars-Tiercelin. Au Riau, Sandra et Louise se préparent, elles se rendent à Mézières pour la présentation des options spécifiques. Louise est toujours bien décidée à suivre les trace de sa mère.
Petit tour avec Oscar, Lili m'accompagne avec son vélo avant de me fausser compagnie, il s'est mis à grêler et les nuages sont noirs. De savoir que la pluie vient de l'ouest et le froid du nord me soulage, je hâte le pas.
En repensant, ce soir, à ce moment heureux passé avec des inconnus au guichet de la gare d'Echallens, je dois m'avouer que l'extension ou la multiplication de tels moment ne me suffirait pas. Qu'il me faut chaque jour dégager et aménager, dans un espace que je découvre pour la première fois, un passage qui n'existait pas.

Jean Prod’hom

Je ne peux m'empêcher

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Cher Pierre,
Je ne peux m'empêcher de penser que, en affirmant haut et fort qu'ils ne reviendront jamais en arrière, les chefs de service de nos administrations laissent supposer qu'il y aurait un pilote aux commandes de l'engin, parfaitement libre de le faire avancer ou reculer ; alors que de pilote, il n'y en a pas, il n'y en a jamais eu, pas même de frein d'ailleurs. Les choses iront ainsi, grossissants, aussi longtemps qu'un mur n'interrompra pas brutalement la course folle du mastodonte. Fracas, ruines, silence.

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Aussi loin que l'on remonte, il n'y a jamais eu en nos affaires de vraie orientation, malgré les historiens qui nous le laissent supposer, mais une agitation stochastique dans un bocal aux dimensions de notre espèce, une eau qui frémit. Impossible d'en sortir, on n'y est jamais entrés.
Beaucoup de choses ont changé au Riau, bennes pleines de gravats, ossature de bois fixée au pignon, engin de dix-sept tonnes dans le jardin, radiateurs déposés. Inutile donc de remettre en route le chauffage, il va me falloir dès demain refaire un feu dans le poêle.

Jean Prod’hom

On s'est dit – Raul et moi

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Cher Pierre,
On s'est dit – Raul et moi – après la découverte en salle des maîtres d'une imprimante en sale état, que l'état de sainteté a ceci de retors qu'il n'autorise pas de régression ou de coup de mou : le saint est une fin de série qui doit le rester. On s'est dit alors qu'il est préférable, somme tout, de faire partie des vauriens, et parmi eux de ceux qui ont l'élégance de déclarer leurs forfaits, leurs ignorances ou leurs manques, bref de se faire connaître pour ce qu'ils sont. C'est ainsi que le vaurien fait, à son insu, ses premiers pas sur le chemin de la sainteté, mais en son tout début, vraiment, sans jamais laisser supposer qu'ils pourraient devenir un saint ou, pire, qu'ils le sont devenus.


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J'ai hâte de rentrer à la maison et d'évaluer l'avancée des travaux ; la seconde partie des échafaudages est dressée, les lames de bardage du pignon sont en tas dans le jardin, la vieille ferblanterie pliée.
La laine de verre, placée il y a quelque années avec mon homonyme de beau-cousin, réapparait de chaque côté du poinçon, dans les triangles formés par les arbalétriers – parole de charpentier –, les contre-fiches et l'entrait ; le bois semble sain. Quant à la salle de bains, à la dépense et aux petites toilettes, elles ne font plus qu'un, un tas de ruines.
Les démolisseurs ont laissé sur leur passage une fine couche de poussière que l'un deux, solide comme un joueur de rugby, efface délicatement en fin de journée, avec un chiffon humide.

Jean Prod’hom

Les oies et les poules font bon ménage au Mélèze

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Cher Pierre,
Les oies et les poules font bon ménage au Mélèze, les canards et les moineaux, les dindons et les pintades ; un grillage les protège du renard. Je dépose dans l'armoire une facture pour Martine qui boucle les comptes de la course du 3 mai, considère devant la petite mare ce à quoi notre vie collective aurait pu ressembler si nous n'avions pas disqualifié, pas à pas, nos manières premières d'être au monde, barré l'autre chemin. On a la vie de basse-cour qu'on mérite, à nous désormais d'administrer la nôtre, d'en répondre avant de la vivre, ou d'en mourir.

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Remonte au triage, me cale et lis Un Abîme de la pensée, texte de 1988 repris dans La Fin de l'hymne. Jean-Christophe Bailly y commente, en son axe, un passage du roman autobiographique, Anton Reiser, que Karl Philipp Moritz a rédigé à la fin du XVIIIème siècle.

Depuis cette époque, quand il voyait abattre un animal, sa pensée se ramassait toujours sur ce point – comme il avait souvent l'occasion d'aller chez l'équarrisseur, pendant toute une période il fut uniquement préoccupé de savoir quelle différence pouvait exister entre lui et ces animaux que l'on abattait.
Souvent il se tenait des heures à regarder un veau, la tête, les yeux les oreilles, le mufle, les naseaux ; et à l'instar de ce qu'il pouvait faire avec un étranger, il se pressait le plus qu'il pouvait contre celui-ci, pris souvent de cette folle idée qu'il pourrait peu à peu pénétrer en pensée dans cet animal – il lui était si essentiel de savoir la différence entre lui et la bête – et parfois il s'oubliait tellement dans la contemplation soutenue de la bête qu'il croyait réellement avoir un instant ressenti l'
espèce d'existence d'un tel être.

Voilà qu'après leur mise à ban, au bel âge de Pic de la Mirandole, dans les parties pourrissantes et bourbeuses du monde inférieur, les bêtes guignent aujourd'hui à nouveau, aux lisières, entre cris et silence. Notre dignité, entamée, attendait de renouer avec la dignité des bêtes, pour se relancer et trouver dans la fragmentation de l'édifice qui s'est effondré, dans le fugitif et le circonstanciel quelque chose d'éternel.
Nous voici à nouveau dans les bois, là où on avait relégué les bêtes, devant ce qu'on leur avait demandé d'emporter, ce souvenir qui nous remettra d'aplomb. Il suffit qu'un chevreuil réapparaisse dans une clairière pour qu'on comprenne ce qu'on n'a jamais cessé d'avoir en partage : nous sommes. Chance qui nous est offerte de ne pas avoir à payer notre arrogance d'avoir cru pouvoir reléguer les bêtes dans l'obscurité qui nous est promise, d'avoir cru pouvoir faire cavalier seul.
La maison est vide, les portes ouvertes, Lucie nous rend visite, chacun s'affaire, on mange, on range, dernière vaisselle, dernier carton. Oscar passe entre les mailles du filet. Dernière descente à la déchéterie. Demain, c'est autre chose, nous entrons au Riau dans une économie de guerre.

Jean Prod’hom

Le dentiste auquel je rends visite ce matin

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Cher Pierre,
Le dentiste auquel je rends visite ce matin reconnaît que le travail réalisé par sa collègue, il y a une année, n'a pas résisté ; il me propose de revenir dans quinze jours, il s'en chargera.

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Je ne m'attarde pas à Moudon, rentre au plus vite ; Sandra et Louise sont descendues au marché, Lili fait du piano puis range sa chambre, Arthur aussi : les travaux commencent lundi. Je fais rapidement un saut au triage ; les lieux semblent déserts, je m'approche du nid : vide ; mais je crois reconnaître leur chant, aperçois bientôt mes deux protégés dans les sous-bois, sans leurs petits, dont je peine à imaginer leurs premiers pas, leur premier vol, leurs premiers jours, leurs premières nuits.
Les enfants m'aident au retour à descendre les restes du parquet stockés dans le combles, on les entasse dans le hangar, ils pourraient intéresser Guillaume. Sandra descend plusieurs fois à la déchèterie, avec Arthur ; fait de l'ordre avec Louise. Les quatre sous-pentes sont vides, la dépense aussi. Tris d'habits, de jouets, mais aussi de tout ce qu'on a mis de côté depuis plus de 15 ans, au cas où ; de tout ce qui n'a pas encore tenu ses promesse.
Avec ce paradoxe que l'oubli dans lequel on les a reléguées au fond d'un carton, d'une armoire ou d'un grenier, le silence auquel on les a réduites semblent nous obliger, si on ne se sermonnait pas, à leur offrir une nouvelle chance, c'est-à-dire à les conserver plus précieusement encore, jusqu'au moment où, enfin, on les invitera à nouveau parmi nous ; elles révèleront alors leurs secrets et dispenseront leurs trésors...
il faut se faire violence, l'étouffement menace ; cesser de raisonner, parer au plus pressé ; s'arracher et agir sans se retourner ; s'en débarrasser, les oublier.

Jean Prod’hom

J'ai fait la connaissance de Léonard Limosin

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Cher Pierre,
J'ai fait aujourd'hui la connaissance de Léonard Limosin, émailleur sur cuivre au service de François Ier, Henri II, François II et Charles IX. Qui a représenté en son temps la Sybylle d'Erythrée (1537) et le Jugement de Pâris (1562). J'ai fait également la connaissance de deux danseurs de hip-hop, anonymes. Et de l'un des rois représentés sur l'arbre de Jessé par Suger à Saint-Denis. De deux gisants enfin, Robert II le Pieux et Constance d'Arles.

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Je le dois à la poste, ils figuraient sur les timbres d'un colis contenant une cargaison de tessons, tout frais venus de Montreuil, dans une boite de pellicule de film. Sur le papier de la déclaration douanière, le poids : 780 grammes ; et la valeur : 1 €. Un beau cadeau.
Pour le reste, des allers et des retours de la maison à la déchèterie, la fin de la correction des travaux des grands, et la pluie qui n'a pas cessé de la journée.
C'était l'anniversaire de Lili, elle a eu 11 ans.

Jean Prod’hom

Vous êtes dans un état précaire mais stable

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Cher Pierre,
Cette journée de congé est la bienvenue, Arthur est à Glion, les filles se réveillent tard, nous aussi. Je descends à Ropraz récupérer les adresses des entreprises de la région qui ont soutenu la course du 3 mai, achète du pain à Mézières, glisse dans des enveloppes, avez l'aide de Lili qui s'est réveillée, une lettre de remerciements. On déjeune dans le jardin, à l'ombre des échafaudages, ce n'est pas désagréable de vivre avec la sensation d'avoir les étages à portée de main ; les filles apprécient aussi, c'est jour de l'Ascension.

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Je lis quelques travaux d'élèves, avec le sentiment un peu paradoxal que j'aurais beaucoup à dire aux auteurs des bons travaux, beaucoup moins aux autres : par où commencer ?
Louise m'appelle, c'est une journaliste de 24 heures qui aimerait que je lui parle d'Hessel. Je bégaie des banalités, mais corrige des inexactitudes qui circulent sur la parution de la monographie qui lui a été consacrée. Évoque, en bégayant encore, la fatigue de son organisme et l'extrême vivacité de son esprit, sa drôlerie, sa fidélité, sa mémoire vertigineuse. Lui refile le numéro de téléphone de Nicolas, en espérant qu'il ne m'en voudra pas.
La reconnaissance des milieux artistiques, la grande exposition de Martigny, celle de Grignan, le vernissage de l'ouvrage qui lui a été consacré, il y a quelques jours à Lausanne, auront eu raison de ses forces, il le savait. Il m'avait rapporté en avril, au retour de chez son cardiologue, que celui-ci lui avait dit : Vous êtes dans un état précaire, mais stable. Il en avait ri.
Sandra a commencé à faire du rangement, je la rejoins au grenier, transporte derrière le garage les tuiles que je stockais dans les sous-pentes, avec un sac à dos et deux à main, Louise fait quelques voyages. Prépare ensuite le repas : grenade et bananes dans un jus de citron et d'orange ; purée de pomme ; fromage, oeuf au plat et salade.
Je constate que l'encyclopédie Wikipédia a déjà enregistré l'événement : Jean-Claude Hesselbarth est un peintre et dessinateur suisse. Né en 1925 à Lausanne, il s'était établi à Grignan en Drôme provençale. Il est décédé le 13 mai 2015.

Jean-Claude Hesselbarth
Rivière II (détail)

Jette en passant un coup d'oeil à Rivière II, encre de Chine à la petite plume d'acier et au bambou taillé sur papier à la cuve, 53 x 34, daté de l'hiver 1982 et qui me suit depuis 1998. Vais me coucher.

Jean Prod’hom

C'est une autre nuit qui s'abat

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Cher Pierre,
Nous sommes descendus ce matin à Vevey, c'était la troisième fois seulement que j'entrais dans une étude de notaire. D'abord à Pully suite au décès de  ma mère, la seconde fois à Oron lors de l'achat de la maison que nous habitons aujourd'hui, ce matin à Vevey pour l'augmentation de notre cédule hypothécaire.
À chaque fois le même décor : une table ovale, plus de chaises qu'il n'en faut ; au mur des tableaux que jamais personne n'a regardés, un téléphone en retard d'une génération, une collection de stylos ; quelques ouvrages, Le Droit fiscal, le Code civil suisse et code des obligations annotés et, pourquoi pas, Le Petit Robert ; tout autour un vide métallique. A chaque fois la même mise en scène : le notaire se fait attendre, finit par entrer, lit mot à mot les deux pages de l'acte dont il nous a donné préalablement une copie, nous tend un stylo, signatures à tour de rôle, Madame d'abord, Monsieur ensuite, c'est fait, ça marche ; c'est beau, c'est froid, c'est technique.

Jean-Claude Hesselbarth
Jean-Claude Hesselbarth dans son atelier | 06.08.2014

Sandra me dépose au Chalet-à-Gobet, se rend au collège ensuite ; je remonte avec la Yaris au Riau et travaille, presque sans interruption jusqu'à 17 heures, bien aidé par Elsa et Louise qui prennent en main les deux repas.
Passe un moment dans je jardin, les échafaudages sont dressés au sud et à l'ouest ; les monteurs reviendront terminer vendredi matin. Complète l'idée que j'ai commencé à me faire, hier, de la pratique actuelle du football, en suivant à la télévision l'autre demi-finale de la Ligue des Champions qui oppose le Real de Madrid à la Juventus de Turin. J'en sors réjoui, comme de chez le notaire ce matin : beau, froid, technique.
Alors que la nuit m'invitait au repos, c'est une autre nuit qui s'abat ; Lily m'envoie un message qui m'annonce que Jean-Claude est mort aujourd'hui. Elle ajoute que la présentation de l'ouvrage qui lui est consacré, ce vendredi 15 mai, à Grignan, est maintenue, en son hommage et en son souvenir.
Je t'embrasse Lily courage.

Jean Prod’hom

La fenêtre restera ouverte toute la nuit

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Cher Pierre,
Passe plus d'une heure et demie avec des parents, ils souhaiteraient que je leur procure une de ces recettes qui ont fait leurs preuves. Je leur peins un tableau qui n'a pas grand intérêt, mais qui est sensiblement le même que celui qu'ils me peignent : nos mondes sont compatibles.

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D'avoir enseigné, c'est-à-dire fait découvrir à ceux qui n'en disposent pas, les différents langages qui structurent nos vies, et d'avoir signalé, aussi souvent que je l'ai pu, à ceux qui ne s'en satisfont pas, certains de leurs rouages et quelques-unes de leurs roueries ne m'a jamais permis de pronostiquer quoi que ce soit de ce que peut ou ne peut pas l'enfant qui aurait marqué son enthousiasme ou qui s'y serait opposé. On attend trop les uns des autres. Ce qui infléchit la trajectoire d'un enfant - comme celle d'un adulte - relève d'un ensemble de circonstances dont le concours est si improbable qu'il vaudrait mieux compter sur l'imprévu. On ne peut donc pas réconforter les parents qui doutent ou qui souhaiteraient qu'il en soit autrement. On peut au mieux faire voir notre étonnement et notre ignorance ; il m'aura fallu 30 ans de compagnonnage avec des gamins pour dire tout haut que j'ignore ce qui dans leur formation et la mienne est cause de quoi. Et dans ce repli, ou ce retrait, non pas succomber à la lâcheté, mais consentir et, par là, signifier les vertus de l'acquiescement.
Passe à Ropraz récupérer le mousse. Souriant, content. Deux fois content, et pour la deuxième fois cette semaine. De son travail d'abord, mais aussi de ce que celui-ci doit à d'autres travaux et à d'autres personnes. Comme s'il découvrait les joies de l'orchestration et, je l'espère, ses pouvoirs.  
On mange à la véranda, Sandra est fatiguée, je regarde avec les enfants la première partie du match de football qui oppose le Bayern de Munich et le Barcelone, seul la seconde. La fenêtre restera ouverte toute la nuit.

Jean Prod’hom

L'approche de la fin de l'année scolaire

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Cher Pierre,
L'approche de la fin de l'année scolaire me fait perdre de la hauteur, au moment même où il serait nécessaire que j'en prenne davantage. C'est, je crois, une variante d'une loi universelle dont chaque homme sensé aimerait s'affranchir ; mais il lui faudrait pour cela être assez fou pour renoncer aux bénéfices que lui procure l'organisation acharnée de la concurrence.

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En rentrant, je fais une halte sur la terrasse de Praz Collet où je tente de mettre des mots sur ce que j'ai vu - une image ? un paysage ? un souvenir ? - lorsque je me suis arrêté, un jour d'hiver 1999, au Riau.  
J'embarque Arthur à l'arrêt de bus, content de son travail sur la Seconde Guerre mondiale ; je le dépose, il s'installe dans le hamac, lunettes de soleil et costume de bain. Je monte avec Oscar au triage, demeure à respectable distance du sapin des bouvreuils, assis sur une souche. La femelle est dans son nid, je patiente une bonne demi-heure. Je vois enfin une lueur rouge qui s'agite, c'est le mâle qui se penche, deux fois, trois fois ; les petits sont nés. Je rentre raccommodé.
Arthur n'a pas quitté le jardin et travaille ; je lave une salade, prépare une crème au chocolat minute, beurre des tranches de pain sec, pose un morceau de fromage sur des quartiers de tomate, réchauffe des nouilles et casse dans la poêle cinq œufs.
C'est l'époque de l'année où les dernier rayons du soleil se glissent à l'arrière de la maison, je m'assieds sur l'une des marches de l'escalier de l'entrée. Sandra va faire le petit tour avec Oscar, Louise l'accompagne en trottinette jusqu'à la rivière. On entend les sonnailles des bêtes à Jean-Paul, Louise et Arthur jouent. Il y aurait tant à dire des hommes qui se réconcilient tandis que la nuit tombe. Il ne reste au soleil qu'une largeur de main avant de disparaître derrière le bois.

Jean Prod’hom

On a cessé de l'attendre

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On a cessé de l'attendre, le printemps est là, il a enfin trouvé sa vitesse de croisière ; il est temps désormais de le retenir. On serait même prêts à tout pour que les cerisiers prolongent leur floraison et les hêtres le règne du vert tendre. On a vu aujourd'hui des soldanelles, des petites gentianes – les bleues –, les grandes sortent de terre ; les trolls sont prêts à éclater.

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On laisse la Nissan en face de la chapelle de Notre-Dame-du-Sacré-Coeur, un peu après le Pralet. On longe la rive droite du Motélon jusqu'au Paquialet, avant de grimper jusqu'à Tissiniva, le lac n'existe plus. Trois jeunes marmottes jouent dans les marécages, d'autres lézardent devant leur terrier, celles qui se sont aventurées un peu plus loin rebroussent chemin sitôt qu'elles nous voient.
Cent mètres plus haut, six chamois paissent, aux limites des névés. On monte jusqu'au Plan où le chemin s'arrête.
Près de neuf cents mètres de dénivellation, ça suffit, on ne s'aventurera pas plus loin, à nous de rebrousser chemin, alors qu'il eût été possible – on l'apprendra plus tard –, de redescendre en suivant la crête jusqu'aux Noires Joux, puis en empruntant le chemin des Polonais.
Pause sur les rives du Motélon où l'on trempe nos pieds, un dernier bain à Charmey, quelques achats, le temps passe ; il était prévu qu'on soit à 17 heures à Vevey, on y arrive à 18 heures, on en repart à 21 heures, je boucle ces notes à minuit.

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Jean Prod’hom

On est tous les cinq à nouveau réunis ce matin


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Cher Pierre,
On est tous les cinq à nouveau réunis ce matin ; Sandra va acheter du pain, je monte avec Oscar au triage : la femelle couve.

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Les quelques jours passés à Stockholm ont transfiguré le mousse, il considère ses sœurs avec bienveillance, elles le regardent comme un grand frère ; pourvu que ça dure, qu'il tienne bon jusqu'à cette sotte épreuve qu'est le certificat et qu'il dise adieu, souriant, à ses onze années d'école obligatoire. Avec l'envie d'entrer de plain pied dans un nouvel épisode de son existence, pour lequel il serait tout à fois le scénariste, l'acteur principal, et pourquoi pas le musicien. Je ramasse l'herbe râtelée hier et en fais un tas au pied du marronnier.
On laisse nos trois enfants à Vevey, chez Françoise et Édouard, Lucie est là. Arrêt à Bulle au musée gruérien ; Lorna Bornand  y expose ses travaux, cheveux longs et cheveux courts, volutes et  limaille, roux, bruns ou blonds. Fleurettes coupées par deux fois de leurs origines, ou dépouilles avec, à leur traîne, l'ombre des vivants et la voix des morts.
A côté, sous verre, une série de reliquaires contenant un peu de la toison du bien aimé ou de la bien aimée, fleurs épinglées promises à la poussière, épitaphes à pattes de mouches.
Bijoux au statut indécis ; pas trace de sang mais quelque chose à été coupé, ambiguïté, signes imputrescibles de la putréfaction.
Au fond d'une annexe, plongée dans la nuit, la peau d'une bête, étendue, la peau d'une bête collective, mille poignées de mille cheveux, innombrable, soyeuse, innommable, chatoyante. Ne pas toucher.

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On se baigne au centre thermal de Charmey, mange au restaurant de l'Étoile. J'entends une belle chanson à la télé de l'hôtel, elle clôt l'épisode d'une série que je suis distraitement. Bruits de verre dans les containers, il est minuit, je me lève pour fermer la fenêtre.

Jean Prod’hom