Grande salle de Mézières

Capture d’écran 2016-01-30 à 15.29.43

Brume au Mont tout l’après-midi, le soleil tombe à pic. Je parque devant l’église de Mézières, les places y sont rares. La Grande salle accueille la Grande Bourse organisée par le club Oiseaux des îles. Elle se prolongera jusqu’à dimanche.

IMG_6214

Les portes viennent de s’ouvrir, il est 17 heures, je m’y glisse. Il y a à vendre une quantité d’oiseaux exotiques, mais aussi des linottes mélodieuses, des mésanges à moustaches, des tarins des aulnes. Il y a aussi des bouvreuils pivoines et des chardonnerets élégants ; les premiers – plus petits que les vrais –  semblent en bonne santé, à l’inverse des chardonnerets qui ont petite mine, ils donnent l’impression d’avoir mal supporté le transport, sortis d’une de ces armoires vitrées et poussiéreuses dans lesquelles on a relégué pour toujours, à l’arrière des salles de préparation des cours de sciences, les animaux empaillés. C’est triste.
Tristes, les amateurs le sont moins. Je fais la causette avec un Portugais établi à Neuchâtel, qui les élève depuis plusieurs années ; avec un Tunisien qui revient d’une bourse à Reggio Emilia où il a laissé plus de 2000 francs pour un couple de mésanges, des chardonnerets jaunes, des chardonnerets élégants, des métis ; pas de bouvreuils, trop chers : ils se négociaient en effet à près de 800 francs.

IMG_6271

Un homme nous rejoint, il connaît le Tunisien ; ils se montrent ensemble très critiques à l’égard des chardonnerets mis en vente. Le nouveau venu vante alors ceux que les Napolitains élèvent ; c’est en Campanie, dit-il, qu’on trouve les plus beaux. Le Tunisien hoche la tête en souriant, normal, le nouveau-venu est de là-bas. Né au pied du Vésuve où il a passé son enfance, il a toujours vécu avec ces oiseaux, ils font partie de sa vie, aujourd’hui encore à Lausanne. Le Portugais nous raconte alors la passion de ses compatriotes, presque aussi dévorante que celle des Algériens dont on dit que coule dans leurs veines le sang des chardonnerets.
Le Napolitain n’en achètera aucun à Mézières, ni à Bruno qui les vend 50 francs pièce, ni à Fernando qui en demande le double. Lorsque je m’en vais, le Tunisien est en train de négocier l’achat d’un métis, né du croisement d’un chardonneret et d’un canari. Je ramasse quelques plumes et m’en vais, il fait nuit.

Jean Prod’hom





Mottier D

Capture d’écran 2016-01-30 à 15.30.09

On ne répétera jamais assez, les architectes qui ont réalisé nos bâtiments scolaires ont fait du beau travail. Leurs constructions résistent aux intempéries, fournissent à nos gamins un abri sûr qui aura permis aux officiers de l’instruction publique d’agir par n’importe quel temps, au diable les saisons. C’est la première de leurs vertus.

IMG_6174

Pas que ! Les gamins ainsi mis en quarantaine ont tiré d’autres bénéfices de cette opération, immenses, notamment celui de leur permettre de s’écarter du flux qui les emportait, de décoller leurs yeux de l’immédiat, de faire quelques observations, guidés par les maîtres qui les avaient circonscrites puis neutralisées, de refaire les analyses en vogue, d’objectiver les caractéristiques qui ont fait leurs preuves, de toucher enfin, du bout des doigts, l’universalité.
Cette mise en quarantaine – personne ne compte plus les heures – n’aura pourtant pas été sans danger. Certains de nos gamins se sont en effet mis à penser que le réel – que l’on croyait leur donner à voir – n’était en réalité qu’une extension approximative du laboratoire dans lequel ils avaient été formés, une extension aux bord flous, un fantôme qui n’avait pas su se plier à l’étanchéité et à la docilité de la pièce chauffée dans laquelle ils avaient grandi et pensé.
Certains parmi nous se sont inquiétés : en isolant le savoir de son bourbier, en déconnectant la connaissance de son énonciation et de la communication qui président à son élaboration, on risquait de séparer pour toujours la fleur du terreau qui la nourrit, d’ignorer les greffes et les mauvaises récoltes, les sécheresses et les années d’abondance.
Nous nous sommes alors avisés qu’il devenait toujours plus difficile de maintenir le pont qui tient ensemble l’ordre de la connaissance et celui du réel, que les savoirs aseptisés dans lesquels nous baignions nos gamins constituaient toujours davantage un piège qui les amenait à faire toujours moins de crédit à l’ordre premier qui les avait vu naître et dans lequel ils étaient appelés à retourner. Si bien que le laboratoire dans lequel nous les avons nourris pour qu’ils ne restent pas dépendants de leur immédiate ignorance, pour qu’ils s’en affranchissent même et goûtent à cette double vue sans laquelle on ne voit rien, s’est refermé sur eux comme une nasse, les menaçant d’une double nuit : celle d’une connaissance détachée des objets de l’expérience, celle d’un réel livré à la passion.

Jean Prod’hom

Valeyres-sous-Montagny

Capture d’écran 2016-01-30 à 15.30.26

Sortir des sentiers battus n’est pas aussi difficile qu’on le dit ; il suffit de faire passer ses occupations au second plan, rendre service à l’autre, lui obéir même, ou lui laisser l’initiative. J’en fais l’expérience aujourd’hui encore, en conduisant Louise et Lili à Valeyres-sous Montagny où se sont établis Gwenaëlle et ses chevaux ; je connais si mal ce coin du canton que je me réjouis des mois qui viennent, des quatre heures hebdomadaires mises à ma disposition suite à ce déménagement, riche de me retrouver chaque semaine là où je n’aurais jamais dû être.

IMG_6166

Je les dépose Sur le Côteau où Delphine les accueille, souriante, puis fais une halte – il faut bien commencer par un bout – dans le seul café de la commune : le Centre sportif. La tenancière m’informe qu’un second établissement devrait bientôt voir le jour, plus bas en direction d’Yverdon.
C’est mercredi, personne dehors, un rouge-gorge disparait dans une haie de thuyas au moment où, si près, j’aurais pu m’en saisir ; mais pour en faire quoi ?
Dans l’immense halle, les courts de tennis sont réservés aux enfants, des novices aux motivations diverses. Mais beaucoup donnent l’impression, grassouillets ou maigrelets, de se livrer à des exercices de rééducation, envoyés par des pédiatres ou des parents soucieux de leur santé. On a d’ailleurs retiré du groupe les graines de champion. Je continue ma lecture de l’ouvrage de Jankélévitch sur la mort, avec un certain plaisir ; il donne en effet une couleur singulière aux événements que j’ai sous les yeux.
J’en ai assez vu au milieu de l’après-midi, assez lu aussi, je vais me rincer la tête dans les eaux thermales d’Yverdon-les-Bains. Je ramasse les filles à un peu plus de 18 heures, enchantées, les dépose au Riau avant de rejoindre Anne-Hélène et Yves à Paudex pour un débriefing autour d’une fondue.

Jean Prod’hom

Valleyre

Capture d’écran 2016-01-30 à 15.29.23

Silence ineffable sur les bords de la Valleyre, à laquelle me conduit l'allée de l'église et que je remonte, entre 10 heures et midi, jusqu'au Pont Saint-Michel. Je souffle comme un loqueteux, ramasse quelques tessons qui ont aussi peu d'attrait que mes jours, à l'image de ces bois défaits et détrempés. Je tousse, ranquemèle.

IMG_6124

Silence indicible à la librairie de la Proue, silence de cathédrale, la molasse part en miettes. Beaux crépis dedans, les livres sont fermés à double tour, comme des parpaings.
L'armurier Forney me donne envie d'en savoir plus sur le fusil à lunette, noir Soulage, que j'aperçois derrière les couteaux à cran d'arrêt exposés dans la vitrine, œuvre d'art sur son socle, le patron déballe des cartons à l’avant d’une annexe creusée par un jeu de miroirs et des lumières franches. Il n’y a rien à dire, Forney armurier c’est , depuis cinquante ans que j’y passe, le top des boutiques des Escaliers du Marché, la seule qui fait rêver.
Le Barbare est ouvert, pas si barbare que ça, des couples grenouillent. ; je bois un café glacé puis achète une tondeuse de coupe BabylissPRO FX660SE dans une boutique de la rue du Maupas réservée aux professionnels de la coiffure.
Je m’arrête encore chez Antipodes, raconte mes âneries et misères à Suzanne et Claude qui m’écoutent avec bienveillance. Il est 18 heures passées lorsque je les quitte.
Parking devant la salle de gymnastique de Saint-Martin, je tapote le nom de Forney sur mon iPhone en attendant Lili, Google me dirige vers le site de Benoît Violier qui a fait un portrait attachant de l’armurier lausannois de sixième génération. Le billet s’intitule : un métier d'art, de précision... et d'émotions.
Curieuse journée, petite vendange.

Jean Prod’hom

En Marin

Capture d’écran 2016-01-30 à 15.30.40

Il m’arrive de lire comme d’autres naviguent par gros temps sur des mers tumultueuses, inconnues, piquées d’innombrables îles, à la recherche d’une anse qui leur offrirait un abri. Mais la plupart des îles, coupantes comme du verre, tiennent éloignée leur lourde embarcation ; les autres, désertes, sont bien trop hostiles pour qu’ils songent un instant y faire halte et s’y reposer.

IMG_6116

Et pourtant ils cherchent et croisent encore dans les parages, espérant toucher enfin une rive hospitalière, qui leur rappellerait d’anciens séjours et leur promettrait un asile pour établir la carte de ce mystérieux archipel.

Voici d’abord pour la rétrogradation : la création va soudainement du non-être à l’être, le non-être étant son point de départ, et la mort, thaumaturgie inversée, va en une fois de l’être au non-être, le non-être étant son point d’arrivée : c’est donc la direction, c’est le sens de la flèche qui est, dans la mort, interverti ; le processus vital, peu à peu ralenti par le vieillissement, finit par tourner court et rebrousse instantanément chemin vers son origine.

La mort, disions-nous, n’est pas de même signe ni de même sens que la plénitude positive des expériences vécues, mais est de signe et de sens inverses. Aussi ne sert-elle pas à faire comprendre cette plénitude, mais bientôt à la faire mécomprendre.


Je me fais à cette lecture de La Mort de Vladimir Jankélévitch, passe une grosse heure et demie sur le parking de l’école, crayon en main, griffé, pincé, secoué par les chicanes du philosophe ; je fais miens quelques passages que je souligne en marge, et qui deviennent comme des comptoirs où je reconnais quelques intuitions qui ne me sont pas étrangères, avec le sentiment que le sage n’aurait pas repoussé ma coque de noix et ne se serait pas moqué de mon ignorance qui tient bon.

Jean Prod’hom

Praz l'Armaz

Capture d’écran 2016-01-22 à 17.56.48

Mon nez coule, les chevaux éternuent ; les chevreuils ont pris la couleur des feuilles mortes, les bouleaux tiennent haut leurs bras blancs dans la nuit qui tombe, mal de tête et courbatures. J’aurai passé la journée dans les combles à somnoler et lire quelques pages de François Dagognet et de Vladimir Jankelevitch sur la mort. Mon dieu que les philosophes parlent lourd, et du lourd c’en est, surtout chez le second, qui pourtant, par moments, me laisse supposer que nous tournons autour d’un même point.

Telle est la lointaine proximité que Maeterlinck a laissée en suspens dans Intérieur : entre la nouvelle fatale qui arrive dans la nuit et le bonheur paisible d’une famille encore ignorante du drame qui l’a déjà frappée, entre la subconscience soucieuse et l’heureuse incurie, il y a cette vitre et ce jardin, et cette épaisseur de ténèbres.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la profonde vérité rationnelle du souci et la profonde vérité superficielle de l’insouciance sont deux vérités contradictoires et pourtant également vraies.

IMG_6092

On finit par sortir, la polaire vert pomme et la veste rouge cassis de Sandra s’allient au bleu et au jaune des ruches de la Mussilly, on enfonce dans la boue, Oscar lève dans le bois Vuacoz deux groupes de chevreuils qui ne s’y attendaient pas, personne ne sort par ce temps.
Bonne nouvelle pour Pâques prochain, on ira voir le pape. Sandra a loué un appartement sur le Campo dei Fiori.

Jean Prod’hom

COOP (Oron)

Capture d’écran 2016-01-22 à 17.56.53

Depuis quelques années, je remarque que les circonstances ont un effet toujours plus marquant sur l’exercice de ma raison, à tel point que je me demande aujourd’hui si elle ne suit pas scrupuleusement les indications chiffrées que lui transmettent les mouvements de mon corps physiologique et les accidents du temps qu’il fait. J'ai le souvenir qu'adolescent rien ne pouvait m’arrêter lorsque j’avais décidé de légiférer sur le monde, qu’il neige ou qu’il vente, que j’aie bu un coca ou une vodka. Avec le succès que l’on sait.

IMG_6087

De l’air, j’en brasse encore aujourd’hui, mais avec la conscience toujours plus vive de mon inefficacité ; mon attention aux circonstances m’incline désormais à ne pas en faire trop ; un rien m’arrête, m’amène à hésiter, me fait tousser ou me soulève, me remue, colore mon âme, paralyse mon esprit, fait patiner ma raison. Je les laisserai faire aussi longtemps qu’il m’en restera quelque chose, aussi longtemps que le corps qui les a circonscrits sera en mesure de les contenir. Et quand ce que j’ai cru être aussi pointu que l’extrémité de la plus fine des aiguilles se détachera, lorsque le pouce et l’index ne se refermeront plus, j’irai rejoindre l’étendue et la danse émoussée des poussières.
Je voudrais, avant, lever une peur qui grossit d’être contenue dans les filets d’un récit squelettique, je voudrais lever cette peur du mourir ; en marchant, en prenant du retard ou de l’avance, en écoutant et en écrivant de travers. Sans pourtant quitter la partie, comme lorsque je me trouvais le dimanche après-midi, après le repas dominical, étendu sur le canapé du salon, prétendument malade, écoutant les voix bien vivantes des gens que j’aimais et qui m’avaient oublié, comme mort, à l’image des portraits photographiques alignés sur le secrétaire. Un peu à côté, pas même une parabole, un pli, un pli bientôt défait, un pli du côté des vivants.

Jean Prod’hom

Capture d’écran 2015-09-27 à 15.53.24 Pasted Graphic 1

Bois Vuacoz

Capture d’écran 2016-01-22 à 17.56.43

Il y a des jours ainsi, ni la tête ni le corps ne suivent ; alors on cherche à s’accrocher à quelque chose, à un mot, une phrase, à une image, un peu de soleil, au chant lointain d’une mésange. Rien. On se dit que ça va forcément arriver.

IMG_6035




Ce sera un épicéa, huitante ans, trente mètres, abattu cet après-midi. Ils s’y sont mis à deux, coins, masses et tronçonneuses, il a serré les dents puis s’est effondré.

Jean Prod’hom

Véranda

Capture d’écran 2016-01-22 à 17.57.18

Ne jamais être entièrement à ce qu’on fait, ne serait-ce que pour en sortir.

Un ongle incarné peut ruiner une vie.

Elle n’en revenait pas d’être allée si loin.

Jean Prod’hom



IMG_6021

Fey

IMG_5802

A l’intérieur d’un cube de béton sans barreaux, j’accueille ce matin vingt-neuf élèves. Dans la boîte aux lettres ce midi, je récupère le numéro de la revue faire part consacré à Gil Jouanard et le papier annonçant la journée qui lui sera consacrée en mars au Cheylard.
Sur le chemin longeant la Menthue, cet après-midi, je fais une balade avec Edmond, autrefois employé agricole à Ropraz, aujourd’hui à la retraite ; il poussait alors une carriole de Vers-chez-les-Rod à la laiterie, dans laquelle il fixait soir et matin trois boilles à lait. Il chantait à tue-tête, lorsqu’il faisait encore ou déjà nuit, des mélopées au caractère indécis, entre louanges et imprécations, pour s’assurer de la protection du Très-Haut ou effrayer le diable qui hante depuis toujours ces fonds de la Corcelette.
Edmond est depuis quelques années l’un des vingt résidents de l’ancienne maison de la direction Nestlé chargée alors de fabriquer, dans les fonds de Bercher, le lait condensé. Edmond prie, Edmond s’inquiète de ce que lui réserve le ciel.

Jean Prod’hom


Couv_Jouanard_1
Capture d’écran 2016-01-27 à 17.30.52

La Chavanne (Oron-le-Châtel)

Capture d’écran 2016-01-22 à 17.56.29

C’est de là-haut, le regard tendu vers la maison aux volets verts, au deuxième étage de laquelle la vie de l’inconnu déclinait, que j’ai cherché à me représenter pour la première fois – à rêver ou à penser – le peu qui lui restait à vivre ; à concevoir un chemin qui croiserait le sien sans lui faire de l’ombre, à faire les premiers pas sur un tracé qui n’existait pas, que j’avais à la fois à imaginer et à emprunter, avec une exigence que j’aurais voulue égale à la sienne ; à marcher en pleine lumière, celle des jours auxquels il mêlait toujours davantage, à mesure qu’il s’allégeait, son propre silence et son évidence, même la nuit ; et à tenter d’écrire ce qui ne pouvait avoir lieu que de ne pas être dit.
C’est aussi de là-haut que je suis parti le dernier jour, à pied, pour rejoindre le jardinet de la maison aux volets verts, où l’infirmier-chef m’apprit que Monsieur était mort, seul comme il l’avait voulu, un matin de printemps, la fenêtre grande ouverte.

Jean Prod’hom


IMG_5922

Bottens

Capture d’écran 2016-01-22 à 17.56.37

On l'appelait Monsieur dans le quartier. Et lorsque il n'eut plus la force de s'occuper de ses affaires, que sa marche devint trop difficile et qu’aucun signe ne laissa plus prévoir qu’il pourrait en aller autrement, il s'enquit d'un lieu qui lui offrirait un asile, à l'écart de la ville qu’il avait habitée sans y être vraiment, sans même la voir jamais, occupé qu’il fut aux travaux auxquels sa condition l’obligeait et auxquels il ne se déroba pas, qui l’éloignèrent de ce qu’il s’était promis de retrouver à la sortie du jardin de l’enfance, une innocence, et qui l’auraient amené à la fin, s’il n’y avait pris garde, à laisser à d’autres le soin d’écrire qu’il en avait été.

Jean Prod’hom


IMG_5872

Bibliothèque

Capture d’écran 2016-01-16 à 21.50.08

Toutes les minutes ne comptent pas, bien au contraire. Une seule suffit, celle qui se prolonge indéfiniment et dont il convient de ne pas nous couper, ni de nous écarter. Sans laquelle nous laisserions filer une fois encore ce qui nous échappe, condamnés à vivre à nouveau en-deçà ou au-delà. Une seule minute, qui s'élargirait jusqu'à envelopper ce qui nous manque, à laquelle nous nous joindrions, comme l'eau au goulet d'une fontaine qui déborde.

Jean Prod’hom

IMG_5818

Ristorante Amici (Lausanne)

Capture d’écran 2016-01-16 à 21.50.15

Anniversaire de Françoise, balade par les hauts puis la Goille, avec à l’est les préalpes à hauteur d’épaule, comme en Engadine.

IMG_5819

Elisabeth raconte qu’elle et Edith montaient par le Calvaire jusqu’à l’Hôpital cantonal, où elles regardaient, le front collé à la vitre du pavillon qui leur était réservé, la rangée des prématurés. Tandis que Michel et moi, à quelques pas de là, dans la vallée du Flon qui roulait ses eaux sales, nous ramassions pour dix sous les cadavres des bouteilles jetées par ceux qu’on appelait les saoulons et qu’hébergeait l’Armée du Salut.
Nous avions une dizaine d’année, étaient entrées ensemble au rez-de-chaussée de Riant-Mont 4 une télévision, une caisse de boissons gazeuses et, parquée devant la boulangerie, une 4L.

Jean Prod’hom

Moille-aux-Blanc

Capture d’écran 2016-01-16 à 21.49.56

Cher Pierre,
Grand retour du soleil, avec les jours qui s’allongent ; la vie a repris des couleurs, bruants, mésanges et moineaux sont de sortie et donnent à ce quartier du Jorat un petit air de printemps, c’est pourtant un jour à garder les mains dans les poches.

IMG_5766 (2)

L’air froid, sec, et la neige bien serrée étouffent le bruit des pas du marcheur, les bêtes ne s’y trompent pas. Un chevreuil et un renard se sont donné rendez-vous à la lisière du bois Vuacoz ; le premier croque l’extrémité des jeunes pousses de foyard du printemps dernier, le second est de passage, jette un coup d’oeil à l’aire de pique-nique.
La Moille-au-Blanc, à quelques kilomètres de la ville, loin des horloges et de la succession des petits emmerd’s, offre ce matin une assez belle image de la durée, traversée en tous sens par le chant des oiseaux, le murmure de l’eau de la fontaine, les traits de lumière et les taches d’ombre, asile sans murs ni toit qui me désencombre.
Ce ne sont pas les moeurs et les coutumes des bêtes, leur repaire ou le territoire qu’elles contrôlent, qui me les rendent indispensables ; car au fond, elles vivent à peu de choses près ce que nous vivons. Non, ce qui me les rend indispensables, c’est le suspens dans lequel les circonstances nous installent elles et moi lorsqu’on se croise, avant que, assurées de ma réalité et du danger que je représente, elles se dérobent, se défilent sans se retourner, laissant en plan le chasseur que j’aurais pu être, mais abandonnant à mes pieds la certitude qu'il existe à côté de celle que croyais unique, une autre manière d’habiter la terre, au fond des bois qu’elles rejoignent par une ouverture de fortune, avec une élégance et une confiance que j’envie. Et cette apparition se prolonge par l’éclosion d’un espace aux dimensions que je ne soupçonnais pas, large et lumineux, où je ne suis plus seul parmi les hommes, et où vivre, vieillir et mourir deviennent à nouveau possibles.

Jean Prod’hom

Sainte-Catherine

Capture d’écran 2016-01-16 à 21.49.47

Adieu la vapeur, bienvenue à l’interconnexion généralisée, celle des machines, des systèmes et des personnes, bienvenue au sommet économique de Davos qui a ouvert ses portes hier, avec pour thème la quatrième révolution industrielle, celle qui va tirer parti de la rencontre de la physique, du numérique et du biologique. 

IMG_5748

J’en ai entendu parler ce matin à la radio, tandis que je roulais sur le plateau de Sainte-Catherine. Lorsque le spécialiste s’est tu, j’ai aperçu au Chalet-à-Gobet, montant d’Epalinges, une vague immense, menaçante, sur laquelle j’ai préféré, un instant encore, fermer les yeux en prenant la route du golfe.

Jean Prod’hom

Triage

Capture d’écran 2016-01-16 à 21.49.16

Peu de bruit sous celui assourdissant de mes pas, la neige est haute et lourde. Il faut s’arrêter et tendre l’oreille pour s’assurer que la vie n’a pas cessé, deviner le ruisseau en contrebas, l’avion au-dessus du brouillard, la poignée de neige qu’une branche laisse échapper.

IMG_5663

Le temps s’est adouci, il goutte, les couleurs ont disparu. Je monte au triage, on dit des bouvreuils pivoines qu’ils sont sédentaires ; les miens ont visiblement une résidence secondaire. Je demeure immobile, Oscar aux aguets ; c’est notre silence qui effraie le chevreuil caché dans le sous-bois, il se hâte de changer de quartier.
A la cime des arbres, le sifflement des oiseaux ne tiennent qu’à un fil.

Jean Prod’hom

Les Cullayes

Capture d’écran 2016-01-16 à 21.49.06

Il a neigé cette nuit, Pierrot a ouvert la route à l'aube. Je monte à la Mussilly, la neige s’étend à perte de vue ; le soleil guette au-dessus du brouillard, personne pour nous arrêter. Je songe à Robert Walser marchant dans les collines d’Appenzell. Ce n’est naturellement qu’une image, et la neige n’est pas une page.

IMG_5654

Mais s’il est allé mourir au bout de l’épuisement au-dessus de Hérisau, à quelques pas d’une barrière contre laquelle il ne se sera pas appuyé, préférant ouvrir les bras à la terre et au ciel, c’est qu’il avait déjà consciencieusement pris congé des hommes, s’efforçant depuis longtemps à n’être rien, ou presque rien. Les récits de Robert Walser en témoignent, par où la vie se manifeste, jolie et imprévue. Ils courbent l’espace que lui-même traverse en ligne droite, sans y toucher, laissant à la fin le livre ouvert, pages blanches dans lesquelles il ne fut jamais vraiment question ni de commencement ni de fin.

Jean Prod’hom

Salle 107

Capture d’écran 2016-01-16 à 21.48.58

D’être aujourd’hui ici, avec eux, seuls ou par deux, est le produit d’un concours de circonstances qui n’en finit pas, mais aussi de l’obstination des plus convaincus. C’est grâce à leurs dons de voyance que nous usons, presque tous, de l’écriture et de la lecture, sans lesquelles nous serions encore enchaînés à l’immédiat, inaptes à goûter de la liberté seconde, éclairée, éclairante, qui nous a rendus aptes à suspendre, à différer nos actes et nos jugements à l’emporte-pièce.

IMG_5545

Beaucoup d’entre nous ont oublié cette genèse, ou ne l’imaginent qu’à peine, s’assoient chaque matin en traînant les pieds, avançant pour leur défense qu’il en sera ainsi aussi longtemps que l’obligation institutionnelle bâillonnera leur liberté première.
Un retour à l’immédiateté de seconde génération menace, susceptible de ramener l’espèce au rang des bêtes que nous avons été, analphabètes, livrés à la violence dont nous croyions nous être écartés pour toujours et qu’on voit poindre à nouveau. Il conviendrait donc, à côté des contenus colportés par les livres et par ceux qui sont supposés savoir, de faire voir et entendre ce qui les a rendus possibles, ce mystérieux retrait et ce sursis que nous ont apportés l’écriture solitaire et la lecture silencieuse.

Jean Prod’hom