Cher Pierre

Entre Paris et Corcelles

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Entre Paris et Corcelles s’étend un territoire immense parsemé de villages malingres et de petites villes un peu folles, recouvert de friches et de bois, de prés et de pâturages sans personne, qui rappellent au passager du TGV lorsque la nuit tombe que l’homme n'est ni tout ni partout.
On aura tôt fait de l’oublier. Et voyez-vous, de le savoir ce soir au Riau me fait du bien.

Jean Prod’hom

Midi au square du Temple

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Quelques vieux du quartier, assis sur les bancs décatis du square, habillés de vieilles hardes qu'ils portent jour et nuit somnolent ou lisent. De l'autre côté, trois ménagères à l’ombre d’une haie bavardent, les bras croisés sur des blouses et des tabliers tachés qu’elles ne quittent pas.

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Passe en trottinant un homme bien enveloppé, suivi d'une lourde dame, la quarantaine ; ils courent en boucle, tous d’eux revêtus d'un haut et d'un bas de training ; ils sont en sueur, grimacent, s’époumonent, souffrent comme on n’osait jadis le faire que chez soi ; le troisième a des allures de Buster Keaton ; il accompagne, en training également, le duo qui peine ; le solide gaillard serre dans chacune de ses mains deux bouteilles d'eau qu'il tient comme des chandeliers et qu’il tend à ses deux clients chaque fois qu’ils passent devant le buste de Bocquillon-Wilhem, fondateur en 1833 des Sociétés chorales.
C’est un de ces coachs que chacun se targue d'être pour ses contemporains et dont la société est envahie dans quelque domaine que ce soit : accompagnateur, consultant, conseiller financier, dans un monde qui vire à l’organisation semi-privée de toutes ses activités. Au nord du square une vieille chinoise en pyjama fait une réussite sur une borne interactive que la mairie du 3ème arrondissement a installée pour le bien-être de chacun. Un homme dans la fleur de l’âge, bien mis, traverse le parc d’un pas vif en répétant : «Je te l’avais bien dit, je te l’avais bien dit. » Je ne vois personne à ses côtés, il téléphone.
Si tous s'ignorent c'est parce qu'ils se connaissent bien, se croisent ici tous les jours et fréquentent sans se saluer les mêmes couloirs de l’administration communale. Les autorités ont soigné le décor : roses trémières dans la rocaille, terre retournée au pied d'arbres étiquetés, canes et canards pataugeant dan la mare ceinte de basses clôtures de fer.
L’espace public ressemble toujours davantage à un grand parc protégé – où les activités de nature privée sont venues rejoindre les activités communément admises  –, entouré de grilles protectrices en fer de lance relevant sans qu’on se l’avoue d’une instance psychiatrique généralisée.

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Il n'y a guère que les enfants qui nous rappellent que la psychiatrisation du monde n’est pas achevée. Circonscrits à l’intérieur du square du Temple par un second grillage au fines mailles, ils jouent au paradis ou aux gendarmes et aux voleurs, suivent les pigeons qui passent au-dessus de leur tête.
En sortant du square, je rattrape à la hauteur du numéro 102 de la rue du Temple deux adolescents. Ils fuient. En training et en baskets. Ils ont certainement fait le mur.

Jean Prod’hom

Insurrection au lycée Victor Hugo

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Théodore Delacroix me ramène à Eugène Géricault, je n’y puis rien. Le Radeau de la Méduse n’a jamais cessé de côtoyer dans mon esprit la Liberté guidant le peuple et mes insurgés ont toujours eu l’allure de naufragés, le sourire en plus, l’anéantissement en moins ; on se dresse, lève la tête, on agite son mouchoir ou une bannière afin d'attirer l'attention. Regardez, regardez la terre nouvelle et la justice qui se lèvent à l’horizon. J’ai souvent pensé que la liberté avait pour domicile un radeau à la dérive.

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Comment sortir de l’étouffement dans lequel nous plongent mer et vie sociale. En entassant des cartons, des chiffons, des poubelles ou des pavés, radeau de fortune sur lequel on grimpe pour mettre la tête hors de l’eau et respirer. En se coupant du passé et des ports, en faisant table rase, voici venir les heures chaudes, il n’y a plus de marche à suivre, plus de portulan. On bricole ; la faim, la déshydratation et la folie menacent. Mais rien à dire là-dessus, une bonne manif ça fait du bien.
Lorsque le lycée Charlemagne apparaît au coin de la rue de Sévigné, les insurgés du lycée Victor Hugo les saluent, rires et cris. Mais les deux groupes ne se mêlent pas, on ne mêle pas le 3ème arrondissement au 4ème, le marais au marais Charlemagne à Hugo. Aucun des groupes ne veut que le sien se dilue dans une entité qui entamerait sa liberté et son indépendance. Les insurgés de la première heure sont contre toute centralisation, ils veulent vivre entre eux le nouveau monde et la justice, sur le radeau qu’il ont bricolé, avec leurs couleurs et leurs bouts de chandelle.
Les lycéens ont fixé sur la façade du lycée Victor Hugo plusieurs calicots de toile et de carton contre le ministre de l’Intérieur et les expulsions, tout autour d’une plaque en dur, silencieuse et fixée dans la brique, qui rappelle que, de 1942 à 1944, plus de 11000 enfants ont été déportés de France par les nazis, avec la participation active du gouvernement français de Vichy, assassinés dans les camps de la mort parce que nés juifs. Plus de 500 de ces enfants vivaient dans le 3ème, nombre d’entre eux ont fréquenté le lycée Victor Hugo.
Et que ceci a à voir avec cela. D’une manière ou d’une autre.

Jean Prod’hom

Calet mon ami

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Du sommet de la tour Eiffel – vieille bourgeoise vêtue de dentelle de Paris – la ville semble bien petite. On distingue à l’oeil nu les feuillus qui l’ourlent et l’empêchent de déborder. Voir si petite et d’en-haut cette ville qui m’a tant effrayé autrefois sur un pont de bois du Bois de Vincennes me réconforte. Il fait un soleil d’automne et je resterais bien ainsi perché à démonter ces maisons pierre à pierre, ausculter les puits sombres de ces archipels et leur seconde vie sur les toits.
Les filles ne voient pas l’affaire sous cet angle et veulent accompagner leur mère aux Galeries Lafayette. On prend le RER jusqu’à Javel ; coup d’oeil à la réplique de la statue de la Liberté sur l’Île des Cygnes, pont de Grenelle, la Muette. On se sépare à Chaussée d’Antin La Fayette. Je décide, coup de tête, de ne pas quitter la rame de la ligne 9. Jusqu’à Montreuil.

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A cause de trois petits textes d’Henri Calet : Mes copains, De bonnes nouvelles de Montreuil et Mes petits amis de Montreuil publiés par Combat et Réforme en 1947 et 1948, écrits pour donner un coup de main aux Amis des Enfants de Paris, une association que Robert, Serge, Marie-Claude et quelques autres fondent à la sortie de la guerre pour sauver le plus d’enfants possible, des enfants qu’ils attrapent lorsqu’ils se sont endormis sur les marches des stations de Pigalle, Anvers ou Barbès après le passage du dernier métro. Et que les animateurs de cette association emmènent jusqu’à Montreuil où ils ont mis la main sur une maison, inhabitée depuis le commencement du siècle. Un chantier qui nécessite du matériel, de l’argent et de l’aide. Calet offre la sienne en leur promettant d’écrire des articles appelant chacun à participer à cette aventure, c’est tout ce qu’il peut faire.
Il y a dans ces trois petit textes de Calet, comme dans tout ce qu’il écrit et touche, une grâce bienveillante qui réconcilie avec la vie et ses hôtes le plus récalcitrant des hommes.

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Qu’est devenue cette maison, c’est cette question qui m’amène à Montreuil. J’hésite : Porte ou Mairie de Montreuil. Décide pour la seconde et me trouve devant la mairie. Je ne connais pas cette ville de banlieue mais quelqu’un me souffle qu’elle n’a pas changé. Emprunte le boulevard Paul Vaillant-Couturier, sans trop espérer, pensez donc, plus de 100 000 habitants, 10 000 maisons peut-être. La rue de l’Eglise est charmante, guigne à travers la baie vitrée de la Maison des Femmes de Montreuil, des femmes partout, faut pas s’étonner. J’entre, une permanente me sourit, je lui souris. Lui demande si elle sait où se trouve la maison qui a accueilli il y a soixante ans les Amis des Enfants de Paris qu’Henri Calet a soutenus. Non je n’ai pas d’adresse, elle me conseille alors de passer à la Mairie et de prendre contact avec les archives. Mais madame, demain c’est loin. Une autre fois.
Je me fie à ma bonne étoile, le soleil aussi qui réchauffe les rues Danton, Mirabeau, Désiré Charton dans laquelle des artistes dressent un fausse souche de bois mort. Je crois toucher au but lorsque je tombe à l’extrémité de cette même rue sur la Résidence Rochebrune. Pour l’insertion vers l’autonomie. Mais à y regarder de près, cet immeuble ressemble plus à un squat qu’à une maison d’accueil, et son architecture indique à l’envi qu’elle n’existait pas au milieu du siècle passé. Je renonce donc mais prends du bon temps, le soleil ne tarit pas d’éloges cette ville de banlieue qui a capté la vie et le sang du centre de Paris. Traverse une seconde fois la rue de l’Eglise et reprends le métro à la Croix de Chavaux. Reviendrai à Montreuil. Promis.

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Retour au Riau, retour au texte même, à tout hasard. Tombe alors, comme il se doit, sur ce qui me manquait, l’adresse de la maison des copains de Calet que celui-ci mentionne à la fin de son article, au cas où des gens bienveillants voudraient bien leur envoyer ou apporter quelque chose, à tout hasard : 150, avenue du Président-Wilson.

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Google earth fait le reste. L’autre jour, lorsque je me dirigeais vers la Croix de Chavaux, j’ai passé tout près de la maison des Amis des Enfants de Paris, je ne l’aurais pas reconnue. Je l’imaginais moins haute, les fenêtres ouvertes et les façades blanches. Avec des cris tout autour, un chien mais sans grille ni portail. La maison des Petits amis de Montreuil est devenue méconnaissable.


Jean Prod’hom

Calligraphie au cimetière Montparnasse

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Drôle d’ambiance l’autre matin dans la 12ème division du cimetière Montparnasse, loin de la surveillance de Charles Pigeon ; une pierre est roulée sur un tombeau vide, personne aux alentours. Plus loin un homme allongé s’affaire sous une ombrelle qui le dissimule, je m’approche ; il tient un pinceau, repasse en noir les lettres et les chiffres délavés des noms et des dates gravés sur le marbre. Il pleut.

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Je le salue, il se redresse, on parle de tout et de rien comme il convient de le faire dans de tels endroits. Avant de s’engager sur une piste plus sérieuse.
Des transports routiers l’homme a fait le tour, il a commencé il y a quelques mois une formation en cours d’emploi de graveur sur pierre ; il y apprend la taille, la gravure, la calligraphie, le dessin de médailles et de blasons. Il compte rester chez son patron d’apprentissage pendant quelques années encore, le temps de parachever ses connaissances. Alors ce sera la province, marre de Paris, la Normandie peut-être, il y a du boulot dans la branche.
L’homme vante les mérites de la vraie gravure, la gravure manuelle ; il liste les défauts de la technique du jet de sable incapable de creuser la pierre en V, seul profil qui assure aux inscriptions une bonne résistance au temps. Il faut que l’eau s’écoule, la taille en V y contribue. Il est vrai que la lettre E résiste moins bien que la lettre I, c’est ainsi. A nous les calligraphes de faire réapparaître la lettre E lorsqu’elle disparaît, cette lettre est notre bénédiction. Il m’emmène dans la division 11 pour me montrer un bon exemple de ce qu’un homme de sa trempe sera capable de graver bientôt dans le marbre.
C’est l’heure de se quitter, j’hésite à lui demander encore quelque chose, un geste en passant, remettre une couche sur les E de la tombe de Beckett qui s’effacent, à deux pas de celle qu’il restaure. Et puis non, l’homme a assez de boulot, et il y a tant de E qui disparaissent.

Jean Prod’hom


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Les "cheneviéres" de Corcelles-le-Jorat

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La culture du chanvre, diabolisée dans les années 60 mais remise à l’honneur dans les années 90 par des agriculteurs qui peinaient à survivre, jouissait autrefois dans la région et jusqu’à la dernière guerre de faveurs et de soins qui en attestaient le prix. De cette culture à Corcelles-le-Jorat ne restera bientôt, je le crains, que le nom des Chenevard et de leurs descendants. Et une trace dans les archives. Les cheneviéres ont en effet l’honneur d’être désignées dans le relevé de 1852 par un nom spécifique, à côté des prés, des champs, des jardins et des bois.

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Plan de territoire de la commune de Corcelles-le-Jorat, A la Grange ès Roud

Les cheneviéres sont des parcelles qui jouxtent les habitations. Elles ont en 1852, comme les jardins, une valeur fixe dans le cadastre, 1522.50 francs la pose, tandis que la valeur des prés, des bois et des champs varient selon leur situation. La chenevière est travaillée à deux pas de la maison sous étroite surveillance, pour s’assurer qu’aucun oiseau ne détruise les précieuses graines, qu’aucun animal ne fouisse la terre retournée préalablement, fumée et hersée, tapée au moyen de larges planches au milieu desquelles était fixé un manche en bois. Il fallait, précise l’auteur de l’article de l’Encyclopédie de Diderot, que toute la cheneviére soit aussi unie & aussi meuble que les planches d’un parterre. Attendre ensuite, simplement attendre en empêchant la mauvaise herbe d’étouffer la croissance du chanvre.
On semait le chenevis au mois d’avril ou de mai, le jour de la Saint-Urbain, ni trop serré ni pas assez – il faut observer un milieu, qu’on atteint aisément par l’usage, avertit l’Encyclopédiste –, puis le pousser dans la terre à la herse ou au râteau.
On arrachait en septembre les fagnes par poignées qu’on mettait en gerbes dans un pré fauché. Dès le lendemain on les étendait et on les retournait régulièrement durant une vingtaine de jours, c’était le rouissage. On remettait les fagnes en gerbes et on les conduisait en char dans une remise où elles étaient entreposées.

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Au printemps suivant, on terminait le séchage, au four s’il le fallait, avec les risques d’incendie que cette opération entraînait, raconte un vieux Broyard en 1931 dans la Feuille d’Avis, puis on procédait au broyage pour en tirer la filasse. On plaçait une poignée de tiges entre les deux longues et solides mâchoires de chêne du batioret qu’on ouvrait et fermait lourdement. Les gosses collectaient dans les débris les fils afin de faire la ficelle pour les liens, licols, cordeaux, cordes de chars, longes. Plus tard dans l’année, le sérancier passait pour carder le chanvre qui serait filé l’hiver suivant.

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Plan de territoire de la commune de Corcelles-le-Jorat, Vers chez les Chênes, 1852

M’aura suffi d’une petite matinée pour faire l’inventaire des cheneviéres de la commune :

Vers Chez Porchet : 51.60 toises
A la Grange ès Roud 95.50 toises
Vers chez Charbonney 54.45 toises
En Gilletaz : 58.60 toises
Es Garres : 46.30 toises
A la Mollie : 37.25 toises
Vers chez les Chênes : 88.97 toises et 142 toises
Es Tailles : 75.75 toises
Au Chalet d’Orsoud : 44.50 toises
Vers chez Porchet : 64 toises, 39 toises et 40 toises
Praz à L’Armaz : 34.55 toises
En Rachigny : 46.95 toises

Et en tirer comme un poème : 919.42 toises, c’est-à-dire 8274m2, c’est-à-dire un peu moins de 2 poses, et le beau nom de cheneviére écrit par un géomètre consciencieux.


Jean Prod’hom

L'envers d'une ligne de désir

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Cela fait un bail qu’on dépose chaque matin nos enfants au bas du Torrel, là où s’arrête le bus scolaire, tout près d’un pont qui enjambe dans l’ombre vert sombre le ruisseau du Riau. Le chemin mène à la mécanique, un bâtiment en retrait dans lequel les paysans d’aujourd’hui logent quelques têtes de bétail, entreposent une ou deux machines agricoles et des balles de paille.

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Plan de territoire de la commune de Corcelles-le-Jorat 1851-1852

C’était un ensemble comprenant autrefois un logement, avec devant un demi-rond d’herbe tendre, un carré de bettes, du fenouil et du persil. A l’arrière une grange et une écurie auxquelles s’adossait un couvert abritant une scierie et une machine à battre le grain, avec une vaste place de terre battue pour entreposer des chars, stocker le bois, manœuvrer. En 1852 ce domaine appartenait à Jean Rémi Steiner.

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Plus trace de la fontaine indiquée sur le plan, plus trace non plus de l’eau détournée du ruisseau par un canal, 250 mètres plus haut, sous la Mollie Cheiry. Une trace seulement sous la peau du pâturage, comme l’envers d’une ligne de désir, celle d’une ancienne passion, la courbure d’un rêve dont les lèvres n’en finiraient pas de se refermer, pure cicatrice sans bord, sourire d’aquarelle à ciel ouvert au-delà de tout repentir.

Jean Prod’hom

Quelque chose ne vient pas

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Il y avait en contrebas du cimetière de Gillabert, le long de son ruisseau, une tannerie appartenant à Alexandre Philippe Ramuz d’un peu plus de 9 toises. Suis redescendu ce matin les pieds dans l’eau, en amont de l’ancien chemin qui monte Vers chez Porchet, à la recherche des restes d’une arrivée d’eau dont la dérivation devait se trouver à l’entrée du bois, à cent mètres de là, au pied du Champ Borgey que le ruisseau de Gillabert contourne. Aucune trace du bâtiment inscrit en 1852, ou si peu, une pierre peut-être et une trifurcation en mauvais état qui pourraient faire partie de la petite entreprise d’autrefois.

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Continue dans le lit du ruisseau de Gillabert dont les lueurs troubles ressemblent à celles de l’Argens, cette rivière du Var à laquelle René Boglio s’abandonne le temps d’une matinée, laissant au silence des rentrées scolaires les ruelles de Correns fendues par le soleil. René ne s’est pas dégonflé, a jeté du pont son cartable dans la rivière, René s’en fout, René n’ira pas en classe. A l’appel de l’instituteur a répondu celui de la rivière. Ses souliers prennent l’eau qui monte jusqu’à la taille. Que les autres s’occupent de leurs affaires, je m’occupe des miennes les bras en croix, René nage dans la lumière du temps volé, danse avec une vipère d’eau, suit son ombre trouble dans la rivière, René a perdu ses souliers, il croque une figue, se douche sous une cascade. Mais René ne perd pas la raison, personne n’en saura rien, il retrouve ses souliers et son cartable, rejoint ses camarades, il s’est passé une éternité.
Je laisse la tannerie derrière moi, René sourit, René nage, absent pour personne, le cartable et mes projets au fil de l’eau, faites donc des théories, on n’entend rien sous le bruit du vent et des grillons, de l’eau, je glisse comme sur une barque caressée par les branches souples des saules, persiennes ajourées, voix indistinctes piquées par le bleu des libellules et le blanc des papillons. Je croise de petits affluents qui rient lorsqu’ils se jettent dans dans le ruisseau la tête la première, jusqu’au menton, une flûte enchantée se mêle aux tourbillons, dérive des sentiments. René croque une figue, c’est pas une heure pour rentrer, dit la lavandière, nous sommes en 1956 et je viens de naître.

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M’arrête à l’auberge, personne n’a entendu parler de cette tannerie. Je rentre avec le sentiment d’être en retard, Sandra sourit, elle s’en va avec Lucie, les enfants et Oscar tremper leurs pieds dans la Carrouge. Chacun son tour. Regarde le film de Jacques Rozier. René a ramené une vipère dans son cartable, je ramène de cet enchantement un gourdin de salon.

Jean Prod’hom



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Crise de subsistance à la BNF

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Bonheur de tomber ce matin sur le site de la BNF, qui accueillait début 2013 Pierre Pachet et Claude Reichler dans le cadre d’une série de conférences sur l’histoire du climat, mises en ligne pour tout un chacun : « Les baromètres de l'âme » météorologie, journal intime et connaissance de soi. Pierre Pachet y évoque la première Rêverie de Rousseau avant de commenter le fragment 107 de la série 23 des papiers non classés de Pascal :
Le temps et mon humeur ont peu de liaison. J'ai mes brouillards on beau temps au-dedans de moi; le bien et le mal de mes affaires même y fait peu. Je m'efforce quelquefois de moi-même contre la fortune. La gloire la dompter me la fait dompter gaiement, au lieu je fais quelquefois le dégoûté dans la bonne fortune.
Non! dit Pascal, il n’y a pas de parallélisme des barométries du ciel et et du coeur.

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Claude Reichler évoque ensuite les changements – qu’annonce le fragment 107 – qui ont eu lieu au début du XIXème siècle dans la compréhension des relations entre les intempéries du coeur et celles du ciel, il s’en réfère à Maine de Biran pour qui l’homme est aussi imprévisible que le plus imprévisible des événements météorologiques, je suis nuage, tout échappe à ma pensée mobile, je suis un être ondoyant, divers et sans consistance, heureusement équipé d’un noyau durable qui me permet de juger des variations continuelles de mon être phénoménique.
Belle heure donc, qui en enfante une seconde lorsque je m’avise d’une autre conférence mise en ligne par la BNF, indiquée en marge et prononcée par Emmanuel Le Roy Ladurie, en conclusion de ce cycle intitulé Climat et météorologie. Nouvelle belle heure donc, curieuse, au cours de laquelle le vieil historien file allègrement l’histoire du climat du Moyen Âge à nos jours, sans notes en raison de sa vue déficiente.

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Rien de bien nouveau depuis 1315, dit en substance Le Roy Ladurie, un peu désabusé, une succession d’événements météorologiques aux effets identiques jusqu’au milieu du XIXème siècle : crises de subsistance, famines ou disettes, manques de céréales surtout, qui sont à mettre en rapport avec les pluies excessives de certaines années, au printemps et en été, les gels insistants et continus de certains mois de janvier et février, sachant pourtant que le blé aime bien un petit coup de froid en hiver. Il y a aussi les échaudages, c’est-à-dire les sécheresses excessives, mais sans effets catastrophiques la plupart du temps. Il faudra attendre le XVIIème pour qu’une réelle politique du ravitaillement soit mise en place en France.
L’historien minimise la portée du petit âge glaciaire, le refroidissement n’a en effet jamais dépassé 0,6 degrés entre 1350 et 1846, tout juste une petite fraîcheur en plus. Quelles qu’aient été les variations profondes du climat, les crises de subsistance se sont succédé mais ont moins eu d’effets sur la mortalité de nos ancêtres que les guerres, celle de Cent Ans par exemple ou la grande et les petites pestes.
Cette succession de crises, Le Roy Ladurie ne s’en souvient plus précisément, elles finissent par l’ennuyer, elles se répètent, il aimerait écourter sa conférence. Il est bientôt midi, je l’aide donc en accélérant le défilement de l’enregistrement. Surgit alors une page sur laquelle on m’indique que trois conférences m’attendent encore sur la question du climat, à l’occasion desquelles onze hommes brillants se sont exprimés, le vertige me prend. Je cherche en haut de la page un peu d’aide pour en sortir au plus vite, je clique sottement sur l’onglet Conférences en ligne, une conférence sur Molière m’est proposée, Molière l’escroc, le maquereau et le vaurien, bougrement intéressant mais je ne veux pas pour l’instant m’enfoncer dans ce guêpier mais en sortir. Repère deux nouveaux onglets : Toutes les conférences et Dernières conférences. Clique imprudemment sur le second : 16 conférences, toutes plus intéressantes les unes que les autres. Me retire précipitamment, clique sur le premier : apparaissent les titres des cycles de conférences classées par intervenant, par thème ou par date, des centaines de conférences passionnantes datant pour les plus anciennes de 2001. Me sens pris, comme obligé si je ne prends garde de camper à la BNF et de sortir hors de la fosse à bitume, une à une, chacune de ces conférences, il y a de quoi faire.
Mais il est midi, malheur à moi si je suis pris. Je presse sur la touche tout à droite du clavier, celle qui m’a sauvé plus d’une fois, je compte jusqu’à sept pour m’échapper de ce piège. J’entends alors du bruit dans le jardin, c’est Arthur qui passe la tondeuse, je le rejoins pour m’attaquer à d’autres oeuvres, basses et utiles, qui se répètent sans s’empiler, désherber les plates-bandes comme les jardiniers à la BNF, pour m’alléger et alléger mes jours, recommencer à zéro.

Jean Prod’hom

Aigle

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Christine, Moulin d’Aigle, 21 juillet 2013

Dimanche fin d’après-midi, toutes les fenêtres sont ouvertes, il fait à Aigle un cagnard à préférer les enfers. La rue du Bourg, étroite et profonde, offre un refuge si frais que les tenanciers rançonnent sans difficulté les passants.
Tout au bout, à l’est, la rue du Bourg est barrée par une route qui penche en direction du Rhône, elle longe une paire de rails, celles qui reliaient en 1900 la gare d’Aigle au Grand-Hôtel détruit en 1946, celles qui mènent aujourd’hui aux Diablerets. Plus bas une banque sans grand caractère a remplacé l’hôtel Victoria sur la terrasse duquel une inconnue a fait la noce au mois de mai 1910 tandis qu’une de ses amies se soignait aux Bains de Lavey.
La maison d’en face n’a guère changé, les propriétaires ont réduit la largeur du balcon, le lampadaire n’existe plus, le muret du jardin est sectionné en plusieurs parties, une barrière fortifiée a remplacé la haie, l’arbre a vieilli et le lierre ne le lâche plus, mais les charpentières sont intactes.

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Une cinquantaine de mètres plus bas s’ouvre une cour d’où s’élance un bâtiment large d’épaules, un ancien moulin qu’alimentait le bief de la Monneresse. Un moulin en sursis qu’occupent aujourd’hui des peintres, des musiciens, des vidéastes, bref de la mauvaise graine en situation précaire, mais de la graine résistante, de la graine qui chante.
Il y a Antoine, Anaïs, Olivier, Christine, et tous ceux qu’on n’a pas vus parce qu’ils ne voulaient voir personne, l’endroit est immense. J’ai passé la fin de l’après-midi avec eux, on a mangé des filets de féra qu’Antoine a préparés, on a mangé un gâteau au chocolat parce que le fils de Christine fêtait ses vingt-trois ans.
A la fin ils ont chanté en français, en anglais, en portugais tandis que la nuit entrait par les fenêtres grandes ouvertes. Je les ai quittés à un plus de vingt-deux heures, ce sont vraiment des gens pleins d’amour, pleins d’envies, avec pleins de projets, fragiles, comme appuyés à des bâtons de chaise.


Antoine, Moulin d’Aigle, 21 juillet 2013

Usez mieux. ô beautés fières,
Du pouvoir de tout charmer :
Aimez, aimables bergères ;
Nos coeurs sont fait pour aimer.
Quelque fort qu’on s’en défende,
Il y faut venir un jour ;
Il n’est rien qui ne se rende
Aux doux charmes de l’amour.

Songez de bonne heure à suivre
Le plaisir de s’enflammer :
Un coeur ne commence à vivre,
Que du jour qu’il sait aimer.
Quelque fort qu’on s’en défende,
Il y faut venir un jour ;
Il n’est rien qui ne se rende
Aux doux charmes de l’amour.

Molière, Cinquième intermède de la Princesse d’Elide

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Jean Prod’hom

Exploitation de la pierre

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Lorsqu’on quitte le bourg sinistré de Dizy et qu’on remonte de la Tine de Conflans en direction de Ferreyres, le village se met en boule et s’agrippe pour éviter de rouler dans le lit de la Venoge, il somnole dans cette blondeur confiante et lumineuse que lui offrent ses pierres de calcaire jaune et le soleil. On revit, une mère joue avec son enfant sur la nouvelle place de jeux qui jouxte l’ancienne route de la Sarraz, deux femmes papotent sur celle de Moiry déserte à ces heures.

Ferreyres

S’ouvre au bout de celle qui conduit à la vallée d’Engens, à l’arrière du village, un pays qui surprend celui qui s’y aventure, le dépayse en le propulsant sans avertir sur des terres dont il est le familier, c’est sûr, mais ailleurs, plus au sud, dans la Drôme ou le Gard, à cause de la pierre qui affleure et mite des clairières au sol maigre, reliquats d’anciens esserts que les chèvres et les moutons maintenaient ouverts. Les taillis ont gagné la partie, et avec eux les frênes et les charmilles, les buis et les chênes, courts et noueux comme leurs cousins verts des Cévennes, qui alimentaient au Moyen Âge les fours à chaux et à fer des Bellaires.
Mais c’est aussi ici, au nord de Ferreyres, dans les bois d’Echilly, que le promeneur est invité à imaginer le travail aveugle et titanesque de ces collectifs anonymes qui ont exploité la pierre, caché aujourd’hui derrière les buis, les chênes et notre ignorance.

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On peine à s’imaginer les faits et gestes des carriers qui montaient dès le XVème siècle à la perrière, comme on disait, fendre la pierre jaune de Ferreyres – cousine de celle de Hauterive –, la tailler, l’acheminer jusqu’à Romainmôtier, La Sarraz ou Ferreyres, plus loin ensuite. On estime à 30 000 mètres cubes la quantité de pierre extraite de la Carrière jaune qui garnit d’or, aujourd’hui encore, les encadrements des fenêtres et des portes des maisons de la région, ou qui contient l’eau des fontaines publiques comme celle des riches particuliers.
C’est dans la seconde moitié du XVIIIème siècle en effet que les communes du pied du Jura engagent des carriers pour remplacer les bassins en bauderons et les auges de sapin ou de chêne par des bassins de pierre. Le maître David Robert est l’un d’eux, nous apprend Paul Bonard dans son ouvrage sur les Fontaines des campagnes vaudoises, il vient du Locle et épouse en 1720 Moyse Cugny de Ferreyres, il demande la bourgeoisie de La Sarraz – qui ne fait qu’un avec Ferreyres – contre la taille d’un bassin. Les faits sont établis, David Robert travaille à Cossonay et la Sarraz, mais aussi à Penthalaz et à Romainmôtier où il réalise en 1724 la chèvre en pierre du vieux bassin en bois, Paul Bonard évoque tout cela.

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Cossonay, photo de Sylvie Bazzanella

Mais on sait si peu de choses de ces vies minuscules, j’imagine David Robert entouré d’une équipe d’ouvriers, Il dispose d’une petite forge pour y fabriquer et y réparer ses outils, les aiguilles, les broches et les ciseaux, les marteaux, massettes, piquoirs et martelines, il remarque un matin de bons morceaux de calcaire dont il compte tirer les panneaux du bassin octogonal commandé par la commune de Cossonay, qui remplacera l’ancienne fontaine devant l’église, j’ignore comment ils s’y prennent pour fendre ces panneaux, j’imagine qu’ils les taillent à même la carrière. Plusieurs jours. Cossonay est à plus de sept kilomètres, il s’agit de choisir le meilleur itinéraire, sortir du bois les lourds panneaux en les soulevant d’abord par un jeu de leviers et l’emploi de crics, en les faisant rouler ensuite sur des billes, de sapin j’imagine, plusieurs jours. S’être assuré des services d’un charretier, manoeuvrer l’équipage, quelques jours encore, acheminer les pièces du bassin sur la vy, puis les conduire à Cossonay sur des chemins à double ornière, conduire les chevaux, tirer dans les côtes, retenir dans les dérupes, décharger les panneaux, les cimenter avant de les cramponner aux angle et aux jointures avec de la ferraille, installer la chèvre, des jours encore, j’aimerais des détails, plus de détails, mais où les trouver ?
Au-delà de la Carrière jaune, plus loin, les foyards se mêlent aux chênes, quelques chèvres ont fait la fête au recrû, elles ruminent à l’ombre d’un grand frêne, tout autour une prairie sèche le nez dans le ciel, comme à Colonzelle sur le plateau du Pâtis, avec dessous l’ancienne carrière d’extraction de pierres meulières.

Jean Prod’hom

Au Riau

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Passe la journée à l’ombre, dans l’ancien collège, y consulte les archives de la commune de Corcelles-le-Jorat avec une idée fixe mais sans méthode, en sors épuisé. Le cimetière de Corcelles a bel et bien été décollé de l’église et déplacé du centre du village au milieu du XIXème siècle. Plus précisément entre 1834 et 1837, années durant lesquelles différents travaux ont été réalisés, les comptes communaux en attestent  : niveler le terrain, poser des coulisses, voiturer le sable et les cailloux pour le hangar - qui n’existe plus -, descendre à Lausanne acheter des fermentes – chez Francillon –, charpenter le couvert de l’entrée,…

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Mais de ces heures passées à faire la taupe, je ne ramènerai ce soir qu’une image, celle tirée du Plan de territoire de la commune levé en 1851 et 1852. On y voit là où j’habite aujourd’hui, une étable rose et une remise sans nom ni chiffre, avec derrière un chemin de terre qu’empruntait le propriétaire d’alors, Jean-Pierre Porchet. On aperçoit sa ferme, une ferme avec son habitation ouverte au sud et à l’ouest, puis son rural constitué d’une grange, d’une écurie et d’une remise, un grand jardin et deux places de terre battue devant et derrière – avec côté midi une fontaine. Un peu plus loin à l’est un étang.
Cette ferme n’existe plus, elle a brûlé, on raconte qu’un char cité par deux chevaux l’a quittée le soir de l’incendie bourré jusqu’à la gueule de meubles et d’ustensiles.
L’étable et la remise d’en face ont pris de l’importance, un peu plus encore lorsque le propriétaire qui nous a précédés les a rachetées, a rehaussé le toit et créé un appendice pour des enfants qui n’y ont jamais habité. Nous avons récupéré il y a une dizaine d’années la part d’eau qui nous revenait, trouvé un bassin de granite, le trop plein alimente aujourd’hui un petit étang creusé au fond du jardin.
Pour le reste, les fermes, le blé, l’orge, les pommes de terre et les betteraves sont les mêmes, le ciel aussi. Et le ruisseau du Riau serpente dans les bois comme autrefois même s’il coupe plus tôt la nouvelle route qui monte à la Moille-au-Blanc, peu avant la poche herbeuse dans laquelle s’enfonce sans disparaître le tracé de l’ancien chemin.

Jean Prod’hom

Fous de Dieu

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Le 15 septembre 1797, racontent le Père François Berbier et Cyrille Gigandet, c’était un vendredi, les représentants de la République française, après avoir copieusement bu et mangé, pénétrèrent dans les chambres des chanoines réguliers de l’ordre de Prémontré à Bellelay pour mettre la main sur tout ce qui était à leur convenance. L'arrêté d'expulsion précise que chacun des trente-huit chanoines ne put emporter que les effets à son usage. On garda huit chanoines en otages, et on fit accompagner le dimanche les trente autres par des gendarmes en zone neutre.

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J'en imagine quelques-uns d’entre eux dans cet espèce d'entonnoir de pâturages qui descendent en pente douce le long de la Sorne jusqu’à la Birse, avec pour seuls bagages quelques habits et deux ou trois livres sous le bras, un gendarme à leur côté, laissant derrière eux la fine fleur de l’armée révolutionnaire – sous les ordres de Gouvion de Saint-Cyr – pillant ce qui pouvait l’être, plaçant des scellés sur ce qui ne le pouvait pas. On ne commença l'inventaire des biens des Prémontrés que lorsque le bâtiment fut vide.
Une fois les vingt-cinq pensionnaires et les huitante-neuf domestiques de l’abbaye renvoyés, un autre silence s'est installé à Bellelay qui, je crois, ne l’a jamais quitté malgré le chant des rossignols et les affectations passagères de ses bâtiments : hôpital, écurie, brasserie, verrerie. Cet étrange silence, et ce quelque chose qui est comme abandon ont été pris au piège dans la coque vide de l’église, les marécages et les tourbières qui l’entourent.
C’est en 1894, lorsque l’Etat de Berne a racheté les lieux pour en faire un asile d’incurables (plutôt qu’un pénitencier), que la solitude et le silence se sont fait entendre à nouveau à Bellelay, ramenés par des hommes et des femmes venus de nulle part, aliénés, fous de Dieu sécularisés, fils et filles sans père ni mère, sans abbé ni abbesse. Les premiers sont peut-être arrivés en longeant la Sorne, ou sont montés de Tramelan, des proches les ont accompagnés, les orphelins encadrés comme il se doit par des gendarmes.
Le silence, l’abandon, la solitude habitent aujourd’hui les couloirs déserts des trois étages du logis principal, pris au piège derrière les portes fermées des chambres, bureaux vides, salles d’animations désertes. Un bruit de clé soudain, une porte s’ouvre, unité de psychiatrie de l’âge avancé 2, une infirmière en sort, un visage sur une chaise roulante, un bruit de fond, désordonné, des remous, un regard d’une violence inouïe, désarroi. Et le silence à nouveau qui se referme sur lui-même.


Antoine Auberson, Bellelay, Repérages, 9 juillet 2013

Lui vit à Saint-Imier, fume et boit du coca sur la terrasse ensoleillée du réfectoire, il n’a pas de livre, il raconte et ne raconte pas, né à Courfaivre, il travaille dès la fin de son école dans une usine à vélos, pendant deux ans. Mais il se dispute avec son patron, bien d’accord qu’il fasse chaque jour une pause, il en a le droit, mais qui exige qu’il la fasse en travaillant, pour ne pas perdre de temps. Aide ensuite un paysan de Courfaivre histoire de s’occuper, est employé quelques mois dans une entreprise de nettoyage, chez Emmaüs enfin. Sa vie semble s’arrêter là, il se fait hospitaliser une première fois à dix-neuf ans. Cela fait trois semaines qu’il est là, il monte de Saint-Imier à Bellelay régulièrement, des séjours de trois semaines ou plus, depuis plus de vingt-cinq ans, il en aura quarante-sept ans la semaine prochaine. C’est comme s’il racontait tout cela pour ne pas s’en souvenir.

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Antoine Auberson, Bellelay, Repérages, 9 juillet 2013

C’est lundi, des jardiniers râtèlent l’herbe du parc, une débroussailleuse chasse le soleil, la gardienne fait un mot fléché à l’entrée de l’église abbatiale, la porte est ouverte. S’échappe une étrange musique, longue phrase dans laquelle le silence se dédouble, l’église est vide, le silence fait tache d’huile. Comment revenir à Bellelay ? Et d’où ? Et quoi dire de nulle part, il n’entend pas, il est blessure, il est demande, demande sans fond. J’aime ce nom de Bellelay.

Jean Prod’hom

Dans un quatrain de Follain

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Conférence de fin d’année ce matin, tout l’établissement babille dans le hall des pas perdus, c’est la foule des grands jours. Règne un brouhaha qui faiblira mais ne cessera pas, il y a tant à dire, faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais. Les lunettes à soleil dressées sur le front de quelques-unes nous rappellent qu’il fait beau dehors. On se penche un bref instant sur les incivilités des tout petits, on convient des cadres à fixer autour de leur irrépressible agitation. On les voudrait au fond immobiles, en rang d’oignons à côté d’un citron, d’une poire et d’un pot de fleurs, nature morte, nappe verte et lumière profonde au temps du cinéma muet.

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Il y a le réseau, le réseau-réseau, le réseau-ressources, les remises au pas, les appuis, la dynamique négative, le redoublement, le soutien institutionnel, belle grappe de langue, on se grise. On passe en revue les classes : la 201, la 303, la 402, la 403, pas de 807 cette année. On salue les enseignants à la retraite, on évoque les situations qui en appellent d’autres, et puis il y a les refus, les accords, les validations. On a installé de tout nouveaux filets de sécurité, on accorde encore des faveurs mais les privilèges ne seront pas rétablis. La dyslexie, le dyscalculie, les dyspraxies, les dysphasies, la liste s’allonge, demain tout mal aura son mot. J’apprends que le multi-âge est banni.
On ouvre l’enveloppe, la boîte des horaires, celle des généralités et des compléments, formellement ou concrètement, celle des mises à niveau, des réorientations, des effectifs réduits, et des options spécifiques. La vendange est belle, je m’étonne pourtant de nos certitudes collectives et je devine derrière le ronflement du lexique une assurance qui vacille.
On nous rappelle que les mamans ne seront plus obligées de fourrer les cahiers de leurs enfants fabriqués par des prisonniers. Je l’ignorais mais le journal de la fonction publique de l’Etat de Vaud nous l’apprend, les cahiers utilisés en classe sortent des ateliers des Etablissements pénitentiaires de la plaine de l’Orbe. Dix détenus travaillent huit mois durant à la confection du million de cahiers (15 types en 4 formats différents) distribués dans les classes à la fin de l’été. Le journaliste de La Gazette de 2004 note que le pécule qu’ils reçoivent en échange permet d’améliorer l’ordinaire des prisonniers et d’acheter des cigarettes. Echange de bons procédés, je souris, un cahier de géo contre une clope.
Plus délicat, je crois entendre soudain les échos d’une vieille querelle sur le rôle de l’école dans le redressement moral des enfants. Une parabole. Voici. De deux frères jumeaux en tout point pareils, le premier avait fait tout ce qui lui avait été demandé au cours de sa scolarité, il avait été poli, était venu aux appuis, jamais en retard, avait fait des efforts considérables, volontaire, besogneux même. Malheureusement le bon bougre à bout de souffle avait raté d'un demi-point l’obtention de son diplôme. Ne fallait-il pas aider cet être désarmé ? L’institution veille, elle sait reconnaître ce qui doit l’être, le gamin le méritait, elle lui a octroyé ce qui lui manquait. Son frère jumeau n'avait quant à lui rien fait de bon depuis le début, avait été désobéissant, moqueur, jamais coiffé, crâne, devoirs non faits, menteur, buissonnier, au diable les efforts, soldeur, m’enfouteur et j’en passe. Comme on peut s’y attendre le garnement avait raté l’obtention de son diplôme, d’un demi-point, le conseil des sages ne lui a pas octroyé ce qui lui manquait. En vérité je vous le demande, lequel des deux avait un avenir, l’enfant à bout de souffle qui avait été sans faillir à l’image de ce que commande l’institution ou celui qui était plein de force de n’avoir rien fait et qui rappelait à l’enseignant celui qu’il aurait aimé être : courageux, indiscipliné, naïf, confiant. L’institution a tranché, petit vaurien, tu partiras les mains vides, sans papier, sans diplôme, héros si tu le veux dans les Ardennes, dans un récit de Dhôtel ou dans un quatrain de Follain.
L'année s'est bien passée je crois. Les vacances feront du bien à tout le monde. Mais j’ai au fond un peu peur, j’aimerais qu'on me réconforte, qu’on me persuade que tout cela est encore solide. J’entends une voix qui me souhaite de très loin le meilleur en m’avertissant du pire.

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Jean Prod’hom

Bascule

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Dans deux ans Michel fermera sa boutique, une boutique placée à l’angle de la route de Lausanne et celle de la Blécherette. Cette fin a été annoncée il y a une trentaine d’années déjà lorsque les paysans ont cessé d’engraisser les deux cochons qu’ils bouchoyaient alors en octobre et en avril, mais aussi lorsque les exigences liées aux mesures d’hygiène ont pris le pas sur le bon sens. On n’abat plus à Coppoz, l’échaudage, l’épilage et l’éviscération se font dans des abattoirs industriels. Ici on débite la viande saignée ailleurs et on prépare la charcuterie. Ce matin Michel gaine les 18 mètres de l’intestin d’un cochon, préalablement gratté et retourné, et l’enfile à l’embout du poussoir d’où sort la pâte de viande préalablement hachée et salée. Plus de tripier, les boyaux se vendent au mètre chez des spécialistes, un ami lui donne un coup de main.
Michel aidait son père sur leur domaine des Buchilles et bouchoyaient d’octobre à avril dans les environs. D’autres que lui offraient le même service dans le coin, Marcel aux Planches, d’autres au Petit-Mont et au Grand-Mont, il y avait de la concurrence, c’était avant que les paysans des petits domaines tombent aux mains des gros paysans. Mais il offrait ses services au-delà de la commune du Mont, à Cery d’abord, pour abattre les porcs engraissés dans les boitons de l’asile psychiatrique. On y nourrissait plus de huit cents cochons par année, Michel s’y rendait le lundi et le mardi. Mais il n’y travaillait pas seul, un autre boucher l’accompagnait, et un tripier qui préparait les boyaux. Les hôtes du lieu faisaient le reste, préparaient les lots, mettaient en sac, étiquetaient. Michel a exercé aussi ses talents à Forel, à Oron, et jusqu’au bout du lac, Genève, Carouge et Meyrin. En ce temps d’avant la bascule, les cochons faisaient plus de deux cents kilos, on les abat aujourd’hui à quatre mois, cent vingt kilos maximum.
Michel a mangé du cochon toute sa vie, du sang le matin que sa femme faisait revenir à la poêle, de la fricassée à midi, de la saucisse à rôtir le soir. Il n’avait pas fait de check-up depuis 11 ans, Michel rit des résultats du mois passé : pas de cholestérol.
Les promotions commencent à 10 heures, je n’étais jamais entré dans ce local, me demande si l’un ou l’autre des élèves qui vont recevoir tout à l’heure leur diplôme y a pénétré une seule fois, ou a même imaginé ce qui s’y passait tandis qu’il apprenait à raconter, à compter, à écrire. Raconter et écrire quoi ? Le monde ancien n’en finit pas de se terminer, le nouveau tarde à se lever clairement.

Jean Prod’hom


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Une doctrine à double foyer

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Hier, on a démarré la journée avec les batteries à plat, sans disposer de chargeurs ou d’une voiture de service, on a dégotté finalement une pente, mais tard, très tard si bien qu’il nous a fallu mettre les bouchées doubles. C’est que, la veille, on était rentrés tard de la fête organisée par la commune du Mont-sur-Lausanne dans la grande salle du Petit-Mont. Belle soirée, silence entendu sur le job, on a voulu croire avant l’été que tout allait bien, que l'école de septembre ressemblerait à celle de juin, qu’il suffisait de prolonger les lignes vers un hypothétique point de fuite et de ne pas se demander s’il pourrait en aller autrement. On a montré dans ce domaine comme toujours de la bonne volonté et plein d’idées.

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Tous, les architectes comme les politiques, les fabricants de tables, de chaises, de pupitres, de cahiers, de livres, tous, les enseignants et les élèves, les secrétaires et les concierges se tiennent la main pour parer à l’injonction qui leur est faite de prendre acte des nouvelles conditions objectives de nos vies. Sourires chez les professionnels, comme on dit, prêts à payer le prix pour ne pas avoir à se coltiner les effets de la mutation à laquelle nous convient nos vies réelles. On n’a pas évoqué vendredi soir les établissements des Pays-bas qui ouvriront l’année prochaine leurs portes de 7 heures 30 à 18 heures 30 avec pour seule obligation que les élèves soient présent de 10 heures 30 à 15 heures. L’enfant gère son planning comme il l’entend. Il y a par contre beaucoup moins de vacances imposées. L’établissement est fermé uniquement pendant les fêtes de fin d’année. En ce qui concerne les vacances, rien n’est imposé. Ce sont les parents et les enfants qui décident. Que les responsables des onze écoles de ce type les appellent des écoles Steeve Jobs n’est pas pour nous rassurer, mais l’idée que des gens répondent sur le fond à cette déclaration du même Steve Jobs selon laquelle il est absurde que le système éducatif américain repose encore sur le modèle suranné de professeurs debout devant leur tableau noir avec à la main leurs manuels scolaires n’est pas pour nous déplaire. On en est ici très loin encore, sachant que la clé de cette affaire ne relève pas essentiellement des moyens financiers et des outils mis à notre disposition, mais du courage de chacun de tout reprendre à zéro, de fixer les élémentaires priorités et d’agir bien plus comme des gamins pleins de bon sens que comme des professionnels imbus de leurs compétences et de leurs droits.

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La cérémonie commence à 13 heures 30, on sera les derniers sur les lieux, la Yaris en bout de file avec les cloches qui sonnent dans le court campanile carré qui chevauche le petit faîte de l’église elliptique de Chêne-Paquier. Est-ce un choix délibéré des deux amoureux que d’avoir choisi cette église de 1667 pour se jurer fidélité, une église des origines secondes du protestantisme dans le pays de Vaud, sortie des mains de l’architecte Abraham Dünz ? Une église ovale avec une disposition en large dès l’origine, seul exemplaire de ce type si on excepte l’église d’Oron en ovale aplati construite elle aussi par Abraham Dünz peu après avoir terminé celle de Chêne-Pâquier (mais qui trouvera une utilisation en long au moins au début du XIXème siècle), ovale donc, ovale ovale, tout nu, sans contrefort ou porche avancé.
Toujours est-il que, samedi en début d’après-midi, la cérémonie s’est déroulée elle aussi sur un plan elliptique, on a en effet tourné autour de deux foyers, le premier qui maintenait dans son orbite un peu lâchement le nom des oeuvres vives de Dieu et les paroles de l’Ecclésiaste, le second qui tenait en laisse le pasteur amoureux de cette rhétorique de la persuasion et du divertissement utilisée en d’autres lieux, pour maintenir les brebis dans leur enclos. Un vitalisme donc conjuguant un contenu doctrinaire secondaire, relativement pauvre, obéissant aux lois du discours publicitaire, avec de l’énergie brute, positive, prioritaire, que transmettent avec doigté les animateurs d’aujourd’hui, chargés à bloc, qui ne se départissent jamais d’une certaine bonne humeur et d’un sourire confiant, presque carnassier, quand bien même le ciel leur tomberait sur la tête. Pasteur donc, habillant ses dires non pas d’images au sens classique, les protestants demeurent iconophobes, mais de figures rhétoriques colorées, images encore qui, de connexion en déconnexion, admission, explosion compression, décompression, promettent que la fête sera vraiment belle.
Mais ce que j’ai appris hier au retour de Chêne-Pâquier, c’est que malgré Dünz Ier, les prédications, les promesses, les agapes, les mousses au chocolat, les sucreries et le soleil, on oublie souvent l’essentiel. Avant que le cortège des voitures coiffées d’un plumet blanc ne parviennent en effet à Donneloye, là où un chemin vicinal conduit à une ferme foraine, un petit groupe d’enfants se tenait là, au carrefour. Cinquante voitures avaient déjà passé et personne n’avait jeté de bonbons aux riverains comme le veut la tradition. Les enfants se tenaient immobiles, oubliés, aussi stupéfaits que s’ils avaient été les témoins d’une catastrophe dont nous aurions été les victimes et, tandis que nous nous éloignions de ces spectateurs ébahis, ils nous offraient dans une autre langue le sourire qui nous manquait, comme s’ils voulaient compatir avec notre souffrance silencieuse et nous libérer d’une dette. Ils disaient merci de n’avoir rien reçu, oubliant même ce qu’ils étaient venus faire à ce carrefour et dans l’ignorance de ce qu’on leur devrait désormais.

Jean Prod’hom



Le temps s'ouvre et se ferme comme un accordéon

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L’oeuvre aboutie est voisine du suicide. Modgliani s’est tué parce qu’il ne pouvait supporter l’insuffisance de son oeuvre, comparée à la grandeur de son désir. Il existe des sages qui ajoutent lentement à leur oeuvre, il existe des Dieux qui meurent de leur impuissance. Je n’ai rien fait, je n’ai fait que rêver, imbécile. Mon Dieu je vous aime et vous supplie.
Capture d’écran 2013-06-29 à 17.25.53Capture d’écran 2013-06-29 à 17.25.53 Capture d’écran 2013-06-29 à 17.25.53Marcel Poncet, Journal, 2 mars 1926

Ouvre l’oeil à 7 heures la tête pleine, retourne dans le tambour jusqu’à plus de 10 heures. Premier matin de vacances, c’est-à-dire premier matin à ne pas avoir besoin de me demander comme chaque matin de quoi les enfants ont réellement besoin, ne pas avoir à saisir les urgences devant lesquelles il est judicieux de les placer, ne rien faire, ou qu’ils s’ennuient, attendent, se taisent, placer des obstacles, prodiguer les premiers secours, écouter, dire deux mot, aller au plus court,...
Décide de descendre au marché avec Sandra et les trois petits, de m’éclipser vers l’une ou l’autre des manifestations que Lausanne propose. Plusieurs vernissages ont eu lieu hier, le XVIIIème siècle dans les collections du Musée des Beaux-Arts, Miró à l’Hermitage, mais il y a aussi l’exposition que le Mudac consacre aux sacs en plastique, Louis Rivier et Marcel Poncet au Musée historique, Amadou et Pierre Bataillard à l’Espace Arlaud. Me décide pour le Musée historique à cause d’une peinture sombre qui veillait au fond d’un couloir au Carillet à Pully et qui me revient à l’esprit.
Les amis et les petits enfants de Louis Rivier sont à l’étage, ils parlent haut et fort, comme l’autre jour, bénéficiant aujourd’hui encore de ce que leur ont laissé ces grandes familles bourgeoises et protestantes de Jouxtens-Mézery et de Mathod. Les Rivier et les de Rahm traversent notre temps en chevauchant des points d’orgue, honorant les héros de leur lignée peints sous les traits des princes toscans, amis des arts et des hommes, invisiblement généreux dans les jardins de leur château.
Au sous-sol désert un Socrate, défiguré comme de juste par l’un des fondateurs de la Société d'art religieux de Saint-Luc et Saint-Maurice, Marcel Poncet, défenseur de l'art sacré en Suisse romande, le prince Mychkine, une lettre de Louis Soutter que Marcel Poncet a mis sur les rails de la peinture, une gravure tourmentée de Jacqueline Oyex, deux autoportraits, une bouteille et un citron, assiette verte, napperon bleu, nappe rouge. J’aperçois dans une vitrine des poèmes de Jean Follain, aux éditions de La Rose des quatre vents que le catholique genevois a illustrés. Jean Follain réapparaît sur un écran de télévision dans une courte séance tournée, peut-être, dans la maison Saint-Christophe de Vich. Poncet y fait le clown entouré d’enfants.

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A la fin du livre que Jaques Chessex et Valentine Reymond ont consacré au peintre et verrier, il y a une photographie réalisée à l’ouest du Bois de Chênes entre Vich et Genolier, près de la Baigne aux chevaux. On y voit Philippe Jaccottet et Marcel Poncet, mais aussi Jean-Claude Piguet tout jeune alors que j’ai assisté une année durant à l’université de Lausanne, un peu par hasard, à l’occasion d’un séminaire qu’il avait conjointement organisé au début des années quatre-vingts avec Pierre Gisel autour du requiem, et plus particulièrement du War Requiem de Benjamin Britten. Le monde se rétrécit soudain et le pavé sur lequel je pose le pied en sortant du musée se souvient. Est-ce ainsi qu'on se cherche des racines ou est-ce ainsi qu'on les trouve, parce que le temps soudain se confond avec lui-même, s’ouvre et se ferme comme un accordéon.

Jean Prod’hom

Faire un livre

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Le grondement sourd qui nous parvenait ces derniers jours de la soufflerie des greniers de la Moille-au-Blanc s’est tu, l’herbe est sèche. Si Freddy a entamé hier un second passage dans le pré à Max, ce matin la faucheuse est bâchée, il a plu toute la nuit. Le vent est tombé, les fenêtres sont fermées, on ne verra pas les enfants avant huit heures, tout est en place pour un dimanche pot-au-noir. Des bruits il y en a, mais le vide que le vent a creusé depuis qu’il est tombé les maintient séparés les uns des autres, dans une solitude presque désespérée : un grillon se noie, les bris d’un merle de cristal, les cris d’une corneille ou un âne qui brait, à moins qu'il ne s'agisse d'un pic sur une vieille plaque d’éternit. Douceur, désolation, mais sans risque et sans heurt, sans contagion. La pluie soudain reprend et s’abat sur le toit, on ferme les velux, on se retire, nous de notre côté et la campagne du sien.
On boit un café, Sandra lit, Louise nous rejoint. Je relève mon courrier, un gentil mot de François Bon sur Tiers Livre, ce n’est pas la première fois et je m'en réjouis. Me réjouissent également ces mots des lecteurs qui me parviennent : Justine, Murielle, Julien, Yvan, Sylviane, Brigitte, Murièle, Alexandre, Francis, André, Anna, j’en oublie.
Bientôt cinq ans. Un billet chaque jour, chaque jour ouvrable d’abord, quotidien depuis juillet 2012, des billets qui donnent un rythme à mes journées, parfois bien plus. Observer, comprendre, aimer, tout et n’importe quoi, ce qu’on finit par regarder, d’autres couches, d’autres cercles. Même si – et c’est l’une peut-être de ses leçons essentielles – écrire n'est pas tout, tout au plus un attribut, j'entends par attribut ce que l'intellect perçoit de la substance.
Je tente de placer au bon endroit le numéro ISSN qu'une dame de la BNF m'a envoyé la semaine dernière. Malgré les conseils avisés de François Bon et Christine Genin je n’y parviens pas et y renonce assez vite, il n’y a pas le feu. Même chose avec Prolitteris, Claude qui m'avait encouragé il y a 6 mois à adhérer à cette société chargée de veiller aux droits d'auteur, a réitéré ses encouragements l'autre soir sur le seuil de la librairie Basta, avec d’autant plus de raisons qu'on a reparlé de ce livre qu'on va faire ensemble.
Il me dit où il en est, ce qui pourrait constituer le centre de ce livre, et j’imagine les cercles qui en feraient le tour, toujours plus larges. Et cette idée de faire un livre – Je ne sais pas si tu as déjà envisagé de réunir un choix de tes textes dans un livre en papier ; si ça te tente, je serais très intéressé à les publier – je ne m'y suis pas fait immédiatement, mais je peux aujourd’hui le concevoir à condition qu’un maître d’oeuvre aux reins assez solides prenne l’initiative des travaux. Ce maître d’oeuvre m’obligerait ainsi à reconsidérer ce qui existe aujourd’hui dans les limbes, et à concevoir des cercles inédits susceptibles de m’accueillir moi et mon purgatoire, mes enfers et mes paradis.

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Comme chaque dimanche depuis quelques semaines, Louise et Lili descendent chez Marinette lui donner un coup de main, nettoyer le parc de l’âne Ziggy et Sahita le poney, Sandra les accompagne. Arthur, qui a été privé d’écran toute cette semaine, part en trombe avec Oscar remplir sa tâche dominicale, fait le petit tour au pas de course, revient à 10 heures sonnantes. Il se cale devant l’ordinateur pour jouer et aménager la plate-forme Minecraft qu’il souhaite administrer avec sa soeur.
Passe en coup de vent chez Marinette qui prépare un thé, pour avertir Sandra et les deux filles qui ont nettoyé les box et ramasser les crottins du parc que je descends en ville au Musée historique de Lausanne où je compte m’arrêter dans quinze jours avec les élèves de la 11. Les gardiens du musée coopèrent si bien qu’il ne me faudra que quelques minutes pour régler l’affaire. Monte au deuxième étage jeter un coup d’oeil à l’exposition consacrée à Louis Rivier dont je ne connaissais en fait que la Mater dolorosa de Bottens, étape naturelle du pèlerinage qui va de Corcelles à Echallens. Y reste finalement deux bonnes heures, Louis Rivier y apparaît entre deux mondes, pseudo-idôlatre au coeur de la communauté protestante fâcheusement iconoclaste, dernier artisan de la générosité discrète de la grande bourgeoise vaudoise avant son déclin.
Lausanne est immobile, bien droite dans le vent, les yeux fixés sur le lac, il y a du monde sur l’esplanade de la cathédrale, peu de Lausannois. Une femme cachée derrière un niqab me rend songeur, elle photographie les alpes françaises de l’autre côté du lac, les toits du quartier de la Palud, son mari ou son ami, les jardins de l’Evêché, mais que voit-elle ?
L’homme fait lui aussi quelques photos, les Alpes, les toits, les jardins, pas un regard pour elle, moi si, et elle pour moi.

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Jean Prod’hom



Basta

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Il a tellement plu hier matin sur le Jorat qu'il a fallu renvoyer les joutes sportives de Thierrens au Mont. Lorsque le ciel s'est calmé, on a perçu une sourde déception. En écho cette balade, fraîche consolation le long de la Valleyre. Les pensées des petits ont tôt fait d'aller au-delà, on évoque le Flon, la molasse et les cathédrales, le Rhône, plus loin Marseille, bientôt les vacances. De minuscules fraises des bois roulent au pied d'un parterre d'oeillets, fines paupières au teint rose jambon, découpées comme des cils : dianthus superbus. Le Jura réapparaît derrière les vapeurs d'eau.
Si, nous explique un tout malin, on l'appelle foyard, c’est parce qu'il finit en bois de chauffage dans les foyers de nos cheminées. Le nichoir fixé sous ses lourdes charpentières semble inhabité. Qui sont donc ses locataires ? Je prends contact sur le champ avec l’universitaire qui a laissé son numéro de téléphone là-haut sur la maisonnette : on l’a installée pour les chouettes hulottes, mais il n’y en a pas eu beaucoup ce printemps, à cause du mauvais temps, du froid et du manque de nourriture, inutile d'insister, et si des petits avaient éclos, ils voleraient à cet instant de leurs propres ailes. 
On refait dans la tête la balade, mais à l'envers, en dégringolant pédagogiquement le chemin des Neuf-Fontaines. Je raconte à ces gamins comment, par un infime recul et l'application de l'une ou l'autre des techniques rappelées par l'historienne britannique Frances A. Yates dans son Art de la mémoire, chacun d'entre nous est capable de garder en soi ce qui tend à s'en échapper.
On termine avec les élèves de la 11 la projection du film de Daniel Vigne sur les aventures de Martin Guerre qui a défrayé la chronique au milieu du XVIème siècle, une affaire déroutante qui aurait pu conduire Martin à la folie si Martin avait été Martin. Mais, Martin, tu n'es pas Martin, tu es Arnaud du Tilh, si ressemblant  que tu nous a trompés, tu en sais autant que Martin sur sa propre vie, plus même peut-être. Martin Guerre, tu n’es pas Martin Guerre, tu es Arnaud le diable, Arnaud l'usurpateur. Arnaud du Thil est pendu le 16 septembre 1560 à Artigat pour fraude et adultère.
Cette affaire me rappelle une psychiatre qui m'avait averti, la veille d'une sortie, que sa fille ne participerait pas à la course d'orientation que mes collègues et moi avions soigneusement organisée, parce que, disait-elle, en remettant à chaque groupe un téléphone portable, on disait très clairement mais à notre insu que les élèves couraient de réels dangers. En conséquence sa fille resterait à la maison. 

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Il fait nuit lorsque je sors du collège, il n’est pourtant que 16 heures 30, le ciel est à nouveau très chargé. Je descends en ville, parque la Yaris près du Musée de l'Art Brut, vais et viens sous la pluie, le long de la rue du Maupas et la rue de l'Ale avant de rejoindre sous un parapluie et des trombes d'eau la librairie Basta où les éditions Antipodes vernissent ce soir quatre nouveaux livres.
Nous ne sommes pas très nombreux mais je reconnais plusieurs visages, Murielle descendue de la médiathèque du Mont rend les lieux plus familiers. 
Un comédien lit des extraits de trois ouvrages universitaires qui traitent respectivement de la naissance socio-historique de l'assurance chômage en Suisse entre 1924 et 1982, du débat autour du génie génétique entre 1990 et 2005 et des rapport de la Suisse avec l'Algérie entre 1954 et 1962. Il est curieux de percevoir dans la bouche ronde d'un comédien les ressorts rhétoriques du genre, leur sous-couverture, l'étanchéité des caissons, les ligatures qui se referment en bout de respiration, les connecteurs qui paradent, les suffixes à discrétion, l'invisible pâte dont la raison enrobe ses motifs aux armatures d’airain. Un alexandrin parfois, égaré, puis une assonance qui relance le propos de gouttière en gouttière, de cheneau en cheneau jusqu’à ce que l’essence s'écoule de l’alambic, goutte à goutte, dans les nappes profondes de la conscience.
Je lirai le quatrième ouvrage, celui de Nicole Gaillard, Couples peints, Esthétique de la réception et peinture figurative.
La librairie est minuscule, les gens polis, on se croirait sortis d'un film de Rivette, d'Eustache ou de Rohmer. Jean-Pierre Léaud est là, les mains dans les poches, il fait chaud, Michel Legrand fredonne l’air des Parapluies de Cherbourg et Godard grommèle. Michel Sautet a fait un saut pour dire bonjour, bonjour sourire, on parle tennis et football, Dziga Vertov, masculin féminin. Tout le monde est un peu saoul à la fin, ce sont des choses qui arrivent, des choses de la vie avec Michel, Diane, Claude et les autres. Les années 70.

Jean Prod’hom

Trapèze et chute libre

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Il en faut de la volonté pour pencher la tête et retrouver sous le badigeon immanquablement gris des jours ouvrables, ne serait-ce qu’un instant les couleurs d’origine, il en faut du courage pour suspendre les trajectoires que des disciples de Laplace semblent imposer à chacun d’entre nous et prendre la tangente. Je n’y parviens qu’à moitié, avance actif et docile jusqu’à midi en anticipant les désagréments des jours prochains. Nous avons, les élèves de la 11 et moi, étêté les piles qui menaçaient au sommet des étagères en mettant le surplus à la benne ou dans des cartons, en vue du déménagement qui va nous conduire dès le mois d’août prochain dans le nouveau bâtiment scolaire. J’en profite pour verser tout ce que j’avais cru bon garder des années durant dans la poche sans fond de l’inutile. On entrepose ce qui est à garder dans l’ancienne salle de sciences. La classe 11 reprend une existence indépendante à mesure qu’on la libère, les élèves rentrent chez eux avec des livres et des boîtes vides sous le menton. De six heures à midi sans discontinuer, une seule trajectoire, de porte à porte, comme suspendu à un trapèze tenu par une main invisible.
Chute libre ensuite au Riau où je me couche une bonne heure, ramolli, avant de corriger assis devant un café les vingt-deux dernières copies de l’année.
Je suis debout à cinq heures et on va, avec Sandra, sur le chemin qui conduit au refuge de Corcelles, on décide de prolonger notre escapade, une piéride bat des mains, on la suit une bonne centaine de mètres. Me reviennent en mémoire celle qui m’avait précédé tout un matin sur un chemin de l’Emmental entre Eggiwil et Trubschachen, cette autre qui m’avait ouvert tout l’après-midi un allée royale dans les bois au nord-est de Chinon. Prise en écharpe par Sandra et moi, la nôtre décide d’aller de son côté sans cesser d’applaudir. De l’autre côté du chemin les abeilles travaillent dur, on les entend entrer et sortir des huit ruches cachées par les lourdes branches des foyards. On parle de choses et d’autres, de cette fin d’année scolaire et de nos enfants, on passe par le chemin creux. On s’emballe en évoquant les mardis de la rentrée, c’est un peu tôt, il est préférable de se taire.

Jean Prod’hom

A l'étuve

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Une ribambelle de moineaux est née ce matin, en noir et blanc, personne ne les a vus mais je les ai entendus, ce sont eux qui ont donné le signal en soulevant les quatre coins du drap noir. Sur le toit un rouge-queue a agité sa crécelle, j’ai remisé sous l’oreiller les franges grises de la nuit. Je me suis levé, une nichée de canetons a plongé dans l’étang, ils ont pris un peu d’avance, premier air, première risée.
C’est la seconde fois cette année que je sors avant six heures en bras de chemise, la fraîcheur a pris les devants et hydrate mon visage. Partirais volontiers sur les berges de la Broye ou sur les rives du Léman, sur la terrasse du café du village ou plus haut, du côté des Vanils, ou plus loin, là où la marrée monte. Avant qu'il ne fasse trop chaud.
Curieuse scène, une fouine que je prends d’abord pour un écureuil, plastron blanc, vient à notre rencontre sur le chemin de la Moille-au-Blanc. Oscar ne la voit pas. Elle, elle l'entend et prend une voie de garage. Lorsqu’on passe à côté du roncier où elle a disparu, le chien s'agite, aboie mais il n'est pas dans le coup. Je me retourne un peu plus loin pour lui faire un signe au cas où elle aussi voudrait m’en faire un. Je ne vois que les cytises, ils sont en fleurs, grappes lourdes, grosses larmes, jaunes sur le vert pâle des merisiers.
Descends au Mont écouter des élèves qui feront tout au long de la journée la démonstration qu'ils sont à même de construire une intervention d’une dizaine de minutes adressée à un public réel sur un sujet de leur choix, mais qui feront également la preuve qu’il ne sont pas prêts à quitter le giron dans lequel ils ont été nourris parfois trop chichement, pour aller écouter ceux qui pourraient les informer ou se plonger dans des livres trop longs à leur goût. Ils ont pour la plupart picoré sur internet, sans se méfier de ce dont on les avait avertis et prendre les précautions qui conviennent. On aura mâché toute la journée une bouillie souvent informe dont au fond ils ne se satisfont pas eux-mêmes, puis on les quitte en espérant qu'ils comprendront bientôt en-dehors de l’école ce qu'ils n'ont pas voulu ou pu comprendre au-dedans.
Mais on aura été à la même enseigne tout le jour, tous, à l’étuve d’abord, écrasés ensuite dans un immense brasier irrespirable. Personne n’a demandé son reste lorsqu’on a tiré le rideau, chacun s’est éclipsé pour plonger dans l’une ou l’autre de ces fontaines que chacun abrite secrètement.

Jean Prod’hom

Oscille sous le fléau et plie sous le joug

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Sale journée aujourd’hui, une mauvaise nuit, les premiers moustiques, la lecture du petit opus de Jean François Billeter sur le silence millénaire de la Chine (Chine trois fois muette, Editions Alia, 2010), l’abattement des élèves dès 8 heures, le soleil qui n’avertit pas, les grondements du chantier tout à côté, le racolage où qu’on soit, les simplifications outrancières, l’inadéquation de nos moyens.
Suis-je le théâtre de cette noirceur, ou cette noirceur habite-t-elle les choses ? Hésite sur la réponse à donner, oscille sous le fléau et plie sous le joug.
Me dépêche de quitter la mine lorsque je le peux, en me réjouissant de me retrouver à 870 mètres au-dessus de la mêlée et en espérant que cela suffira à transfigurer le reste de ma journée.
D’apercevoir la nouvelle acquisition de Sandra tirée de la benne aux déchets encombrants et déposée au pied de l’érable, d’entendre les éclats multicolores de Louise sitôt la porte ouverte, d’apercevoir Arthur qui fait ses devoirs en souriant, de goûter à la fraîcheur des pierres de taille du Riau m’incline à penser que je suis à l’origine de cette noirceur excessive.
Sans trop me réjouir pourtant, je n’exclus pas en effet que la crainte et le pessimisme de Billeter ne soient fondés. Que reste-t-il dans cette société qui ne soit soumis à la logique économique ? Ce lieu mis à part, peut-être, où je me replie, où il m’arrive encore de vivre comme ceux qui sont venus avant moi et, je l’espère, ceux qui viendront après, s’ils maintiennent intact l’altérité sur laquelle reposait le possible et que nous croyions sans prix, mais à laquelle s’est attaquée depuis peu la raison marchande. Ecrire et résister.

Jean Prod’hom

Magasins du monde

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Passe en fin d’après-midi par le bazar d’une multinationale où j’ai pris l’habitude de me ravitailler en capsules de café. J’entends couler le Tibre et l’Arno devant les rayons colorés, rêve à Roma, Volluto, Ristretto et Arpeggio, Capriccio et Livanto, Cosi. La caissière a pourtant tôt fait de refroidir mes ardeurs, elle a l’humeur noire lorsqu’elle présente chacune des vingt boîtes de dix doses au lecteur qui saisit les informations du code-barres. Pas drôle son job ! J’imagine alors d’autres détresses à l’autre bout du monde, l’exploitation forcenée d’un paysan indien, colombien ou brésilien, assoupi un instant sous le cagnard, qui reçoit à l’instant le signal de débit envoyé par ma caissière et qui se met sur le champ au travail, flux tendus obligent.
Les gens attendent, à moi maintenant de me relier au terminal de paiement électronique, et par lui à ma banque pour transférer de mon compte au compte commerçant la somme qui s’affiche. Le dispositif ne précise pas comment introduire ma carte, aucun schéma, débrouillez-vous. J’essaie à tout hasard de la glisser comme elle vient, sans me poser de question. Le lecteur la refuse. La caissière me regarde alors d’un oeil noir, intenso, et aboie : Dans l’autre sens ! Je la retire donc et mime du poignet les deux possibilités qui se présentent à mon esprit, avec le sourire. Mais je ne parviens pas à amuser la donzelle qui répète sans bienveillance ce qu’elle a déjà dit : Dans l’autre sens !
Malheureusement la manœuvre précédente m’a fait oublier le sens dans lequel je l’avais introduite en premier lieu si bien que je me retrouve avec quatre possibilités. Me sens aussi creux qu’une coque vide, souhaite vraiment que la caissière cesse de me regarder comme un repris de justice, me réconforte et me donne enfin un coup de main. Rien, je l’exaspère. J’ai beau lui confier silencieusement mon désarroi, elle ne bronche pas, me voici un moins que rien.
Elle m’arrache soudain la carte que je tenais au bout des doigts et l’introduit dans le lecteur. Je rêve qu’elle se trompe elle aussi, qu’elle se ridiculise. Mais non ! me voilà défait, la journée qui s’était bien déroulée jusque-là branle sur ses fondations et je bascule de l’autre côté de l’humiliation. Je suis prêt à l’injurier, je bous, la colère monte, hésite à lui envoyer ces foutues capsules de café à la figure, les lui faire avaler, elle étoufferait, je serais emprisonné puis jugé. Je profiterais de la tribune qui me serait ainsi offerte pour dénoncer l’entente illicite des vendeurs de terminaux de paiement électronique, je mettrais en évidence les effets paralysants de la gestion des marchandises en flux tendus, je scierais les barreaux des codes-barre, clouerais au pilori la pratique mortifère de l’usure, les banques, le petit crédit, l’avidité crasse des multinationales et l’hypocrisie du grand capital.
Les cris des enfants dans le jardin de la garderie, les iris qui baignent leurs pieds dans l’étang, les deux bergeronnettes qui trempent les leurs dans une flaque ne parviennent pas à dissiper ma colère. Il me faut réorienter mon héroïsme, songer à un autre coup, à ma mesure, diminuer ma consommation de cafés, remonter la cafetière italienne qui traîne à la cave et acheter en d’autres lieux ce cadeau des dieux.

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Jean Prod’hom

Coup double

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Cheveux blancs en pétard, Johann Schlupp remplit deux seaux de copeaux qu’il tire de l’un des dix ou douze tonneaux bleus entreposés devant l’étable, c’est ainsi qu’il rafraîchit la litière de ses vaches.
Né dans le canton de Soleure, Johann Schlupp arrive à Tramelan en 38. D’abord la montagne de Jeanbrenin avant d'occuper cette fermette sise à la sortie de Tramelan sur la route qui mène à la carrière Huguelet. Deux vaches aujourd’hui, une mère et sa fille, la vieille qui a seize ans a fait trois fois coup double. Johann précise qu’il n’a jamais tiré de lait d’une vache de toute sa vie, les mères dont il s’est occupé ont toujours nourri leur veau dont il faisait ensuite commerce. Johann me raconte sa première belle affaire, son premier taureau acheté lors d’une foire dans le canton de Soleure, pour 2000 francs, revendu 3000 en Allemagne un mois après.

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Il faut savoir que cet expatrié parle allemand à ses vaches, c’est resté sa langue maternelle, dit-il, et celle de son bétail. Il est neuf heures, Johann m'offre la goutte, sa voisine qui passe par là lui fait de gros yeux dont il se moque, elle lui rappelle que c’est elle qui a fermé les poules la veille au soir, qu’il avait oublié et qu’il était dans un sale état. Il rit et insiste, s’explique, j’ai 89 ans, pas un seul jour sans un ou deux verres de rouge, ou un verre de cidre, alors vous voulez me donner des conseils ?
En face de la fermette du Soleurois le jardin d'un marbrier où traînent des pierres tombales, des noms et des prénoms, aux limites de la profanation. Parmi eux Raoul Voumard, mort en 1949 à 25 ans, rejoint par son père en 1976 et Jeanne sa mère en 1985.
Le soleil qu'on n’attendait pas pousse de côté les nuages et les tiendra bien à l’écart toute la journée, malgré deux échecs, en début d'après midi et à quatre heures.


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Jean Prod’hom

Etranglement de la durée

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Le battant de la cloche de l’ancienne école de la ville de Tramelan frappe les dix coups de dix heures à dix heures, suivis par les dix coups de l’église comme si, venus de loin, ils avaient mis du temps à venir jusque-là, à l’étage de l’hôtel de l’Union où les enfants dorment, silence.
Pas longtemps : un nouveau coup au quart, tout proche, il vient de l’école, deux à la demie, puis trois aux trois quarts. Il me reste quinze minutes pour m’endormir avant un da capo ma foi trop prévisible. Trop tard ! Tout recommence à onze heures avec un léger déplacement du chariot sur la droite, les onze coups de l’église répondent aux onze coups de l’école, et puis un coup au quart, deux à la demie, trois aux trois quarts. Rien ne suspendra cet étranglement du temps sinon le passage du train pour le Noirmont et le bruit de la porte qui claque derrière les derniers clients du restaurant.
Minuit sonne deux fois, une tourterelle turque se joint au concert : croche, noire, noire pointée, phrase de neuf, dix, onze ou douze mesures, puis silence de longueur équivalente, l’imagination fait le reste : un triangle pour souligner les minutes et les baguettes d'une caisse claire pour battre les secondes.
La nuit aura été trop courte pour que je m’assure des intentions de la tourterelle et de sa bonne foi. Mais coup de sac à l’aube, deux corneilles filent sur Délémont en criant leur rage, s’échappent comme deux condamnées à la perpétuité.

Jean Prod’hom

L'essaim

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Me demandais bien au retour du CHUV comment on allait cet après-midi récupérer l’essaim suspendu à une solide branche de l’un des cerisiers du verger de Marinette, un peu haut à mon goût. Il y avait bien les deux anciens qu’elle avait fait venir de Chavannes-sur-Moudon, mais il était exclu qu’ils montent sur l’échelle, ce n’est plus de leur âge. Je m’y collerai donc, ce n’était pas prévu, enfile la vareuse, les gants, le voile et un chapeau de cardinal.
André est apiculteur, il a perdu ses quinze ruches l’année dernière et marche avec une canne, il commente avec son compère, du pied du cerisier, mes faits et gestes. Je glisse une caissette sous l’essaim avant de secouer la branche. On espère que la reine sera du voyage, il se met à pleuvoir. Je remonte à deux reprises dans le cerisier, pour brosser le solde des ouvrières qui gainent la branche que je scie ensuite et qu’André place à côté de la ruchette, Il faut attendre, impossible de savoir si la reine aura suivi les ouvrières.
Marinette nous offre un café, il pleuvine, le plus petit de mes deux acolytes est un Duc, un paysan à la retraite d’un domaine dont son fils n’a pas voulu et qu’il a remis au fils du second. Le second c’est l’apiculteur, il s’appelle André, André Rossier de Villarzel, mais il n’y a jamais vécu. Serait-on toutefois cousins ? Mon grand-père et ma grand-mère maternels y sont nés en effet dans la dernière décennie du XIXème siècle.
On s’essaie à remonter le temps et à dessiner les branches d’un autre arbre, sans grand succès, personne pour tenir l’échelle. Son père, Louis, a épousé une Perret, mais pas de Perret, que je sache, du côté de ma famille. Pas de Bersier, Cachin, Coigny, Duc, Ducret, Gilléron, Joliquin, Mayor, Miéville, Morattel, Pichonnat, Pochon, Rubattel, Tenthorey, Trolliet ou Veyre du côté de la sienne.
Mais disons que l’apiculteur ne sait pas beaucoup de choses sur son village d’origine, ce qu’il sait c’est que son grand-père a épousé une Vingre et a quitté Villarzel autour des années 1870. Il a fait le charpentier à Cottens pendant plusieurs années avant qu’un accident ne le force à prendre un domaine en fermage du côté de Bremblens, que son fils Louis louera jusqu’à ce que les propriétaires décident, en 1964, de le récupérer. Louis Rossier fera alors l’acquisition d’un domaine sur la colline qui domine Moudon dont André s’occupera et que celui-ci remettra à son fils il y a quelques années.
Avant de quitter Marinette et les deux retraités, je jette un coup d’oeil à la ruchette, elle grésille comme une ligne à haute-tension sous la neige, on a peut-être réussi notre coup. A l’arrêt de bus personne, deux sacs d’école abandonnés sous la pluie. Mais Lili et Mylène sortent soudain du bois avec des secrets plein les yeux. A la maison Arthur malade dort. Quant à Louise, comme souvent lorsqu’elle a passé quelques heures au CHUV, elle fait trembler les murs de la maison.

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Jean Prod’hom



Seul dans l’ignorance de ce qu'il en retourne

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De retour ce matin dans les bois, avec dans la tête quelques éléments d’un texte que François Bon devrait accueillir la semaine prochaine dans le cadre des vases communicants. Me rends compte que la difficulté éprouvée à me lancer dans cette aventure – les morts, leurs places – est liée tout autant à l’expression qu’elle suscite qu’à l’apaisement auquel je voudrais être conduit. Et je balance, incapable de donner à la fois une voix à ce tourment et le faire taire. Comme s’il fallait choisir l'une où l'autre
On ne mène pas cette double opération simultanément. Pourtant, c'est lorsque l'expression s’ouvre à ce qui l’entrave, sans vouloir maîtriser les allées et venues de cette chicane, sans vouloir même la nommer autrement que dans le blanc d’une invisible fosse, que l'apaisement survient un bref instant. Impossible cependant de réouvrir l'huître, il faut recommencer ailleurs, en partant parfois de très loin et renoncer à tirer par un bout le fil d’une pelote qui n’existe pas hors de nos rêves.
Je devine l’issue, un ensemble de fragments charriant le même tourment muet que n'apaisera à la fin que l’inachèvement de son expression.
Décider l’ordre des fragments en obéissant à la chronologie de leur rédaction ou a une supposée logique du contenu, laisser la nuit les ensevelir ou forcer le secret d’une cohésion appelée de mes voeux, creuser des blancs, c’est ce que j’aurai à décider.
C’est au bois Vuacoz que je pense à tout cela, dans un lit d’épines humides. Repousse le moment de rentrer, je crains que tout cela n'intéresse au fond personne, j’ai si souvent l’impression qu’on m’a laissé seul dans l’ignorance de ce qu'il en retourne de nos vies et de nos morts, ou tout au moins de ce qu’il faut en penser.
Le soleil est là, me débarrasse des épines, me souviens alors d'avoir avoué à une paire de philosophes qui débattaient de l’être en tant qu’être comme d’une affaire entendue que j’étais bien loin de saisir le sens de cet énoncé et l’importance qu’on lui prêtait. Les deux sages m’avaient souri en me disant à demi-mots qu'il était parfois plus honorable de se taire et de ne pas revenir sur ce qui était entendu. Je me souviens, c’était l’été 1981, en face de la Nouvelle-Académie, un soir des Fêtes à Lausanne. L’un est mort, dit-on, en croquant de la ciguë, l’autre, spinoziste, a disparu.

Jean Prod’hom

La pince se desserre

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Les enfants sont à l’école, Sandra au Mont, c’est mardi et il fait soleil au Riau. Je laisse en arrière tout ce qui est susceptible de se transformer en remords et envoie à trois jets de pierre les urgences. Je fais un pas, puis deux, trois, ça suffit pour que la pince se desserre.

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Vingt-deux degrés, je me réjouissais de cet instant, retrouver le bois Vuacoz où j’ai vécu tant de belles heures l’année passée, choisir une souche et m’y adosser, avec le chien qui vaque à ses affaires et ce bonheur enfantin d’être dehors et d’y rester.
Eux aussi sont au rendez-vous, mais ils sont à l’air libre depuis samedi à l’aube. Je n’ai besoin de rien sinon de mes mains nues pour disposer d’un peu de place au milieu de leurs chants. Je ne les vois pas mais leurs sifflements montent à la verticale avant de retomber comme des feux d’artifice, ils semblent se comprendre, je ne comprends pas, c’est réconfortant.
Un peu de lecture, de la bruyère, un tapis de mousse et des bouquets de prêles avant que mon corps se défasse, se fragmente, menus atomes qui se dispersent comme des grains de poussière dans un rais de lumière, mon visage tient tout seul près du feu de la forge. Tout se juxtapose mais les choses ont les coudées franches, celles qui portent un nom et celles qui restent muettes, si bien que le verbe se lève : il ôte ses gants et se fait brise.

Jean Prod’hom

Une petite Triumph décapotable

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Le printemps est entré ce matin par la fenêtre du fond d’un couloir sombre d’un tea-room de la Gruyère.

J’ai essayé de rattraper sur l’autoroute, pour mieux la voir, une petite Triumph décapotable, mais j’ai dû renoncer par manque d’essence. J’ai écouté la voix de Monsieur Jardinier en faisant le plein, il parlait de primevères et de pensées, de tomates et de pois. Même l'aire du Muguet souriait.

Le Daïla-Lama a abordé ce matin trois questions : Qui suis-je ? Ai-je un début ? Ai-je une fin ? La réponse à la première question entame fortement la notion d'un sujet substantiel, indépendant, patron de la conscience. Les réponses aux deuxième et troisième dépendent de la réponse à la première, elles m'ont rappelé celles que donnaient Epicure et Lucrèce.

Tout au long de la journée, les gens marchaient comme des vieux, voûtés, aussi bien sur la scène où étaient installés le Daïla-Lama, ses disciples et ses assistants que les anonymes qui allaient et venaient dans les travées. J'ai compris que tous ces gens ne se faisaient pas petits exactement pour les mêmes raisons, quoique...  Les anonymes pour ne pas déranger les spectateurs qui regardaient les écrans géants, les seconds par égard pour le maître.

J’ai cru soudain que le Daïla-Lama salivait, j’ai eu mal pour lui. Mais ce n'était que le micro-miniature qui pendait à la commissure gauche de ses lèvres. J’ai eu mal pour moi.

À la question d'un jeune homme qui ressemblait à Tom Cruise et qui lui demandait ce qu’il pensait des mouvements New Age, le Daïla-Lama a répondu qu'il n'aimait pas trop ces pensées qui picoraient à tous les stands.

Le Daïla-Lama était installé au sommet d'un échafaudage molletonné aux couleurs de fête foraine, il m'a donné l’impression d'un homme qui se prépare à jouer avec sérieux une partie qu'il aurait à arbitrer, mais qui doit préciser au préalable les règles, indéfiniment. Et soudain la partie est terminée et t’as rien vu passer !

Le maître et son interprète, Martin Ricard, ont joué une autre partie, une belle partie au cours de laquelle à la fois ils serraient et desserraient les choses. J’ai reçu la réponse aujourd’hui à une question qui ne m’a pas quitté hier. Martin Ricard prend des notes dans la langue du maître, qu'il interprète dans sa propre langue lorsqu’il en reçoit l’ordre.

Tandis que Sa Sainteté rejoignait la communauté tibétaine de Suisse, je suis allé me balader au milieu des stands de ce petit Disneyland, puis je suis remonté près de la patinoire où j’avais parqué ma voiture. C'est le triomphe du printemps sur l’autoroute et au Riau. Je croise la décapotable bleue aperçue ce matin, au Riau Sandra a installé le parasol.

Jean Prod’hom

Le linge sale n’a pas pris le virage du numérique

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La matinée pour remettre en ordre les Genets et charger les voitures. Il neige, trois enfants sont allés skier, il fait froid. Pique-nique dans un garage à dameuses de pistes.

Lili et Arthur sur leur iTouch, Louise sur son mini-iPad, Sandra et moi sur nos portables, on répond au courrier. Oui, mais quand donc le linge sale prendra-t-il le virage du numérique ?

Il est passé 23 heures lorsque j’ai mis à jour les billets de cette semaine. J’éteins la lumière chez Arthur qui dort les poings fermés, débranche son poste de radio, passe chez les filles, respire avec elles.

C’est décidé, on ira Sandra, Louise, Arthur et moi à Berne lundi après-midi. Lili chez Mylène. Je monte dans les combles rejoindre la bise et ma belle.

Jean Prod’hom


Un petit air de boîte à musique

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Passe la matinée avec Oscar aux Genets qui sont, nous a expliqué le responsable de la location, une ancienne dépendance du Grand Hôtel des Rasses dont la Neuveville a fait l’acquisition en 1898 : peu probable. Fais la vaisselle du petit déjeuner pendant que Sandra et les autres s’initient au ski de fond, la maison est déserte, j’écoute la radio, une dame présente les modestes buts de l’association d’écrivains vaudois qu’elle dirige. Mets à jour pendant ce temps les billets du début de la semaine avant de chausser mes raquettes. Je grimpe avec Oscar dans les bois jusqu’à la Casba. Il ne fait pas très beau, 2 ou 3 clients seulement.
Elle s'appelle Maguy, elle est originaire de la Roche au pied de la Berra. Ses parents reprennent un alpage et une buvette sur les hauts de Baulmes alors qu’elle est encore enfant, elle y donne un coup de main avant d’être engagée par les Piaget à la Côte-aux-Fées. Elle travaille d’abord au premier étage, à l’ébauche, avant de gravir les étages et d’être engagée pour monter les mouvements. Son mari meurt en 1997. Elle revient alors comme elle le dit aux sources. En 2001 elle reprend la Casba, y travaille dur pendant 12 ans, si on bossait plus de 8 heures chez Piaget, on en bosse près de 18 ici, elle aimerait la remettre en fin d’année, elle et son aide n’ont pas chômé, elles ont bien mérité un peu de repos.
Je grimpe au sommet du Cochet avant de redescendre sur Sainte-Croix par les Praises. Cherche à entrer dans l’église, fermée comme il se doit et si haut perchée qu’il ne faut pas s’étonner que les fidèles d’en-bas n’y montent pas. Remonte aux Rasses par les Replans. Photographie une étrange scène que j’aperçois à l’étage d’une maison de l’autre côté de la route, derrière une grande baie vitrée. Un passant m’apprend qu’il s’agit de la maison de l’automatier François Junod. Lui c’est un ouvrier de chez Reuge, il a 62 ans, est arrivé des Pouilles alors qu’il avait 16 ans. Il a épousé une femme du coin, ses enfants travaillent dans la plaine. Il y a dans son histoire un peu triste un petit air de boîte à musique que j’ai souvent entendu depuis quelques jours.

Jean Prod’hom

Croise un chamois pas inquiet pour un sou

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Nuit hachée, un rêve qui tourne au cauchemar, une panthère – ou un jaguar – qui fait ami-ami avec Arthur. L’animal ne desserre pas les dents et lui fait les yeux doux. J’ai beau avertir le mousse que le gros grain ne signale sa présence à la coquille de noix que lorsqu’il est trop tard, le pelage soyeux du félin n’exclut pas sa voracité, en témoignent ses canines, la bête peut soudain virer d’humeur et faire sa fête au meilleur de ses amis. Le gamin n’y croit pas, ne veut rien entendre, en appelle à l’humeur stationnaire de son gros chat. Je me dois de l’avertir avant qu’il ne soit trop tard, le temps presse, me désole et songe à l’avalanche qui a emporté son ami au Bec des Etagnes la semaine passée. Ne lui dis rien mais lui fais voir ma nullité, éducation ratée. Cela aura suffi, Arthur éloigne sa peluche qui ouvre sa gueule et découvre ses canines derrière les barreaux d’une cage.
Ne vois et n’entends ce matin que des égocentriques doctrinaires à l’égo terne, liberté de choix et convictions d’apparat, surdité et lâcheté. Je ne suis pas dupe, c’est moi, pas mécontent dès lors de filer et de ne pas les charger des dépôts de mon humeur noire, je pars avec Oscar récupérer la voiture que nous avons laissée la veille aux Cluds. Poursuis jusqu’à Mauborget, reviens par Bullet, vais jusqu’à l’Auberson : de la grisaille et des visages défaits, village-rue désert. Fais quelques photos des cimetières, le chemin qui mène à celui de Bullet n’est pas ouvert, on attendra le printemps. Croise un chamois pas inquiet pour un sou sur le talus de la route des Verrières, en contrebas coule un ruisseau d’encre et l’acide ronge les ourlets blancs de son lit.

Jean Prod’hom

Sésame

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A François

Faire attention, faire bien attention à ce qu’elle ne tombe pas au fond des vingt centimètres de neige fraîche tombée la veille sur le plateau du Niremont que nous traversons aujourd’hui, les raquettes aux pieds. Cette clé que je lui tends, au panneton de fer inoxydable et à l’anneau à trois ellipses de caoutchouc noir, acquiert soudain un pouvoir que je ne lui soupçonnais pas.
On n’avait rencontré personne depuis le sommet, et on allait tête baissée, l’esprit occupé, creusant un chemin qui devait nous conduire si tout se passait bien jusqu’à la gare de Vaulruz, de Vuadens ou de Bulle, ou si les choses se précipitaient – la bise, le brouillard, le froid –, nous obliger à revenir tristement sur nos pas.
L’homme a enlevé l’un de ses gants de laine, il pince la clé que je lui tends et la glisse dans la poche de sa veste doublée de molleton. Nous ne les connaissons pas, les avons aperçus de loin, presque par hasard, un homme, une femme et leur chien. François a pris les devants, on s’est arrêtés pour faire le point, considérations sur le temps, brèves de clocher, où allez-vous et d’où on vient.
Je ne sais ni comment ni pourquoi, mais tout m’a semblé soudain si évident que j’ai proposé à cet homme un marché, une transaction pure d’avant l’usure, le degré zéro des affaires. L’inconnu a une quarantaine d’années, il a dit oui sans broncher. La rencontre aura duré quelques minutes, le temps de se mettre d’accord sur l’essentiel : ma voiture est au-dessous des Pueys, au pied du Niremont sur la rive gauche du Rathevi, l’inconnu qui connaît l’endroit la conduira. Ils rejoindront Vaulruz au pied des Alpettes, la parquera devant le garage Agip sur la route de Semsales où il a déposé ce matin la sienne, il glissera la clé sous le pare-soleil, ça suffit.
On s’est séparés grandis, grandis d’avoir transgressé la sacro-sainte loi de méfiance, heureux d’avoir trouvé en si peu de temps ce quelque chose qui aurait pu caractériser le fonctionnement de notre espèce et alléger nos vies. L’homme, sa femme et son chien se sont éloignés dans la tourmente en direction du Niremont, le chien gambadait, ils suivaient les traces que nous avions creusées dans l’épaisse couche de neige, on a suivi de notre côté les leurs.
On a marché deux heures dans leurs pas, à travers le bois du Châble des Puits, au bord du Creux des Enfers, à travers le plateau blanc des Alpettes. Le brouillard était dense, on ne voyait rien sinon à nos pieds les empreintes d’inconnus qui ne l’étaient plus tout à fait, dont à la fois on allait à la rencontre et dont on s’éloignait. On a piqué à l’ouest lorsque nous sommes parvenus à l’extrémité de la Queue des Alpettes, j’avais l’impression de les connaître un peu mieux, en creux ou à l’envers, de lire dans leurs pas quelque chose d’essentiel, les détours qu’on est amené à faire, les raccourcis qu’on emprunte, les hésitations qui ne manquent pas, les objectifs qui changent, le chien qui tire sur sa laisse, qu’on ramène à soi ou auquel on donne un peu de liberté. A mesure que je m’en éloignais je croyais lire un morceau de leur vie, sachant qu’au même moment je leur offrais à l’autre bout un peu de la mienne. Au-dessus du Cergny, leurs pas ont fait mine de continuer sur la route, mais ils ont fait volte-face et se sont engagés résolument à même la pente, loin des chemins battus, sur ce sentier passe-partout qu’ils ont ouvert jusqu’à nous. Tandis que le temps se bouclait sur lui-même et que notre arrivée était sur le point de se confondre avec leur départ, une chevrette suivie de son chevrillard ont coupé notre route comme un éclair. Nous sommes arrivés dans le parking de l’autre côté de la Sionge, plus de neige plus de trace, la voiture était là, la clé sous le pare-soleil, pas un mot, exactement comme cela devait être.
On ne s’est pas revus, on ne se reverra pas, les vies parfois se croisent et leurs pas s’emboîtent comme les dents d’une fermeture-éclair, ils font tenir ensemble quelque chose avant quoi et après quoi il n’y a qu’un tapis blanc.

Jean Prod’hom


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Inconstance et vanité du monde 

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Jean-Jacques et Pierrot ont déroulé pieds nus un drap sur les hauts du Riau, sans pli. Puis les routes ont chaussé à l’entrée de Ropraz des souliers noirs et vernis. Je dépose Arthur à l’arrêt de bus d’Ussières, les filles à celui de Corcelles. Je roule au petit trot en écoutant la radio.

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L’animateur des Matinales d’Espace 2 a lancé la question du jour : Quel événement met un terme au conflit qui opposa le duc de Savoie au roi de France il y a un peu plus de quatre siècles ? Le traité de Vervins peut-être ? Ou celui de Lyon ? je n’en sais trop rien. Le type dans la Nissan qui roule devant moi saisit son portable, il semble avoir la réponse. Mais qui donc joue à ces jeux ? des gens qui voudraient être rassurés, des ignorants qui ne veulent pas le savoir, des retraités désoeuvrés, des amateurs éclairés ou passionnés ? Des plaisantins répondront à tout hasard qu’il s’agit du traité de Saint-Julien, d’Evian ou de Bourg-en-Bresse, de Soleure ou d’Aix.
Pendant ce temps le journaliste rappelle le contexte et le rôle de René de Lucinge, humaniste chargé de la diplomatie auprès du duc de Savoie, qui échoua auprès d’Henri IV. Le roi imposera sa paix, René de Lucinge, disgracié, se retirera aux Allymes. Quant à Charles-Emmanuel Ier de Savoie, il a très mal digéré ce traité dont l’auditeur doit trouver le nom, la Savoie a perdu le contrôle sur la région du Rhône qui va de Genève à Lyon, la Bresse, le Bugey, le Pays de Gex. Le duc de Savoie se tourne alors sur Genève pour passer sa colère, c’est l’escalade.
On roule désormais au pas sur Sainte-Catherine et j’écoute la musique de Claude Le Jeune que la radio propose, extraite d’un programme conçu et dirigé par Anne Quentin : Inconstance et Vanité du Monde, c’est beau.
C’est donc le traité de Lyon, le 17 janvier 1601, qui met fin à la guerre entre le royaume de France et le duché de Savoie. Six candidats ont trouvé la bonne réponse. L’animateur félicite le gagnant qui a été tiré au sort. Le nom du bonhomme ne m'est pas inconnu, mais le journaliste ne semble pas le connaître, c'est un Valaisan de la région de Conthey. 
Je m’informe sitôt arrivé au collège, l’homme n’est en effet pas le premier venu, son curriculum aurait fait pâlir d’envie René de Lucinge lui-même. Il s’agit d’un professeur honoraire du Département d'histoire de l'art de l’une de nos universités, professeur associé d'Histoire de l'art monumental régional, invité d’abord, titulaire ensuite, invité encore. L’heureux gagnant du concours des Matinales, un peu chanceux tout de même, est l’auteur de plusieurs ouvrages savants, il a été le directeur d’un inventaire des Monuments d'art et d'histoire, enseignant au Technicum supérieur de La Chaux-de-Fonds, directeur de fouilles auprès d’un bureau d'archéologie à Moudon, directeur et commissaire  scientifiques de diverses expositions, rédacteur et auteur de catalogues, président et vice-président de jurys, de sociétés savantes, d’académies, locales et internationales,…
Ce n’est pas tout, pour sa participation aux Matinales d‘Espace 2, le bonhomme pourra ajouter une ligne à son long curriculum, il a reçu en effet pour sa bonne réponse trois mois de café La Semeuse.

Jean Prod’hom



Nos fronts contre la vitre du terrarium

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C’était la fin août de l’année 1965, le collège de l’Elysée était flambant neuf, notre classe faisait face au lac et à un terrarium désespérément vide. J’ai posé à côté de moi mon sac d’école au rabat recouvert de poil de renard, avec Cécile, Jean-Charles, Sylvain et tous mes nouveaux camarades. On nous avait logés au fond du couloir du bâtiment sud du collège et on a vécu ensemble pendant deux ans sous la houlette de Madame Hürlimann et de Monsieur Cordey.
Il a fallu ensuite rejoindre le bâtiment intermédiaire en laissant à leur destin ceux qui avaient choisi l’italien ou les mathématiques. Mes parents avaient une préférence pour le latin si bien que je me suis retrouvé avec Arielle, Georges, Jean-Philippe, Patrick, Michel,… On a signé un bail de quatre ans, chaque jour, matin et après-midi. D’autres nous ont rejoints en cours de route, Frédérique, Claude, Jacqueline, Jacques, Patricia,…
J’ai eu la chance entre 1971 et 1973 d’ajouter deux années à ces noces dans les vétustes locaux du Gymnase de la Cité. Le baccalauréat dans la poche, on s’est séparés, on en avait fini avec l’enfance. On ne s’est pas revus pendant les trente ans qui ont suivi.
Il aura fallu que Patricia ait l’idée saugrenue d’organiser nos retrouvailles pour qu’on fasse marche arrière. On s’est rencontrés à trois ou quatre reprises déjà. Nous avons passé hier une belle soirée, sans les absents qui se sont excusés, sans les deux camarades qui se sont suicidés, sans Evelyne fauchée par un cancer il y a quelques mois.
On a ramassé au cours de cette soirée quelques-uns des cailloux que nous avons laissés derrière nous – devant nous ? Michel en a laissé de belles poignées mais Cécile a eu la main leste. Avant de nous quitter, un petit groupe a discuté et fixé la date à laquelle il serait judicieux de nous rencontrer. Dans cinq ans ? quatre ou trois ans ? On sentait bien la crainte qui nous habitait : allonger les délais risquait de laisser un peu trop de temps à la faucheuse.
Il fallait à l’évidence prendre les précautions les plus drastiques, raccourcir au plus près les délais pour donner à chacune d’entre nous le maximum de chances d’être vivant avec les autres.
Je me suis mis à rêver, j’ai hésité puis finalement me suis tu. Car enfin, il aurait suffi qu’on reprenne le rythme d’antan, qu’on se rende dès lundi matin au collège de l’Elysée pour qu’on retrouve cette innocence qui ne nous a jamais laissé imaginer que les choses puissent un jour en arriver et s’arrêter là. On aurait, Cécile, Jean-Charles, Arielle et les autres, collé nos fronts contre la vitre du terrarium dans lequel aucun d’entre nous n’a jamais rien vu bouger, en attendant la sonnerie, en attendant que les choses recommencent.

Jean Prod’hom

Plus tard les tuiles se sont tues

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Des précautions inouïes, excessives, folles il faut bien le dire pour tenir tête à la colère des dieux et du ciel, une colère dont personne n’envisageait même la fin – la fin amenant le froid et la crainte, la crainte la désolation. Perdu d’avance. C’était arrivé hors toute volonté, hors toute prévision, comme une bande de hors-la-loi traqués faisant main basse sur la ville. On anticipait le pire, tout autour un paysage détraqué, un paysage de sépulture.
Mais au milieu de la nuit quelque chose comme un long essoufflement s’est fait entendre, puis des petits bouts de silence. Plus tard les tuiles se sont tues, un chat est descendu dans la nuit, un feu brûlait dans le poêle, le givre sur les vitres a molli, tout s’est remis en place comme si rien ne s'était passé.
On voyait bien ici ou là en désordre quelques fusées de détresse, des crampons à glace, une cagoule, l’attirail des grandes batailles : un lendemain de tempête. Un éclair dans la nuit : un chasse-neige pousse sur les bas-côtés de la route la neige tombée et soufflée la veille. Personne n’entend les promesses de celui qui s’est fait prendre dans les spirales de la tempête et qui se retrouve au seuil de ce qui lui tend les bras, immense, paisible, auquel il se livre tout entier, chassant derrière lui la force diabolique qui l’a englouti et qui reviendra. Il s’élargit, s’évide de profundis jusqu'à ne plus être, s’élève, s’envole. Une passe mais dans l'autre sens. La tempête n’a pas fait marche arrière, c'est la possibilité de l’écriture qui s’est levée, l’autre versant du cri.
A vouloir trop s’approcher de l’immédiat on prend froid, bien loin de l'extrême douceur des jours auxquels les noirs détours le ramèneront. De l'un à l'autre il y a la nuit.

Jean Prod’hom


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Avec les Inuit

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La tempête a fait trembler la nuit, soufflé des congères, déraciné des arbres. Les tuiles ont sonné le tocsin, les volets claqué des dents. Ce matin tout ne tient qu’à un fil, le chauffage central tousse, nos voitures sont en hypothermie, plus de ravitaillement, les conduites d’eau au bord du gel, les routes fermées, le cimetière profané, tout se déjointe, le ciel et la terre ne font qu’un. Seuls les idiots et les enfants rient.
Nous n’avons pas appris à vivre à 0 degré à l’abri derrière les parois d’un igloo, avec un filet d’huile de chauffage, toute une journée dans la pénombre, sans divertissement, serrés les uns contre les autres comme des livres jusqu’à la nuit. J’ai peur aujourd’hui que les circonstances nous rappellent à l’essentiel, chasseurs désarmés, cueilleurs sans coupelle, dresseurs de salon, agriculteurs démunis. Je sors avec le livre de Nanouk dans une poche construire mon premier igloo.

Jean Prod’hom


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Révisionnisme

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Tiens il neige ! Lili met son équipement d’hiver et sort, Sandra, Arthur et Louise descendent au marché, je reviens sur les notes que j’ai prises hier au rez du Musée d’histoire des sciences de Genève à partir de l’ouvrage collectif – Villa Bartholoni – publié en 1991 et mis à la disposition des visiteurs. Je prends bien plus de temps que prévu, trop. Ce soir Arthur est invité à une boom, je l’emmène à 18 heures 30, il me faudra veiller jusqu’à près de 23 heures.

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Jean-François Bartholoni est né à Genève en 1796, d’une famille d’origine toscane modeste. Il monte à Paris en 1814 et y fait ses premières armes dans la banque comme employé de bureau, il ouvrira avec son frère sa propre maison bancaire une dizaine d’années plus tard, fera rapidement fortune, il n’a pas 30 ans. Mais l’homme n’oublie pas Genève et les rives du Léman où il fait construire, sur un domaine agricole à deux pas de Chambésy, une villa et un parc de plaisance dans lequel des sculptures d’après Canova ou Fremin, Danseuse, Flore Amalthée, Artémis vont remplacer poules, chèvre et cochons. Il fait appel à un jeune loup de l’architecture et des Beaux-Arts, Félix-Emmanuel Callet, de 5 ans ans son aîné, prix de Rome à moins de 30 ans, à qui il offre la possibilité de partir étudier encore une année en Italie avant de commencer les travaux, tous frais payés. Il revient avec tout plein d’idées italiennes. Le chantier démarre en 1826, dehors on rénove le port, dedans des parqueteurs, des marbriers, des peintres et des stucateurs réalisent le décor.
Les deux compères ne se lâcheront plus. C’est Bartholoni, fort actif dans le domaine des chemins de fer – il sera l’administrateur de la compagnie Paris-Orléans et l’instigateur de la ligne Genève-Lyon – qui agira en coulisse pour que la construction des gares d’Orléans et de Corbeil soit confiée à Callet, lequel lui renverra l’ascenseur, si j’ose dire, en réalisant son tombeau au Père-Lachaise.
Les enfants et petits-enfants de Bartholoni vont se succéder, Fernand puis Jean. En 1924 un homme passe par là, chapeau de cow-boy, c’est le directeur de la Rolex Watch Co qui s’écrie : This is really the Pearl of thé Lake ! Il s’empresse d’acquérir la villa et le pré qui la jouxte. Pas longtemps puisque la maison est condamnée en 1926. La SDN a en effet l’intention d’élever son siège dans le coin. On est sur le point de rayer la Perle du lac lorsque la ville de Genève offre à la SDN le domaine de l’Ariana.
La villa aux mains de la ville se dégrade, peu ou pas d’entretien, louée à certaines périodes vides à d’autres, humidité des lieux, bombance des locataires, fuites dans le toit. Les réfections extérieures et les restaurations intérieures se succèdent, des élèves des Beaux-Arts se feront la main, on installera des salles de bains et une cuisine. En 1964 la ville de Genève remet de l’ordre dans ce marasme et donne les clés au Musée d’histoire des sciences qui ouvre ses portes au public pendant une vingtaine d’années. La villa est invivable et part en morceaux, elle est donc fermée en 1984 pour une sérieuse modernisation et une restauration minutieuse. Elle est réouverte depuis 1990, gratuite et obligatoire.
Serrée aujourd’hui de près par la circulation ininterrompue entre Chambésy et le quartier des institutions onusiennes, étranglée par la route de Lausanne avec de chaque côté des parcs publics qui sont comme des terrains vagues, à deux pas du bâtiment mussolinien de l’OMC, la villa Bartholoni semble bien petite, héroïque même d’avoir résisté, abandonnée, oubliée, visée par la foudre et par la finance. Les 12 millions engagés pour la réfection entre 1984 et 1990 n’auront pas suffi, on a découvert une nouvelle fuite d'eau dans l’un des angles du rez-de-chaussée, des vandales ont mis en miettes les montants d’une des balustres en molasse, à la masse, on finirait par la plaindre.
Chacun voit la suite, on imagine une autre histoire dans laquelle la villa Bartholoni apparaîtrait comme la petite dernière, la rescapée des attaques de la banque, de l’horlogerie de luxe, de la SDN et des vandales. Un rêve, celui d’un fils d’immigré d’origine modeste, amoureux de Palladio et de Venise, un employé de banque trahi.

Jean Prod’hom


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Cyanomètre et oeil de verre

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Récupère à Cointrin Sandra et les enfants enchantés de leur séjour à Berlin. On se rend à la villa Bartholoni qui abrite le Musée d’histoire des sciences. Au rez les collections permanentes, à l’étage une exposition temporaire autour du hasard Les jeux sont faits ! hasard et probabilités. De belles choses au rez, parmi celles-ci les instruments qu’Horace-Bénédict de Saussure emporta en 1787 et 1788 au sommet du Mont-Blanc et au Col du Géant, un baromètre, un hygromètre à cheveu portatif, d’autres choses encore,… et puis un cyanomètre.

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De Saussure pense en effet que le bleu du ciel varie suivant l’altitude, que très haut le bleu vire au noir. Pour établir des corrélations, il bricole un instrument, simple, c’est un carton rectangulaire (format carte postale) à l’intérieur duquel 16 petits carrés évidés sont juxtaposés en alternance avec16 autres petits carrés de bleu aquarellés dont les différents tons sont numérotés du plus foncé au plus clair. La mesure se fait en dirigeant l’instrument, tenu à bout de bras, vers le ciel, puis en comparant visuellement le bleu du ciel vu par l’un des carrés évidés avec celui du carré peint dont la nuance de bleu est la plus proche (Anne Fauche). Et pendant qu’Horace-Bénédict regarde le bleu profond du ciel au sommet du Mont-Blanc, son fils regarde ce même ciel à Chamonix, bleu pâle, tandis qu’à Paris Jean Sénebier note un ciel presque blanc.
Le musée expose d’étranges boîtes, des boîtes de dépôt d’Yeux Artificiels qui étaient la propriété du Genevois Schoen, oculariste officiel des hôpitaux civils et militaires et des principales facultés et universités de médecine. Le souffleur de verre propose un grand nombre de pièces. Il faut pour passer commande spécifier si coté gauche ou droit, nuance bleue ou brune, foncée ou claire, forme petite, moyenne ou grande.

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Les premières prothèses datent du XVIème siècle, d’argent ou d’or avec un iris peint en porcelaine. Les prothèses en verre leur succèdent avec une petite quantité de plomb pour mieux résister aux poussières. Mais ces prothèses résistent mal aux larmes si bien qu’on remplace le plomb par de la cryolite, minéral transparent et incolore ramené pour la première fois du Groenland au XVIIIème siècle. Les porteurs d’oeil de verre pourront désormais pleurer à chaudes larmes.
On quitte Genève à 16 heures. Brève pause à la COOP d’Epalinges pour acheter des baguettes et des saucisses de Vienne. Ce soir on mange des hot-dog.

Jean Prod’hom


Engraisser Grasset

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Referme au réveil l’Apostille de Genette ouverte au milieu de la nuit, et termine Un peu plus loin sur la droite de Vargas. Entame la lecture de la version numérique du Derborence de Ramuz avec, comme il se doit, des problèmes de césure. Sur ce coup, j’ai à nouveau l’impression d’engraisser Grasset : 7 euros 95 en version papier chez Amazon, 5 euros 99 au format Kindle ou ePub!

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Il n’est pas sûr par ailleurs que les outils fournis avec la version ePub sans DRM – dit-on les choses ainsi ? – soient suffisants : cinq couleurs pour surligner, un seul type de trait, rouge, pour souligner, rien d’autre. Sans compter un ralentissement croissant lors d’une utilisation généreuse. Mais ce premier chapitre de Derborence contient des merveilles :

- Oh! bien sûr que non, a dit Antoine.
Ce fut tout; il s'était tu. Et, à ce moment-là, Séraphin s'étant tu également, on avait senti grandir autour de soi une chose tout à fait inhumaine et à la longue insupportable : le silence. Le silence de la haute montagne, le silence de ces déserts d'hommes, où l'homme n'apparaît que temporairement : alors, pour peu que par hasard il soit silencieux lui-même, on a beau prêter l'oreille, on entend seulement qu'on n'entend rien. C'était comme si aucune chose n'existait plus nulle part, de nous à l'autre bout du monde, de nous jusqu'au fond du ciel. Rien, le néant, le vide, la perfection du vide; une cessation totale de l'être, comme si le monde n'était pas créé encore, ou ne l'était plus, comme si on était avant le commencement du monde ou bien après la fin du monde. Et l'angoisse se loge dans votre poitrine où il y a comme une main qui se referme autour du cœur. Heureusement que le feu recommence à pétiller ou c'est une goutte d'eau qui tombe, ou c'est un peu de vent qui traîne sur le toit. Et le moindre petit bruit est comme un immense bruit. La goutte tombe en retentissant. La branche mordue par la flamme claque comme un coup de fusil ; le frottement du vent remplit à lui seul la capacité de l'espace. Toute espèce de petits bruits qui sont grands, et ils reviennent; on redevient vivant soi-même parce qu'eux-mêmes sont vivants


M’en vais à Montricher faire le point sur les travaux de la Maison de l’Ecriture. De l’extérieur on ne semble pas avoir beaucoup avancé, mais on s’affaire dans tous les coins et un responsable m’indique sans trembler que tout est sous contrôle.
A l’Auberge des 2 Sapins, c’est une autre affaire qui agite les esprits, des affiches annonçant un concert de cuivres ont été arrachées dans le village. On soupçonne, sans jamais dire son nom, un mômier local qui n’aurait que peu apprécié les corps nus et dodus des sept musiciens qui ont placé pour dissimuler leur appareil leur instrument, tuba, cornet à pistons ou trompettes à coulisse.
La bibliothèque semble fermée, je décide donc de rentrer par Moiry et Ferreyres où je m’arrête. Rejoins avec Oscar le chemin qui mène à la Tine de Conflens, il est barré en raison d’une coupe de bois. Mais aucun bruit de tronçonneuse ne me parvient, je passe sous les rubans qui en interdisent l’accès et je m’engage sur le chemin défoncé par endroits. Les rochers gras et glissants font penser à des corps de poissons froids et gluants, les bûcherons ont fait tomber de jeunes foyards sur la barrière de protection, le vide n’est pas loin.
On n’aura vu le ciel bleu aujourd’hui qu’une dizaine de minutes, c’était au confluent du Veyron et de la Venoge, le soleil s’est soudain glissé dans le bois, on a bien cru un instant qu’il allait s’imposer mais le brouillard l’a avalé d’un coup.
Je reviens par La Sarraz, Oulens et Eclagnens, Goumoens-la-Ville et Villars-le-Terroir, Echallens, Poliez-le-Grand, Poliez-Pittet et Dommartin. A l’approche de la Toussaint et de la Fête des Morts les cimetières renaissent un peu, les employés communaux ont placé des branches de sapin près des bassins. A Poliez-Pittet, un fils et sa mère mettent en terre au pied de la tombe du frère et du père des plants de bruyère et emportent les bégonias qu’ils mettront en cave. J’imagine le remue-ménage qui devait régner dans ces annexes des villages il y a une cinquante d’années à la veille de la Toussaint. Les voitures roulent phares allumés, le château d’eau de Goumoens-la-ville peine à nous éclairer.

Ceci encore : lis sur un marbre noir d’une tombe outrageusement prétentieuse les mots suivants : Le problème de la vie se résoud dans un mot : le devoir. D’accord avec le défunt et sa famille, mais ils devraient convenir avec moi que le devoir ne résout pas tout non plus.

Jean Prod’hom

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Avec Esther Shalev-Gerz à Lausanne

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L’évocation que la femme fait de son enfance, – de sa parentèle, de son éducation, des souvenirs qu’elle en garde, des malentendus qui l’ont construite, de ce qui s’est déposé en elle, – devient bientôt nostalgie et la passion se fissure, elle perd soudain pied et laisse entrer le doute qu’elle avait su maintenir à distance. Elle se tait usant de toutes ses forces pour rester debout avec ce doute qui vient d’en face et qui la pousse jusqu’aux limites de ce qu’elle peut endurer. Elle n’y croit plus au fond, mais elle résiste, elle tient bon jusqu’à ce que le doute se fissure lui aussi et que le vent tombe, la passion dont elle s’était distanciée un instant s’engouffre à nouveau sur son visage et l’enveloppe comme une violente averse qui l’aurait obligée à se terrer tout entière et à se taire pour sauver encore une fois sa peau.

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L’une raconte la vie inconfortable dans laquelle de molles circonstances l’ont plongée, y mêle des justifications secrètes, grimace, bégaie le milieu qui l’a faite innocente victime, ajoute par-dessus des silences qui font supposer un incompréhensible labyrinthe d’éléments souterrains et sans contour, donnant à entendre ce qui rétrospectivement n’aura été que compromission.
L’autre écoute en cherchant le fil qui pourrait faire tenir debout ces lambeaux auxquels ceux qui s’y accrochent seront condamnés jusqu’à la fin. Elle a l’oeil de l’épervier et guette l’irréparable aveu sans lequel ne saurait être ni consolation ni pardon. Elle prend alors la parole et raconte sans s’arrêter la succession des événements auxquels l’enfant qu’elle fut a été mêlée, elle les fait tenir en équilibre avec un sourire étrange et lointain. Aucune circonstance, aucune justification, aucune explication, un récit au fil tranchant que l’autre ne parvient pas à émousser et qui la menace dans sa vie..
Ne serait-il pas temps qu’elles conviennent l’une et l’autre de l’irréparable et qu’elles ne laissent à personne d’autre qu’elles-mêmes le soin d’en faire quelque chose ?

Il faudrait aujourd’hui monter à plus de mille cinq cents mètres pour trouver le soleil, je resterai donc en-dessous. A Oron d’abord, une bonne heure et demie dans un magasin de sports pour choisir une paire de souliers de ski que je souhaiterais enfin confortables – les derniers j’imagine. J’attends plus d’une heure qu’un père, son fils et ses deux filles aient terminé leurs emplettes. La cadette est une passionnée du ski de randonnée, mais l’est un peu moins lorsqu’elle prend connaissance du prix de l’équipement que le vendeur lui propose. Disons d’emblée que le matériel a bien changé, des skis de randonnée pèsent aujourd’hui moins d’un kilo. L’annonce ne la décourage pas, n’a-t-elle pas travaillé dans une fromagerie tout l’été ? Ils s’en vont, la fille les mains vides, elle pense trouver moins cher ailleurs.
Descends à midi au Musée cantonal des Beaux-arts de Lausanne qui présente une exposition consacrée aux travaux d’Esther Shalev-Gerz. M’arrête devant deux plans fixes qu’elle a réalisés en 2002 à Stockholm et à Karesuando en pays Sami. L’artiste filme deux moments de la vie d’Åsa Simma qui se succèdent et se mélangent comme le doute lorsqu’il habite l’engagement et qu’il revient sur l’action.
Violents les portraits croisés des deux femmes dont Esther Shalev-Gerz filme l’interminable entretien qu’elles ont engagé à leur insu. L’une d’elles, née à Lodz, est une rescapée d'Auschwitz et de Bergen-Belsen, l’autre a vécu plus tranquillement cette même période à Hanovre, puis dans un pavillon de chasse tout près de Bergen-Belsen. Je remonte à 16 heures, sors avec Oscar, rédige cette note alors que la nuit tombe.

Jean Prod’hom


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Rêve de bruyère

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Brouillard à couper au couteau ce matin quand Oscar en haut de la Mussily est sur le point de toucher au ciel à deux pas du soleil qui s’étire. Et puis plus rien, ou l’invisible, tout se referme, je continue tête baissée, à tâtons, dans un blanc neigeux dedans comme dehors. Même blancheur sans épaisseur aux deux bouts du jour, une balade pour fermer la parenthèse et goûter un instant à ce temps qui ne compte pas, que personne ne veut, temps de rizières, chine-lise et bon à rien.
Le long des chemins défoncés, noirs et sans issue rêve la bruyère. Des gouttelettes au profil d’argent reposent au creux des fils de soie tendus par l’araignée dans la lande. Jour peuplé de fantômes, Jorat de chiens et de loups, vent nul, la nuit tombe soudain, d’un coup.

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Jean Prod’hom

Il y a la vaisselle que tu faisais et que j'essuyais

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Il y a la vaisselle que tu faisais et que j'essuyais
les devis raisonnables
la lueur des tisons
il y a les chicanes des poètes
la cryogénisation
il y a les chapelets de jurons
la doctrine apostolique et romaine
la bière amère
les tueurs de bisons

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Passe en revue les travaux des élèves de huitième à propos de la Mine des Roches, à la cuisine d’abord, dans la véranda ensuite où le soleil a réparti équitablement ses bienfaits. Oscar et Cacao sont mes seuls compagnons, le premier avec lequel je suis sorti tôt ce matin dort sur un pouf, le second c’est tout comme, Cacao ne parvient pas à panser les blessures morales que lui a values sa rencontre avec le renard, il a peut-être même renoncé à vivre. Quant aux chats, ils guettent les mulots dehors avec les oiseaux.
Je termine à tire-d’aile la triple correction à laquelle je m’étais obligé, il est un peu plus de 15 heures, relis la moitié des pages du Vargas que j’ai demandé aux élèves de neuvième de lire pour la rentrée, boucle enfin cette journée de labeur à 17 heures. Fais une brève visite au monde qui est allé sans moi, avec Oscar et le soleil qui se couche derrière le bois Vuacoz. Aurais-je pu faire autrement ?
Ecoute la radio sur le chemin de la déchèterie, sans disposer d’assez de temps pour déterminer si l’orateur est un humoriste ou un homme politique. Même interrogation au retour, une femme parle des OGM et de la science, – qui l’a formée évidemment et sans laquelle elle n’aurait pas été, naturellement, en mesure de prendre les décisions justes qui s’imposent. Est-ce un sketch ? Je patiente, c’est bel et bien la responsable d’un parti politique. Je ne ris plus, l’affaire est sérieuse mais ne vois à nouveau pas très bien comment notre espèce va s’en sortir.
Jeremy me prend à 19 heures 30, on va manger au Raisin de Carrouge. Du chevreuil, des choux et des marrons. Il m’annonce que V. a démissionné de la municipalité de R., Sandra et Suzanne nous envoient des messages et des photos de Berlin.

Alors qu’il réussissait assez bien, lui semblait-il, à commencer ce qui n’avait jamais commencé et à renoncer à ce qui s’était établi depuis trop longtemps, trop souvent tenté de mettre un point final à ce qui n’en avait pas et de retenir ce qui n’avait plus cours, il découvrait à sa grande surprise qu’il n’était pas encore prêt à concevoir que quelque chose puisse ou ne puisse pas se terminer. Le temps n’y était pour rien, mais il était urgent qu’il commence à y songer.

Jean Prod’hom

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Belle Ferme

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Je voudrais que les stratèges annoncent la veille au moins les guerres qu’ils livreront, ne serait-ce que pour donner aux anges la possibilité de glisser dans les tambours de la nuit leurs habits sales.

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Conduis Sandra et les enfants à Genève, on y retrouve Suzanne et les siens. Je regarde l’avion qui décolle pour Berlin, reviens au pas par Versoix, Mies et Tannay.
Remonte l’allée aux noix de la gare de Céligny à Belle Ferme, terre sainte, mêmes arbres et même courbe, belle, prête à accueillir la foire au bétail, personne ne s’en soucie plus. Rien n’a changé, mais ceux que j’aime n’y sont plus. C’étaient les année 1960-1965, j’y ai passé de longues et belles vacances, je revois la fontaine au milieu de la cour, les mois d’été, le parapet de guingois, la terre battue, le dos des pierres qui affleurent. Je revois les boiseries rouge pompéien des écuries, les communs, les quartiers aux volets fermés, les ateliers oubliés, la vieille traction. L’affairement d’oncle Louis, son oeil coquin, la jeep, le pigeonnier, la lessiveuse, le potager derrière la maison, le poulailler. La bienveillance de tante Alice, le croquet, les murets, les fers, nos jeux. Les chemins qui se perdent dans la campagne et maman qui vient nous chercher.
Et puis cette allée, cette longue allée courbe qui nous mettait loin de tout, à l’abri de tout, avec au fond le lac qui ne nous intéressait pas.

Jean Prod’hom

Cendrars à Rumine

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Je m’étais indirectement plaint de l’absence de l’entrée professionnalisme dans l’Apostille de Gérard Genette, qui n’est, rappelons-le, qu’un codicille à son bardadrac. J’espérais pourtant ce matin, sans la chercher, une entrée pour les usages du mot Ressenti qui m’a si souvent fait tourner les talons. Le mot n’a malheureusement pas d’entrée privée, il la mériterait pourtant. Je me satisfais toutefois de ce que le renard du formalisme en dit dans le médialecte de sa dernière livraison.

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Ressenti. Méd. propre à désigner tout ce que l’on éprouve, avec ou sans raison objective, avec ou sans connotation péjorative : «Je vous sesns très ému, comme si cet événement vous avait douloureusement marqué au niveau de votre ressenti.» Je crains que ce participe substantivé ne rejaillisse sur l’usage du verbe ressentir, appelé dès lors à supplanter sentir, et n’entre en collision avec le nom ressentiment, dont la signification classique, héritée de Nietzsche et de Max Scheler, me semble pourtant précieuse. Mais il est sans doute trop tard pour intervenir. Le «vécu» a déjà, et depuis belle lurette, remplacé la vie.

L'affiche est immense, l'homme aussi. Ça n'empêche qu'on aura laissé au bonhomme qu’une bien maigre place dans le hall de la salle de lecture de la bibliothèque universitaire de Rumine. A moins que je ne me trompe et que le gros de l'exposition soit ailleurs. Me contente toutefois du repas servi : quatre vitrines, dans chacune d'elles des merveilles, un autoportrait du début, un exemplaire de l'édition de la Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France pris dans les couleurs de Sonia Delaunay, une page manuscrite de La Main Coupée, le J’ai tué avec Fernand Léger à la Belle édition.
On remonte au Riau, soleil de forge, on déplace à l’abri les deux stères que F. nous a amenées ce matin. Lili nettoie la 807, Louise des vitres, Sandra l’ancienne place du bois de chauffe. Demain elle part avec les enfants à Berlin, les filles se baignent, Arthur termine son travail sur Hugo, je rédige cette note.

Jean Prod’hom


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Professionnalisation

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Un peu partout on laboure, les tracteurs ont chaussé à l’arrière des roues doubles, le lisier et le fumier répandus ces derniers jours sont enfouis et la terre grasse de dessous, brillante et humide, refait surface. Un coup de herse, un coup de rouleau et la page est tournée. Le printemps est sur ses rails.

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J’écoute au soleil, sur le chemin de l’ancienne déchèterie, une série d’émissions que la Fabrique de l’histoire a consacrées en 2007 au siècle de Louis XIV. Au détour de l’une d’elle qui revient sur les travaux de Mircea Eliade, la société de cour et le processus de civilisation, un historien – ou un sociologue ? – confie au journaliste qui s’étonne du manque de souffle de la recherche qu’il est aujourd’hui presque impensable pour quiconque de se jeter dans des entreprises aussi ambitieuses que celles d’Eliade, de Weber, de Durkheim ou de Marx. Les contraintes du professionnalisme qui pèsent actuellement sur les entreprises des universitaires leur interdisent même ce type d’opération. Les historiens travaillent de moins en moins sur des données de seconde main, chacun prend un temps important pour produire les données qu’il réfléchira sans jamais risquer une théorie de haute généralité. Les objets d’études se sont resserrés, on avance plus lentement et les synthèses sont de plus en plus difficiles.
Je le crains en effet, mais le culte que l’époque voue aujourd’hui au professionnalisme et à la professionnalisation n’est qu’un de ces ponts aux ânes chers à Gérard Genette (un pont aux ânes que celui-ci n’a, à ma connaissance, pas encore égratignés). Il doit plutôt nous encourager à désobéir, à court-circuiter les attentes par trop prévisibles, trahir les promesses qui bétonnent, penser au-delà de l’ombre que projette notre lampe de chevet, redevenir des amoureux fous et des amateurs éclairés.
On descend à Vevey, Sandra et les enfants vont louer des skis, on se retrouve au bord du lac. Il fait un temps à se baigner et à rester dehors. On rentre.

Ceci encore: j’ai renoncé ce matin à rivaliser avec l’oeuvre de Victor Hugo, partant à être inhumé dans l’un des vingt-six caveaux du Panthéon. J’ai pris cette décision après y avoir fait une visite. Et bien non ! Seul avec Jean Lannes, maréchal d’Empire, dans le XIIème caveau ? Pas drôle ! Avec Voltaire et Rousseau à l’entrée de la crypte ? Usant ! Avec les Curie dans le huitième caveau ? Comment me comporter ! Remplacer celui qui a pris la place de Jean-Paul Marat, lequel a remplacé pendant quelques mois Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau exclu pour indignité ? Et bien non ! Je vise quand même l’éternité. C’est décidé, plutôt le caniveau.

Jean Prod’hom


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Hôtel des Champs

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Il me faut tendre l’oreille, nous roulons pourtant au ralenti en direction de Moudon, Bussy, Oulens, Forel. Grand-maman Brigitte me raconte l’histoire d’une cousine orpheline dont on lui a caché l’existence et dont la grand-mère – c’est aussi la sienne – ne veut pas s’occuper. Le curé se charge de lui trouver une place dans une institution à Fourvière – un lieu bien nommé pour les enfants abandonnés, les années passent. Brigitte apprend un jour l’existence de cette cousine, lui envoie une lettre, elle a vingt ans, prend le train et la serre dans ses bras. Elles se reverront quelques fois avant que les soeurs de l’orphelinat ne lui trouvent un emploi dans une maison bourgeoise.

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Cette grand-mère née près de Romont dans le dernier quart du XIXème siècle a épousé un garde-barrière. Tous les deux migrent dans les Mont-du-Lyonnais, près de Chazelles, il y a du travail dans une verrerie.
Quant à Brigitte, son histoire mériterait que je m’arrête au bord de la route, je ne saisis que des bribes. Sa mère meurt de tuberculose alors qu’elle a 10 ans, elle se souvient du médecin qui s’est occupé d’elle et qui lui confiera plus tard que la vaccination par le BCG était sur le point d’être prescrite au pied de Chazelles. Elle est envoyée à la campagne, elle travaillera ensuite à la chapellerie jusqu’à la retraite. Elle aura 91 ans tout soudain.
De Chavannes-le-Chêne on aperçoit un épais duvet de ouate délicatement posé sur le lac de Neuchâtel. Dépassent des volumes invisibles en d’autres circonstances et s’esquisse un autre pays silencieux au coeur même du paysage auquel je me suis habitué. On plonge par Rovray sur les rives du lac, sans s’y arrêter, franchit la Menthue alors qu’elle termine sa course, On remonte aussitôt d’Yverdon sur Donneloye. On croise à nouveau la Menthue alors qu’elle a encore un long chemin à faire. On prend l’apéritif à l’hôtel des Champs transformé depuis le temps. Pas trace de la tête de chevreuil de L’Ardent Royaume. Vilaine réfection. On rentre par Bioley-Magnoux et Ogens.
Lis à Arthur en fin d’après-midi la préface de 1832 du Dernier Jour d’un condamné dans laquelle Victor Hugo rappelle l’abolition manquée de 1830, bifurque sur 1874, lui lit mon billet de la veille dans lequel je rappelle ce qui s’est passé à propos de la peine capitale dans le canton de Vaud et en Suisse. Reprends ensuite la lecture du réquisitoire de Victor Hugo. Arthur m’interrompt après quelques minutes et demande.
- Qui écrit là ? Toi ou Victor Hugo ?
Je suspends quelques secondes ma lecture avant de la reprendre, hésitant et songeur.

Jean Prod’hom


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Hans Vollenweider

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M’arrête à la Goille et papote avec l’épouse de F. qui bataille pour que l’erreur médicale commise à Payerne soit reconnue officiellement. Ce sont des batailles sans fin où la mauvaise foi règne au milieu des convenances et où le temps joue en faveur des institutions judiciaires et d’assurance. Tout le monde donne l’impression de se servir au passage sauf les particuliers lésés qui se demandent chaque jour s’ils auront assez de force et d’argent pour continuer. F. souffre tous les jours, il prend des cachets mais ne se plaint pas. Son sourire au contraire me rappelle que l’on peut vivre sans ressentiment apparent, dignement sans disposer de ce qui nous manque, sans que l’idée même du bonheur ne nous lâche en ne laissant aucune trace. Il nous a rejoints dans le potager, je lui commande avant qu’on ne se sépare deux stères de bois qu’il nous livrera la semaine prochaine. Il est midi et on a faim.

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Un peu d’agitation au Riau, d’abord parce que le manche de la nouvelle guitare électrique de Louise est fendu et qu’il faudra entreprendre des démarches longues et ennuyeuses, ensuite parce que grand-maman Brigitte, sa fille et son beau-fils vont arriver dans l’après-midi. Ils se sont rendus à Vevey, comme ils le font chaque année, pour que grand-maman puisse se recueillir un instant devant la tombe de Jojo. Ils en profitent pour acheter du chocolat, de la double crème et des meringues.
Grand-maman Brigitte passe la fin d’après-midi près du poêle avec Sandra et les enfants, je descends à Moudon avec sa fille et son beau-fils. On traverse la ville-haute. En passant devant les Anciennes prisons, je leur raconte la dernière nuit qu’y a passée Héli Freymond en 1868.
Je me suis informé entre temps, l’abolition de la peine de mort a été décrétée en Suisse quelques années après, en 1874. Mais le peuple et les cantons ont accepté en 1879 une initiative populaire qui autorise les cantons qui le souhaiteraient à la réintroduire. Plusieurs cantons catholiques la rétablissent. De fait, le dernier civil à avoir été exécuté en Suisse l’a été en 1940 dans le canton d’Obwald. Il s’agit de Hans Vollenweider qui a successivement enlevé, braqué, tiré sur le premier venu pour lui escamoter son identité, tué un postier, abattu l’agent chargé de son arrestation. Pour interrompre la liste de ses forfaits, il est guillotiné à Sarnen.
Il est 23 heures et je vais me coucher.

Jean Prod’hom

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Première gelée blanche ce matin, moins de zéro degré au Riau, il me faudra fermer l’eau du jardin. Mais le soleil a si vite fait d’éponger les prés que je remets l’opération à plus tard. Louise termine son Club des Cinq, Lili essaye de redonner le moral à Cacao qui vit prostré depuis le passage du goupil, Arthur poursuit son travail sur Victor Hugo, Sandra cuisine. J’installe mon nouvel ordinateur  – c’est-à-dire que je clique et opine du bonnet une ou deux fois –, avant de chercher et trouver une photographie.

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Une ancienne camarade de classe a convié tous élèves de la 6L2 à un repas, quarante ans après la fin de l'école obligatoire. J’ai longuement hésité à répondre à l'invitation, depuis hier la date est fixée, ce sera un samedi soir, le 24 novembre et je m'y rendrai. Je ne sais pas trop bien quoi attendre de ce type de rencontre, je préférerais passer quelques fois inaperçu. Mais les prénoms et les noms de ces anciens camarades ont gardé intact par-dessus le temps, comme dans un piège, quelque chose qu’il me plaît de retrouver un instant.
Je n'ai pas beaucoup de photos de cette époque, il y en a une pourtant que j’ai trouvée au fond de l’une de ces anciennes boîtes à chaussures dont l'usage second est sur le point, comme l’écrit avec le sourire Gérard Genette dans son Apostille, d'être relégué aux antiquités par l'invention du disque dur d'ordinateur, qui en revanche ne pourra jamais servir à emballer des chaussures.
Je compte, nous étions vingt-trois, neuf filles et quatorze garçons sous la direction de Monsieur Pavillard, séparés quelques heures pendant la semaine pour l'enseignement du grec ou de l'anglais. Ce qui me frappe en regardant cette photographie, c'est la manière dont chacun d’eux  – moi excepté – répartit ce qu'il est, tout ce qu'il est, c'est-à-dire sa voix, son prénom et son nom, son écriture pour autant que je m’en souvienne, l’inclinaison de la tête, les bras et les mains, le sourire,… autour d’un axe invisible : une répartition asymétrique, légèrement biaisée, équivalent physique du désir qui les aura fait vivre et qui me les rendra, eux et ce passé, si proches dans quelques jours.
Et lorsque j’y songe encore un instant, chacun d'eux représente dans le théâtre de ma mémoire l’une ou l’autre des quelques façons d'être au monde que je suis capable d’imaginer, essaimant ailleurs cette part invisible d’eux-mêmes dont j’ai eu la chance d’être le familier à l’Elysée, part invisible d’un seul tenant, un peu tordue, marquée depuis toujours et qui les fait balancer d’avant en arrière et sur les côtés.
Restent les noms d’alliance de celles qui se sont mariées depuis notre étrange équipée, qui me rendent ces femmes soudain un peu plus lointaines, je ne peux m’empêcher de considérer ces alliance, au vu de ce qu’on a vécu, comme de petites trahisons.


Jean Prod’hom

Victor Hugo bricole

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Fais un feu dans le poêle avant que les enfants ne se réveillent. C'est rien de le dire, mais on ne va décidément pas vers les beaux jours. Il est temps de renoncer à faire des économies d'énergie et de remettre en route le chauffage central. La neige est tombée sans faire de bruit jusqu'aux Paccots. Reçois par la poste mon nouveau matériel, envoie illico un mot au responsable informatique pour savoir si il y a un master à ma disposition. Sandra descend au CHUV avec Louise.

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Me remets sur mon iPad à la lecture du Dernier Jour du condamné, souligne quelques ficelles et dactylographie deux extraits dans lesquels Victor Hugo bricole, c'est là que je le préfère. Ainsi la description des cours de Bicêtre, ou les chaînes des prisonniers qui vont être envoyés au bagne, domaines dans lesquels ni lui ni le lecteur qu'il imagine ne disposent – ou ne souhaitent user – d'un vocabulaire spécifique, si bien que le lecteur avance à l'estime sans savoir exactement si la phrase qui le conduit va le mener quelque part et lui faire voir quelque chose. Et la belle affaire, c'est qu'il y parvient, miraculeusement.

Le carré de prisons qui enveloppe la cour ne se referme pas sur lui-même. Un des quatre pans de l’édifice (celui qui regarde le levant) est coupé vers son milieu, et ne se rattache au pan voisin que par une grille de fer. Cette grille s’ouvre sur une seconde cour, plus petite que la première, et, comme elle, bloquée de murs et de pignons noirâtres.

Quand ils eurent revêtu les habits de route, on les mena par bandes de vingt ou trente à l’autre coin du préau, où les cordons allongés à terre les attendaient. Ces cordons sont de longues et fortes chaînes coupées transversalement de deux en deux pieds par d’autres chaînes plus courtes, à l’extrémité desquelles se rattache un carcan carré, qui s’ouvre au moyen d’une charnière pratiquée à l’un des angles et se ferme à l’angle opposé par un boulon de fer rivé pour tout le voyage sur le cou du galérien. Quand ces cordons sont développés à terre, ils figurent assez bien la grande arête d’un poisson.

Sandra et Louise reviennent peu après midi, les résultats sont bons. Travaille avec Arthur qui liste pêle-mêle les aspects qu'il devrait aborder pour présenter judicieusement ce récit. Il doit aussi fournir un résumé en y plaquant le schéma narratif. Le mousse joue le coup, et bien, sur le deuxième chapitre, il décide de construire son travail autour d'une perturbation générale dont le narrateur rend compte dans le paragraphe suivant.

- Condamné à mort! dit la foule; et, tandis qu’on m’emmenait, tout ce peuple se rua sur mes pas avec le fracas d’un édifice qui se démolit. Moi, je marchais, ivre et stupéfait. Une révolution venait de se faire en moi. Jusqu’à l’arrêt de mort, je m’étais senti respirer, palpiter, vivre dans le même milieu que les autres hommes; maintenant je distinguais clairement comme une clôture entre le monde et moi. Rien ne m’apparaissait plus sous le même aspect qu’auparavant. Ces larges fenêtres lumineuses, ce beau soleil, ce ciel pur, cette jolie fleur, tout cela était blanc et pâle, de la couleur d’un linceul. Ces hommes, ces femmes, ces enfants qui se pressaient sur mon passage, je leur trouvais des airs de fantômes.
Au bas de l’escalier, une noire et sale voiture grillée m’attendait. Au moment d’y monter, je regardai au hasard dans la place.
- Un condamné à mort! criaient les passants en courant vers la voiture. À travers le nuage qui me semblait s’être interposé entre les choses et moi, je distinguai deux jeunes filles qui me suivaient avec des yeux avides.
- Bon, dit la plus jeune en battant des mains, ce sera dans six semaines!


Sandra se rend à Mézières pour un cour de dressage, Louise découvre Le Club des Cinq, plus précisément Le Trésor de l'île, Lili dessine des poneys. Je remets en route le chauffage, il est 18 heures 30.

Jean Prod’hom


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Héli Freymond

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Cure les chenaux du garage, travaux des champs ensuite. Les filles me donnent un sérieux coup de main après midi en brouettant jusqu'au fond du jardin l'herbe lourde que j'ai coupée hier et montée en tas tout à l'heure, elle colle et le râteau qui ne répond pas à mes attentes m'exaspère. C'est à mon mon tour d'aider Arthur que j'ai engagé pour vider les chenaux de la maison. Sandra s'occupe des plantes de la véranda, cuisine et assure la viabilité de notre petite entreprise familiale. Quant à Cacao, il a réintégré la maison et essaie d'oublier le renard.

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Arthur a choisi de présenter en classe Le Dernier Jour d'un condamné de Victor Hugo. J'en profite pour lui raconter la dernière exécution qui a eu lieu en 1868 dans le canton de Vaud. L'histoire se passe dans un hameau au-dessus de Moudon, à dix minutes à pied de Beauregard, et si je peux la lui raconter aujourd'hui, c'est que j'en ai discuté hier avec un paysan dans l'arrière-cour d'une ferme de Corrençon, là où précisément a démarré l'affaire qui s'est conclue, sur les bords de la Broye, par la dernière exécution d'une peine capitale dans le canton de Vaud.
L'homme en parle volontiers, mais ses grands-parents avaient posé une chape de silence sur cette affaire qui n'a été levée qu'au milieu du XXe siècle. Héli Freymond a vécu à deux pas de chez lui – pas étonnant puisqu'il n'y a que 40 habitants à Corrençon –, dans la ferme qu'on aperçoit derrière son hangar. Il me raconte ce qu'un journaliste d'un quotidien local a rappelé en 2010 et que j'ai lu en rentrant, mais sur un autre ton.
Le ressortissant de Corrençon a 25 ans et de la suite dans les idées. il épouse par intérêt une riche propriétaire de Saint-Cierges, Elisa, mais continue à rencontrer en cachette Louise, une pauvre fille, mais bien faite, de Corrençon. Le gaillard encouragé par l'allumeuse n'hésite pas et liquide sa légitime enceinte de quelques mois en la gavant d'arsenic que leur a obligeamment vendu le taupier de Syens.
Mais c'est à la soeur d'Elisa, Méry, que revient la moitié de l'héritage. Hély tente alors de la séduire pour recoller le domaine. Jean, l'ami de Méry, ne voit pas la chose ainsi et essaie de mettre le holà. Héli pour la seconde fois n'hésite pas, il offre à son rival un petit pain de Moudon fourré à la strichnine. Le bougre, solide comme un Mettraux, s'en tire miraculeusement et dénonce sur le champ Héli qui charge derechef Louise de tous les péchés du monde. Ça ne réussit qu'à moitié, Louise sera en effet condamnée à vingt ans de prison, mais la tête d'Héli tombera dans le carré de sciure qu'on avait étendue sur la rive droite de la Broye.

Longue balade avec Sandra entre 4 et 6, par les hauts de Montpreveyres, dans les bois et les prés. On se rend en fin d'après-midi à Rue, Entre terre et mer, une excellente crêperie.

Jean Prod’hom


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Beauregard

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Le renard a passé ce matin. Ne restent sur la terre battue du poulailler qu'un tas, la blanche, et Cacao tétanisé. Je n'ai pas le temps de m'en occuper, Carole m'attend à Moudon pour neuf heures. Une barrière de brouillard me ralentit après Syens, là où la Bressonne et la Carrouge se jettent dans la Broye, Moudon est dedans, j'envoie un message à Sandra. On aperçoit en haut, par de larges déchirures, des morceaux de ciel et Beauregard.

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La toute nouvelle hygiéniste dentaire fait du zèle et ne me libère qu'après trois bons quarts d'heure, avec une poignée de conseils que j'applique sur le champ en passant à la pharmacie. Puis monte au Bourg. De la place autour de laquelle se dressent les châteaux cossus de Rochefort et de Grand'Air, on devine la Mérine qui descend libre le vallon de Sottens avant de se faufiler, à l'étroit, dans la ville basse. Pas grand monde dans les rues, le musée Eugène Burnand est fermé, entre comme un bandit dans les couloirs des Anciennes Prisons, j'y entends un groupe d'enfants qui déclament, marchent, rient, c'est un cours de théâtre. Redescends et m'arrête au coin-café de la COOP, tout Moudon fait ses courses, remplissent leurs cabas ceux du bourg et ceux d'en-bas.
Le soleil et le souvenir du texte de Philippe Jaccottet me poussent à rentrer par le chemin des écoliers, par la route de Martherenges et Beauregard.
Beauregard, un nom que le poète a aimé et qui lui faisait signe, écrit-il, aux abords de sa petite ville natale, ce devait être une ferme ou un domaine sur la pente qui descend vers la Broye (je pourrais m'en informer mais peu importe), je me souviens simplement de ce nom comme s'il avait eu une résonance plus riche que d'autres, et pas même, je crois, à cause de son sens implicite, simplement «comme ça», pour rien ; comme si, quand on disait «Beauregard» autour de moi dans la vaste maison toujours froide en hiver dès que l'on s'éloignait des hauts poêles de faïence dont certains prétendaient même tiédir deux pièces à la fois, quand on disait ce mot, on faisait tinter une cloche justement pour accéder à quelque lieu inconnu que je n'aurais certainement pas trouvé si j'étais allé vraiment me promener près de cette ferme, de ce domaine.
Beauregard, c'est une ferme et un domaine. Il faut prendre la route de Corrençon et non celle de Martherenges pour y parvenir. Un vieux bâtiment attire d'emblée le regard, une vieille bergerie, le premier bâtiment du domaine, me confie le fermier. Il n'y a d'abord eu ici que des moutons. Et puis on a construit au début du XIXème siècle la ferme, qui a brûlé autour des années 1890. C'est en 1932 que le grand-père de mon interlocuteur a loué ce domaine à la commune de Moudon. On imagine leur vie difficile : les visages fatigués ou mornes, les mains usées, les assiettes sur la table miroitante (on a vendu ou brûlé celle en bois), la vie tempérée d'aujourd'hui, un peu vide, à moins qu'elle ne dissimule une violence souterraine, qui explosera plutôt en désespoir qu'en éclats de joie.
Ils ont connu cette violence, les fermiers de Beauregard, en 1942. Les quatre frères de celle qui deviendra sa mère meurent l'un après l'autre, asphyxiés dans la fosse à lisier dont ils sont en train de réparer le mécanisme de brassage. La ferme et le domaine ont oublié et effacé les traces de cette tragédie, mais aujourd'hui, j'entends certains de ses échos dans le nom de Beauregard.
De Corrençon la route traverse le bois de Bourlayes avant de plonger sur Saint-Cierges. C'est dans cette forêt qu'il nous faut, comme dans un tunnel qui ferait un virage à 180 degrés, tourner le dos à l'est et aux Préalpes et porter résolument nos regards sur le couchant et le Jura. Je m'y promène jusqu'en début d'après-midi : Boulens, Peyres-Possens, Chapelle, Martherenges, Sottens, Villars-Mendraz, Chardonnay-Montaubion, Villars-Tiercelin.
Le soleil s'est imposé partout. Il me condamne à passer la tondeuse une dernière fois cette année dans le jardin.

Jean Prod’hom



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Vérifier

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Ils ne pensèrent pas à se serrer les mains. Jeanine portait des vêtements de sport recouverts d'une pèlerine serrée. dont le capuchon cachait à demi des boucles blondes. Elle détacha un sac suspendu à sa ceinture et le jeta dans les bras de Martinien.
- Porte-moi mon sac. Je suis fatiguée.
- D'où viens-tu ?
- Je t'expliquerai. Mais je te jure que je n'ai jamais cru que tu pourrais te trouver à notre rendez-vous.
- Je n'y croyais pas, moi non plus. Il m'était pourtant nécessaire de vérifier que tu n'y serais pas.

André Dhôtel, Ydylle au Chesne-Populeux in Ydylles, 1961

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Pars avec la seille à verse et reviens avec le soleil de travers. Pas mauvais d'autant plus que nous sommes tous les cinq au seuil de quinze jours fériés. Et ce soir les nuages blancs et blonds poussent comme des champignons.

Jean Prod’hom



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Si on écrit pour être lu

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Si on écrit pour être lu – et que par chance on l'est parfois un peu –, c'est d'abord pour s'assurer que nous sommes bien les passagers d'une même aventure et que celle des autres n'est pas aussi lointaine que ce que l'on voudrait croire, ou l'est au contraire infiniment plus. L'inverse est vrai, on lit pour être écrit, c'est-à-dire pour devenir sous la plume des autres ceux qui ne sont pas mais qui auraient pu être, devenant ainsi aussi éloignés de nous-mêmes que de ceux qui sont ou ne sont pas. Et par là, écrivant et lisant, un peu soi, seul et avec les autres.

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Réunion de parents ce soir à Vucherens et, tandis que les enfants jouent aux jardiniers confirmés ou amateurs, dansent le bal du potager et chantent les salades qui craquent et qu'on croque, la nuit tombe derrière la moustiquaire de la fenêtre grande ouverte du fond de la classe, lentement, plus lentement encore sur les dents de Brenleire et de Folliéran qu'un nuage retardataire effleure, les sonnailles des veaux retiennent le jour juste au pied du collège, on n'en veut pas plus et ça pourrait durer.
Commencent alors les civilités autour d'une soupe au caillou, les enfants jouent à cache-cache. Assis sur un muret j'admire ces hommes et ces femmes qui font vivre le préau, sans pouvoir ni vouloir joindre mes mots aux leurs. Il ne convient pas de tenter le diable.

Jean Prod’hom



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Il y a Allonzier-la-Caille

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Il y a Allonzier-la-Caille
le petit monde de la poésie
les centres d'entretien
il y a le poison de l'hypocrisie
les raclements de gorge
la faute dont on espère le pardon
il y a la délocalisation de la bêtise
les barges
les prés de fauche

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La compagnie de fourreurs Révillon Frères – concurrente de celle de la baie d'Hudson –, qui a établi des postes de traite sur le territoire des Inuit a financé la réalisation de Nanouk l'Esquimau que Flaherty a réalisé en 1922.
J'ai appris cet après-midi qu'en 1948 c'est au tour de la Standard Oil Company de produire Louisiana story que Flaherty tourne avec Richard Leacock. Extraordinaire film dans lequel un jeune Cajun, prince des eaux du marais de Petit Anse Bayou, un crapaud sur le coeur et un raton laveur en laisse, accueille avec le sourire les derricks d'une entreprise de forage. Il s'appelle Alexander Napoléon Ulysse Latour.
Et parce que j'ignore ce qu'ils savaient, et qu'ils ignoraient ce que je sais aujourd'hui de ce qui est advenu de ces régions du monde, ces deux films de Flaherty font voir comment le rêve ensemence le réel et le réel réoriente le rêve jusqu'au cauchemar. Le documentaire, dès le début de son histoire, a débordé sur le récit sans passer par la propagande, même si des géomètres ont tenté d'endiguer le mélange en fixant des limites et en construisant des doctrines, rien n'y a fait.
Si les frères Révillon et la Standard Oil Company ont accepté de mettre Flaherty sur le coup, d'introduire ce loup inoffensif dans la bergerie en produisant ses films, ce n'est pas parce que les fourreurs et les compagnies d'exploitation de pétrole se savaient responsables de ce qui allait se passer aujourd'hui dans l'Arctique ou en Nouvelle-Orléans, mais pour témoigner à leur insu que les crapauds cachés dans la chemise et les sourires au bord des lèvres ne suffisent pas à enrayer l'exploitation de l'homme par l'homme.
L'histoire de Nanouk, de l'homme d'Aran ou d'Alexander Napoléon Ulysse Latour est aussi actuelle que celle du Grand Meaulnes et de tous ceux par la grâce desquels les domaines mystérieux tout à la fois disparaissent et reviennent.

Jean Prod’hom



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Indépendant de soi-même

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Etre assez indépendant de soi-même pour ne pas se retirer avec l'assurance que nous savons où mène ce qu'on laisse en partage, ne pas économiser non plus ses forces, batailler, reprendre. Mais renoncer à la fin, bien avant d'y parvenir, et laisser l'énigme aller de l'avant. Laisser donc à d'autres le soin de faire la lumière ou l'obscurité sur ce qu'on n'a que partiellement éclairé ou qu'on a jeté plus avant dans la nuit. Et recommencer.

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Colman Tiger King | L'Homme d'Aran | Robert Flaherty

Ceux qui se sont réveillés à 2 heures du matin ne sauraient certainement pas dire d'où provenait toute l'eau qui tombait sur les tuiles des maisons du Riau avec la régularité de la pluie. Je me suis rendormi avec le souci des gouttières qui débordent et qu'il faudrait nettoyer. J'ai proposé hier au mousse de me donner un coup de main, échelle, corde et baudrier. Il fait encore nuit lorsque je boute le feu aux petits bois du fond du poêle.
Un chauffard me brûle la priorité au débouché de la route de la Goille sur la route de Lausanne. Je klaxonne et lève les bras au ciel, c'est que j'ai 4 enfants avec moi, des enfants qui ne m'avaient jusque-là jamais vu en colère contre un inconnu. La promenade que j'entame avant huit heures avorte avant la Mussily, il pleut assez fort pour que je rebrousse chemin.
Visionne L'Homme d'Aran que Robert Flaherty, d'origine irlandaise, réalise entre 1931 et 1934 après avoir lu l'ouvrage de Synge sur les îles d'Aran. Les premières et les dernières images de cette ode à la vie primitive sont étonnantes et nous interrogent sur les progrès du truquage au cinéma. Flaherty filme en effet une tempête au cours de laquelle des hommes et une femme manquent de mourir à chaque instant. S'il y a bien montage, on ne voit pourtant pas comment Flaherty s'y est pris pour ne pas mettre en danger ses acteurs. Je relis les pages que Nicolas Bouvier consacre à ce film dans le Journal d'Aran pour en avoir le coeur net.

Quand il eut enfin réuni son plateau : le père, la mère, le fils et les équipages des «curragh», Flaherty leur fit prendre des risques qui paraissent aujourd'hui invraisemblables. et que ses «acteurs» par défi et bravade acceptaient en grommelant. Plus le temps était fort, plus il voulait tourner. Dans une séquence terrifiante de tempête où l'on voit la mère, cheveux défaits, se jeter dans les vagues énormes pour sauver son mari dont le bateau vient de chavirer sur lui, elle – une comédienne sauvage et superbe – frôla la noyade d'un cheveu. Il est impossible de voir aujourd'hui ces images sans penser qu'elles ont été truquées : elles ne l'étaient pas ; ce naufrage n'était pas prévu.
- Je m'en souviens bien, dit le père, j'étais là, j'avais un petit rôle de figurant à mi-hauteur de la falaise. Nous avons tous dévalé sur la plage, voyant ce qui se passait. Cela non plus n'était pas prévu. C'est miracle que ce film se soit terminé sans mort d'homme. Cette femme, Maggie – la mère – vit toujours. Elle ne quitte son lit que deux heures chaque matin et ne veut plus voir personne. Elle pense que la terre entière l'a vue dans cette minute d'agonie et qu'elle a été grugée. En tout cas elle ne veut plus entendre parler de cette histoire.

Nicolas Bouvier nous en apprend, d'autres bien bonnes sur ce film, mais il m'aura aussi fait voir ce qu'il ne décrit pas ou peu, pour autant que je m'en souvienne : les colères de l'océan qui fascinent Flaherty et qui font couler dans les pentes tourmentées des falaises, lorsque la vague se retire, des torrents de diamants sur la pierre nue.
Prépare à manger pour les filles qui vont arriver. Le soleil a écarté les gros nuages gris du matin mais ne parvient pas à s'imposer, il reste à l'affût derrière le second rideau blanc poussé vers le nord-est, je remets une bûche dans le poêle. Fais une partie de Catane avec Louise avant de la mener avec Mylène et Lili, dans la précipitation, à l'arrêt de bus, le jeu ne me convient pas. Reprends la lecture du Plateau de Mazagran jusqu'au retour des filles. Je conduis à 4 heures Lili à Curtilles, les nuages n'en finissent pas de filer, mais en rangs moins serrés si bien que le bleu et le soleil se mêlent au cortège. M'installe sur la terrasse du Café fédéral de Curtilles et poursuis ma lecture du Plateau que je termine aussitôt rentré. La Broye charrie de lourdes eaux. On mange, les enfants se couchent, on ferme les rideaux.

Jean Prod’hom

S'exproprier du cercle des heures

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Se maintenir dans le grand cercle du jour sans que pèsent trop les fines chaînes qui nous y attachent, ni nous en plaindre. S'affairer comme il se doit, au risque de tout oublier, en gardant un oeil sur quelques-unes des faiblesses du grand théâtre dont nous sommes les figurants, en aucun cas se faire les alliés des alliances mesquines, des connivences défensives, des engagements de circonstance, des arrière-boutiques, du compte des actifs et des passifs. Et s'il se peut, sortir chaque jour avant que la nuit n'emporte tout, s'exproprier du cercle des heures qui se ressemblent et réunir dans un creuset pour les faire fondre la succession des représentations auxquelles on croit dur comme fer lorsqu'on est dedans, tirer les rideaux et ouvrir la porte sur l'étendue qui suppose tout le reste, ramasser comme autrefois des morceaux de terre cuite en rêvant de pouvoir reconstituer le service du Jeudi saint ou noyer ses songeries dans le filet d'eau d'une fontaine. Non, plus large, le pourpre et l'échappée belle, dérouler son pas en sortant la tête. Mais où ?

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Il pleut la majeure partie de la journée. Fais le grand tour avec Oscar après avoir travaillé une bonne heure avec Arthur sur des exercices de français. Deux heures seront nécessaires encore après le repas. On l'encourage à changer ses méthodes et à anticiper un peu plus. Il n'est à l'évidence pas le seul responsable, mais celui-ci, on renonce à le chasser. Tant qu'à faire et s'il se peut, tirons bénéfice des mauvaises comme des bonnes situations.


Jean Prod’hom

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C'est un temps d'oie

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C'est un temps d'oie propice à la sortie des champignons. La pluie fait des ronds de socières autour des foyards, les gouttières débordent. L'eau attend que les champignoneurs soient trempés jusqu'aux os, et rentrés, pour cesser, tout redevient silencieux.

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Il y a des jours qui se donnent tout entiers dès le réveil, ouverts sur tout et sur rien, avec pour seule promesse de ne pas nous fausser compagnie. Chacun d'eux est comme un grand cercle dans lequel il nous est offert d'aller en tous sens sans qu'on n'ait rien à achever puisque tout l'est, au pas, d'où les heures sont absentes et où tombe la pluie. On s'invente pour passer le temps des loisirs étriqués, des occupations qui n'engagent à rien, et lorsqu'on n'a plus rien à faire, lorsqu'on a emprunté toutes les allées et contre-allées, la nuit tombe. On s'avise qu'on a réussi à passer dedans désoeuvré ce qu'en d'autres circonstances et si souvent on passe naïf et à côté ou sourd et par-dessus. Le cercle s'écoule alors par le trop-plein, nous abandonne soulagé au seuil de quelque chose après quoi nous nous pressons et au-delà de quoi s'ouvre la nuit. C'est le second grand cercle auquel nous invite le sommeil, grand laminoir d'où sortent les barres profilées de nos rêves. Nous sommes les habitants d'une ellipse, sous la juridiction successive de deux foyers, celui du jour et celui de la nuit, chacun d'eux étire ce que l'autre rassemble, l'un est occupé par la terre, l'autre par rien.

Jean Prod’hom

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Chemise jaune et cravate rouge

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Chemise jaune et cravate rouge, réveillé depuis longtemps, il s'appelle François, il l'annonce au micro en souhaitant la bienvenue aux membres du club qui fait sa sortie annuelle. Il ne dira plus rien de la journée.

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L'un des deux organisateurs prend la parole à son tour, les participants pourront en raison de leur petit nombre visiter à la fois le musée du fer et les grottes de l'Orbe, ou le fort Pré-Giroud. Et les amateurs de pêche assistée pourront sortir du bassin de la pêcherie la truite qu'ils mangeront à midi. Des nappes de nuages fins comme des suaires flottent sur le Jura. Le ciel est dégagé ailleurs, ça donne des ailes, la femme du président est assise à côté de la secrétaire, Michel et son amie passent auprès de chacun et prennent les inscriptions.
François chausse ses lunettes à soleil à la sortie du tunnel de Bruyère et tourne la tête à l'ouest, le lac s'allonge, il a beau se pencher, il ne le voit pas dans toute sa longueur. Il aurait voulu être pilote d'avion, ça ne s'est pas fait, ça ne pouvait pas se faire, alors il rêve. Le caissier est assis à côté de sa femme, ils vivent accrochés à un ancien malheur qui les soude, ils ne veulent surtout pas en rajouter. Les enfants au fond du car s'agitent à l'idée de manger ce qu'ils pêcheront, le car peine sur la semi-autoroute qui mène à Vallorbe. On devine l'Orbe dans le pli noir qui entaille les bois, c'est l'automne, les frondaisons bouronnent.
- Il y a toujours ces bus qui ont une allure dérisoire.
- Et ces pilotes si gentils et polis.
Le fer et la fonte, une fois les graisses et les huiles épongées, ont la douceur des chatons, moelleux, doux, presque chauds, personne ne l'aurait cru. Thomas est penché sur les mains blondes de la demoiselle de la forge qui manie le fer de ce qui lui portera bonheur, une miniature de cheval trempé, il relève ses lunettes qu'il cale sur le front, on entend des cloches, il n'y a plus grand monde dans le musée du fer et du chemin de fer de Vallorbe, un troupeau de vaches fleuries descendent de la vallée de Joux. La responsable de la caisse et sa voisine fument une cigarette en papotant à l'entrée du musée.
- J'aime pas les films qui finissent mal.
- C'est la désalpe.
- J'aime pas les films qui ne finissent pas.
- Plus d'herbe.
- J'aime pas les films où on cherche la fin.
- Moi c'est les moulins, j'aime les roues à aubes.
Ils mangent près du canal des truites en papillote, des tables ont été dressées tout au long. Pas le temps de faire cette sieste que le vin blanc et le soleil et le bon sens exigeraient pourtant, il faut continuer cette partie de plaisir, la moitié du groupe descend dans les grottes de l'Orbe, une vieille dame d'un certain âge invite les autres à emprunter les 150 marches qui les conduit au fond du Fort de Pré-Giroud, une taupinière construite entre 1937 et 1940 qui n'a jamais servi. La vieille dame chante les veillées d'armes, le courage des soldats, beaucoup parmi les participants tombent dans le panneau et compatissent, du coup la vieille rajeunit et en rajoute, le doute est interdit sous le portrait du général Guisan, on ne plaisante pas. Pas de photo s'il vous plaît, il y a peut-être des espions parmi vous, il faut le savoir, savoir se taire, on nous a volé une collection d'armes qui a une grande valeur, il faut respecter la hiérarchie et le passé, tout est sous clef ici et chacun a sa responsabilté personnelle. La vieille a des galons, huit ans qu'elle organise chaque jour des visites pour des petits groupes, toujours très disciplinés, dit-elle, elle y est pour quelque chose. Trois fois une heure et demie, et puis une heure pour ouvrir les lieux, une autre pour les verrouiller le soir. Elle porte le numéro 91 sur l'épaulette de sa veste militaire.

Jean Prod’hom

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Architecture scolaire

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Passe dans le nouveau bâtiment scolaire dans la matinée. Des camions livrent des cartons remplis de matériel scolaire, c'est-à-dire de boites vides, de tiroirs, de placards, d'étagères, des éviers aussi.

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Au pied de l'imposante rampe d'escaliers, les concierges de l'établissement discutent avec les délégués de la commune, les architectes et les maîtres d'état des produits à utiliser pour le nettoyage et l'entretien des sols, des meubles, des mains courantes, de la cage d'escalier,... L'oeuvre des architectes est sur le point de passer aux mains des concierges qui peinent à se représenter ce que les premiers ont mis dedans. Leur moment de gloire est court, commencera alors une bataille perdue d'avance.
Le chantier se termine, ça grouille de partout, maîtres, employés. apprentis, tâcherons et artisans, il y a le bruit d'une ponceuse, d'une perceuse, le couinement d'une égoïne, mais c'est le silence qui domine. Belle image de la formation, les gens se croisent en compagnons, tous à leurs affaires, immense loft sur le point de se métamorphoser en élégante prison, serrures et passes, bobinettes et autorité.
L'histoire, la culture, l'école sont des sursis, c'est ce que nous ont appris René Girard et les institutionnalistes, elle est de ne pas être encore, d'être ce qu'elle devient. On a tout faux, il faudrait tout faire pour qu'elle ne colle pas à son image, il n'y a pas de conditions initiales, nous sommes vivants et affamés de connaissances lorsque nous sommes tout juste en équilibre.
Il y a dans l'architecture, dans la construction quelle quelle soit, un étrange moment où les architectes et les usagers se taisent dans l'équilibre d'un long silence, au moment même où ce qui devrait commencer est sur le point de se terminer, et ce qui devrait se terminer se prolonge indéfiniment On aimerait que ces moments durent et tiennent à distance les plaintes des utilisateurs de n'avoir été ni consultés ni écoutés, celles des architectes de n'avoir été ni compris ni respectés.
Dehors, des ouvriers remplacent la conduite d'eau chaude du chauffage qui n'a pas été, contrairement à ce qu'ont colporté les rumeurs, écrasée par les lourdes machines de chantier, mais simplement rongée par l'âge.
Il est 17 heures sur la terrasse du Central, à côté un homme de mon âge, il croit me connaître, c'est un peu vrai finalement, nous sommes tous les deux sous le soleil, il fume une gauloise bleue sans filtre, j'en fumais. On se salue, je me lève et rentre.

Jean Prod’hom


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La chanson des manilles et des mousquetons

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Une sacrée bagarre s'est engagée au-dessus du Catogne, surpris par l'attaque mais bien décidé à rester à l'écart ; habituelle pierre d'angle il se fait tout petit, l'affaire le dépasse. Des nuages, on les dirait tout jeunes, blanc d'oeuf et gouache liquide, s'attaquent alors aux Dents du Midi et brassent les dernières coulées d'aurore. La haute pression ne parvient pas à mettre au pas leurs arabesques, ils fanfaronnent un instant jusqu'à l'arrivée côté jardin d'une immense vague grise et molletonnée venue tout droit du golfe de Gascogne, qui déplume ces blancs-becs en les embarquant à sa suite. Ils se fondent alors dans l'édredon épais bourré d'embruns qui recouvre la vallée du Rhône de Genève à Martigny.

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Sitôt arrivé au Mont, je mets en ligne les informations sur les Inuit. L'année prend forme et les choses peuvent enfin commencer avec les nouveaux élèves de la classe 11, par la projection du film de Robert Flaherti au titre de petit livre pour enfants, Nanouk l'Esquimau – le titre anglais Nanook of the North l'est moins –, carrefour aux innombrables destinations : le film documentaire d'abord et Jean Malaurie, mais aussi le Passage du Nord-ouest et son histoire, la question climatique, les batailles qui ont fait rage et qui font rage encore dans l'Arctique. La Guerre froide n'est pas terminée.
Opération analogue avec les élèves de la classe 6 autour du film de François Truffaut, L'Enfant sauvage, et le texte du Docteur Jean Marc Gaspard Itard (15 ans en 1789), Mémoire et Rapport sur Victor de l'Aveyron (1801 et 1806), une patte d'oie qui nous permettra d'aborder par la bande le siècle des Lumières, après Jeannot et Colin (1764) de Voltaire, la Déclaration d'Indépendance américaine et la Révolution.
Quant aux élèves de la 9, je reste aux aguets sans quitter une route de moyenne altitude, conventionnelle, de largeur usuelle sans danger apparent. Prendrai pas de risque pour l'instant.
Je reçois dans l'après-midi un mot de quelqu'un que je croise régulièrement depuis une trentaine d'années. Ce serait devenu un ami si nous nous étions vus plus souvent, mais le travail et la famille nous ont tenus à distance. Nous avons marché une ou deux fois ensemble, dans les Alpes je crois, je ne me souviens plus exactement où, il préférait la bicyclette. C'est lui, si je me souviens bien, qui m'a fait découvrir Henri Calet. Nous nous sommes rencontrés à Grignan un jour d'été de l'année passée, – ou la précédente le temps passe si vite –, nous avons été un soir voisins de table sur la terrasse du restaurant du théâtre de Vidy, c'était l'anniversaire de Louise ou d'Arthur, Dimitri le fils avait fait le funambule sous un chapiteau. On se croise quelquefois sur Facebook, il passe parfois sur ce blogue. Et voilà qu'il me propose de travailler avec lui pour un job qui ne manque pas d'intérêt. C'est son ironie, son rire, sa retenue qui me poussent à lui répondre sur le champ. On va donc peut-être se voir plus souvent, je le souhaite, et on ira marcher. Pour la bicyclette c'est moins sûr que je sois partant. A ce propos, tiens ! voilà un poème d'un petit frère de Calet.
 
Passant dans la rue un dimanche à six heures, soudain,
Au bout d'un corridor fermé de vitres en losange,
On voit un torrent de soleil qui roule entre des branches
Et se pulvérise à travers les feuilles d'un jardin,
Avec des éclats palpitants au milieu du pavage
Et des gouttes d'or – en suspens aux rayons d'un vélo.
C'est un grand vélo noir, de proportions parfaites,
Qui touche à peine au mur. Il a la grâce d'une bête
En éveil dans sa fixité calme : c'est un oiseau.
La rue est vide. Le jardin continue en silence
De déverser à flots ce feu vert et doré qui danse
Pieds nus, à petits pas légers sur le froid du carreau.
Parfois un chien aboie ainsi qu'aux abords d'un village.
On pense à des murs écroulés, à des bois, des étangs.
La bicyclette vibre alors, on dirait qu'elle entend.
Et voudrait-on s'en emparer, puisque rien ne l'entrave,
On devine qu'avant d'avoir effleuré le guidon
Éblouissant, on la verrait s'enlever d'un seul bond
À travers le vitrage à demi noyé qui chancelle,
Et lancer dans le feu du soir les grappes d'étincelles
Qui font à présent de ses roues deux astres en fusion. 

Image 1Jacques Réda, …«La Bicyclette» in Retour au calme, 1989


Lorsque je longe le couloir sud du collège, il me semble entendre le cliquetis des haubans et des étais, le battement des halebas, des écoutes, focs et grandes voiles, la chanson des manilles et des mousquetons, le chariot sur le rail de déplacement, le tiraillement des cordes dans les chaumards et les taquets, le va-et-vient hésitant des manivelles oubliées sur des winchs, ça sent le large et le port. La vue par les grandes baies vitrées des classes porte ouverte ne dément pas cet air du large. On est bien sur le quai, j'aperçois mâts, têtes de mât et girouettes dressés immobiles dans le ciel blanc, avec de l'autre côté du pont une vieille bâtisse. À peine un rêve, pas de vent, ce sont les innombrables tubulures des échafaudages et leur accastillage qui soutiennent mon hallucination acoustique et la dalle du deuxième étage du nouveau bâtiment scolaire, bien loin de l'océan.

Jean Prod’hom


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Aimer la grammaire

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Le temps s'est réchauffé, on annonce plus de 20 degrés cet après-midi, je lance pourtant un feu dans le poêle qui s'éteindra certainement dans la journée. Le bois qu'Arthur a rentré hier me rappelle qu'il me faut en commander deux stères, les vendangeuses sont en fleur, quelques roses éclosent. Au Mont une petite pelleteuse retourne la terre autour de la première Danseuse, la réalité se rapproche dangereusement du plan des architectes, le rêve n'est bientôt plus qu'un rêve.

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Au collège, le responsable informatique m'indique que le nouveau meuble dont l'établissement a fait l'acquisition il y a peu pour ranger et transporter les ordinateurs portables ne porte pas le nom de porteur de portables comme je l'écrivais hier, mais de classe mobile. Je fais une petite recherche sur internet en rentrant et j'apprends que le Mobile Classroom de chez Bretford, qui nous accompagnera au Mont désormais, traduit en français par classe mobile, s'appelle aussi classe nomade, c'est plus joli mais assez retors. Grâce à ce meuble d'un peu plus de 70 kilos et moins de 1800 euros pour ranger, protéger, charger et transporter 20 ordinateurs, l'élève pourra rester fixé à sa chaise et le monde défiler sous ses yeux. C'est donc fait, le portable se comporte désormais comme un ordinateur fixe et condamne définitivement l'élève à faire le cul de plomb, l'enseignant fera le reste, il poussera le service-boy au joli nom de classe nomade pour enchaîner l'élève immobile aux effigies et aux soldats de plomb.
Le soleil claire l'herbe haute qu'il me faudrait faucher, mais je renvoie à demain ce qui peut attendre. Poursuis dehors la lecture du Plateau de Mazagran d'André Dhôtel. A Rigny il y a un salon de coiffure, celui que Charles Crevain souhaiterait remettre à son fils Maxime qui ne montre guère d'enthousiasme. Comment ne pas songer à Philippe Didion qui tient une rubrique Poil et plume dans ses Notules dominicales de culture domestique. Je recopie un long extrait où il en est question.

Le lendemain Maxime se leva tôt pour balayer le magasin (Crevain ne fermait pas le lundi mais le jeudi). Ce qui avait le plus d'importance à ses yeux, ce jour-là, c'était la splendeur de l'automne. Les ondées avaient nettoyé les rues pendant la nuit, et maintenant le ciel était encore traversé de nuages dont la débandade obscure rendait l'azur plus vivant. Dans les glaces du salon de coiffure, Maxime voyait passer ces nuages qui alternaient avec le soleil.
Il balaya mécaniquement, rinça les trois cuvettes, puis envoya torchon et balai à la volée au fond d'un placard.
- Tout cela m'est bien égal, dit-il enfin.
- Qu'est-ce qui t'est égal ? demanda Charles Crevain qui venait de descendre l'escalier.
- Ça m'est égal d'être coiffeur, ou juge de paix ou marchand de peaux de lapins.
- Sans doute, il y a de plus mauvais métiers, dit Crevain.
- Mais je pense que cette histoire de coiffure ne durera pas, précisa Maxime.
- Je tiens à ce que cela dure, m'entends-tu ? déclara Crevain.
- Je veux dire qu'un jour ou l'autre nous nous retrouverons peut-être au Paradis et que la coiffure peut mener au Paradis tout aussi bien qu'autre chose.
- Très certainement, répondit Crevain déconcerté.
Le premier client du matin entra : c'était Verdot, le voisin qui tenait la quincaillerie. Il fut suivi bientôt par Steille, le marchand de vaisselle, autre ami de Crevain. Lorsque le greffier Caron survint à son tour, la conversation allait bon train, dominant les éclats des coups de ciseaux et les murmures du rasoir. Toujours les mêmes rengaines : après le subtil exercice de langage qui consistait à apprécier la qualité exacte du temps qu'il faisait, ce furent des généralités sur l'avenir de la jeunesse : « Eh bien, Maxime, tu succéderas à ton père. Moi, quand j'étais jeune... » Tout cela pour tâcher de provoquer chez Maxime je ne sais quelle protestation qui eût dévoilé son vrai jeu. Maxime regardait l'automne scintiller dans ses ciseaux et sur les robinets de la boutique. Automne irremplaçable et inoubliable. Il se sentait heureux, et lorsque la matinée se termina sur le
presto d'un shampooing il jura qu'il ne travaillerait pas l'après-midi.

Je cherche à comprendre pourquoi tous les récits d'André Dhôtel me déroutent à chaque instant. Mais lorsque j'essaie de suspendre ma lecture pour y voir un peu clair et fixer les raisons de mon trouble, rien ne tient, le texte part en morceaux, Maxime, Charles, Juliette, Gabriel, Emma radotent, tout est invraisemblable, ne tient à rien ou à des mots insensés, à des phrases sans queue ni tête, tout s'évapore et il ne reste rien, sinon une espèce de dégoût envers ces personnages pour lesquels je me suis pris d'amitié, des êtres de papier, sans consistance, contradictoires, légers. Un enfant de 10 ans oserait à peine. Et pourtant.
C'est qu'il n'existe aucune volonté chez l'Ardennais de faire tenir ensemble l'immense variété des choses et des discours. Aucune volonté de déléguer au narrateur le pouvoir d'y voir tout à fait clair, quand bien même il s'y essaie parfois. Ce sont alors de brèves éclaircies ou de mauvais présages, mais jamais au grand jamais le narrateur ne prend définitivement la main sur l'affaire, il le fait ici ou là pour dérouler un décor pauvre et immense derrière lequel les personnages pourront reprendre leur souffle, des forces, du repos, avant de les remettre à la nécessité ou au hasard, de les laisser prendre un peu d'avance, dire et faire n'importe quoi, et de feindre qu'il en est toujours allé ainsi, et qu'on ne peut que les suivre pour le meilleur et pour le pire. Et lorsque l'affaire va trop loin ou que les personnages lui échappent, avec le risque qu'ils fassent l'école buissonnière ou même disparaissent, le narrateur convoque d'autres personnages, imprévus, qui surviennent pour mettre un peu d'ordre ou un peu plus de ce désordre qu'ils partagent avec lui. Tout est à recommencer de manière plus essentielle encore, si bien qu'à la fin tout le monde a tenu ses engagements à tort et à travers, sans que personne ne soit assuré de leur teneur, parce que le désir de vivre est plus puissant que toute promesse, qu'il nous faut rejoindre un pays qui s'ouvre sous nos pas comme la mer et que, quoi qu'il en soit, tout finit en déroute parce que personne n'a jamais été dans le secret des dieux.
C'est le dernier des sept de la première série, il y en aura trois encore, Arthur le copie en fin d'après-midi à tous les temps, c'est le verbe aller. Il sait bien qu'il y en aura d'autres, il grogne avec le sentiment qu'il fait cet exercice chaque année et par tous les temps. Mais est-ce un exercice ? Il se demande si c'est bien utile, je me le demande aussi, n'y a-t-il pas d'autres voies pour saisir l'ensemble des formes verbales et le système qu'elles constituent ? N'y a-t-il pas une manière de goûter à la grammaire réputée rébarbative, d'aller à l'essentiel sans lequel ce qui en découle est incompréhensible ? Un petit livre indique la direction, il s'appelle Aimer la grammaire.
J'envoie l'extrait du Plateau de Mazagran à Philippe Didion.

Jean Prod’hom


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Une pastèque éventrée

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Une pastèque éventrée à la lisière du bois, des champignons écrasés et très loin le chant d'un coq. Ne sais pas très bien comment interpréter ces signes. M'étends un bref instant au soleil sur l'un des bancs la Moille au Blanc. Renonce finalement à consulter les entrailles de l'une des tourterelles qui s'envolent du champ de maïs couleur moutarde.

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Téléphone au retour à un cabinet dentaire de Moudon pour prendre rendez-vous avec l'hygiéniste. La secrétaire me fixe un rendez-vous, mais celle qui s'occupait de moi n'est plus dans la maison. Elle me demande d'attendre un instant, consulte ses fichiers, hésite, me propose enfin Carole si, bien sûr, le samedi me convient. Tout ça sonne bizarre, le cabinet aurait-il changé d'affectation ?
Prépare un travail sur la Mine des Roches jusqu'à l'arrivée des filles. On mange dans la véranda, il y fait meilleur que dedans où le feu mal nourri puis oublié toussote. M'attaque ensuite au travail sur les Temps modernes avec une efficacité qui m'étonne moi-même, sans parvenir toutefois à le mener jusqu'au bout.
Il me faut accompagner Lili et sa camarade à Curtilles, il est 16 heures, le ciel est légèrement cintré et le bleu suit sa courbe. Elles vont faire une balade à cru sur les hauts du village. Je profite de cette heure pour passer de l'autre côté de la Broye : Cremin, Forel-sur-Lucens, Villars-le-Comte, puis rentre par Neyruz et Oulens. Trouve un banc à l'entrée de l'écurie avec le soleil dans le dos. Lili consulte avant de partir le tableau des locataires du manège et choisit le poney qu'elle souhaite monter la semaine prochaine, elle écrit avec une craie Tipex sur le tableau noir, un poney qu'elle n'a jamais monté.
Sandra et Arthur partent faire un tour après le repas. Louise est fatiguée mais souhaite embrasser sa mère avant de s'endormir, Lili se plaint de son fessier mais persiste et lit pour la seconde fois Mon poney et moi. Lorsque Sandra et Arthur rentrent à 20 heures, seule une mince lueur parvient à se glisser sous la nuit, puis une ombre, et bientôt plus rien.

Jean Prod’hom


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Porteur de portables

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Pas sûr que le couverture nuageuse, lourde et nonchalante, encourage vraiment le jour à faire son entrée ce matin, ni moi non plus d'ailleurs. L'ombre du soir a pris du retard et traîne à l'ouest, aucun signe encore à l'est, je décide donc de faire la course solitaire et en tête. Fais du feu avant 6 heures et pars pour la mine avant 7. Mais le brouillard ralentit considérablement la circulation dans laquelle je ne trouve ma place qu'avec difficulté, si bien que l'avance prise ce matin se réduit vite sur le plateau de Sainte-Catherine. Je bâille à 7 heures 30 et reprends le rang dès 8 heures, avec l'unique souci de recalibrer mes ambitions et de rester collé au peloton jusqu'au soir.

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Les élèves, comme souvent le lundi matin, sont des statues de cire, froide. Ardu de les réchauffer et de mettre en mouvement les bielles de leur mâchoire, c'est vrai qu'il fait froid dans les classes, le chauffage est en panne, une panne due, dit-on, aux mastodontes de chantier qui ont écrasé les conduites d'eau chaude passant dans la cour et alimentant les radiateurs du collège.
Ils tracent sur leur cahier quelques mots que j'ai notés au tableau – oxymore, antiphrase, hyperbole, litote, énumération -, le visage impassible. Le jour a fini par faire son entrée, quelques rayons se font remarquer, quelques visages se réveillent, déridés par les obliquités de Voltaire dans Jeannot et Colin, l'examen des valeurs du subjonctif fait le reste.
Je lis quelques pages du Plateau de Mazagran pendant mon heure de permanence et reprends les hostilités en fin de matinée.
L'école vaudoise ne cesse de faire parler d'elle dans les salles des maîtres, comme si elle ne leur appartenait plus. Les enseignants doutent des réformes, notamment des dernières, celles qui m'ont plongé dans le désespoir le plus vrai, le plus profond, sans même ce petit élément qui fait si souvent espérer chacun d'entre nous dans les pires situations. Je ne crois plus ni à la providence ni au hasard, pas plus qu'en mon intelligence, bref un désespoir heureux, détaché et libre. Il ne sert à rien de s'agiter, il est juste temps de faire ce qu'on peut. J'ajuste donc mes forces et tente de faire comprendre aux grands élèves de la 9 que les problèmes des accents aigu et grave qu'ils doivent maîtriser sont des problèmes de peu d'importance, au fond, mais qu'ils ont provoqué un beau et gros remue-ménage en 1996. On a tranché. Exception ? On gardera le é dans médecin, un peu de respect, please, à l'égard de nos élites. Tout ça est drôle et mérite d'être connu. Ce sont même ces connaissances de second niveau qu'il nous faut enseigner à nos élèves, parce qu'elles enveloppent sans trop de sérieux celles du premier niveau, que les élèves maîtriseront à leur insu, sérieuses, normatives et passagères.
Je prends à nouveau de l'avance en fin d'après-midi et termine avant l'heure. Vais faire un tour, monte au Châtaignier par le Petit-Mont, le soleil guigne entre le Jura et le Plateau, je cherche Montricher. Le chemin qui serpente dans les bois est plus prononcé qu'autrefois lorsque nous l'avions, les élèves et moi, élevé au rang d'annexe scolaire. On l'appelait la boucle et les élèves l'empruntaient parfois pour travailler en marchant, comme les Aristotéliciens dans le quartier du Lycée d'Athènes. C'était une boucle d'un peu plus d'un kilomètre et d'un peu moins de 50 centimètres de large qui plongeait en son milieu dans l'ombre de la Valleyre.
Au terrain de football j'aperçois des visages connus, trois ou quatre élèves de la classe 11 qui s'entraînent assidûment. Un autre plus loin, mais plus ancien, il pilote un petit avion de sagex, il a fait un apprentissage de luthier mais peine à se mettre à son compte. M'arrête en redescendant par le chemin des Neuf Fontaines au Central où des habitués se taisent devant une bière.
À 19 heures 30 je rencontre les parents de la classe 9 auxquels je ne raconte pas l'histoire de cet élève à qui on demande, un lundi matin, quelle méthode il utiliserait pour déterminer la température de l'eau d'une fontaine qui murmure dans la cour et qui répond qu'il suffit de réfléchir. À la proposition de se rendre sur place et d'y tremper la main ou d'user d'un thermomètre, il rétorque qu'il est quand même moins pénible de réfléchir que de se lever et descendre jusqu'à la fontaine. Il n'avait d'ailleurs pas tout à fait tort. Je leur raconte en remplacement d'autres histoires anodines, avec dedans des silences, c'est ce qui leur parle le mieux.
Je passe à la salle d'informatique avant de rentrer, je tombe sur un coffre-fort, le nouveau chariot pour les ordinateurs portables. Oui oui ! un porteur de portables.

Au Riau, Sandra et Suzanne préparent leur voyage à Berlin. Les enfants dorment.

Jean Prod’hom


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Tant qu'à faire 807 mètres

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On pourrait compter les gouttes tomber sur le velux, le temps s'est rafraîchi, je descends faire du feu dans le poêle pour la troisième fois de l'année. Les enfants se lèvent tard, font leurs devoirs. On finit par les rejoindre pour déjeuner.

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Localise sur Google Earth une dizaine des cimetières visités ces dernières semaines d'où j'ai ramené, parmi d'autres, une photographie d'arrosoir. J'hésite sur l'altitude, décide de deux saisies, une à 145 mètres et l'autre, tant qu'à faire, à 807 mètres. Restent la question de l'identification, des balises, de la publication que je remets à plus tard .
Arthur et Louise restent à la maison avec James Bond, Louise sort avec Sandra et moi sous la pluie, on trouve quelques chanterelles. Oscar fait comme il le peut dans les ronciers, et ce que je craignais se produit, il faut le porter. Je repars sitôt rentré avec Louise, en voiture, au-dessus du Moulin de Peney, là où les chanterelles poussaient en pagaille il y a quelques années, mais les travaux forestiers ont tant modifié les lieux que je ne m'y retrouve pas, même chose dans le bois de Ban à Hermenches. On rentre les mains presque vides. Je profite au retour de lui présenter l'étrange domaine de Joie, l'homme des bois, sous la Solitude, qu'il a abandonné pour l'hiver. Muette d'abord, elle finit par avouer qu'elle préfère habiter chez elle.
Je boucle tout à 20 heures.

Jean Prod’hom


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Le Plateau de Mazagran

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Depuis que j'ai croisé il y a quinze jours Bertrand auquel j'ai demandé mon chemin dans le quartier du Faubourg de Montricher, j'ai eu l'envie de relire André Dhôtel. Le môme d'une dizaine d'années m'avait répondu ce jour-là Berolle et Mollens comme Maxime avait dit à Gabriel Rigny ou Clamart. Depuis aussi que je m'intéresse à cette Maison de l'Ecriture qui sort de terre à Bois Désert, une monstruosité inoffensive et sans nom, certainement, aux yeux des gamins de ce bourg du pied du Jura. Depuis enfin que Montricher me fait penser à un village grec, de cela je m'en expliquerai peut-être un jour.
Je lis au réveil les premières pages du Plateau de Mazagran.

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Je m'en vais dans la Broye en début d'après-midi, par Hermenches et Rossenges. Haltes sur la rive droite, successivement à Henniez, Villarzel, Sédeilles, Cerniaz, Villars-Bramard, Dompierre, Prévonloup, Lovatens, Sarzens, Chesalles-sur-Moudon, Chavanne-sur-Moudon et Ursy. Il est près de 5 heures lorsque je rentre.
Il a plu tout le temps de mon périple, et le brouillard était si bas qu'il m'a été parfois difficile de repérer les petits clos situés à l'écart des villages, abrités sous des feuillus ou des cyprès, parfois des saules. J'ai toujours cru que les cimetières étaient parmi les plus anciens vestiges de l'occupation des hommes, protégés par les soins que les vivants ont depuis toujours à l'égard de leurs morts, quelles que fussent leurs vies, entourés d'un mur au vieux crépi, des lieux rarement remaniés, ce n'est pas sûr évidemment, quoi qu'il en soit, puisse le sommeil des défunts ne pas être dérangé. Les parallélépipèdes qu'ils dessinent dans le paysage circonscrivent des sites remarquables d'où le paradis auquel la mort donne peut-être accès se laisse éprouver déjà sur la terre, tout autant lorsqu'on les aperçoit de loin que lorsqu'on se trouve dans la place et qu'on regarde alentour. L'archaïsme de ces lieux ne se laisse pas photographier, j'y ai renoncé, je ne ramène désormais que des photographies d'arrosoirs.
On descend ce soir au Théâtre de Vidy sur la pelouse duquel se dresse un chapiteau. S'y joue un spectacle, Le Bal des intouchables, beau spectacle. J'y ai vu deux choses extraordinaires, huit personnes venues de nulle part, à l'allure, le visage, l'âge, le corps si différents que leur rencontre était déjà improbable, sinon lors d'un bal, ballet dans l'air ballet sur terre. J'ai vu parmi eux l'un d'eux, homme comme vous et moi, qui grimpait à une perche verticale comme un singe. Mais sans user de ses mains, comme un homme, c'était Balthasar.

Jean Prod’hom


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Amiraux-chefs d'îles mystérieuses

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Oscar trotte dans le noir. Sur la côte de la Mussily j'entends ses pas devant puis derrière, il me frôle ciel et bois confondus, j'avance avec une foi modeste, celle que les choses vont se précipiter tout à l'heure. Le jour se lève en effet lorsque je redescends de la Moille au Blanc, de longues traînées de suie s'accrochent aux sommets de Brenleire et de Folliéran, en charpie du côté du lac. Plus au nord une lueur blanche pousse du bout de ses doigts roses les bords de la nuit, se glissent sous les restes de suie et les teinte d'orange cireux, brûlent avant de fondre, le jour ramasse tout, rien ne l'arrête, le ciel devient transparent comme le verre, on se demande où a bien pu passer la nuit.

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Je quitte le Riau en longeant les plans du jour et du ciel, passe à coté, pas moyen de faire autrement, à moins d'aller droit à l'est, là où sommeille le gibier, où règnent les cols et les passes, l'herbe maigre, les pierres, les sentes sur lesquelles on revient parfois, quelques cairns.
Mon travail fait depuis quelques jours une boule compacte dont il m'est difficile de retrouver les deux bouts. Il m'arrive de couper dans la pelote pour m'y retrouver et retrouver quelque chose sur lequel je peux tirer. Mais ce cette pelote, ce temps pelote je m'en défie, il accroît par moment son volume et ne me laisse que des miettes. Je confie le soin à ces notes et à ces images d'enrayer sa croissance et de mettre à ma disposition un lieu où respirer.
Fais une pause à la sortie de l'école sur la terrasse du Central, le soleil s'apprête à passer derrière les lampadaires, les lignes téléphoniques, les hautes cimes des conifères que remplaceront bientôt des haies de thuyas derrière lesquelles s'efforceront de vivre les derniers hommes, amiraux-chefs d'îles mystérieuses silencieuses comme des cimetières.
J'apprends dans le journal local que le blogue kayture de Miss Suisse 2011 accueille plus d'un million de visiteurs par mois. Elle écrit :
La régularité et l'authenticité sont des gages de qualité, c'est quelque chose que mes lecteurs apprécient. Mon journal est comme un journal de bord, j'adopte un ton plus personnel, avec des anecdotes.
Je souscris à ces propos, et comme elle ma ligne est claire : Je n'écris que sur les choses que j'aime. Pourquoi donc le domaine des marges.net et de ses dépendances n'accueillent pas plus de 15000 visiteurs mensuels (commerciaux ukrainiens et moteurs de recherche russes compris) ? Je me le demande. C'est peut-être que la belle caresse un rêve, celui de fonder un jour sa petite entreprise. Toujours est-il que personne ne m'a fait parvenir des vêtements ou des chaussures. Mais a-t-elle, comme moi, reçu un jour un pot de confiture et un petit ouvrage sur Tchernobyl ?
Françoise et Edouard sont venus manger ce soir à la maison.

Jean Prod’hom

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Il y a du Grand Meaulnes dans la Grande Beune

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Assure la mise sur orbite de nos trois satellites, qui peinent au réveil, se retournent, se détournent, s'enroulent dans leur couette avant de mettre soudain le turbo et de me reprocher, tandis qu'ils regardent flotter dans un bol de lait leurs corn flakes, de les avoir martyrisés en leur offrant, je le croyais, ce qui se fait de mieux en ces circonstances, les chansons de la jeunesse de Georges Brassens chantées par lui-même : Avoir un bon copain, On n'a pas besoin de la lune, Le Bateau de pêche, Le Petit Chemin,... On m'y reprendra.

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Présente aux élèves de la 6 une activité autour des Temps modernes (1453-1776), une activité dont je cherchais depuis quelque temps la clef, laquelle m'est apparue hier alors que je roulais entre Cugy et Morrens, Bretigny, Montheron et Froideville. La solution s'est imposée d'un coup : extraction en forme d'arborescence de la structure - appelons-la sémantique - de l'introduction aux Temps modernes du manuel d'histoire des années passées rédigée par Raymond Darioly ; importation dans cette arborescence pour l'éclairer, l'étayer, exemplifier l'un ou l'autre de ses aspects, de cinq éléments textuels extraits des 88 pages du manuel Nathan mis à la disposition des élèves cette année, consacrées aux XVIIe et XVIIIe siècles ; recherche sur le net et importation de cinq documents iconographiques complétant l'éclairage; rédaction pour chacun de ces documents d'une légende, c'est-à-dire de consignes de lecture – que faut-il regarder sur cette image ? –, susceptibles de fonder l'une ou l'autre des assertions, illustrer leurs significations, mais aussi susceptibles d'étendre l'intelligibilité du parcours.
Il me faudra plus de trente minutes pour préciser l'affaire aux élèves, ses enjeux, mais aussi sa simplicité : apprendre à lire, croiser ses sources et goûter aux joies de l'exploration libre.
Pendant que les élèves de la 9 planchent cet après-midi sur la course aux colonies à la fin du XIXe siècle, je lis Genette la canaille, il y a de la fouine chez le bonhomme, du furet ou de la belette.

Mon propre conseil de lecture serait donc : surtout, ne «picorez» pas (un livre n'est pas une basse-cour), lisez dans l'ordre, ligne à ligne, sans rien sauter (parfois glisser, peut-être), sous peine de manquer les effets volontaires, ou plus souvent offerts par ce hasard qui souvent fait si bien les choses, de proximité (de «bricollage»), de contraste (de coq à l'âne) ou de transition ; retenez éventuellement les entrées qui vous semblent obscures ou elliptiques, puis relisez une deuxième fois d'un œil plus curieux, voire indiscret, propre à percevoir quelques fils conducteurs, et quelques images dans le tapis : contrairement à moi, vous avez toute la vie devant vous. Mais j'ai dit «serait», sans illusion ni sanction : l'auteur propose, dans le meilleur des cas, le lecteur dispose, et de toute manière il est déjà un peu tard pour un tel divertissement.

Bien sûr, il y a bricolage et bricollage, mais on ne saura pas avant l'après trilogie de Codicille, Bardadrac et Apostille, c'est-à-dire dans l'ouvrage suivant – s'il y en a un (dont le titre devrait commencer très logiquement par la lettre Z en vertu de la loi de l'Eternel retour du même) –, sur quoi portaient les guillemets.
Termine en rentrant La Grande Beune, un récit plus court, plus ramassé encore que le souvenir gardé, à peine un récit. Le lire et le relire autant de fois qu'il le faudra pour réduire son empan et saisir sa phrase, la courte phrase qui le fait frémir tout entier, percevoir le souffle unique qui le traverse. Il y a du Grand Meaulnes dans la Grande Beune.
Réunion des parents d'élèves à Moudon, la Broye coule noire.

Jean Prod’hom


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Gérard Genette

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Louise sourit lorsque je lui souhaite un joyeux anniversaire, et ce sourire qui n'a pas toujours été si large au réveil me réconcilie avec les démons de l'histoire qui m'enjoignent de quitter la maison pour gagner mon pain. Yves vient ce soir, Arthur et Lili sont dans le secret, Louise l'ignore.

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Travaille ce matin successivement avec chacune des trois classes qui m'ont été attribuées au début de l'année, sans répit, avec le souci de leur faire entendre – trop souvent peut-être –, ce qu'on est en mesure de saisir de nos pouvoirs derrière les apparences. Non pas tant le comportement irrégulier de certains verbes en -dre ou la présence à l'écrit d'une lettre i inaudible, mais la faculté de surmonter ces difficultés en élaborant des outils ad hoc. Les connaissances positives engrangées à la fin de nos parcours scolaires occupent un si faible volume, souvenons-nous, qu'on se doit, chaque fois que cela est possible, et ça l'est toujours, de minimiser leur valeur et de réévaluer ce qu'on met en jeu pour surmonter les obstacles. Ce faisant, les derniers arrivés sont amenés à maîtriser non pas seulement tel usage particulier, telle idiotie héritée de leurs pères mais à entrevoir et saisir parfois ce qui appartient en propre à l'espèce.
Tire quelques photocopies des épreuves que je vais soumettre aux élèves ces prochains jours. Nous avons en effet mis en évidence des problèmes, nous les avons interrogés, pesé leur importance, nous avons élaboré des réponses ; une feuille blanche sur laquelle ils auraient eu à tout écrire aurait dû suffire, attestant par là que tout ce qui ne leur appartenait pas jusque-là  – les questions comme les réponses – leur appartient désormais.
On ne sait rien à moitié, on sait les choses toutes, mais avec la certitude que ça ne tient qu'à un fil, un fil qui nous permet de rentrer à la maison chaque soir après le travail. Ce que je fais à un peu plus de 13 heures.
Sandra à oublié le gâteau d'anniversaire à Lausanne, je descends le récupérer, passe dans une librairie. J'ai la curieuse impression que les livres de la rentrée dont on fait grand bruit datent de saisons passées. J'ai le sentiment de les avoir tous lus, sauf un, l'Apostille de Gérard Genette qui me tend les bras. Rien de tel pour rester éveillé que la lecture des textes de ce jeune homme de plus de 80 ans, un peu canaille, qui a entrepris après Bardadrac et Codicille un troisième tour du monde.
M'arrête à l'Hermitage à 16 heures 30, on y expose une cinquantaine de peintures, dessins, affiches d'Asger Jorn, tout semble avoir été fait, même quand c'est pour la première fois, dit et redit mais de dos, essaie de rattraper quelque chose qui me dépasse. À Sauvabelin il pleut, les canards et les oies ont déserté le lac et pataugent dans la pelouse, bois un café et goûte, avant de reprendre la route, une dernière apostille qui croque sous la dent.

Jean Prod’hom


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Trophées

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C'est en lisant L'Ardent Royaume, il y a une quinzaine de jours, que l'envie m'est venue de relire, sans savoir exactement pourquoi, La Grande Beune de Pierre Michon. J'avais extrait alors du récit de Jacques Chessex les lignes dans lesquelles le narrateur décrit la tête de chevreuil à l'oeil luisant qui veille au-dessus de Raymond Mange et de Monna à l'Auberge des Champs de Donneloye, tout prêt de s'arracher du mur, avec autour des hôtes d'un autre monde, ahuris, monde primitif, égarés sur les hauts de la Mentue, son mufle noir, la graisse de jambon qui luit, une lumière de soufre, la poussière sur l'étagère du comptoir, pas ou peu de lumière.
Je relis donc cet après-midi les premières pages de La Grande Beune dont j'extrais ceci.

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Il n'y pas de gare à Castelnau ; c'est perdu ; des autobus partis le matin de Brive ou de Périgueux vous y larguent fort tard, en bout de tournée. J'y arrivai la nuit, passablement ahuri, au milieu d'un galop de pluies de septembre cabrées contre les phares, dans le battement de grands essuie-glaces ; je ne vis rien du village, la pluie était noire. Je pris pension chez Hélène qui est l'unique hôtel. sur la lèvre de la falaise en bas de quoi coule la Beune, la grande ; je ne vis pas davantage de Beune ce soir-là, mais par la fenêtre de ma chambre me penchant sur du noir plus opaque je devinai derrière l'auberge un trou. On descendait par trois marches à la salle commune ; elle était enduite de badigeon sang de boeuf qu'on appelait naguère rouge antique ; ça sentait le salpêtre ; quelques buveurs assis parlaient haut entre des silences, de coups de fusil et de pêche à la ligne ; ils bougeaient dans un peu de lumière qui leur faisait des ombres sur les murs ; vous leviez les yeux et au-dessus du comptoir un renard empaillé vous contemplait, sa tête aiguë violemment tournée vers vous mais son corps comme courant le long du mur, fuyant. la nuit, l'oeil de la bête, les murs rouges, le parler ruse de ces gens, leurs propos archaïques, tout me transporta dans un passé indéfini qui ne me donna pas de plaisir, mais un vague effroi qui s'ajoutait à celui de devoir bientôt affronter des élèves...

J'essaie en vain de reprendre mon souffle, mais les temps changent. Je sors en coup de vent et suit celui qui n'est plus à lui jusqu'à ce qu'apparaisse dans la grange, emplissant tout l'espace de ses incompréhensibles rouages, une moissonneuse-batteuse verte de la marque John Deere...
Lili arrive au pas de course, il est 15 heures 30 à la grande pendule, elle se change et file au carrefour, c'est jour d'équitation à Curtilles. Louise la suit de près, elle entre souveraine dans le salon et prend sa guitare, je descends à Corcelles, le bus TL arrive dans mon dos, puis à Ropraz, Louise entame un blues, Arthur fait des exercices de math.
Me rends au restaurant des Terreaux de Moudon, par Vucherens, Vulliens et Syens. On fait le point respectif sur nos vies qui se reconnaissent et s'écartent. Ni l'un ni l'autre n'avons le temps de faire des politesses. Frédérique me remet l'album que des enfants en résidence à Montricher ont réalisé. C'était la mi-mai 1986 à Bois Désert.

Jean Prod’hom


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Passion pour le Gulf-Stream

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Pluie à verse dehors, et nuages en pétard, vent du sud-ouest en rafales. Dedans la radio crache en boucle les résultats des votations cantonales et fédérales du week-end, des occasions données à tous de parler ou de se taire, de gagner ou de perdre, si souvent tempêtes dans des bénitiers. Mais sur le coup, les Neuchâtelois ont perdu une belle occasion de se rabibocher en rapprochant les montagnes du lac.

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Sur le chantier des Danseuses du Mont, quelques ouvriers s'affairent dans la nuit, se préparent à de gros travaux, ils n'auront cependant pas assez de leur patience et de leurs machines pour venir à bout des palplanches sur lesquelles la terre s'est refermée. A suivre. Termine au cours de la matinée Retour et en extrais ceci.

Or, revenu dans mes frontières, il se passa un événement non racontable et que je raconte quand même. Une virée à bicyclette selon la méthode expliquée plus haut, c'est-à-dire limitée à une dizaine de kilomètres, avec des ralentissements à cinq à l'heure et des arrêts n'importe où. Cette fois-là je fis un arrêt en un lieu le plus dépourvu d'intérêt qui fût jamais, au milieu des cultures plates assez loin du ruisseau et du passage à niveau pour qu'ils n'entrent pas dans le décor.
Alors que ne demeurait guère que l'espace pur et simple, j'eus l'idée soudaine qu'existait dans ces environs indéterminés un poète prodigieux, hors de tout exemple. Pas un amateur d'écriture ou de pensée, pas un artiste ni même un aventurier, mais quelqu'un qui était un événement vivant et impossible : Arthur Rimbaud dont je ne savais absolument rien, je le répète. Je ne songeais pas tellement à la proximité du hameau de Roche. C'était plutôt comme le passage d'un enfant perdu dans la campagne et dont la présence était aussi évidente qu'irrégulière et insolente.
Quoi comprendre à cette révélation d'une gratuité totale ? Cela ressemblait à ce désarroi d'un écolier qui en classe de math, aperçoit soudain accrochée au mur une carte de géographie et se prend de passion pour le Gulf-Stream.
Décidément il me fallait lire Rimbaud et savoir quelle était cette histoire originaire du positif terroir ardennais

Je dévie, mais c'est la grande affaire des paroles villageoises. On ne sait où on va. et puis soudain : "Il y a ceci". En tout cas j'ai été pris d'une admiration sans fin pour des personnes que l'opinion de hautes sphères littéraires et autres, considèrent comme médiocres, ou humbles ou encore propres à faire l'objet d'une étude de moeurs. Leur patience, leur attention vive, leurs inspirations inattendues, ces destins qui semblent en-deça de la vie et s'accordent secrètement avec un au-delà inimaginable...
André Dhôtel, Retour, 1979


Monte après midi sous la pluie à la Dubarde, avec une quinzaine d'élèves. Raymond les emmène au fond de la Mine par groupes de trois pendant que les autres, d'abri en abri, inventorient les fontaines et les chèvres, du Serjet aux Meules. Raymond m'offre un verre, sa femme des pommes mais il me faut être à l'arrêt de bus de Corcelles à 16 heures 30, Je l'aperçois qui monte à pied, on parvient au Riau avec le soleil dans le dos. Je sors une petite heure avec Oscar, les nuages filent par convois, le ciel se multiplie dans les flaques, ça donne le vertige, des torrents d'or en fusion forcent les lisières et coulent sur la terre noire des bois.
Sandra et les filles sont rentrées d'Oron, Lili aura cette semaine, après les noires, à se familiariser avec les touches blanches du piano, elle s'étonne qu'on lui refile deux clefs, celle de fa et celle de sol. Louise va devoir jongler avec deux guitares, pour la semaine prochaine : The Eyes of the Tiger et un blues en la majeur. Quant à Arthur, il nous lit son beau rapport de physique qui traite des méthodes de récolter le sel. Il se demande ensuite, après avoir lu les premières pages du Dernier Jour d'un condamné qu'il a choisi de présenter à l'école ce que celui-ci peut bien faire et penser avant son exécution. Avec l'école buissonnière qu'on ne fait qu'imaginer, sauter du coq à l'âne, c'est bien peut-être le meilleur de l'école.

Jean Prod’hom


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Une VGS couplée à un ampli Jim Marshall de 15 watts

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On entend les premières notes de la VGS électrique de Louise, une VGS couplée à un ampli Jim Marshall MG15CFX de 15 watts, que j'ai accordée hier soir mais qui sonne un peu faux ce matin. On avait été avertis qu'il en allait ainsi avec les cordes neuves, je l'accorde. On déjeune à la véranda, puis les enfants terminent leurs devoirs pour la semaine prochaine. Sandra traite de longitudes et de méridiens, de latitudes et de parallèles avec Arthur.

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Nous allons, Sandra et moi, nous promener par le refuge de Ropraz. On rencontre sur la traverse deux vieilles dames accompagnées de deux roquets, elles ont chaussé des mocassins et s'inquiètent de ce qui les attend, la boue est généreuse. On s'assied plus loin, sous des foyards et sur la mousse humide avant de rejoindre la Moille au Blanc où pique-niquent une quinzaine de cow-boys. Le soleil nous oblige à retirer notre veste puis notre pull.
Les poulettes on laissé cinq oeufs dans le nichoir et passent au statut de poules. Mais combien de coqs font-ils partie ne notre troupeau de gallinacés ? On va devoir enquêter, méthodiquement.
Tire deux heures durant sur un fil, des Cullayes à Carrouge, en passant par Servion, Essertes, Châtillens, Oron, Chesalles, Chapelle, Promasens et Rue, en faisant un arrêt prolongé sur les bords du terrain de foot d'Oron où l'équipe de la Haute-Broye affronte Saint-Sulpice. Des équipes de troisième ligue qui jouent leur vie chaque dimanche, hurlent et frôlent à tout moment le pépin. Tout autour le public sourit, il fait beau et la cantine est ouverte.
Plus loin, sur la rive gauche de la Broye avant qu'elle ne vire au nord, des panneaux avertissent les passants que se déroule une manifestation à Rue, les ruelles basses de cette bourgade de la Glâne sont en effet envahies par des véhicules parqués à la va-vite. Personne pourtant autour de l'église ni du château, ce n'est donc ni un mariage ni une fête religieuse, ni une journée du patrimoine. Je m'informe auprès d'une vieille dame qui avance cahin-caha, c'est un loto. Il a lieu tous les quinze jours de janvier à décembre, si bien que les Vaudois qui ne connaissent ces joies qu'au moment des fêtes de fin d'année montent de Mézières ou d'Oron dans cette petite ville du canton de Fribourg. Cela fait des mois que la petite vieille n'a rien gagné, elle vient de Moudon, mais elle continuera à venir, jusqu'à la fin, c'est ma vie, dit-elle en riant.
Je rentre, il est 17 heures, Sandra termine de ranger les étagères du salon et envoie les enfants au bain. Un dimanche de fin d'été, un dimanche de transition.

Jean Prod’hom

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M'égare dans les hauts de Morges

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M'égare sur les hauts de Morges, un labyrinthe dont sont responsables la modeste Morgette et l'essor démographique. Traverse Tolochenaz et Lully, reviens sur mes pas, fais une brève halte à Vufflens-le-Château, plus longue à Monnaz.

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Tourne autour de la maison qu'occupaient C., son ami, ses enfants, son mari, puis ses amants. Dedans un vivant désordre, dehors des cadavres de bouteilles. On construit autour mais le jardin n'a pas changé, nous y avions mangé un soir d'automne, nombreux, je me souviens, se savait-elle condamnée? Ou guérie ? Ou les deux ? Toujours est-il qu'elle est morte peu après. Aucun signe dans le cimetière de Monnaz, je le regrette, j'aurais voulu lui dire deux mots, une pierre, on abandonne trop vite ceux qui nous lâchent, et eux d'attendre nous oublient. Je continue par Vaux, Reverolle, Apples et Pampigny.
Il pleut lorsque je mange à midi aux Deux Sapins, j'écoute mes voisins, partagés entre les plaisirs du terroir - on mange bien aux Deux Sapins -, et le plaisir de se déchirer. Le second est plus vrai, plus intime, sonne plus juste et il durera certainement au-delà de la disparition de l'un des deux convives.
Le soleil revient, j'extrais quelques lignes du Retour qu'André Dhôtel confia au Temps qu'il fait. Les brouillards s'agrippent aux pentes du Mont-Tendre, montent jusqu'aux nuages que le vent d'ouest chasse et qui passent à la verticale de Montricher.

C'est l'innombrable, et curieusement tout pareil... On s'occupait surtout à emmagasiner de faux ou de vrais trésors... Il n'y avait pas à distinguer quoi que ce soit... Tout revenait presque au même... Une discordance pour ainsi dire originelle qui ne fit que s'accentuer dans la suite. Ma ville natale dans le voisinage se trouvait réduite à l'état de Pompei cependant que les fleurs des jardins éclataient au cœur des misérables ruines. La désharmonie était donc partout évidente et faisait rayonner des éclairages et des rosiers insoupçonnés... Une réalité divisée, bouleversée, toujours ressuscitée. Comment ne pas s'y attacher passionnément en oubliant tout le reste ? Pourtant ce n'est pas encore le fin mot. Il n'y a pas de fin mot.

La pensée est organisée comme un paysage, pensées d'altitude, pensées des tréfonds, vagues ou plaine, il convient de renouer avec notre ignorance, ou prendre de la hauteur et cartographier ce qui nous tient éloignés. Nous n'avons pas d'autre alternative.
Entre par effraction douce sur le chantier de la Maison de l'Ecriture. L'ambiance est au chantier, pourvu que ça dure. Je redescends au centre du village et continue sur Mollens, Berolle. Bière, Ballens, retrouve l'étui de mon appareil de photos à Reverolle. Poursuis juasqu'à Severy, Cottens, Grancy et Senarclens. M'arrête à Froideville, il est 18 heures 30.

Enseigner soit, mais quoi et comment. Je risque une réponse aujourd'hui : les traverses, la vanité, et ce qui les déborde, sans qu'on puisse faire autre chose que tirer de tout cela un peu de hauteur et guigner du côté de ce qu'on ignore.  

Jean Prod’hom


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De la fumée se perd dans la nuit

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De la fumée se perd, on ne sait pas comment dire, dans le jour ou la nuit, le chien ou le loup,. Elle sort de la cheminée lorsque je rentre de balade. C'est un message que Sandra me destine, elle a décidé qu'il était temps de recommencer à faire du feu dans le poêle.

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Non ! ce sont les vapeurs de la chaudière qui fait bouillir l'eau du boiler, ce n'est qu'un avertissement. Je lui en dis deux mots, elle opine, l'automne est là, le soleil ne parvient plus à réchauffer l'intérieur de nos os, les murs incapables de stocker le chaud tournent casaque et stockent le froid, il va falloir commander du gros et de la menuise. 
Derrière la Moille Baudin, les indiens de l'Escargotière n'ont pas attendu et des guirlandes bleues serpentent au-dessus des toits avant de se perdre dans le ciel bleu. Il faut dire que le soleil espace singulièrement ses visites dans ce coin, c'est l'ombre qui règne, toute l'année, elle se lève avec le jour et disparaît lorsque la nuit tombe. 
Il ferait bon rester dehors aujourd'hui, à Davos ou à Château-d'Oex, allongé dans une chaise longue au tissu rêche, avec dessus une couverture militaire, tousser un peu et, c'est mieux, aller sur la voie de la guérison. Les traitements antibiotiques ont tué quelques-uns de nos rêves. Nous restent la Montagne magique, la poésie, l'isoniazide, le rifampicine, le pyrazinamide et l'éthambutol.
Je passe donc la journée ici, dedans la mine avec par moments la tête hors de l'eau, la satisfaction d'avoir réussi à faire travailler les élèves sans avoir mis ni le doigt dans l'engrenage ni les bâtons dans leurs roues. C'est ce qu'on devrait enseigner dans les écoles de pédagogie, comment mettre en place des dispositifs où la présence de l'enseignant s'avère inutile. Avec le risque naturel de parvenir à la situation paradoxale que l'Etat soit amené à payer des fonctionnaires qui ne feraient rien, vraiment rien, réussissant ainsi auprès des élèves dont ils auraient la charge, sans être là, ce que manquent les meilleures équipes de professionnels. Je rentre à 17 heures, avec sous le bras ce curieux paradoxe que je glisse dans un tiroir où se trouve déjà un film, Les Enfants de Marguerite Duras.

Jean Prod’hom


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Romps mon engagement

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Tiens ! les fauteuils rouges ont changé de place, ne m'y assieds pas comme à l'accoutumée, mais rejoins le coin qu'ils occupaient jusqu'à hier. A la place des petites tables carrées et des chaises, je m'installe sur l'une d'elle avec l'impression assez agréable de rouler dans un compartiment de chemins de fer côté fenêtre. Je lis le chapitre que consacre Yann Houry au Jeannot et Colin de Voltaire, dans un manuel numérique entièrement libre et gratuit pour Ipad. Enchaîne avec les élèves de la classe 6 et présente la belle et captivante histoire de la mine des Roches.

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Romps mon engagement à midi en parlant d'école et de pédagogie en salle des maîtres. Sandra qui mange en face de moi me tape sur les doigts, je ne recommencerai plus. Mais cet affairement, cet enthousiasme pour les nouveaux bâtiments scolaires m'exaspère un peu.
Je remonte au Riau un peu avant 16 heures. Vais chercher Arthur à l'arrêt de bus tandis que Sandra redescend au collège pour une nouvelle séance de concertation. Sur ce coup, je préfère être à ma place.
Traverse le bois derrière le Chauderonnet avec la tête qui bourdonne, me demande si c'est pour cela que je ne trouve pas de champignons ou si, plutôt, il n'y en a pas : ne le saurai évidemment pas. Je sors du bois précipitamment et descends au bord du ruisseau, trouve une souche sur laquelle je m'assieds, seul remède au bourdon qui s'agite dans ma boîte crânienne. Il se dissipe enfin et s'en va reposer sur les fonds comme le sable après la tempête. J'entends alors les murmures de la rivière qui roule ignorée en des vaux étranges, ni corbeaux ni anges, mais le vent salubre. Je suis réparé.
Louise, Lili et Mylène qui sont parties dans les bois avec une scie et une pince dans un seau, sont de retour et aménagent la cabane de la mare, creusent des marches de terre sans toucher autour à ce qu'elles appellent la forêt vierge. Je descends Arthur à Ropraz, il a un quart d'heure de retard et ça me fâche, il trouve une excuse de bien faible envergure. Je photographie avant de rentrer les arrosoirs de Ferlens et ceux de Mézières. L'Oldenhorn et les Diablerets sont blancs, les maïs couleur moutarde.

Jean Prod’hom


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Il nous faudrait aujourd'hui mille Henri Calet

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Il a plu des perles toute la nuit sur les velux, je me réveille avec un peu d'anxiété, c'est que nous allons ce matin, Raymond et moi, faire visiter au élèves de la classe 11 et de la classe 6 la mine des Roches et le quartier qu'elle alimente depuis 1842. C'est la dernière grosse source privée du coin, une source bien vivante, une source qui débite plus de 100 litres-minute. Les propriétaires ont changé il y a peu toutes les conduites, de la plaque Menu – du nom de celui qui l'a fondue en 1905 – jusqu'aux Roches, les Meules, la Croix-Blanche, la Dubarde, en Lussy. J'apprends que les propriétaires du Serget ont renoncé à leur part.
Descends une fois encore dans la chambre de partage, une fois encore m'enthousiasme devant cette galerie de plus de 190 mètres creusée entre 1868 et 1872 qui s'enfonce dans la molasse, admire la ténacité de ces hommes, leur inventivité, la bienveillance des autorités communales.

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Le beau temps revient au milieu de la matinée et il fait soudain si bon au soleil. Je mange à midi avec Raymond, sa femme, son fils et son petit-fils à la Dubarde après avoir jaugé le débit de sa fontaine. Il faudrait que je réalise enfin ce petit ouvrage sur l'histoire de cette mine de 1842 à aujourd'hui, j'ai les informations, mais où trouver le temps ?
Sandra est descendue au CHUV avec Louise, tout va bien, les résultats des examens sont bons. Elle part en début d'après-midi à la HEP présenter le programme de l'option spécifique Mathématiques-physique de l'enseignement obligatoire, je reste avec les enfants.
Les filles, je ne les verrai plus de l'après-midi, il n'en va pas de même d'Arthur qui me demande à 15 heures de l'aider. Il doit répondre à des questions portant sur La Main de Guy de Maupassant. On en termine à 18 heures, trois heures pour répondre tant bien que mal à 24 questions. L'intention de l'enseignant était louable et j'en ai profité pour rendre attentif le mousse sur quelques points que j'étais en mesure d'éclairer. Mais si le travail a été si long et si difficile, c'est qu'Arthur et moi, nous avons eu de grosses difficultés à comprendre toutes les questions. On ne s'est toutefois pas plaints, on a engagé notre coeur et toute notre bonne volonté, on a fait des conjectures, on a remis l'ouvrage sur le métier, rien n'y a fait, certaines questions ont résisté. Mais on a fait au mieux, oui on a fait au mieux, si bien qu'à la fin on a eu quand même l'impression de ne pas être complètement idiots. J'espère qu'Arthur saura écouter et sera en mesure de comprendre les explications de son maître quand il aura à corriger ce travail en classe.
Je pense ce soir aux camarades d'Arthur, qu'ont-ils fait cet après-midi, étaient-ils seuls devant ces difficiles questions. Notre école est, je le crains, une école qui ne connaît guère la bienveillance, ni le pardon ; n'y nagent que ceux qui ont appris à nager ailleurs. Je ne crois pas que notre société ait raison de continuer ainsi.
J'ai proposé autrefois, un peu pour rire, un peu pour provoquer, un peu pour de vrai, déposer une plainte à la Cour pénale internationale de La Haye contre l'école qui met trop souvent nos enfants en danger, personne ne m'a suivi. Entre temps, on a inventé un concept qui a bon dos, le concept de résilience.
Décidément, il nous faudrait aujourd'hui mille Henri Calet et mille Combat.

Jean Prod’hom


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Fuir ou prendre les devants

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Il est 7 heures 45 lorsque j'ai terminé mon premier tour, c'est-à-dire conduit aux arrêts de bus Arthur à qui j'ai préparé deux sandwiches, Louise, Lili et Mylène, tous dans la 807 que Sandra me laisse cette année le mardi et le jeudi.

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J'entame alors un second tour, à pied cette fois, par le refuge de Ropraz, le chemin aux copeaux, la Moille au Blanc, avec le désagréable sentiment pourtant que mes soucis me précèdent, et que ce sont eux qui commandent. Je n'aime pas ça, d'autant plus que je sais d'expérience qu'il suffirait que je les précède de quelques pas pour que j'en fasse mon affaire, à la manière du dernier des Horaces survivants, Publius Horatius qui, après s'être enfui, tua les trois Curiaces l'un après l'autre. Je m'avise en passant qu'il y a bien moins de différence que je ne le pensais entre fuir et prendre les devants.
Malgré cette grogne qui ne me lâchera pas totalement, je parviens à rassembler dans une arborescence quelques triolets : Inuit, Mentawai et Korubo ; Arctique, Indonésie et Amazonie ; découvertes, colonisation et mondialisation ; exploitation, domination et tourisme. Pour fêter cela, je regarde la première partie de Nanouk l'Esquimau de Flaherti (1922).
Je prépare à manger et une tarte aux pruneaux. Sitôt rentrée Lili se dépêche de monter dans sa chambre où l'attendent ses playmobil, Louise joue de la guitare comme ce matin avant de partir à l'école. Je les redescends à l'arrêt de bus pour 14 heures 20.
Deux heures sont à ma disposition, je regarde la fin de Nanouk l'Esquimau, une merveille, les premières minutes des Derniers Rois de Thulé (1969) de Jean Malaurie que j'ai visionnés il y a quelques jours. Mets de côté les Premiers contacts avec les Korubo (2000) de Richard Charles Wawman mis à la disposition du public sur Daylimotion, et Rendez-vous en terre inconnue (2006) chez les Mentawaï de Natacha Quester-Semeon. Télécharge pour faire bon poids le Kuessipen de Naomi Fontaine. Me voilà paré.
Louise et Lili reviennent comme des boomerangs à 15 heures 45. La grande prend sa guitare, la cadette enfile ses bottes, ses pantalons, sa bombe et ses gants. C'est une voisine qui l'emmène à 16 heures avec sa fille au manège de Curtilles.
Ramasse Arthur à l'arrêt de bus de Corcelles à 16 heures 28, file au Mont pour y être à 16 heures 45. Y suis à 16 heures 50, c'est une réunion obligatoire autour des examens, elle se termine à 17 heures 15. Me demande à la fin à quoi elle a bien servi. A chacune de ces rencontres il me semble qu'apparaît une nouvelle fuite dans la coque de notre vénérable institution. On a beau écoper, la ligne de flottaison se rapproche du bastingage, le bâtiment pris dans la mélasse s'alourdit, on s'agite sur le pont pour faire bon poids, chacun veut l'alléger et il s'enfonce. Est-il bien prudent de continuer ainsi ?
Pour calmer mon humeur maussade, nous allons, Sandra et moi, faire un tour sous la pluie. Jean-Jacques a dégagé le lit du ru qui se jette dans le Riau. On parle de la reprise scolaire de nos enfants. Descends à Ropraz à 20 heures récupérer Arthur que Sandra a déposé en rentrant du Mont. Il est 21 heures 30 lorsque je ferme les écoutilles. Arthur passe encore à la bibliothèque, il souhaiterait un troisième sandwiche pour son pique-nique, je lui propose une pomme, pas sûr que cela lui suffise.

Jean Prod’hom


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La littérature est lyrique tout entière

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Réveil tardif et déjeuner au soleil, on fête discrètement mais tout au long de la journée l'anniversaire d'Arthur qui a eu lieu officiellement hier. Louise enfourche son vélo et on descend à pied jusqu'à Ropraz, par la Moille au Blanc et la Moille Cherry. Oscar se fait électrocuter en s'approchant trop près d'une clôture. Il restera à mes pieds, servile tout au long de la balade.

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Traverse l'exposition que l'Estrée consacre au peintre et sculpteur Jean Marie Borgeaud. Ne trouve pas le lointain d'où proviendrait ce miracle dont parle Christophe Gallaz dans la plaquette de présentation. Pas tellement en raison de ce qui est montré, mais de mon incapacité à demeurer très longtemps libre les yeux ouverts dans les lieux fermés.
Louise est restée avec Oscar sur la place de jeux, Sandra vient nous chercher devant chez les Moinat. Repas d'anniversaire en fin d'après-midi, au cours duquel Arthur nous avertit soudain qu'il doit proposer pour demain un texte à son prof de français, qu'il devra par la suite présenter. Condition ? Que ce texte soit écrit en français et fasse partie du trésor de la littérature. Le mousse se sent pris à la gorge, 13 ans aujourd'hui, nous aussi. Comment aider notre petit ? Dhôtel, Alain-Fournier, Victor Hugo, Tournier,... ? On discute avant d'arrêter la chose suivante : Arthur proposera à son maître Le dernier jour d'un condamné et nous lirons ensemble Les Misérables. Je me demande bien comment ont fait les camarades d'Arthur et leurs parents.
J'essaie, avant de boucler cette journée, de fixer les raisons pour lesquelles il conviendrait d'affirmer que la littérature est lyrique tout entière, et toute écriture un chant. Hymne au courage qui, d'un coup d'aile, ferait passer l'esprit sur l'autre rive, à côté, afin qu'il s'établisse résolument dans le langage, lequel sans lui se retournerait comme un ongle incarné. Je m'arrête là.

Jean Prod’hom


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Oberaargau

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On part du Riau dans la nuit, les filles se blotissent dans la 807 sous la couette qu'elles ont emportée. Je somnole tandis que Sandra conduit, ouvre les yeux trois fois : j'aperçois près d'Avenches des coulées de sang, rouge, rose, orange, violet, mêlées à un peu de gouache qui a coagulé, elles recouvrent au nord-est une large bande de ciel qui déborde sur l'horizon. Entre Berne et Soleure, une lumière blafarde a jeté son sort bleuté sur la plaine de l'Aar qui fume, des brumes rampantes et inodores dont on ignore la provenance se mêlent à l'haleine de la rivière, et toute la campagne devient un champ phlégréen, froid et humide. A Rothrist enfin, lorsque les travaux présidant à l'installation du jour sont terminés, le soleil fait son entrée avec une telle violence qu'il m'oblige à baisser les paupières sur mes yeux à peine ouverts.
Sitôt arrivé à Vordemwald, je file à Langenthal acheter des pâtisseries pour faire taire nos appétits. Arthur reconnaît les zones avec Jean-Daniel. Sandra et les filles se promènent avec Oscar dans les bois un plus loin.
Il y a longtemps qu'il n'avait pas fait beau à Vordemwald, il y a du monde dans les travées, c'est la dernière course de la saison. Les filles naviguent entre le chien et la course d'Arthur. Sandra accompagne celui-ci de zone en zone, je vais de mon côté voir ce qu'il en est des arrosoirs dans les Friedhof de l'Oberaargau. M'arrête à Strengelbach, au Bergli de Zofingue, à Rothrist enfin.
Arthur est un peu déçu au terme de sa course, il termine troisième, des erreurs impardonnables, dit-il. Il remporte pourtant la Coupe suisse avec un bouquet de fleurs, une enveloppe qui lui permettra de faire quelques achats dans un magasin de sports et un guidon pour son vélo, en carbone. Solide au toucher, mais si léger qu'il provoque un inévitable malaise. On ne défie pas impunément la loi des genres, le bec d'acier de l'aigle ne saurait être aussi léger et doux que le duvet de l'aiglon.
Nous sommes naturellement un peu fiers, mais nous aimerions surtout que le mousse ne se mette pas dans l'état qui est le sien lorsque tout ne va pas comme il le désire. C'est ainsi que l'on progresse, dit-on, je l'espère.
Les mœurs des trialistes mériteraient d'être étudiés, il y a naturellement le passage de catégorie en catégorie, réglé par l'âge et les performances, mais il y a aussi le tout venant des rituels qui stabilisent la vie sociale des groupes et la vie affective des individus. Ainsi, dans le monde du trial, c'est lorsque on quitte la catégorie des cadets et qu'on accède à celles des juniors, des masters ou des élites que les vainqueurs attirent à eux la demoiselle chargée de leur remettre une coupe ou un bouquet de fleurs et l'embrassent. Plus tard, lorsque l'amie du pilote est considérée comme une fille sérieuse – par ses parents ? – et leur relation comme une relation prometteuse, le champion est amené à donner à sa demoiselle la permission de porter dans un petit sac à dos sa pompe à vélo, la trousse des réparations urgentes et une bouteille d'eau qu'elle lui tend après l'effort. C'est elle encore qui est autorisée à redresser le vélo que le pilote a laissé à terre pour aller chercher au plus vite la carte de contrôle qu'un commissaire vient de mettre à jour. Alors les parents qui avaient accompagné leur fils jusque-là se demandent soudain s'ils ne sont pas un peu de trop, laissent filer entre leurs doigts leur champion, sourient, mal à l'aise, sans perdre de vue pourtant la donzelle. Peut-être qu'il reviendra.
L'autoroute qu'on aperçoit sous le pont est saturée, on décide d'emprunter la route cantonale jusqu'à la première pizzeria. On en trouve une peu après Olten dont on sort à 21 heures, c'est la pizzeria Fulmine tenue par des gens vraisemblablement endettés, voici : on leur demande s'ils peuvent préparer pour nos filles une pizza réduite et une petite assiette de spaghetti. Chose promise chose due. Pourtant, au moment de régler l'addition, je constate que les prix n'ont pas été rabotés. Je demande une explication au patron qui s'éloigne pour réfléchir. Le sommeiller qu'il dépêche m'explique peu après que, s'ils peuvent aisément réduire le contenu des assiettes, il leur est tout simplement impossible de réduire leurs prix. Je ne comprends pas bien, lui non plus, mais il nous remercie, nous aussi.
Lili et Louise dorment dans leur couette jusqu'au Riau, je souffre pour elles avant d'y être, lorsqu'elles devront rejoindre leur chambre.

Jean Prod’hom

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A Bottens, ils ont tout fait à double

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Une femme est penchée sur la tombe de sa mère dans le cimetière catholique de Bottens. Je la salue, elle ne semble pas pressée, on parle de la réforme dans la région, de l'intelligence des habitants mais aussi de leurs divisions. A Bottens, ils ont tout fait à double, deux églises et deux cimetières, deux écoles jusqu'en 1969, longtemps deux cafés, deux épiceries et deux laiteries. L'orpheline parle doucement, non pas tellement par crainte que son père ne l'entende, mais pour ne pas le déranger. Sa mère a été la première femme à voter dans le canton de Vaud, c'était en 1959 à l'occasion d'une élection partielle. La télévision et les journalistes qui l'ont interrogée ont immortalisé la scène. On parle encore, avant de se quitter, du vieux curé de Poliez-Pittet, un prêtre dont on ne retrouve pas le nom et que j'ai rencontré à plusieurs reprises il y a une quinzaine d'années. Un veuf passe en coup de vent, un chien en laisse, arroser les fleurs de la tombe de sa femme.
Dans le cimetière protestant, au bout du village avant de redescendre à Malapalud, une veuve protestante entretient la tombe de son mari, j'hésite, pour plaisanter, à faire un signe de croix en la croisant. Renonce, tout n'est pas oublié malgré les dénégations de chacun.
Mange sur la terrasse du Lion d'Or à Montricher, une bande d'artistes y débarque, engagée pour un mariage qui aura lieu dans l'après-midi sur la route du Mont-Tendre. Ils finissent par parler, comme tout le monde ici, de la Maison de l'Ecriture. L'un d'eux se propose d'envoyer son CV, on ne sait jamais, les autres viendront le voir aux frais de la princesse.
Montricher est constitué de trois parties, le Grand faubourg et le Petit faubourg qui encadrent le Bourg que dominent l'église et les ruines du château. De larges terrasses orientées sud-sud ouest s'ouvrent sur une vague qui ondule jusqu'au lac. Je penserai tout au long de l'après-midi à Dhôtel et à la Grèce.
Il avait 26 ans, il marchait au milieu de la route au centre-ville de Genève, il s'est fait embarquer par la police dans un hôpital psychiatrique du côté du Salève, il n'en est jamais vraiment sorti, troubles bipolaires, dit-il, ça dure depuis vingt ans. Cet homme gavé de médicaments et qui visiblement souffre m'embarque dans un délire dont je ne perçois pas tous les carrefours, t'es un vert toi, vert ça passe, orange tu rouges, je lui offre une eau minérale sur la terrasse de l'Hôtel des 2 Sapins. Je le recroiserai à mon retour du Mont-Tendre, près de la salle des fêtes où se déroule le mariage. Il est l'un des innombrables invités, il rayonne dans le parking coiffé d'un chapeau de cow-boy.
Vais et viens dans le village, monte jusqu'à la Maison de l'Ecriture, il y a encore un travail considérable, son ouverture est prévue pour juin 2013, je tiens cette information d'un employé de l'hôtel des 2 Sapins qui accueille à midi les employés qui y travaillent. Je passe au cimetière, entre dans l'église, photographie des fontaines, descends à la gare du BAM.
Rentre enfin, il est près de 18 heures, par Cossonay, Villars-Lussery où je discute avec un employé agricole de Montricher, qui me reparle évidemment de la Maison de l'Ecriture, du passage des semi-remoques chargés des nobles matériaux, de l'argent dépensé. Mais au fond il s'en fout, c'est pas son truc, il préfère regarder les chevreuils avec ses jumelles. M'arrête encore avant de rentrer à Daillens et à Saint-Barthélémy pour une belle moisson d'arrosoirs in situ.

Jean Prod’hom


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A l'est des brumes filassent

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A l'est des brumes filassent, elles se sont donné le mot et s'attardent tout autour d'anciennes dépressions alpines dans lesquelles le temps patauge. On dirait les restes d'une catastrophe dans un monde ouvertement désert.
À l'ouest le soleil coule sur les tuiles des toits du pied du Jura, la vie prend son sillage avec, sur les côtés, des vieilles qui se rendent à la hâte jusqu'à la laiterie, sur des routes sans trottoir, rasant les murs, leur crainte tenant à bonne distance de rares véhicules qui ne s'arrêteront pas. Il y a aussi des vieux qui traversent le bourg et que saluent du haut de leur tracteur de jeunes paysans. Ils se retrouveront tous, comme chaque jour, à 9 heures au café.
Je n'aurai droit ni à l'est ni à l'ouest, m'enfile dans le lard de la terre, sans frontale, pour n'en ressortir qu'à 16 heures.
Passe en rentrant par Villars-Tiercelin. J'escomptais que le cimetière serait près de l'église sur la route de Montaubion-Chardonney. Trouve bien l'église mais pas le clos des morts qui se situe, je me suis informé depuis, sur la gauche de la route qui mène à Poliez-Pittet. M'arrêterai finalement au cimetière de Peney, lui aussi loin de l'église, petite récolte : deux arrosoirs près d'un bassin de fort mauvais goût. Je rentre par le Moulin de Peney désert à cette heure. Plus loin, la porte du garage de la maison dans laquelle j'ai vécu de longues années est ouverte, je ne vois personne, les propriétaires ont soigneusement enlaidi les lieux.
Au Riau les filles jouent, Sandra est descendue avec Arthur à Ropraz, elle remonte boire un thé avec la maman d'un membre du club. Je descends à pied avec Oscar par le Torel, coupe à travers les champs de chaume qui penchent vers la Bressonne.
Lili a perdu une dent, celles de Brenleire et de Folliéran, elles, sont recouvertes d'une fine couche de neige, les sommets à l'arrière du Lac Noir aussi ; les Dents du Midi sont blanches pour la première fois cette année. Plus à l'ouest de gros nuages brassent de l'air et confondent les alpes de Savoie. On entrevoit pourtant un bout de ciel bleu du côté de Genève, tendre, un lac renversé que le soleil et la bise étendent jusqu'à la mer. Les contreforts du Niremont sur le collet desquels les brumes s'attardaient ce matin se sont ébroués, et le temps qui pataugeait jusque-là s'est mis à remuer ciel et terre pour disposer avant que la nuit ne tombe d'un instant pour recevoir l'or qui coule du creuset des vallons.

Jean Prod’hom

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Un peu d'eau se mélange à la nuit qui s'éclaire

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Je pars du Riau alors qu'un peu d'eau se mélange à la nuit qui s'éclaire, pour terminer au collège ce que je n'ai fait qu'entamer la veille. Des grenouilles et des feuilles, mortes bientôt, miroitent sur le bitume détrempé, j'évite les premières, pas les secondes qui recouvrent en tourbillonnant cette sotte espérance d'une interminable belle saison. Quelque chose s'est retiré ce matin.
Je m'avise, une fois encore, que les soirées des adolescents sont longues et que certains attendent avec un certain bonheur l'école du lendemain pour se reposer enfin et se remettre de ce qui les a tenus éveillés jusqu'à tard dans la nuit. Et quand je m'étonne de la brièveté de leur sommeil, ils hochent la tête pour demander un peu de compassion. Les plus crânes sourient en me prenant à parti : mais enfin, vous avez connu tout cela, n'est-ce pas ? Vous comprenez ? Je comprends un peu.
Je tente à 10 heures de soulever la paupière de ceux qui sont encore endormis en leur parlant de l'idée de substance, de ce qu'on dit et de ce qui se dit à travers nous, de la fragilité de nos identités, espérant par ces interrogations naïves faire tache d'huile et les relancer sur une voie qui pourrait être la leur. Mais est-ce le bon moment de leur parler ? Trop tôt ? trop tard ? Mais alors quand ? Celui qui le veut ne fera-t-il pas sien, quoi qu'il advienne, ce qui lui revient de la tradition ?
Je termine la matinée avec l'impression que bien peu d'adolescents profitent de l'école telle qu'elle est aujourd'hui. Oui, ils sont au chaud quand il fait froid, à l'abri quand il pleut, en compagnie lorsqu'ils ont un chagrin. Mais cela suffit-il ? Je remonte au Riau.
Passe une bonne partie de l'après-midi à bidouiller des fichiers Adobe Digital Editions. J'obtiens partiellement ce que je souhaitais, des fichiers ePub sans DRM, lisibles sur iBooks, de Jeannot et Colin, Derborence et L'Ardent Royaume. Je dois m'avouer vaincu lorsqu'il s'agit d'écrire un script qui me permette de virer le DRM à partir de Terminal, comme je l'ai lu dans un forum.
Elsa a passé l'après-midi avec Louise, nous avons réservé, Sandra et moi, un vol Genève-Naples et un appartement sur la via Toledo, j'ai entendu quelques accords d'accordéon, on n'a pas su piéger la souris qui est dans la chambre de Lili qui dormira dans la chambre d'Arthur.
Les pommiers se sont alourdis, ce sont leurs branches qui les soutiennent du bout des doigts. Les températures ont chuté, la neige est annoncée à 1700 mètres demain, les verts ont terni. Je vois arriver avec circonspection ce temps où la neige recouvrira le rouge, le jaune et le praliné des ronces, des feuilles des tilleuls et des foyards, il me faudra alors à nouveau charger le poêle tôt le matin. J'ai beau chercher ailleurs, il n'y a rien, personne sur les places de jeu, les tracteurs ne pénètrent plus dans les champs détrempés, les arrosoirs traînent dans les coins des hangar, rien, pas même un poème de Verlaine. Rien, sauf la respiration silencieuse des enfants qui dorment, le rouge des sorbiers et le mouvement de la mer en avril au pied de Santa-Lucia.

Jean Prod’hom

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Veillait une tête de chevreuil à l'oeil luisant

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J'aperçois de loin, près du refuge de Ropraz, un cueilleur de champignons habillé tout de blanc. M'étonne d'un tel accoutrement. Il me lance de loin qu'il a déniché quelques bolets. Je comprends un peu plus loin en lisant les inscriptions sur un petit bus parqué derrière le refuge, l'homme est à la tête d'une petit entreprise de peinture et de papier peint sise près de Bussigny. Je m'assieds contre un foyard, le même que hier, et termine la lecture de L'Ardent Royaume. Impossible de copier dans Adobe Digital Editions, j'use donc de mes deux doigts.

Ils avaient déjeuné à l'Hôtel de la Gare, l'après-midi avait passé très vite et maintenant, sur le chemin du retour, ils s'étaient arrêtés à l'auberge des Champs, à Donneloye, au sommet de la vallée de la Menthue scintillante de neige.
Ils s'étaient assis près de la porte, ils buvaient du vin blanc. ils mangeait du jambon qui craquait sous la dent avec la croûte du gros pain. les lampes n'étaient pas allumées. A la paroi, juste au-dessus d'eux, veillait une tête de chevreuil à l'oeil luisant dans lequel couraient les couleurs orangées du crépuscule. Le mufle noir avait l'air encore humide de salive, la narine frémissait, la mâchoire tremblait, l'animal allait s'arracher du mur où il avait passé la tête un bref instant par curiosité drolatique, voilà, il allait rejoindre la campagne magique sous la neige où criait déjà la chouette, où s'égarait le vent d'hiver dans la dernière lumière du jour.
La tête demeurait immobile, le feu du couchant dans ses yeux de verre. ils étaient seuls. le patron était allé soupé à la cuisine. les rares autos du carrefour ne s'arrêtaient pas. Une lumière de soufre engluait toute chose dans sa phosphorescence. A cette heure tout était possible... des gouttes d'argent liquide brillaient sur les carafes, au comptoir. Les bois du chevreuil dardaient leurs couteaux d'os au plafond.
Ils avaient fini leur jambon dont la graisse luisait au bord de l'assiette fendillée. le vin était frais. Au-dessous des sapins s'allumaient les petites étoiles blanches dans le ciel saumon. Un ahuri à la blouse couverte de neige était entré en traînant les pieds, quand il avait commandé son vin sa grosse lèvre avait claqué sur ses gencives. Un benêt cueilleur de champignons, l'automne, à la pleine lune ? Un vieux de l'hospice ? Un Gaspard Hauser archaïque portant dans sa musette les lichens et les limaces de ses philtres ?


Ils étaient revenus à Donneloye au-dessus de la vallée. le soir faisait flamber les crêtes. des milliers de petites bulles montaient dans leur verre de bière. Comme toujours, les yeux de verre d'un chevreuil à la paroi luisaient entre la fenêtre et la lampe, et le bouquet de fleurs en papier du Nouvel An s'empoussiérait sur l'étagère du comptoir derrière les boîtes de cigares.
Une tranquillité bleue et rousse rafraîchissait les corps et les coeurs. La beauté des choses dans cette lumière crépusculaire était un trésor multiplié sur les tables, aux murs, aux carreaux des fenêtres dont les rideaux tout à fait immobiles tombaient, neigeux, comme des stalactites phosphorescentes, cependant que le regard du chevreuil, les verres, les miroirs brûlaient de feux courts chaque fois que l'un des bonzes à la bouche fendue par un rire silencieux ou le patron rouge au comptoir craquait une allumette et l'approchait en tremblotant d'un cigare imbibé de salive septuagénaire.
Affalés à la table du fond, trois initiés rigolards hochaient leur tête plissée et chauve à la certitude des séries de petits alcools blancs à absorber cette soirée encore comme tous les soirs que Dieu fait.
Soudain M
e Mange avait compris que la vie ne pourrait jamais être meilleure que ces jours et qu'à cette minute. Non, jamais la paix ne serait plus étale, la joie plus fine, la pensée plus claire, le pays le plus ample et plus plein, les nourritures mieux liées au monde. Jamais la tendresse de Monna ne serait plus vraie pour lui. Jamais leur plaisir ne brûlerait plus profond. Ils se connaissaient depuis cinq mois. En cinq mois, Me Mange avait reconnu le mystère de Monna, avait appris à sonder, à parcourir ses terres dans l'angoisse et dans la douceur. Mais voici que s'ouvrait un temps égal qu'aucun autre nouveau règne ne vaudrait jamais. Il fallait le savoir et s'en montrer digne. Un commandement impérieux l'exigeait : la terre promise commençait ici, entre ce village silhouetté dans la douceur mauve et la rivière où sautaient les truites dans leurs nappes de cuivre fondu. A cette heure les premiers fantômes se mettaient en marche entre les sources et les chênes. Oui, ici s'ouvrait la terre promise : bois des pentes, châtaigniers de collines, vergers, pâtures, fermes aux longs toits pour couvrir l'ampleur des habitations, étables chaudes, écuries où craquait le foin plein de fleurs sèches dans la mâchoire des juments.

Je sors de la bibliothèque La Grande Beune.
Des souris sont en train d'établir leurs quartiers dans la maison. Il va falloir après avoir fait le taupier faire le dératiseur, une activité que je fais avec moins d'entrain. Pose un piège dans la chambre d'Arthur, un autre dans celle de Lili. Il y a des copeaux de je ne sais trop bien quoi dans un angle de l'entrée percé de plusieurs trous de souris. Je crains qu'elles n'aient colonisé la cavité sous les escaliers. Place à la fin deux pièges dans la chambre de Lili en raison de la présence attestée d'une souris que j'abandonne à ses instincts derrière la porte fermée.
Cherche au galop quelques images sur le net pour introduire demain la notion de discours rapporté avant d'emmener sitôt rentrées de l'école Lili et I. à Curtilles.
J'ai une heure à disposition pour baguenauder dans Lucens que je traverse en direction de Pra la Mort, loin du centre sur la route de Villeneuve. Bel ensemble d'arrosoirs.
L'orage gronde lorsque je rentre sans que la pluie ne fasse à la fin autre chose que noircir le sol et les pneus des voitures le bruit que fait le quart de boeuf lorsqu'on le jette dans l'huile bouillante pour le saisir. Je m'arrête sur la belle terrasse du café du Poids avant de reprendre les filles fiérotes d'avoir fait du galop dans le manège. Au Riau la chasse aux souris continue, on manque celle que Lili héberge contre son gré.
Comptais lire en fin d'après-midi Jeannot et Colin. J'écris en lieu et place ces notes avant de descendre à Ropraz récupérer Arthur. Je m'arrête et laisse la fin de journée à son erre.

Jean Prod’hom


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N'aurai pas vu grand chose

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N'aurai pas vu grand chose tout au long de la journée, l'alignement des élèves dans les classes excepté qu'il m'est toujours plus difficile d'accepter. Et pourtant dehors le ciel est bleu et la chaleur ardente. Les architectes, bien sûr, répondent à l'air du temps, mais qui donc leur demande de réaliser des bunkers pour culs-de-plomb ? Le lobby des vendeurs de matériel scolaire ? Il faut savoir en effet que les tables – qui semblent lestées de plomb – coûtent plus de 700 francs la pièce. Tout cela semble normal, c'est dans le budget, mais je m'étonne qu'on ne trouve pas un sou pour mettre une tablette ou une liseuse à la disposition de chaque élève, libre alors d'aller de son côté.
A ce propos, j'ai voulu commander aujourd'hui 27 exemplaires du Derborence de C.F. Ramuz. Payot Lausanne m'indique sur son site que l'ouvrage est indisponible dans les éditions Poche Grasset & Fasquelle (13 francs 90). Je vais voir ailleurs. Amazon n'en a que 6 exemplaires en stock (9 francs 20). Pas suffisant, il m'en faut 27 ! Une solution, se tourner vers l'édition numérique. Le Derborence de C.F. Ramuz est en effet disponible chez Grasset digital au format epub, à un prix qui varie de moins de 7 francs à plus de 10 francs.
Mais peut-on décemment demander aux parents des élèves de faire cet achat si leur bambin ne dispose pas d'une liseuse ou d'une tablette ?
J'ai commandé en désespoir de cause 27 exemplaires de Où es-tu de Marc Levy qu'Amazon a en stock. Il nous faut repenser au plus vite la page A4, le livre, la table, la chaise, la classe, les bâtiments scolaires, et bien sûr l'école. Mais quand et avec qui ?
Je n'aurai pas atteint des sommets aujourd'hui, je m'en rends compte ce soir en jetant ces notes. Petite journée donc rythmée par des ratés, d'avoir oublié au Riau le pique-nique que je m'étais préparé pour midi et dans une classe l'appareil de photos qui ne me quitte pas. Je mange donc orphelin sur la terrasse de la Châtaigne et me contente de mon iPhone.
Je ne tarde pas à 15 heures 30, fais quelques photocopies pour mercredi et rentre. Arthur et Sandra travaillent en bas en silence, je sors avec Oscar.
En direction du bois situé au nord du pré de la Moillette, un bois où autrefois les chanterelles d'automne pullulaient. Trop sec aujourd'hui. M'assieds dans l'herbe et lis la seconde partie de L'Ardent Royaume, m'étonne que Grasset qui met en vente cet opus au format epub ne s'offre pas un correcteur pour ajouter un espace entre des mots soudés pour des raisons que j'ignore. Ces accouplements contre nature se comptent pas dizaines et dérangent passablement la lecture.
Longe la lisière d'un champ de maïs, rien de dépasse, à l'image de ma journée.
Françoise est à la véranda, les cheveux flambant neuf, le sourire dans tous les sens, la retraite semble ne pas l'effrayer. Les filles rentrent d'Oron avec Suzanne, le maître a donné à Louise une masse de travail qui la réjouit. Lili est plus discrète sur sa leçon de piano. On mange dans une agitation propre au premier jour de la semaine, une agitation à laquelle le sommeil donnera la seule réponse sensée

Jean Prod’hom


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Rêve à l'aube

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Mauvais rêve à l'aube, je passe un examen en même temps que certains de mes élèves et sur le même sujet. A l'inverse d'eux j'ai tout oublié, autant les livres sur lesquels on va m'interroger que ce que je croyais savoir. J'essaie sans succès d'éviter cette épreuve vers laquelle je suis inexorablement conduit. J'entre les mains vides dans un local qui a l'allure d'une salle de tortures, l'examinateur m'attend très loin au fond de la salle, il a l'allure d'un prêtre, c'est Daniel Christoff, ce prof de philo qui avait tenu à me remettre le prix Nessler au terme de mes études universitaires avec les mots suivants : pour l'indépendance de sa réflexion philosophique. Savait-il que l'indépendance qu'il croyait déceler dans mes travaux était d'abord liée à mon incompréhension, voire mon incompétence. Voilà donc où cette affaire m'a mené, à en savoir aujourd'hui moins que hier. Lorsque j'aperçois des philosophes je passe au large, bien au large, évitant de m'expliquer sur tout cela. Je me réveille avant que l'étrange individu ne m'interroge. Libre enfin, les mains dans les poches mais les poches vides, condamné à recommencer.
Fais un grand tour sous le soleil, puis très vite à l'ombre. Trouve un foyard pour remplacer les épicéas dont la résine a laissé des traces sur une grande partie de ma garde-robe devenue irrécupérable. Lis la suite de L'Ardent Royaume, attentif à cette topique des voix – des perspectives et des tonalités – qu'articule une voix muette, la voix narrative qui les conduit en un tiers lieu, en une simultanéité jamais atteinte, imaginée, qui n'appartient peut-être qu'à la musique et au réel.
Je constate qu'Oscar a trouvé son bonheur ailleurs, une voisine lui donne des biscuits par poignée. Faudra trouver une solution pour éviter qu'Oscar fasse une crise d'identité ou un conflit de loyauté devant la double orientation de son éducation.
Etude cet après-midi, les enfants font leurs devoirs de la semaine prochaine accoudés à la même table, ils vaquent à leurs occupations ensuite, je fais une tarte, Arthur réveille son blogue qui dormait depuis deux mois, lui trouve un nouvel identifiant et lui joint un beau slogan Le petit campagnard | Coupons du bois et passons l'hiver. Louise, elle, baigne Oscar. On décide de préparer un apéro pour le retour de Sandra prise dans les bouchons de la vallée du Rhône. En attendant son retour on va faire un grand tour en forêt, on tente une éducation collective d'Oscar, il y a à faire encore, pas sûr qu'il comprenne l'essentiel. Sandra rentre enchantée de Saint-Luc, à neuf heures les enfants sont au lit.

Jean Prod’hom


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L'Auberge du Lion d'Or

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Sandra s'en va tout à l'heure avec des amies à Saint-Luc. L'été est revenu, j'ai réfléchi à l'invitation que m'a faite Romain hier, en dis quelques mots à Sandra lorsqu'on descend de la Moille au Blanc, elle m'encourage à mettre le pied dans l'affaire. Pourquoi pas si on accepte que je la rejoigne avec les moyens qui sont les miens et une idée qu'il me siérait de filer quoi qu'il arrive. J'ouvre donc un dossier que j'intitule Journal d'une résidence.
Quelques hirondelles viennent me saluer devant la bibliothèque, ne sais pas trop quoi en penser, elles volent bas et semblent agitées, décide finalement de m'en réjouir. Arthur travaille dans sa chambre, il s'y était engagé hier devant le zoo de Servion ; mais dans son lit, ça ce n'était pas prévu.
A l'instigation de Louise qui a sorti de la sous-pente les caisses de lego, les grandes manoeuvres ont commencé au fond du couloir, j'ai mis au four une tarte aux pruneaux, me voici libre jusqu'à midi. Prends plus de temps que prévu pour télécharger L'Ardent Royaume que Jacques Chessex a écrit à l'Auberge du Lion d'Or de Montricher, c'était en 1974, ou 1975, Chessex y séjourna 6 mois. Arthur m'aide à importer ce récit sur l'IPad, en usant de Bluefire Reader qu'il faut d'abord télécharger. Et ça marche. Il me regarde de haut, j'en suis ravi.
Je lis lis les premières pages, l'action se déroule dans un café de la vieille ville de Lausanne, la Pomme de Pin. J'y ai poussé à plusieurs reprises la nuit jusqu'à ses derniers retranchements, on le croyait, alors que que l'université s'apprêtait à quitter le centre ville pour le ghetto du bord du lac et que nous avions vingt ans. Jacques Chessex écrit donc à l'Auberge du Lion d'Or de Montricher L'Ardent Royaume, un récit qui a pour cadre le restaurant de la Pomme de Pin dans lequel Raymond Mange rencontre Monna... Hâte de lire la suite.
David est champion du monde en Autriche. On se réjouit, je pense au travail qui a précédé cette victoire, aux sacrifices des uns et des autres, à l'engagement de ses proches, à son entraîneur. La presse n'en parlera pas ou trop tard. Dommage.
On mange à la véranda, 26 degrés dehors. Arthur et Louise vont promener Oscar pendant que je range la cuisine et prépare les affaires de bain. Une heure de route avec les fenêtres ouvertes, la Dent Favre, le Petit et le Grand Muveran derrière un rideau de soie, les enfants sont agréables. Du monde aux Bains de Lavey, des familles, des amoureux, des abonnés, et une petite fille handicapée qui intrigue les enfants mais dont on ne parlera finalement pas. Louise et Lili ont compris qu'il est souvent préférable de ne rien dire d'autant plus que tout est dit.
On s'arrête au retour aux Tramways d'Epalinges, du monde en pagaille, il faut attendre, on fait l'état des lieux : plus de cent trente clients, trois serveurs, trois cuisiniers et un pizzaiolo, deux personnes au buffet, une autre à la plonge, le patron est absent.
Je sors Oscar, il est comme un morceau de charbon dans la nuit, des jeunes gens ont fait un feu à la Moille au Blanc et ont dressé une table. Je crois bien qu'ils ne nous ont pas vu passer.
Louise va se coucher, Arthur regarde Demain ne meurt jamais sous les combles, Lili Joue-la comme Beckham à la bibliothèque. J'écris ces notes puis reviens à Montricher, à l'Auberge du Lion d'Or, à Mange, à Chessex, à la Pomme de Pin et à Monna.

Jean Prod’hom

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Ma tête est un rucher

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C'est un pré où les sorcières se réunissaient autrefois, le doute les a fait fuir. Il reste ce matin une immense mer de brouillard, avec des fantômes évidés à la lisière du bois qui retiennent par la main leurs souvenirs faméliques.
Les survivants ont déserté l'endroit, ont pénétré plus avant dans la nuit d'où ils ne sortent que les soirs de lune noire. Les moins courageux ont établi leur campement dans les quartiers calmes et oubliés de la raison et les zones muettes du langage. Ils mêlent jusqu'à l'épuisement leur venin à nos certitudes.
Rendus aveugles par nos triomphes provisoires, nous les croyons à notre merci. Ne nous méprenons pas, il nous faudra tout recommencer, repartir, repartir de rien, réveiller derrière chaque arbre le fantôme qui en est l'âme.
Je sors épuisé de cette semaine au cours de laquelle j'ai placé quelques pièces de la partie que je vais jouer cette année. Ma tête est un rucher, je m'endors contre un épicéa et rêve, je n'ai rien sur le coeur, rien dedans, des fantômes sommeillent à mes côtés. Je suis un cerf-volant dans le ciel, à peine une rêverie, le dedans déplié, double contact avec le vent.
Je reviens de loin mais j'ignore d'où, ne veux pas le savoir, ne saurais le dire. Rien à dire non plus d'ici, on ne pourrait en effet en parler que d'ailleurs et j'en viens. L'écriture est cet ailleurs qui nous conduit où nous ne sommes pas, là où nous attend le revenir, le revenir écrire ce qui s'accomplit hors de soi.
Sandra nous quitte pour passer la soirée avec des amies. Nous sommes, les enfant et moi, invités à Servion, chez Guillaume qui fête la nouvelle enseigne de sa petite entreprise de menuisierie- ébénisterie. Beaucoup de monde. Je finis par retrouver les filles qui jouent dans la nuit, on rentre. Pendant qu'Arthur et moi sortons Oscar, les filles se mettent au lit, elles dorment lorsque je vais les embrasser.

Jean Prod’hom


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Je lui avais apporté une bouteille de blanc

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Je lui avais apporté il y a trois ans une bouteille de blanc, il l'avait mise au frais dans la fontaine, on s'était promis de nous revoir le lendemain pour la boire, ou le surlendemain. Trois ans ont passé, la bouteille n'est plus dans la fontaine.
Il est midi et demi, Raymond fait la sieste, son petit-fils l'a averti que je passerai. Il a comme toujours le sourire aux lèvres, immédiatement d'accord de nous faire visiter la chambre de partage de la mine des Roches. On sort nos agendas, dans quinze jours. C'est promis, j'amènerai une autre bouteille. Je photographie deux tableaux de sa maison avant qu'on ne se quitte, je reprends les cours à 13 heures 10.
Je fais quelques modifications sur le site de l'école, dans la précipitation, je dois être à 16 heures 45 à l'arrêt de bus sous le Torel, mais un convoi exceptionnel ralentit ma course, et puis des ouvriers remplissent de bitume les nids de poule que le gel et le dégel creusent chaque hiver entre Corcelles et la route de Berne. J'arrive un peu en retard, les filles ne m'en veulent pas.
Je m'inquiète en feuilletant le journal local de la multiplication des coachs de tout acabit, sous-produits de l'orientation psychologisante de la société. Leur jargon me sidère :

Force mentale apporte l'énergie d'activation nécessaire au transfert des forces mentales conscientes et inconscientes des deux parties de l'être : L'acquis et l'inné. Force Mentale agit donc telle la clé de voûte qui, réunissant les deux parties de l'arche, permet de supporter des poids considérables en étant entièrement autonome et sans artifices.

Les coachs sont partout et s'occupent de tout, prennent en charge aussi bien des gens qui viennent de nulle part que leurs voisins de palier, s'autorisant ce qu'autrefois des études longues et difficiles interdisaient. Les psychanalystes avaient appris à faire du silence une vertu par la grâce de laquelle l'analysant était susceptible de remettre la main sur sa vie. Les coachs, les consultants et les conseillers mettent la main sur la vôtre, ils néologisent avec la certitude qu'ils suffit d'être capables de rien pour être capables de tout. Voilà des gens qui sont coupés de l'histoire d'une discipline qui n'existe pas, des gens qui se présentent dans des mandorles entourés d'un sfumato qu'on trouvait au milieu du siècle passé sur les cartes postales envoyées des Balkans.
Les coachs font peur, comme les secrétaires sur lesquelles se reposent les patrons, comme les boulangères qui mettent des gants pour vous servir. Ils sont les héritiers laïques et modernes des tireurs de tarots, des voyants, des magiciens de foire, des usuriers, des chiromanciens et des cartomanciennes, des diseurs de bonne aventure, des nécromanciens et des sorciers. Mais à la différence de ceux-ci qui promettent le bonheur ou la guigne, le feu ou le paradis, les coachs ne sentent pas le souffre et parlent doctissimo. Ils vous convainquent qu'il est malgré tout préférable d'avoir bonne mine et des habits propres, ils vous invitent à faire toutes sortes de deuils : il n'y a effectivement pas d'appartement de 3 pièces sur le marché, mais il est finalement tout à fait possible de se satisfaire avec le sourire d'un 2 pièces, n'est-ce pas ?

Reprends en fin d'après-midi la cinquième rêverie de Rousseau et extrais ceci :

Mais s’il est un état où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie mais d’un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. Tel est l’état où je me suis trouvé souvent à l’île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l’eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs, au bord d’une belle rivière ou d’un ruisseau murmurant sur le gravier.

Les pétales des fleurs battent des ailes, je cueille les quelques pruneaux qui n'ont pas été entamés par les moineaux, une nuée d'étourneaux s'envolent à mon passage, il est 19 heures 40, Louise se plaint d'un genou au retour de la longue balade qu'elle a faite avec Sandra et Oscar à la brune. Puis la nuit tombe, je dois allumer les phares lorsque je remonte avec Arthur de Ropraz.

Jean Prod’hom


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Jean-Jacques Rousseau lecteur de Pierre Ménard

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Le dedans de la maison s'est refroidi, mais il fait près de 15 degrés lorsque je monte dans la Yaris ce matin pour aller au Mont. Le calculateur de consommation a perdu la tête, comme toujours les saisons aussi, je fais le plein au Chalet-à-Gobet.
J'enchaîne cinq périodes. J'aborde tout d'abord la question de la situation du monde avant 1914, en un petit quart d'heure, un peu vite j'en conviens, mais il suffit finalement de prendre acte de la volonté de puissance des états aujourd'hui pour comprendre les tensions d'avant-guerre. Ou l'inverse, il suffit de considérer les tensions d'avant-guerre pour comprendre qu'on n'en a pas fini aujourd'hui avec la question des hégémonies.
Une équipe de la classe 6 présente aux petits de la classe 11 le site qu'il vont nourrir tout au long des trois ans qui viennent, avec les modifications que les anciens ont souhaitées, et notamment la création de deux nouvelles rubriques : Découvertes et Débats. Je prépare ensuite la maquette avec le groupe de liaison. L'affaire part sur de bons rails, d'autant plus que les élèves ne souhaitent plus que j'évalue leurs contributions à la fin de l'année. Ça fait une dizaine d'années que j'en rêvais.
Raul m'aide après midi à loguer le site à un service Web qui propose gratuitement de nous décharger de la gestion des commentaires.
Retour au Riau, Elsa et Louise font du vélo, Arthur et Lili sont à Servion. Je termine la seconde des Rêveries d'où j'extrais ceci :

Le jeudi 24 octobre 1776, je suivis après dîner les boulevards jusqu’à la rue du Chemin-Vert par laquelle je gagnai les hauteurs de Ménilmontant, et de là prenant les sentiers à travers les vignes et les prairies, je traversai jusqu’à Charonne le riant paysage qui sépare ces deux villages, puis je fis un détour pour revenir par les mêmes prairies en prenant un autre chemin. Je m’amusais à les parcourir avec ce plaisir et cet intérêt que m’ont toujours donnés les sites agréables, et m’arrêtant quelquefois à fixer des plantes dans la verdure. J’en aperçus deux que je voyais assez rarement autour de Paris et que je trouvai très abondantes dans ce canton-là. L’une est lepicris hieracioïdes de la famille des composées, et l’autre lebuplevrum falcatum de celle des ombellifères. Cette découverte me réjouit et m’amusa très longtemps et finit par celle d’une plante encore plus rare, surtout dans un pays élevé, savoir lecerastium aquaticum que, malgré l’accident qui m’arriva le même jour, j’ai retrouvé dans un livre que j’avais sur moi et placé dans mon herbier.
Enfin après avoir parcouru en détail plusieurs autres plantes que je voyais encore en fleurs, et dont l’aspect et l’énumération qui m’était familière me donnaient néanmoins toujours du plaisir, je quittai peu à peu ces menues observations pour me livrer à l’impression non moins agréable mais plus touchante que faisait sur moi l’ensemble de tout cela. Depuis quelques jours on avait achevé la vendange ; les promeneurs de la ville s’étaient déjà retirés ; les paysans aussi quittaient les champs jusqu’aux travaux d’hiver.


On se retrouve tous, ceux de Servion et les nôtres dans le jardin. Après quoi j'imaginai le récit suivant.

Je remontai après le goûter le chemin à double ornière jusqu'à la Mussily pour gagner par les bois l'ancien réservoir et de là, empruntant l'allée sauvage de feuillus, je me dirigeai vers la Moille-au-Blanc. On avait achevé le déchiquetage de la montagne de foyards et d'épicéas que Daniel avait amenés là ; le camion rouge et fumant avait disparu ; les ouvriers n'allaient plus revenir jusqu'à l'hiver, la place était livrée désormais au silence, et par l'ouverture du bout de l'allée, le brouillard allait descendre sur la Broye et les collines onduler indéfiniment jusqu'aux Vanils. Je m’amusai à identifier les villages avec ce plaisir et cet intérêt que m’ont toujours donnés les changements de perpectives auxquels nous obligent les promenades. Je crus repérer deux villages lointains, si lointains qu'on ne les voyait habituellement pas de la lisère du bois Vuacoz, mais que j'avais traversés autrefois et qui apparaissaient comme par miracle dans l'éclaircie d'une clairière. Cette apparition me réjouit et m’amusa très longtemps si bien que, après avoir parcouru en détail l'horizon qui se découvrait devant moi, je quittai les lieux, sans en avoir tout à fait conscience, et tentai tout en marchant de reconstituer de mémoire le paysage que j'avais eu sous les yeux, je listai les noms de chacun des villages que j'avais aperçus, puis les noms des essences que j'apercevais dans l'ombre, les dernières fleurs de l'été.
Lorque je me retrouvai à deux pas de l'ancien réservoir, je quittai peu à peu ces menues observations pour me livrer à l’impression non moins agréable mais plus touchante que faisait sur moi l’ensemble de tout cela. On avait achevé le déchiquetage de la montagne de foyards et d'épicéas que Daniel avait amenés là ; le camion rouge et fumant avait disparu ; les ouvriers n'allaient plus revenir jusqu'à l'hiver, la place était livrée désormais au silence, et par l'ouverture du bout de l'allée, le brouillard allait descendre sur la Broye et les collines onduler indéfiniment jusqu'aux Vanils.


Rentre alors pour écrire ce qui précède, lis le Pierre Ménard, auteur de Quichotte, puis la troisième, la quatrième et la cinquième des Rêveries d'un promeneur solitaire.

Jean Prod’hom



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Pezzolato PTH 1400/900

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Prépare des sandwiches pour Arthur avant de le déposer à l'arrêt de bus de Corcelles sur la route de Berne, et puis dans la foulée les filles au Torel. Madame A. est en pleurs, les bois de pins et d'eucalyptus entourant la maison de ses parents et de ses frères ont brûlé hier à Lordosa au Portugal, les savoir sains et saufs la console, mais il faudra, comme il y a 22 ans, tout recommencer.
De l'intérieur de la maison c'est un grondement sourd de fond de cale ; du refuge de Ropraz un tohu-bohu de chantier naval ; tout près plus difficile à dire, trop de bruit. Mais j'ai vu la bête, rouge, fumante, une broyeuse déchiqueteuse fabriquée à Envie au sud de Turin et montée sur un camion, un modèle fabriqué par la société Pezzolato pour la Coopérative suisse Sodefor qui exigeait, dit la publicité, une productivité très élevée, sans renoncer à la qualité des plaquettes. Le chargeur hydraulique, équipé d'une commande mobile, introduit des brassées de troncs jusqu'à 80 centimètres de diamètre qu'avalent trois rouleaux dentés. Le système d'expulsion ressemble à celui des becs cueilleurs de maïs. Un seul homme est aux commandes de la PTH 1400 mm (diamètre) / 900 mm (largeur), capable de réduire en plaquettes plus de 300 mètres cubes à l'heure. Oscar reste à bonne distance.
Plus loin le corps se déplie, le dedans et le dehors se cherchent, croisent leur trame avant de s'équilibrer l'un dans l'autre. Pas de quoi appeler du nom d'âme ce qui vient de l'intérieur, rien ne s'élance, mais quelque chose de poreux s'extrait des geôles du corps, laisse la porte ouverte. Entre veille et sommeil sur les chemins du bois Vuacoz, sans affection, un ténu sentiment d'exister, loin de la raison bruyante et des arguments sans pitié qui cadenassent à l'intérieur de nos frêles embarcations les corps légers des sensations. La pensée se défait, ce qui dure au fondement de ce qui ne dure pas monte à la surface, pas de raison que ça s'arrête, qui veut s'y adonner le peut, quelque chose ondule, ce que nous croyions enfouis dedans se noue dans les bords du dehors, le coeur bat à peine, feuilles mortes et rameaux, coule au delta des circonstances.
M'arrache pour me rendre à Montpreveyres acheter de quoi faire des hot-dogs, accueille à midi les filles qui sourient. On mange. Et puis c'est à nouveau l'école.
Lis après le repas la première des Rêveries du promeneur solitaire dont j'extrais ceci :
Sentant enfin tous mes efforts inutiles et me tourmentant à pure perte j’ai pris le seul parti qui me restait à prendre, celui de me soumettre à ma destinée sans plus regimber contre la nécessité. J’ai trouvé dans cette résignation le dédommagement de tous mes maux par la tranquillité qu’elle me procure et qui ne pouvait s’allier avec le travail continuel d’une résistance aussi pénible qu’infructueuse.
Et puis ceci :
Les loisirs de mes promenades journalières ont souvent été remplis de contemplations charmantes dont j’ai regret d’avoir perdu le souvenir. Je fixerai par l’écriture celles qui pourront me venir encore ; chaque fois que je les relirai m’en rendra la jouissance. J’oublierai mes malheurs, mes persécuteurs, mes opprobres, en songeant au prix qu’avait mérité mon cœur.
Ces feuilles ne seront proprement qu’un informe journal de mes rêveries. Il y sera beaucoup question de moi parce qu’un solitaire qui réfléchit s’occupe nécessairement beaucoup de lui-même. Du reste toutes les idées étrangères qui me passent par la tête en me promenant y trouveront également leur place. Je dirai ce que j’ai pensé tout comme il m’est venu et avec aussi peu de liaison que les idées de la veille en ont d’ordinaire avec celles du lendemain.
Entame la seconde lorsque j'entends la voix des filles, on grignote des biscuits. Je reste auprès d'elles pendant qu'elles font leurs devoirs. Vais cueillir le mousse à la sortie du bus. C'est le carrousel qui a repris depuis une semaine, Sandra conduit Arthur au trial, on mange à la véranda, Louise fait de la guitare, je descends à Ropraz, et ainsi de suite jusqu'à la nuit.

Jean Prod’hom


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La bruyère a fait ses provisions pour l'hiver

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A l'autre bout du monde, un artiste oublieux des lieux communs fait l'original, il voudrait que je lui livre de quoi alimenter l'appétit des fauves aveugles en disséquant mon coeur, il porte au cou un chapelet d'anciennes formules, se gargarise de bons vieux mots pieux gonflés de suffisance qui roulent, roulent, roulent comme des petits pois.

Les panneaux de coffrage du premier mur porteur ont été retirés. Les deux murs perpendiculaires seront coulés demain ou après-demain. Les rouleaux compresseurs dament tout près l'étroit passage qui sépare l'ancien du nouveau bâtiment. Je dresse avec les élèves de la classe 9 d'autres panneaux, ceux qui présentent l'histoire de la Mine des Roches de 1842 à aujourd'hui.

Ce n'est pas difficile d'écrire, mais c'est difficile d'écrire un livre, écrit Régis Jauffret sur Twitter. Oui ! mais à quoi bon s'il n'est pas nécessaire.

Promenade avec Arthur et Oscar. On a bien cru qu'il avait neigé près du vieux réservoir, c'est Daniel qui a déroulé des mètres-carrés de bidime sur lesquels seront entreposés des mètres-cubes de bois broyés.

La bruyère a fait ses provisions pour l'hiver, la chair des pruneaux, le vent du nord, le soleil gorgé de miel ont creusé dans le jardin un immense berceau. La mort peut attendre.

Jean Prod’hom


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Pour le soleil notre grand frère

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L'épisode de fin d'automne commencé hier s'interrompt cet après-midi et le soleil revient. Croque un pruneau. Les enfants reprennent les habitude d'avant les vacances, réveil tardif, préparation du déjeuner, une heure de travail et désoeuvrement. J'aide Louise à préparer une dictée, Sandra aide Lili à identifier les déterminants, Arthur rédige seul son premier rapport de physique. Je regarde ensuite les images que Jean Malaurie a rapportées de l'Arctique en 1969, des images d'hommes, de femmes et d'enfants bataillant avec les forces de la nature pour préserver collectivement ce qui fait tenir debout le monde. On entend le battement du coeur de la terre, le coeur des Inuit  – dont l'espérance de vie ne dépassait pas 22 ans pour les femmes et 25 pour les hommes –, le coeur des renards et des ours, le coeur des morses.
John Franklin (1786-1847) à la recherche d'une mer polaire ouverte, Adolf Erik Nordenskjöld (1832-1901) qui initie la route maritime du nord sibérien, Roald Amundsen (1872-1928) qui ouvre finalement le passage du nord-ouest canadien en 1905, Robert Edwin Peary (1856-1920) qui apporte les preuves de l'insularité du Groenland, Frederick Albert Cook (1865-1940) bataillant pour atteindre le premier le pôle nord géographique, Knud Rasmussen (1879-1933), de sang inuit, l'Ecossais John Ross (1777-1856) et tant d'autres explorateurs qui ont précédé de peu les compagnies pétrolières ont ouvert la voie à l'exploitation. L'engagement de Jean Malaurie, ses avertissements n'ont pas suffi, reste l'instruction, il cite Condorcert :
Deux classes ont presque partout exercé sur le peuple un empire dont l'instruction seule peut le préserver, ce sont les gens de loi et les prêtres ; les uns s'emparent de sa conscience, les autres de ses affaires. Mais y croit-il vraiment ?
Et le sens caché de cette saga millénaire, inouïe, effrayante même, en Sibérie, au Canada, au Groenland, en Alaska disparaît sous les déchets qu'engendre la course aveugle au progrès.
Nous nous éloignons toujours plus de la terre. En 1951 déjà, l'armée américaine implante au Groenland, à Thulé, en pleine guerre froide, une gigantesque base militaire. Ils déplacent ses habitants, brûlent leurs igloos. En 1968, un bombardier de U.S. Air Force s'écrase tout près de là avec 4 bombes H, l'une se trouve encore au fond de l'océan.
Jean Malaurie se plaît aujourd'hui à joindre sa voix à celle du poverello et son Cantique des créatures, pour le Soleil notre grand frère, pour notre sœur la Lune et pour les Etoiles, pour notre frère le Vent, et pour l'air et pour les nuages, pour le ciel paisible et pour tous les temps, pour notre sœur l'Eau, pour notre frère le Feu, pour notre mère la Terre, les fruits et les herbes, et les fleurs de toutes les couleurs, pour notre sœur la Mort que personne ne peut éviter. Mais cette prière suffira-t-elle à ne pas faire de nous des zombies ?
Pendant ce temps Sandra a nettoyé le poulailler et promené Oscar, elle a fait quelques lessives. On équeute ensemble des haricots dans le jardin.
C'est dans la nuit qu'on fera notre dernière escapade, la lune s'est levée sur la chaîne des Vanils.

Jean Prod’hom


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Nos jours parfois bissextils

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Sandra, Louise et Arthur sont descendus en ville ce matin, chez Hug musique et Boullard à Morges, pour une Ibanez, une Gipson, une Godin ou une Gretsch électrique. Lili et moi partons avec deux parapluies. Le rêve nous attend à l'orée du bois. Ils sont deux à la Moille au Blanc, un jeune homme avec une fleur à la boutonnière, et la rose qu'il épouse.
Valérie, François et leurs enfants viennent manger à la maison. On discute de tout, de nos déchets et de littérature. J'en sors avec le sentiment d'appartenir définitivement à la congrégation des idiots et l'impression que le développement durable c'est bien, mais que c'est quand même long.
La journée aura été courte, j'en avais besoin. Il en va de nos jours comme de nos ans, parfois bissextils. Pour le reste rien, ou la nuit.

Jean Prod’hom


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Les becs cueilleurs de maïs

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Il fait encore nuit lorsque je tire Oscar de son panier, il retrouve son enthousiasme au-dessus de la Mussily, court comme un dératé. Les becs cueilleurs de maïs ont fait leurs premiers passages sous la Moille-au-Blanc, il pleuvigne. Près du ruisseau les silhouettes des chevaux de Mylène et des veaux de Jean-Paul inquiètent.
Au Mont, les tractopelles comblent le fossé qui sépare les fondations du second ouvrage des palplanches, qui seront retirées au cours de la semaine prochaine. Des ouvriers ont fixé les panneaux de coffrage de quelques-uns des murs porteurs du rez-de-chaussée, ils y coulent du béton.
Je fixe de mon côté quelques principes avec les nouveaux élèves de la classe 11 qui ont démarré leur journal quotidien. Ils devraient y retrouver, lorsqu'on se quittera en 2015, 1665 des innombrables événements, choses, petites choses, grandes choses, avec lesquelles ils auront eu à faire. Ils ont aujourd'hui pour consigne d'aller en chercher trois dans leur mémoire, de la veille, les trois qu'ils souhaitent, mais en n'utilisant pour les fixer aucun des pronoms de conjugaison.
Je poursuis avec les élèves de la classe 6 la présentation des institutions fédérales suisses et la place de l'initiative populaire dans la vie politique de notre pays, son acceptation tant par la majorité du peuple que par la majorité des cantons. Ils comprennent, je crois, l'importance du système bicaméral dans un état comme le nôtre, fortement décentralisé, constitué lui-même d'états, petits et grands, aux pouvoirs étendus. Il s'agit de comprendre aussi que chacune des dispositions constitutionnelles se veut un compromis équilibré entre la nécessité de disposer d'exigences minimales au niveau fédéral et le respect des compétences et de l'indépendance cantonales. C'est ici seulement que le bicamérisme trouve son sens. A quoi bon deux chambres dans un état aussi centralisé que la France ?
C'est en lisant Fred Vargas – Un peu plus loin sur la route – avec les élèves de la 9 que je prends conscience que ma vie oscille entre deux conceptions : une partie de go que je serais en train de jouer en posant sur le damier des pions dont je ne connaîtrais pas les effets à long terme, une partie de go terminée depuis longtemps déjà dont j'essaierais de comprendre la genèse. Je lis la vie que j'écris, j'écris la vie que je lis.
Remonte au Riau, photographie les tessons trouvés hier entre Pully et Lausanne. Plus de café, pas de pain et gros mal de tête, je descends à la Migros d'Epalinges. En profite pour faire un saut au cimetière et photographier les arrosoirs. Cherche la tombe de ma grand-maman maternelle, Hortense Rossier née Troillet, morte en 1966. Elle n'existe plus, la concession n'a pas été renouvelée. Je retrouve par contre celle de son mari mort en 1975. Les voici donc séparés une seconde fois, jusqu'au non-renouvellement de la concession de Louis Rossier, ils se retrouveront alors nulle part, s'il y a de la place, ou au ciel s'il le concède. Je vérifie encore que les tombes de papa et de maman sont bien là et je crois reconnaître sur les stèles de granite, dans l'écriture industrielle de leur prénom et de leur nom, de leurs dates de naissance et de mort, leur propre écriture. J'ai l'impression alors que leur vie demeure tout entière dans ces épitaphes. Et les tombes des inconnus qui les séparent l'un de l'autre donnent la dimension secrète à la fois de leur vie individuelle et de leur amour.
Michel et Lucette mangent ce soir à la maison, on se couche tard.

Jean Prod’hom


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Pierre nous a lâchés

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Il n'y a de place dans nos discours que pour les absents. Les orateurs de cet après-midi le savent d'autant plus que Pierre est mort. Quand ? Nul ne le sait, car personne n'est là lorsqu'il le faut, le réel prend tôt ou tard l'allure d'une parabole, Pierre est mort seul.
Les deux premiers orateurs ont donc parlé de l'absent, mais à côté comme d'habitude On écoute Pink Floyd et ça rappelle de bons souvenirs. Le troisième, c'est le pasteur, pas un mot sur Pierre, il ne l'a pas connu, alors il saisit l'occasion pour faire un peu de théologie, une théologie agressive, personne ne s'y attendait. Il lit des extraits de l'évangile de Marc où il est question de Pierre, c'était cousu de fil blanc.
Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il les conduisit seuls à l'écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux; ses vêtements devinrent resplendissants, et d'une telle blancheur qu'il n'est pas de foulon sur la terre qui puisse blanchir ainsi. Élie et Moïse leur apparurent, s'entretenant avec Jésus. Pierre, prenant la parole, dit à Jésus: Rabbi, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. Car il ne savait que dire, l'effroi les ayant saisis. Une nuée vint les couvrir, et de la nuée sortit une voix: Celui-ci est mon Fils bien-aimé: écoutez-le! Aussitôt les disciples regardèrent tout autour, et ils ne virent que Jésus seul avec eux. (Marc 9, 2-8)
Par un tour de passe-passe dont je ne repère pas toutes les finesses, l'homme de couleur habillé de blanc transfigure notre Pierre en son Pierre. Personne n'y croit vraiment mais il s'obstine, avant de lâcher un peu de lest en citant un agnostique catholique, Umberto Eco. Trop tard.
On est invité à passer entre le cercueil et la famille. Difficile de rendre les honneurs aux vivants et de dire adieu au mort en même temps. Je jette un coup d'oeil à la photo de Pierre jouant de la guitare, hilare, posée sur le cercueil. Je ne parviens pas à imaginer la chose qui est dans la boîte noire, je regarde alors la photographie du gaillard qui n'en finit pas de rire depuis le début de la cérémonie et je ris moi aussi.
L'employé des pompes funèbres arrête la circulation sur l'avenue C. F. Ramuz et le corbillard s'en va, phares allumés, au crématoire de Montoie. On reste sur le pas de la porte de l'église de Chamblandes comme des cons, avec le sentiment que Pierre nous a un peu lâchés et qu'il a pris d'un coup une sérieuse avance. Pour certains d'entre nous la route est peut-être encore longue, on se retrouve donc, pour patienter et prendre un peu de force, au Restaurant du Port de Pully.
Le lac est proche mais les tessons sont rares. J'en trouve quelques-uns en mauvais état.
Dans le parc de la propriété Verte Rive où Guisan est mort en 1960, Vincent Desmeules expose une dizaine de sculptures, fers fins hagards, herbes de rouilles rongées, feux éteints figés, ruines ravalées, petits enfers perdus dans la verdure. A chaque fois la même question, comment faire tourner autour d'un objet un espace sans bord ? N'est-ce pas aussi inconcevable qu'écouter la radio au milieu de l'océan ?
M'arrête en remontant devant la forge de Ropraz où Vincent Desmeules réalise ses travaux, fais quelques photos avant de descendre au Mélèze. Arthur monte dans la voiture, la nuit tombe, les filles sont au lit.

Jean Prod’hom



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Pierre est mort

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Des nuages mélangés à de la colle de poisson s'échappent des doigts du ciel et se mêlent aux abats d'une bête sans nom. Et si le soleil ne revenait pas ? Je pars avant tout le monde, il pleuvigne.
Tandis que les hirondelles volent bas, se regroupent, s'agitent, des brouillards sournois finissent leur course, pour la première fois cette année, à Sainte-Catherine, dans les prés de Bressonne et à Mauvernay. On annonce des chutes de neige à moins de 2000 mètres en fin de semaine.
Durant les jours ouvrables, la route qui me conduit à la mine me nourrit, je me goinfre avant de m'activer pour autrui, sans lever la tête sur autre chose que ce qu'on ne cesse de placer sur ma route depuis que je suis né.
Sitôt arrivé au Riau, je me rends compte que j'ai oublié mon portable et ramassé par inadvertance les clés de Murielle. Ne me reste qu'à faire un aller et un retour que je prolonge jusqu'à Lucens pour déposer le vélo d'Arthur dont les freins à disque ne répondent pas comme il le voudrait. Je pense à Pierre, à Blaise, à tous ceux que je ne vois plus et avec lesquels j'ai fait les 400 coups.
Pierre est mort, l'avis qui tient lieu de faire-part a été publié dans le journal local par sa mère et son père, auxquels s'est joint le psychiatre qui l'a accompagné une bonne partie de sa vie. Pierre est mort à son domicile, il avait 58 ans. On se retrouvera demain à Pully.
Je lis au bas de l'avis de décès ceci, en italique : On ne combat jamais le Mal de manière directe ou indirecte, mais on fait des progrès dans le bien. Je crois comprendre le sens de ces mots. Mais qui parle ? Et à qui ? Pierre est-il mort pour moi ?

Jean Prod’hom


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Une douzaine d'hirondelles sont alignées

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Le petit matin a découpé les chaînes des Vanils et des Muverans au cutter, sans accroc, en suivant un modèle bien connu au Riau.
J'accompagne les enfants à mon tour, il est 7 heures 30 lorsqu'Arthur monte dans le TL pour Moudon, 7 heures 40 quand les petites prennent le bus scolaire vers chez les Burdet. Je remonte au Riau et emmène Oscar pour une grande boucle, par le refuge de Ropraz, le chemin aux copeaux, la Moille au Blanc où je rencontre au volant d'un tracteur un jeune homme. C'est B. qui est de retour après deux années d'apprentissage dans la campagne fribourgeoise puis bernoise, longues années loin d'ici, dit-il, content de retrouver ses amis. Ça fait désormais deux bras supplémentaires sur le domaine, qu'il dit lorsqu'on se quitte. L'esprit des lieux attendait son retour, ça se voit, pour se poser, sitôt rentré, sur ses épaules, dans ses yeux et le long de son sourire.
Une douzaine d'hirondelles alignées sur un fil font leur toilette, remuées par des mouvements dont elles sont avec leurs voisines à la fois les causes et les conséquences, ode à l'équilibre précaire. S'envolent toutes soudain avant de revenir à plus de vingt, elles reprennent leur pas de deux, étrange ballet sur la corde raide, bientôt quarante avant de disparaître comme un nuage d'étourneaux. Le voyage pour l'Afrique est pourtant encore loin.
J'entends les filles un peu avant midi, elles ont faim. La pause est courte puisqu'elles redescendent à pied jusqu'à l'arrêt de bus, c'est la première fois.
Autre rencontre cette après-midi, celle de François Bon et Jean-Christophe Bailly, ils évoquent avec la voix qui est la leur la persistance de ce qui n'aura jamais été tout à fait, qui non seulement ne disparaît pas de nos paysages mais nourrit encore par après, sans jamais finir, l'énigme qui fait tenir ensemble le tout avec le tout, et nous avec, où qu'on soit. C'est ainsi que se fabrique l'histoire, je crois, l'autre histoire.
L'éphémère laissé pour mort engendre sans compter des rejetons qu'il convient tout à la fois de ramasser et de déposer à l'avant du chemin pour attester d'une voie auprès de ceux qui viennent en second, comme des premiers de cordée, mais aussi pour leur signifier qu'il est encore temps de donner ses lettres à ce qui serait sans cela demeuré dans l'insignifiance.
Des étourneaux font un conciliabule sur l'épicéa de chez Maurice avant de disparaître eux aussi comme un nuage d'hirondelles. Lis avec peine le Plan d'études romand, mes yeux se ferment, je n'y puis rien, trop c'est trop. Rien de bien nouveau dans le fond, mais l'ambition démesurée de vouloir tout dire.
Les filles rentrent et mangent une glace avant de faire leurs devoirs. Elles descendent ensuite au bas du hameau rejoindre une amie. Vais chercher Arthur à l'arrêt TL, content de sa journée, mais avec un chagrin que Sandra devinera lorsqu'elle rentrera, il mange quelques biscuits, écrit un texte pour son blogue qu'il a laissé de côté tout l'été. Les entraînements de trial reprennent à 18 heures, il y va peu décidé mais y va. Je reste seul avec les filles qui ont renoncé à chercher un terrain d'entente et se chamaillent. On mange quand même, vais chercher Arthur à Ropraz, Sandra rentre de Vufflens où elle a participé ce soir au deuxième des quatre cours obligatoires de dressage à Vufflens.
C'était mon deuxième jour au fond de la mine, pas besoin d'imaginer la suite, je la connais, le soleil va se faire rare, il ne faudra pas rater ses rendez-vous.

Jean Prod’hom


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N'aurai aujourd'hui eu à me mettre sous la dent

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N'aurai aujourd'hui eu à me mettre sous la dent qu'un peu de fierté, celle de m'être levé à 4 heures du mat', comme à 16 ans, sans que mes paupières ne me le reprochent à 10 heures ou que mon humeur ne me le fasse payer à midi.
Retiendrai au détour des Croisettes que les bâtiments scolaires ne sont pas les seuls exemplaires de l'architecture bunker. Me souviendrai en outre des trois vieilles jouant aux cartes sur la terrasse de l'Université à Dorigny, sous un parasol. Pour le reste aurai passé par-dessus cette journée comme sur un dos d'âne, sans jamais avoir eu la présence d'esprit de poser un pied sur la lune, ni mon regard sur rien. Tout cela fait bien peu, je le concède.
J'aurai aperçu pourtant quelques embruns, de loin : des sourires auxquels je ne m'attendais pas, des visages reposés, de l'énergie à revendre.
Et j'ai appris que le Ienisseï est un fleuve de Sibérie – que Khadija a traduit avec bonheur par l'expression  : Je ne sais pas.
Arthur, Louise et Lili sont revenus enchantés de l'école, c'était jour de rentrée, on sait nager une fois pour tout, n'est-ce pas ? Mais c'est une journée qui aura passé comme une parabole, sans moi.

Jean Prod’hom


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Dans un transat au soleil

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Dans un transat au soleil, lecture ce matin des dernières nouvelles du Harem en péril de Rafik Ben Salah, qui dit dans un entretien avec je ne sais plus qui, que sa rencontre avec les textes de Ramuz avait été importante, en ce sens que celui-ci lui avait donné le courage nécessaire pour inventer une langue, sa propre langue. Cette présence de Ramuz, on la perçoit dans ce recueil publié à L'Âge d'homme, dans l'avant-dernière nouvelle par exemple, intitulée Le taxi ou l'agneau :
Quant aux filles, elles disaient : ouah ! Tu verras, esquissant le geste par quoi on dit l'opulence, et qui consiste à brasser l'air du bras, allant du bas du corps vers le sommet de la tête, poussant le geste latéralement, aussi loin que possible, la main ouverte, les doigts écartés ; tu verras, ma soeur, tu verras !
Lis la quatrième de couverture de L'Invasion des criquets de terre avant de retourner auprès des miens. On part dans les bois, les enfants sur leur vélo par le refuge de Ropraz jusqu'au village. On entend de loin les vrombissements des motos de la course de côte. Lorsque nous arrivons la manifestation s'achève.
Lili, Oscar et Sandra remontent immédiatement par la Moille Cucuz, je reste avec Arthur et Louise pour assister à la parade finale. Je n'y trouve guère d'intérêt, les enfants non plus. On remonte donc, je ne me presse pas, le mousse et Louise ont pris les devants.
Les températures ont chuté, les pluies ont nettoyé les poussières laissées par l'incendie des jours passés, le soleil a fait son retour, quelques gros nuages jouent à saute-mouton avec les licornes qu'ils dessinent dans le ciel. La conjugaison de ces phénomènes conduit à un abaissement sérieux du niveau du ciel sans qu'on craigne toutefois qu'il nous tombe sur la tête et, tandis qu'il s'évase, on se demande bien pourquoi il nous faut retourner à la mine demain matin.

Jean Prod’hom


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Ramasse les sardines

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Ramasse les sardines que les enfants ont laissé traîner autour des deux tentes qui se dressent dans le jardin depuis quelques jours et qu'il est temps de remettre dans les soutes. Humides, je les étends au soleil qui revient.
Sandra et les enfants sont descendus au marché. Pars une grosse heure dans les bois avec dans la poche des nouvelles écrites par Rafik Ben Salah. Lis assis sur une souche Présomption, la sixième de ce recueil intitulé Le Harem en péril – j'en ai lu cinq hier. Des histoires dont la substance semble tirée d'une rubrique de faits divers d'un journal local d'Afrique du Nord, mais que le narrateur déplie, faisant voir les paralysies qui en sont l'origine et les traditions avec lesquelles le désir doit traiter pour rester un instant en vie, avant d'être précipité dans l'une ou l'autre des grandes tragédies.
C'est la langue de ces nouvelles qui emballe, à la fois la substance ténue et le lecteur. Une langue polymorphe, qui fait entendre des langues de toutes provenances qu'un flux incessant de trouvailles lient les unes aux autres, une langue en déséquilibre qui s'invente à chaque pas, euphorique ici, déceptive là, une langue qui se moque des genres et des styles – qui fait feu de tout bois et qui se reconnaît en cela –, une langue dans laquelle le réel n'a pas le dernier mot, une langue légère saturée d'échos, de couleurs, d'accents. Les accents de la Montage aux deux Cornes, ceux des banlieues, des mégapoles, la langue des baroudeurs, une syntaxe par moments vieille France, des petits bonheurs lexicaux, une rhétorique joyeuse, des cascades à la Cendrars, des leurres.
C'est de la littérature comme on dit, celle qui traduit dans la langue écrite les grands récits que les analphabètes racontent pour donner à entendre ce qu'on n'entendrait pas, les vies minuscules qui veulent elles aussi leur part de tragédie, la vie des pauvres qui préfèrent mourir plutôt que d'être humiliés.
Plie au retour les deux tentes, – un peu de l'été se glisse dans les plis –, je les réduis au garage, les hirondelles rôdent bas. Sandra va faire un tour avec Oscar et Louise sur son vélo, je réunis les listes des élèves que j'accueillerai lundi pour la première fois et ceux que j'ai quittés en juillet. Décide des premières activités de l'année sans y croire encore vraiment.
C'est curieux comme à la fin d'août le soir tombe bien avant la nuit, il faudra attendre encore un peu pour qu'elle nous enveloppe. Je regarde le film que Basile Sallustio à consacré en 1981 aux Mentawai sur lequel j'ai mis la main hier. Un film VHS SECAM, un format qui a mal vieilli. Qu'une bibliothèque universitaire n'ait pas obtenu une version numérique ou le droit de numériser ce type de film avant sa mise hors d'état étonne. Un film extraordinaire pourtant. On descend tous les cinq au village écouter Repris de justesse sous la cantine de Corcelles. A moi demain les dernières nouvelles du Harem en péril de Rafik Ben Salah !

Jean Prod’hom


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C'est cher payé

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Les principes sur lesquels reposent notre système scolaire engendrent aujourd'hui plus de problèmes qu'ils n'en résolvent, des complications idiotes qui l'affaiblissent chaque jour davantage. On s'en défend en invoquant la nécessité interne, les obligations externes. la tradition. Or il ne s'agit que d'une impuissance conjuguée à un manque de courage, j'en suis.
Les forces déployées sans compter par les enseignants trouvent leur foyer dans une fidélité aveugle au principe d'égalité sous toutes ses formes et dans une obéissance forcenée en l'impératif de justice. Plutôt que de prendre la chose par l'autre bout, on plâtre et replâtre une affaire qui se lézarde, les mailles du grillage se multiplient, on diminue le diamètre des fils qui lâchent à la moindre pression sans qu'on ne rêve jamais plus à l'école buissonnière, mais au contraire à la circonscription de nouveaux quartiers surveillés d'une prison équipotente à l'espace lui-même, dans lesquels on aurait le choix de se soumettre tout entier ou n'être rien.
J'ai vécu ce matin la première conférence des maîtres de l'année scolaire. J'aime ce moment où sont annoncées les formules qu'on entendra désormais, ainsi l'expression temps de répondance qui remplacera bientôt le mot de délais. Il y a toujours aussi quelques acronymes tout frais qui dissimulent dans le sourire qu'ils provoquent la visée des nouvelles institutions qu'ils désignent, celle de parasiter et d'étouffer, comptabiliser et contrôler l'aide dispensée autrefois librement.
Une révolution est annoncée ce matin, les élèves n'auront plus l'obligation de chausser des pantoufles dans l'établissement. Il était temps. Mais il eût fallu aller plus loin encore et leur imposer le port des bottes pour qu'ils n'hésitent pas à brasser la boue dans laquelle traînent les pépites de la connaissance.
Remonte à midi au Riau promener Oscar, mais ne trouve pas la clé que Louise et Lili auraient dû laisser sur une poutre lorsque Michel est venu les chercher après notre départ. Je crochète donc la porte de la véranda, avec succès, fier d'ajouter à ma carte de visite le titre de monte-en-l'air. Oscar lui n'en mène pas large, il vomit au détour du refuge de Ropraz les champignons auxquels il a imprudemment goûté. Il avance au pas avant de se remettre à trotter sans trop s'éloigner. L'automne n'est pas loin non plus, des feuilles isolées jaunissent, celles des trembles, rouges même quelques feuilles de merisier, les plantins et les orties colonisent les bords de chemin. Mais les pluies de ces deux derniers jours ont donné de la vigueur aux prairies dans lesquelles les vaches font un festin sonore.
Redescends au Mont pour une demi-heure, une rencontre était prévue avec quelques collègues qui enseignent le français, on prend la décision de se voir bientôt, c'est déjà quelque chose. Fanny m'aide à contacter Dorigny, c'en est une autre, le film sur les Mentawai est à ma disposition à la BCU.
Il me faudra une grosse heure pour arriver à la Cure où je fais une halte comme je me l'étais promis, fais quelques photos. Le douanier à qui je m'adresse regarde passer les véhicules, il a l'oeil triste, vous savez, c'était un village qui possédait trois bars, plusieurs hôtels, tout ça n'est qu'un souvenir, nous étions à l'ouvrage, les grosses prises ici c'est terminé, à tel point que l'hôtel à côté du poste-frontière est devenu un centre de détention pour les demandeurs d'asile, des Tamouls partout, après plus rien.
Arthur est très content de sa semaine, des moniteurs et des camarades. Ils se sont échangé leurs adresses et comptent bien se revoir l'année prochaine. Ils sont allés grimper au Pont, à la Dôle, à Saint-Cergue, Arthur est monté en tête, a appris mille et une choses auxquelles je ne comprends pas grand chose.
On s'arrête à Dorigny au retour, j'embarque la cassette VHS contenant le documentaire sur les hommes-fleurs d'Indonésie, les Mentawai. Je ne pourrai en disposer que quatre jours, huit si je fais une prolongation. Quoi qu'il en soit, je vais devoir le ramener sur place, c'est cher payé. A quand une mise à disposition de ces documents sur le Web ?
Jeremy apporte en fin d'après-midi l'ancien piano électrique dont il se servait avec Repris de justesse, on le place dans la chambre de Lili.
La nuit est tombée. Sandra prépare ses cours de physique, Arthur regarde un James Bond, les filles se sont endormies.

Jean Prod’hom


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Presque toujours à la fin de son dîner

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Le DVD ramené hier du Mont est désespérément vide, alors je descends au collège et glisse la galette dans tout ce que l'école compte de lecteurs, sans succès. Remonte au Riau, essaie à nouveaux frais sans vraiment y croire, à deux doigts même de prier. Cherche sur Internet si je ne trouve pas une version en ligne de ce documentaire. Envoie un mail à l'ancienne élève qui en avait fait une copie, il y a deux ans, pour sa soeur qui réalisait un travail sur les Mentawai. Téléphone à ses parents qui ne répondent pas, atteins enfin sa soeur qui dispose d'un natel. Elle en gardé une copie.
Je redescends donc au Mont, près de la Valeyres. Ils sont tous là, l'ancienne élève, sa soeur et ses parents qui m'offrent gentiment un café. S'ils ne m'ont pas répondu c'est parce qu'ils ont une panne d'électricité dans la maison. Ils reviennent de la Floride qui les a enchantés, mon anti-américanisme hoche à contre-coeur du bonnet. On essaye par précaution le DVD de sauvegarde, rien, le père et la fille fouillent dans leur disque dur, rien non plus, me voilà Gros-Jean comme devant. Entre temps l'électricien a réglé le problème du triphasé, ils sont soulagés, moi pas. Je rentre, résigné à mettre en route un plan B : L'Enfant sauvage de Truffaut. Me risque pourtant à envoyer un mail à la bibliothécaire de l'Institut d'ethnologie et Musée d'ethnographie de Neuchâtel. On ne sait jamais.
En attendant, c'est avec Lili que je revois L'Enfant sauvage, elle rit aux désobéissances de Victor, le sauvage de l'Aveyron, j'ai la gorge serrée en écoutant Truffaut lire les notes du Docteur Itard sur l'andante du Concerto pour Flautino en do majeur d'Antonio Vivaldi. Grand film, journal encore, journal des ombres à l'époque des Lumières, de la nuit que la raison n'éclaire pas toute, accompagné par l'amère conscience chez Itard comme chez Tuffaut, que le mieux est l'ami d'un mal que traîne l'homme depuis qu'il est homme, la vie est impossible.
Comment t'appelles-tu ? Aurélien, Hector, Oscar ? Victor se tait et pleure, c'est ce qu'il nous reste à force de nous éloigner des commencements. Et puis à nouveau l'éclaircie, la voix de Truffaut et le Flautino de Vivaldi, sans éclat, sans pathos, andante.

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Presque toujours à la fin de son dîner, alors même qu'il n'est plus pressé par la soif, on le voit avec l'air d'un gourmet qui apprête son verre pour une liqueur exquise, remplir le sien d'eau pure, la prendre par gorgée et l'avaler goutte à goutte. Mais ce qui ajoute beaucoup d'intérêt à cette scène, c'est le lieu où elle se passe. C'est près de la fenêtre, debout, les yeux tournés vers la campagne, que vient se placer notre buveur comme si dans ce moment de délectation cet enfant de la nature cherchait à réunir les deux uniques biens qui aient survécu à la perte de sa liberté, la boisson d'une eau limpide et la vue du soleil et de la campagne.
Image 7Image 7Mémoire et Rapport sur Victor de l’Aveyron, Jean Itard (1774-1838)

C'est à voir avec des enfants, un beau film sur le cinéma des années 70, une belle réflexion sur les Lumières, une méditation continue sur le malheur qui donne la main à l'histoire.
Je reçois un mail de Neuchâtel m'avertissant que la bibliothèque de Dorigny détient le film sur les Mentawai que je cherche depuis avant-hier, ma journée est sauvée. Regarde autour de moi si je ne trouve pas, pour faire bon poids, une image, une image avec des bouts de bleu, du vert qui attendrait, ou du blanc et du noir, l'orage qui menace.
Arthur grimpe à la Dôle, Sandra et les filles sont montées au meeting d'Athletissima à la Pontaise, il y a Usain Bolt. Je resterai à la maison seul, irai promener Oscar, penserai un peu, mais pas trop, à Victor, aux malheurs de l'histoire et aux ruses de la raison qui, je le crains, ne convainquent plus guère personne.

Jean Prod’hom


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L'orage de cette nuit a fait sauter le couvercle

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L'orage de cette nuit a fait sauter le couvercle, soufflé les vapeurs et les cendres de l'immense incendie de ces derniers jours, on a passé à côté d'une catastrophe météorologique. Les rayons du soleil se glissent à nouveau dans les sous-bois, discrètement, par-dessous, entourent les arbres de lumières et d'ombres. Les verts des mousses et des épicéas se distinguent à nouveau des gris, des ocres et des roux des écorces, le ciel étend les bras plus haut, on peut respirer. Personne ne rêve pourtant, un nouvel épisode se prépare et je crains que les orages des jours prochains n'auront pas les mêmes égards pour nos petites affaires que celui de cette nuit.
Je bâille à la vue de ma répartition horaire de l'année qui vient, je mets donc de l'ordre dans mes affaires et de côté ce qui pourrait m'être utile, liste les activités-cadre que je vais proposer aux élèves, voilà qui m'apaise un peu.
Cherche le film sur les Mentawai par lequel je voudrais commencer avec les nouveaux de la 11. Il doit être en classe.
Je descends à l'école pour mettre la main dessus pendant que Sandra se rend à Payerne avec les filles. Belle surprise, la première des trois nouvelles constructions scolaires est sous toit, les peintres, les vitriers, les électriciens butinent à l'intérieur, tout sera vraisemblablement prêt cet automne. On distingue sur les façades le profil des Trois Danseuses de Degas, c'est techniquement assez réussi, mais le bunker ne s'est pas de ce fait mis à danser sur les pointes. Quant au deuxième bâtiment dont j'ai suivi les travaux depuis la salle 6 ces derniers mois, les sous-sols sont terminés, la chape du premier étage est coulée. ll fait une chaleur terrible dans l'arène et les ouvriers travaillent au ralenti.
J'apprivoise les nouvelles serrures et les nouvelles clés, il n'y a presque personne dans le bâtiment. Le film sur les Mentawai est bien là où je le pensais, le glisse dans un sac avec tout ce dont j'ai besoin pour parer au plus pressé avant d'aller discuter le coup avec Fanny et Murielle à la bibliothèque, on jette ensemble un dernier coup d'oeil dans le rétroviseur sur nos vacances.
Balade du soir avec Sandra et Oscar, la haute pression a gagné la partie, on passera à côté de l'orage ce soir, mais on ne perd rien pour attendre.

Jean Prod’hom


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Pas de taupe dans les pièges posés hier

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Pas de taupe dans les pièges posés hier, l'un d'eux pourtant s'est refermé, mais sur le vide. Je les retire après avoir vérifié les alentours, pas de nouvelles taupinières. Une heure dans les bois ensuite, Sandra, Oscar et moi, à la fraîche et d'un bon pas.

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Du monde sur l'autoroute, avec deux pistes à largeur réduite entre Montreux et Villeneuve à cause des travaux, je roule à quatre-vingt-dix en maintenant les distances avec les véhicules qui me précèdent, un oeil sur la consommation. Moins de cinq litres au cent, comme hier entre La Cure et Corcelles, je n'en suis pas mécontent.
Je laisse Sandra et Louise à l'entrée du Parc Aventure d'Aigle et continue avec Lili jusqu'à Bex, puis Lavey. La piscine est presque déserte. Je cherche, mais en vain, les chamois qui ont l'habitude, dit-on, de descendre dans la paroi sous Morcles. Regarde de l'autre côté, du côté du Luisin et des années de la Creusaz. Pour le reste je fais le poisson et plonge dix fois, vingt fois au fond de la piscine avec Lili sur le dos. Une vieille dame porte sur le sien le portrait tatoué de Che Guevara qui grimace à chacun de ses pas. Qui faut-il plaindre ?
On s'arrête au retour à Bex, on y trouve une boulangerie, des pains au sucre, des croissants aux amandes, un taillé aux greubons. Je cherche sans succès l'hôtel de Crochet dans lequel Nietzsche est descendu avec Paul Rée en 1876. Ils y ont séjourné pendant une quinzaine de jours, lune de miel de notre amitié, écrit Paul Rée, avant de se rendre à Gênes où les attend un bateau pour Naples. On fait un saut dans une pharmacie dans laquelle on achète des sparadraps, les nouvelles sandales ont salement entamé le gros orteil de Lili.
Il n'y a plus de couleurs au milieu de l'après-midi, le soleil les a passées au chalumeau, seuls les arrosoirs, les bossettes et les ruches résistent.
On reprend Sandra et Louise à la sortie du Parc Aventure. Je file à Servion ramasser Elsa et May qui viennent manger et passer la nuit au Riau, sous la seconde tente que Sandra a dressée en fin d'après-midi.
Silence dans les bois, un ou deux grillons alors que la nuit tombe, Oscar a la truffe en l'air mais il perd vite la boule, trop d'odeurs. On étouffe et on ne voit pas d'autres issue que l'orage. Sandra me montre en rentrant sur le ruban noir du bitume une boule encore plus noire, c'est l'un des deux petits hérissons qui vivent avec leur mère dans les hortensias.

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Une courte recherche sur Internet m'apprend qu'Amiel a séjourné à l'hôtel de Crochet en 1872, un hôtel à l'écart du centre de Bex, un hôtel qui n'existe plus. Les filles sont dans le jardin et n'en finissent pas de se raconter des histoires dans la nuit, des histoires pour dormir, dormir debout.
Le tonnerre avertit depuis très loin, il est 11 heures 30. Elles rentrent leur paillasse et leur couverture sur la pointe des pieds, avant les premières gouttes, elles s'organisent dans le salon, éteignent les lumières. C'est seulement alors que les éclairs font des Z dans la nuit et que le ciel se lâche, elles écoutent silencieuses le ramdam, heureuses d'avoir été aussi prudentes.

Jean Prod’hom


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Dépaysement à la Cure

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Comment ne pas songer au Dépaysement de Jean-Christophe Bailly en traversant La Cure, un petit village au-dessus de Saint-Cergue, un peu après le col de la Givrine en direction de Morez. Ce village-frontière a fait autrefois la fortune des passeurs et des hôteliers, mais il perd chaque jour davantage la vitalité que les douanes fixes lui avaient assurée. Depuis 2005, la majorité des Suisses (54,6 %) ont donné leur accord à l'adhésion de la Confédération helvétique à l’espace Schengen, devenue effective en 2008. La Cure ne s'en est pas remis, le village a commencé à se défaire, les volets se sont fermés, les hôteliers n'ont pas trouvé repreneurs, les rares habitants se cachent, les giratoires perdent la tête.

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J'y suis passé ce matin en conduisant Arthur au refuge Albert Bouveret, ancien chalet d'alpage appelé autrefois de la Pile-dessus. Arthur participe à un camp de grimpe dans la région de la Dôle. Il va passer une semaine dans ce gîte géré par la section du Club Alpin Français de Chalon-sur-Saône, une section fondée en 1875. Il retrouve deux participants de l'année passée auxquels il avait donné rendez-vous, et le courage qui lui manquait ce matin quand il a fallu partir. J'aurai toutes les peines du monde à lui dire au revoir. Chaleur de forge lorsque je redescends sur Nyon, du bleu a été ajouté à l'eau du Léman, qui déborde bien au-delà de ses rives, du pied au sommet des alpes de Savoie, jusqu'au ciel confondu.
Je décide au retour de poser deux pièges à l'extrémité de deux galeries qui aboutissent à une taupinière suspecte quand bien même elle n'est plus de la première fraîcheur.
Yves nous rejoint à 6 heures, on passe en revue, dehors, les changements qui ont eu lieu dans nos vies, l'état de nos forces, les années qui viennent, On raconte notre été : il a passé une partie du sien sur les glaciers – au-dessus de Meiringen, à Trient,... Une autre à Sainte-Maxime et Verbier. On s'inquiète de la manière dont nos enfants conjuguent l'insouciance des lendemains et l'attention au passé. On finit un peu tard et un peu ivres.

Jean Prod’hom


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L'homme est un omnivore bon à tout faire

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On m'aurait dit que je participerais un jour à l'organisation d'une course de motos, que je couperais cent cinquante ou deux cents tranches de pain qu'une autre, semblable à moi, tartinerait d'une pâte à sandwiche, qu'elle y ajouterait une tranche de jambon, que je reprendrais le tout pour le rouler dans une serviette en papier, je ne l'aurais cru alors qu'à moitié, je me croyais bon à tout autre chose.

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Et bien je le concède aujourd'hui, je suis non seulement capable de faire des sandwiches en série, en parlotant, mais j'y trouve du plaisir, un plaisir comparable peut-être à celui qu'éprouvaient jadis les paysannes de nos contrées écossant des petits pois ou cassant des noix à la veillée. L'homme est un omnivore bon à tout faire.
Je suis donc allé ce matin à Vulliens donner un coup de main au Trial des Vestiges. À midi les cloches se sont mises à sonner, je suis rentré. Pour ajouter un plaisir au plaisir, j'aurais aimé m'asseoir sur un banc d'église et me fondre avec tous ceux qui s'y refugient pour être au frais. Par ces temps de canicule, les églises redeviennent des édifices sacrés. Dites aux prêtres de laisser ouvertes les portes de leurs églises, été comme hiver, jour et nuit, et les fidèles reviendront !
C'est le branle-bas de combat au Riau. Je m'étais attaqué la semaine passée à la sous-pente qui abritait des livres que je n'ouvrais plus, Sandra s'est attaquée de front ce matin à deux autres sous-pentes dans lesquelles les enfants avaient déposé des peluches, les jouets de leurs premières années et Sandra plusieurs dizaines de classeurs contenant des cours d'uni et des cahiers d'école. Arthur enfile son habit de chevalier bleu et se bat contre Lili déguisée en sorcière. Ça ils ne peuvent pas s'en défaire, pour le reste en route pour la déchèterie !
Je reviens au cours de l'après-midi sur notre balade autour du Mont Gond, supprime des photos, en recadre d'autres, fais à manger. Sandra continue ses rangements.
J'aperçois en me rendant au compost les signes d'une activité souterraine près de la mare. Me demande si une taupe n'est pas en train de rétablir ses quartiers, les signes sont discrets. Est-ce une nouvelle taupe ? celle que j'ai estourbie l'autre jour et qui a retrouvé des forces ? Je serais taupe, il est évident que je squatterais les galeries creusées par l'une de mes consoeurs, il me faudra veiller au grain.
Les prunes mûrissent. On ira chercher Oscar demain matin, je crois bien qu'il nous manque un peu.

Jean Prod’hom

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L'oeil de la yourte

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Hier soir je me suis endormi dans le ciel, à la traîne des étoiles qui s'allumaient une à une dans l'oeil de la yourte. Ce matin le jour dessine à la même place un mandala, deux cercles concentriques, découpés en quartiers par deux croix couleur de plomb, une croix de Saint-André et une croix grecque, quartiers de gris puis quartiers de blancs, blanc de crème comme l'aile de la piéride. Des anges dorment, ils respirent à peine, voix basse pour ne pas réveiller leurs rêves. Dans les dortoirs d'en face, il en aura été tout autrement, le diable a été de la partie, ronflements, insomnies et fugues dans la nuit.

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Le soleil claire le terre-plein à un peu plus de 9 heures, on déjeune. Les gardiens du refuge, Alexandre et sa maman Félicie, sont déjà à la tâche depuis l'aube. Ils viennent de Lorraine. En hiver, Alexandre fait la saison sur les pistes de ski de Savoie, Félicie retrouve les rives de la Moselle.
En face, taillé dans le calcaire du Haut de Cry entre 1901 et 1905, le bisse d'Eindzon, surnommé le Bisse sec parce qu'il n'a jamais servi. Au-dessus du Chalet d'Eindzon les névés sont rares, on plie les couvertures.
On remonte par une longue cheminée sur les Fontanelles qui font communiquer, à près de 2200 mètres, le Sex Riond et le Mont Gond, avant de redescendre sur la Chaux d'Aïre et les pâturages de Flore. Deux gypaètes surgissent dans notre dos et filent en direction du sud, planent, s'élèvent haut dans le ciel avant de disparaître..
On est vingt-sept, dix adultes et dix-sept enfants. On en lâche quatre en route, j'emmène Elsa, May, Louise et Lili dans la 807. On se retrouve à vingt-trois sur la plage de Rivaz, il fait 34 degrés, on goge jusqu'au coucher du soleil.
J'aperçois D. sur la plage, coiffé d'un chapeau de paille, en costume de bain, quelque chose cloche. Je le connais de l'université, il se jette à l'eau, il nage comme une vilaine grenouille, va et vient selon un tracé qu'il semble répéter depuis toujours, il y a quelque chose de trop sérieux dans tout cela, prisonnier des sirènes, captif de son image, il pose, la peau blette, penché sur lui-même, satisfait. Ah ! Montaigne, jamais ridicule même avec un canotier ou une casquette.
Jeremy et Suzanne nous accueillent tous pour des grillades. On est en bras de chemise jusqu'à tard. C'est si rare ici qu'on prolonge jusqu'à minuit. On abuse un peu des fruits de la vigne, ça ne fait pas de mal. Sauf lorsque le diable revient, dissimulé dans les plis d'un mot : le ressenti.
C'en est trop, il est grand temps de s'en aller.

Jean Prod’hom

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Des fumées gris de cendre

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Des fumées gris de cendre patientent à l'arrière de la voûte du ciel, porte ouest, restes d'un feu qui a pris à l'arrière et qui attendent leur heure pour s'installer insidieusement de notre côté.
Je me suis réveillé à 6 heures 30, mais levé une heure plus tard. C'est en considérant le mince filet d'eau sortant de la pomme de la douche, à 8 heures 05, que je m'en rappelle, la commune a annoncé une coupure d'eau entre 8 heures et midi.

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Dehors les fumées ont disparu, la fin du monde différée, Jeremy passe me prendre à un peu plus de 9 heures. On dit bonjour à Jean-Jacques et Pierrot qui attendent l'appareilleur, ils sont au bord d'une fouille devant l'Ancien Collège, une conduite fuit, 30 ou 40 litres minute.
Pause un peu avant Martigny, je trouve la feuille Saint-Léonard qui me manquait et qui couvre la balade projetée. Saint-Séverin, Sensine, Erde, Daillon et les Mayens de Conthey mitent les flancs du Sex Riond. On laisse la voiture à 1600 mètres, un peu au-dessus d'Incron, il est bientôt midi. Les épicéas et les mélèzes nous offrent un peu d'ombre jusqu'à un peu plus de 1800 mètres. Je fais signe à une jeep qui monte à l'alpage de Flore, c'est un paysan de Palézieux qui loue l'alpage depuis vingt ans. Il nous laisse devant le chalet. On poursuit sur un sentier qui se faufile dans les pâturages jusqu'à l'Etang des Trente Pas.
Un troupeau de vaches d'Hérens paissent à la Chaux du Larzey, peu de mouvements, les reines de demain, parfois, font fuir les reines d'hier et les jeunettes qui pourraient leur faire de l'ombre. La retenue de l'étang, pierres sèches, ne sert pas, l'étang est à sec. Aurai croisé en montant un parterre d'orchis vanillés et dans la tourbe de l'étang un tapis de linaigrettes et de prêles.
On monte à travers les pâturages jusqu'à la croix de l'Achia qui met en communication le flanc droit de la vallée de la Morge et le bassin supérieur de la Lizerne. Nous sommes à plus de 2300 mètres, entre le Mont Gond et la Fava, avec en face de nous le glacier de Tsanfleuron et les roches nues et lisses sous Prarochet, barre infranchissable sur laquelle se dressent la proue du massif des Diablerets, la Quille du Diable, l'Oldenhorn et le Mont Brun. On devine au bout de la ligne le col du Sanetsch. Dessous la Lizerne qui cherche la meilleure pente et Derborence. Derborence, le mot chante doux ; il vous chante doux et un peu triste dans la tête. Il commence assez dur et marqué, puis hésite et retombe, pendant qu’on se le chante encore, Derborence, et finit à vide ; comme s’il voulait signifier par là la ruine, l’isolement, l’oubli.
Dans notre dos, de l'autre côté de la vallée du Rhône, la Dent Blanche, le Weisshorn, le Cervin, le Grand Combin. Plus loin le Mont Blanc qui s'impose chaque fois que la pente raidit. On marche, après le col, sur une pâte de débris d'ardoises à la couleur indécise, gris de fusion, presque noire, ou presque blanche, difficile à dire. Le Mont Gond, qu'on appelait autrefois Pointe de Flore, se livre en rose lorsqu'on l'a contourné, on retrouve bientôt le vert des prés, le gîte de Lodze, sa yourte et nos familles. Il est six heures mois un quart. Nous avions rendez-vous à six heures.

Jean Prod’hom


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Elle était annoncée

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Elle était annoncée, Arthur et Lil qui ont passé la nuit sous la tente en ont senti les effets, leur matelas est détrempé, ce qui ne les a pas empêchés de dormir jusqu'à tard ce matin. Nous n'avions plus eu de pluie depuis la nuit du 2 au 3 août à la Lécherette. Je conduis Oscar à Bussigny qui va passer 3 nuits au chenil du Lorelei, le ciel traîne derrière lui des lambeaux de brouille. La radio annonce le retour du beau temps dans l'après-midi.

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Sandra et les enfants ont rendez-vous à Mézières avec les mamans et les enfants que nous rejoindrons demain sous Derborence, au refuge de Lodze.
M'occupe des tessons ramassés hier entre Perroy et Morges avant de lire Petite Poucette, court texte de Michel Serres dans lequel il analyse les difficultés des institutions, notamment l'école, à prendre acte de la mutation et à passer à autre chose en instituant de nouveaux modes de fonctionner.

... voici des jeunes gens auxquels nous prétendons dispenser de l'enseignement, au sein de cadres datant d'un âge qu'ils ne reconnaissent plus : bâtiments, cours de récréation, salles de classe, amphithéâtres, campus, bibliothèques, laboratoires, savoirs même..., cadres datant, dis-je, d'un âge et adaptés à une ère où les hommes et le monde étaient ce qu'ils ne sont plus.

Ce format-page nous domine tant, et tant à notre insu, que les nouvelles technologies n'en sont pas encore sorties. L'écran de l'ordinateur – qui lui même s'ouvre comme un livre – le mime, et Petite Poucette écrit encore sur lui, de ses dix doigts ou, sur le portable, des deux pouces. Le travail achevé, elle s'empresse d'imprimer. Les innovateurs de toute farine cherchent le nouveau livre électronique, alors que l'électronique ne s'est pas encore délivrée du livre, bien qu'elle implique tout autre chose que le livre, tout autre chose que le format transhistorique de la page. Cette chose reste à découvrir.

Prépare la balade que nous ferons demain avant de rejoindre en fin d'après-midi nos femmes et enfants au refuge de Lodze. Je ne retrouve pas la carte couvrant la région de Saint-Léonard, fais donc des copies-écran des cartes topographiques suisses que l'administration fédérale met à disposition. J'emporterai mon IPad.
Jeremy vient me chercher à 7 heures et on descend manger à Cully. Sur la terrasse du Bistrot. On y rencontre un drôle de bonhomme, une trentaine d'années, il revient d'Ecosse à vélo, il rentre chez lui sans un sou, il aimerait un peu d'argent. Plus de 8000 kilomètres déjà depuis son départ, il lui en reste deux mille. C'était son rêve depuis tout petit, quitter la Roumanie et faire le tour de l'Europe occidentale. Il parle un français impeccable, connaît l'italien, mais c'est en anglais, dit-il, qu'il s'exprime le mieux. Il était hier au Mont-d'Orzeires au-dessus de Vallorbe, il sera demain à Martigny ou Sion, après il ne sait pas, le Simplon peut-être. Il a bien une tente sur la remorque qu'il traîne derrière son vélo, mais plus de sardines, on les lui a volées sur l'une des îles britanniques. Il dormira donc au plus simple, dans un sac de couchage au bord du lac. Je lui aurais volontiers offert une couronne de lauriers si cela avait un sens, alors voilà dix francs.
C'est l'heure de rentrer, Jeremy me laisse au Riau, la maison est vide.

Jean Prod’hom


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Reverdie

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En mai au douz tenz nouvel
Que raverdissent prael,
Oï soz un arbroisel
Chanter le rosignolet.
Sarderladon
Tant fet bon
Dormir lez le buissonet

Si com g'estoie pensis,
Lez le buissonet m'assis,
Un petit m'i endormi
Au douz chant de l'oiselet.
Sarderladon
Tant fet bon
Dormir lez le buissonet

Au resveillier que je fis,
A l'oisel criai merci,
Qu'il me doint joie de li :
S'en serai plus jolivet.
Sarderladon
Tant fet bon
Dormir lez le buissonet

Et quant je fui sus levez,
Ci commenz a citoler
Et fis l'oiselet chanter
Devant moi el praelet.
Sarderladon
Tant fet bon
Dormir lez le buissonet

Li rosignolez disoit
Par un pou qu'il n'enrajoit
Du grant duel que il avoit
Que vilains l'avoit oï.
Sarderladon
Tant fet bon
Dormir lez le buissonet
Anonyme, Poèmes d'amour des XIIe et XIIIe siècles, 10|18, 1983

Me sens c'matin vilain et rustaud, ben oui le cul dans les épines, que ce que j'fous là, mais p'tain qu'ça fait du bien d'rien foutre dans l'bois. Un geai se tire, pas d'place pour lui, moi j'lis Montaigne pardis, m'étonne plus trace du geai, m'vautre et baîlle, que ce que j'fous là, mais p'tain qu'ça fait du bien d'rien foutre dans l'bois. Trop dur d's'arracher, mais t'laisse le bois l'geai, moi m'vais lire Montaigne dans mon pré.

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Louise aimerait comprendre les règles de la circulation routière, et notamment les panneaux d'indication de direction. Je lui explique : dessous le panneau indiquant la sortie immédiate, dessus le panneau indiquant la sortie prochaine : Morges - Aubonne, Aubonne - Rolle, Rolle on sort, direction plage du camping où nous avons rendez-vous avec le parrain de Lili, sa femme et leur fille de 9 mois.
Premier rond-point, j'aperçois par la fenêtre ouverte une main tenant un cigare, un cigare qui ressemble à ceux que Godard fume au cinéma. On engage la poursuite, l'inconnu fait une large boucle, traverse sans se presser une zone pavillonnaire. Il prend une avenue à sens unique, sort de sa voiture, je sors de la mienne un peu plus loin, marche dans sa direction, il photographie des fleurs qui buissonnent à l'entrée d'une villa datant de la fin du siècle passé, il ressemble à un faucon crécerelle, il est cinq heures. Une femme sort, coquette, elle attend qu'il en ait terminé, ils montent dans le véhicule, une Hyundai Getz de couleur noire.

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- Une photo ?
- Si vous le voulez.
- J'aimerais vous voir.
- C'est fait.
- Vous revoir.
- C'est entendu.

- Bonne fin de journée.
- A vous aussi, à bientôt.

C'est non seulement à Socrate mais à Godard que Montaigne songeait lorsqu'il rédigea ces lignes :
Le jugement humain retire de la fréquentation du monde une lumière extraordinaire. Nous sommes tous resserrés et repliés sur nous et nous avons la vue raccourcie à la longueur de notre nez. On demandait à à Socrate d'où il était. Il ne répondit pas : "Athènes", mais "du monde". Lui qui avait l'esprit plus plein et plus étendu faisait de l'univers sa ville, adressait ses connaissances, sa société et ses sentiments à tout le genre humain, ne faisant pas comme nous qui ne regardons que sur nous.
Mais lorsqu'on demande aujourd'hui au cinéaste d'où il est, il ne répond pas : "Du monde", mais "de Rolle". Fallait bien que quelqu'un rétablisse un peu de vérité.

Jean Prod’hom



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Les enfants sont sortis de la tente

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Les enfants sont sortis de la tente, ils rient et crient, fiers certainement, Oscar participe à la fête. Je les retrouve dans la maison lorsque je descends : Louise joue de la guitare, Lili met de l'ordre dans sa collection de gommes en jetant un coup d'oeil envieux à celle de sa maman constituée autrefois, Arthur joue avec son yoyo.

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Ce matin, un peu d'ordre dans la bibliothèque, migrations et regroupements familiaux : Follain va rejoindre Thomas, mais en pile pour gagner de la place, serre entre deux lions de bois les auteurs romands, mets de côté les Chrétien de Troyes et les Poèmes d'amour des XIIème et XIIIème siècles présentés et traduits par Emmanuelle Baumgartner et Françoise Ferrand, fais une seule pile des Cendrars, une autre des Bergougnioux, celle des Louis-René des Forêts est discrète, et de ce point de vue aussi il est un modèle à suivre.
Je regroupe les tessons qui traînaient sur mon bureau, dans des boîtes, sur les rayonnages, liquide sans faire de détail un tas de petits billets, papiers divers, notes illisibles – toujours plus illisibles – qui ont passé tout l'été sans que j'y touche. Je glisse dans un sac les CD qui contiennent la sauvegarde numérique des 35 numéros du Journal de l'école dont j'ai été l'animateur pendant une dizaine d'années, la cablerie des appareils de photos et des disques durs hors d'usage, de vieux lecteurs. J'amènerai tout ça à la déchèterie cette après-midi.
Je reçois un mail de Raymonde, une fidèle lectrice des marges.net qui me signale quelques coquilles que je m'empresse de corriger. Me demande bien ce qu'elle trouve dans la lecture de ces billets, mais ça fait du bien de savoir qu'elle s'y arrête, comme Brigitte, Francis, François, Murielle, Justine, Danielle, Estelle et les autres.
Petit tour au jardin, toujours aucune nouvelle des taupes, je commence à penser que j'ai un avenir dans le domaine, il est temps que je relise la Conversation avec un taupier de Jean-Loup Trassard, tombe sur L'ancolie que je place à côté des Poèmes d'amour des XIIème et XIIIème siècles.
Tandis que Sandra se rend à la piscine de Payerne avec les enfants et les Moinat, je visionne le film que Frédéric Rossif a consacré à l'histoire mondiale de 1935 à 1946, une chronique centrée sur la guerre qui commence et se termine à Nuremberg. Impression curieuse une fois encore, grâce au cinéma, que l'histoire n'est qu'un récit organisé après coup, qui donne un sens à des images faites un peu par hasard. Impression que l'histoire n'est qu'une bande-son, un récit qui fournit des légendes à des images qu'on regarde à peine, le fil déroulé dans un labyrinthe d'images stockées pêle-mêle, sans queue ni tête, donnant une orientation à quelque chose qui va dans tous les sens, une mise au pas de la folie des hommes. C'est pour ces raisons que le révisionnisme est un non-sens, parce qu'il s'oppose à ce qui n'est pas, feint de pouvoir y revenir et le modifier, parce qu'il confond le réel et les légendes.
C'est à mon tour de passer à la benne, remettre au papier quelques centaines de bouquins que je n'ai pas rouverts depuis plusieurs années. J'ose à peine le dire, mais Michel Serres, René Girard et Claude Levi-Strauss sont du voyage. Je ne garde, orphelins, que la Pensée sauvage, Petite Poucette – les Hermès ne trouvent pas grâce. Je sauve in extremis Tristes Tropiques.
Lis pendant deux bonnes heures le nouveau Plan d'études romand, qui finira à la benne lui aussi, et plus tôt que prévu. C'est illisible, les rédacteurs donnent l'impression de vivre dans le désert de Gobi. Dire qu'une poignée de main aurait suffi.
On mange pour la seconde fois des lentilles depuis la réconciiiation des filles avec ce cadeau des dieux, mais avec elles cette fois. Ça tient, juste... Mais oui ! Lili, la prochaine fois il y aura deux fois plus de lardons !

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Voyage autour du jardin avec Louise, à la pétanque : les pruneaux mûrissent, rien n'est plat, c'est triché, Fleur et Edelweiss sont aux mulots, les nuages font les cabotins, flambent en tous sens. Mais lorsque le soleil aura fait un pas de plus de l'autre côté de l'horizon, ils vont cesser de faire les malins.
Les enfants hésitent à passer une seconde nuit dehors. Palabres, le groupe se disloque, Louise ira dormir dans son lit, Arthur et Lili sous tente.
Les rideaux sont tirés, les nuages gris et penauds. Plus un bruit. Je n'aurais jamais dû mettre à la benne Rome, le livre des fondations. Trop tard !

Jean Prod’hom


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Il faudra bientôt remettre en route le chauffage

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Il faudra bientôt remettre en route le chauffage, me dit Sandra au réveil. Nous sommes déjà à la mi-août, c'est vrai, mais pour le coup elle exagère, on a encore de beaux jours.

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Toujours aucune trace des taupes, c'est dire qu'une de mes hypothèses se confirme : il n'y en a eu qu'une seule, elle s'est blessée dans l'un des pièges posés près du hangar et s'est vidée de son sang dans l'une ou l'autre des nombreuses galeries qu'elle a creusées pendant l'été, un réseau de galeries qui doit s'étendre sur plusieurs dizaines de mètres carrés.
On part faire une balade en tee-shirt, un peu par bravade, une petite laine n'aurait pas été de trop - on vit ici à près de 800 mètres, n'est-ce pas ? On marche une bonne heure en suivant l'itinéraire que j'ai emprunté ces trois derniers jours, jusqu'à l'endroit où il fait bon respirer. Je le présente à Sandra, on s'y assied, on évoque la rentrée en nous promettant de parler le moins possible d'école tout au long de l'année. Mais il faut au préalable régler la question des horaires, des repas, organiser les échanges de services, le convoyage des enfants jusqu'au bus. On fait le point.
Tandis que Sandra descend en ville avec les enfants, je comble une partie de mon retard dans la mise au net de ces notes avant de m'attaquer à une révision du poêle, elle s'impose. Les joints de la porte du foyer avaient été remplacés il y a une année par le directeur en personne d'une entreprise familiale de la Côte, celui-là même qui m'avait vendu le poêle. Les joints n'ont pas fait long feu si bien que je lui ai envoyé un mail pour lui expliquer le problème, il m'a répondu qu'il ne saisissait pas, j'ai donc reformulé l'affaire de telle façon qu'il comprenne, je n'ai plus reçu de réponse. Plutôt que de me mettre en colère contre les PME qui ne sont plus ce qu'elles étaient, je démonte le cadre et le verre de la fenêtre du foyer, arrache les ancien joints, ponce et dégraisse avant d'en coller de nouveaux. Arthur me donne un coup de main à son retour pour remettre en place le tout. Nous sommes parés pour septembre.
Cette après-midi Sandra fait de la couture, elle initie Louise. Arthur, qui regarde en différé la cérémonie de clôture des jeux olympiques, m'apprend que la gagnante du concours du lancer du poids était dopée, Lili descend à pied chez une copine avec son costume de bain.
Nous sommes partis tous les cinq marcher alors que le jour tombait. Il m'a semblé, chemin faisant, que la cellule familiale n'avait pas été pour tous une institution si mauvaise que cela, qu'on allait même un jour la regretter et que sa disparition ferait apparaître, à côté de ses étroites lourdeurs, des vertus que l'on n'imaginait même pas. La chouette de Minerve ne prend son envol qu'au crépuscule.
Les enfants décident d'aller dormir dans la tente malgré les événements de la veille et leur engagement sacré de ne jamais plus recommencer une telle folie. Cette fois on ne les reverra plus jusqu'au matin.

Jean Prod’hom


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Réouverture prochaine des bâtiments de l'instruction

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La perspective de la réouverture prochaine des bâtiments de l'instruction publique et la certitude qu'il faudra bientôt me remettre au travail changent la donne. Je laisse filer les heures tout le matin, suis du regard le soleil et m'en remets à la brise qui a un peu fraîchi.

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Les enfants ont dressé une tente dans le jardin, ils ont rangé avec l'aide de Sandra leurs deux cabanes, les vacances ne sont donc pas terminées.
Je vérifie l'état des pièges à taupes placés hier matin près de la mare et à l'est du hangar. Lorsque j'ai vérifié ce matin, il m'avait semblé que l'une d'elles avait laissé des plumes. Toujours est-il qu'aucune queue ne pend ce soir à mon tableau de chasse et je n'ai constaté aucune nouvelle taupinière.
Je ne vois que deux explications : il n'y avait qu'une taupe dans les sous-sols du jardin, celle qui a laissé un bout d'oreille ou de museau la nuit passée, et elle n'a pas survécu à sa blessure. Ou ces bestioles sont bien plus rusées que je ne le crois et rient sous cape des observations délirantes d'un taupier de fortune avant de se remettre à l'ouvrage. On verra demain.
Nous croyions nous être débarrassés de nos enfants pour la nuit, mais Louise rentre en pleurs avant minuit, suivie de Lili. Vivre entre frère et soeurs dans la promiscuité d'une tente de camping n'est pas chose facile. Et y vivre seul fait peur à Arthur si bien qu'il abandonne lui aussi la partie. Ils se promettent tous les trois de ne jamais recommencer. Prenons garde si on ne veut pas les avoir sur le dos à 30 ans.

Jean Prod’hom


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Ne trouve rien sinon une idée saugrenue

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Je quitte ce matin le Riau avec l'intention de refaire le même chemin que la veille, les mêmes gestes, en espérant rencontrer le même bonheur au même endroit. M'assieds au pied du même arbre, avec le ciel bleu que j'aperçois en-haut piqué par les cimes des épicéas, même sensation que hier, mais bien décidé aujourd'hui à trouver de l'intérieur une explication, au risque de me brûler les ailes et d'être chassé de ce fragile paradis.

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Ne trouve rien sinon l'idée saugrenue qu'à force de nous éloigner des choses auxquelles on est mêlé pour y voir enfin un peu clair, fixer quelques-uns de leurs caractères, objectiver ce à quoi il nous a fallu aveuglément obéir, on devrait, reculant ou avançant, nous retrouver tôt ou tard dans le lieu précis qu'on a quitté, avec la lucidité qui nous manquait dans l'immédiate perception, nous retrouver dedans en connaissance de cause, c'est-à-dire à la fois dedans et dehors. Me voici venu de nulle part dedans un monde mobile, j'y consens, j'y retourne, m'y arrête librement, en soi et pour soi, pas mieux.
Abandonne l'idée de trouver une meilleure explication, me couche sur un tapis de mousse et lis trois poèmes de Jean Follain qui me font penser à des origamis sous les plis desquels seraient écrits les chiffres naïfs et denses de l'universel. Fais quatre photos d'Oscar, des espèces de portraits, les premières et peut-être les dernières, il a neuf mois et il ne changera pas.
Termine au retour la tonte du jardin et fais deux voyages à la déchèterie, c'est le moment de nous débarrasser de ce dont on s'était servi jusque-là pour garder derrière des barreaux les animaux semi-domestiques qui ont aidé à faire sortir nos enfants du premier âge. Reste Cacao qui vit désormais seul dans sa cage et auquel les enfants ne s'intéressent plus. Et Oscar à qui nous devons apprendre à vivre sans laisse, c'est le second âge auquel, on l'espère, nos enfants parviendront eux aussi.
Je croise Jean-Paul en remontant, il a reçu le permis de construire, près de deux ans auront été nécessaires.
Je prépare un pique-nique avant de descendre à la rivière. Je comptais retrouver sous la déchèterie d'Hermenches le chemin qui menait autrefois à travers les côtes du Moulin aux rives de la Bressonne. Je n'y suis pas retourné depuis une dizaine d'années et on n'en trouve plus trace si bien qu'on décide de couper au plus court à même le bois. On avance à l'estime avec pour seule précaution celle ne pas se retrouver en haut des falaises de molasse qui plongent à pic dans le lit de la rivière, Arthur a le nez, Oscar le suit, je fais le lien avec Sandra et les filles qui restent à l'arrière. Notre présence ne passe pas inaperçue, un chevreuil à la peau de daim, une biche peut-être, quitte la rivière et remonte la pente à tire-d'aile, extraordinaire apparition, extraordinaire disparition, Sandra et Lili étaient aux premières loges.
L'eau est fraîche, les rayons du soleil caressent le fond de la saignée, tremblent, les chairs de la molasse mollissent. Les enfants se baignent dans un go, ils frissonnent. Un sandwiche et un sirop à la framboise en guise de festin, c'est un paradis sans être un rêve.
L'eau est froide, la saignée se referme, le soleil s'en va, l'eau est noire. Il faut ressortir de ce qui pourrait devenir un enfer, on saute de pierre en pierre comme sur une marelle géante, une petite heure et des orties, des ronces et de la boue, des pleurs même. J'espérais retrouver en aval le pont de Syens, mais une cascade dont je n'avais pas le souvenir nous barre l'accès. Hors la ville le monde retourne à la friche. On remonte à quatre pattes jusqu'à Lamarin, la voiture est toute proche.
Les filles font un bouquet de prêles qu'elles mettent en pot dans le jardin. Le soleil est revenu.

Jean Prod’hom


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L'accès à l'étang est devenu impossible

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L'accès à l'étang est devenu impossible, les herbes et les ronces barrent le passage, je remonte par le chemin des copeaux avant de m'asseoir une demi-heure au pied d'un épicéa. Oscar fouine dans tous les coins, je ne fais rien et m'en satisfais. Cela fait quelques mois que je parviens – quelquefois – à ne rien désirer de plus que de rester là où je suis, sans lire, sans regarder vraiment, sans penser même, mais dans une espèce de stupéfaction molle. Ces endroits sont quelconques, ni bords ni centre susceptibles de les identifier clairement, des lieux sans nom où personne ne s'agite et dont le rien est le seul hôte fidèle. C'est ici ou ailleurs, et chaque fois un petit regret me pince de devoir me lever et rentrer.

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Je continue l'éducation d'Oscar sur le chemin du retour, lui demande de rester assis tandis que je m'éloigne, de ne me rattraper que lorsque je lui en intime l'ordre et d'accepter sa récompense. Ça marche.
Sandra fait du ménage, passe l'aspirateur dans toute la maison, Arthur ramasse les dépouilles de la haie que j'ai taillée hier. J'en fais un grand feu dans lequel je jette les branches sèches des chênes qui se dressent devant le poulailler, charge dans la Yaris des morceaux d'érable que j'entrepose dans l'aire de pique-nique de la Moille-au-Blanc, ça pourrait servir. Tonds le haut du jardin, vide l'aile droite du hangar et brûle le bois qui y traînait. Je termine ces travaux au milieu de l'après-midi avec mon coude qui grince, Arthur fait du yoyo devant la véranda – un yoyo de nouvelle génération – et Sandra rédige à son bureau l'article qu'on lui a demandé sur les Jeux internationaux de Poitiers.
On part pour Curtilles en fin d'après-midi, Louise et Lili sont satisfaites de leur camp, heureuses de nous voir, elles se sont ennuyées chaque jour, un peu. Elles ont monté leur poney préféré dans le lit de la Broye, ont fait de la voltige.
En ouvrant le sac de Lili, Sandra découvre les trois livres qu'elle y a glissés avant de partir : Clara et les poneys, Le Fils de l'étalon noir et Lili a la passion du cheval. Voilà une fille qui a de la suite dans les idées. Elle nous dira aussi plus tard qu'elle n'a presque rien lu, il y avait tant de choses à faire. Voilà une fille qui a des priorités.
Un hérisson qui vit dans les hortensias à côté de l'entrée montre ce soir le bout de son nez.

Jean Prod’hom


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Plus d'excuses

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Plus d'excuses, c'est le moment ou jamais, Arthur termine contre rémunération le désherbage de la grande plate-bande, Sandra s'attaque à la petite, pleine de roses autrefois, mais dont le gel et la maladie ont entamé la vivacité. Pour assister à leur possible sortie du tombeau confortablement installés dans les fauteuils de la véranda, elle redouble de courage et astique la verrière.

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J'enfile la coudière que j'ai achetée hier et vais remiser à la déchèterie le chenit qui traînait derrière le garage, taille ensuite à l'autre bout du jardin ce qui reste de la haie qui entourait la propriété lorsque nous sommes arrivés il y a plus de dix ans, tronçonne quelques charpentières du saule que j'ai planté sans vraiment le vouloir près du chemin de servitude. Il a pris des proportions auxquelles je ne m'attendais pas. Ces travaux usent mes forces bien plus aujourd'hui qu'autrefois, ils ne contribuent pas à la guérison de mon épicondylite. Sans compter que, à la fin, je vois ce qui me reste à faire.
Il est 14 heures, on rejoint comme promis la Pudze (1266 mètres) au pied de Teysachaux (1909 mètres). Mon courage fond lorsque je prends conscience de l'affaire et que je constate que je suis incapable de suivre le rythme qu'impriment Arthur, Sandra et Oscar, d'autant plus qu'ils décident de couper au plus court à travers les pâturages. Je fais une longue boucle par Incrotta en désespérant de les retrouver avant Belle-Chaux. Je les vois pourtant bientôt en contrebas, ils peinent eux aussi et vont croiser sous peu le chemin que j'emprunte. Je reprends mon souffle en les attendant et retrouve un peu du courage qui m'avait lâché.
On continue ensemble jusqu'à Belle-Chaux (1510 mètres), un chalet d'alpage sur le flanc nord de Teysachaux, on se rend compte alors qu'on a raté le chemin de crête. Sandra et Arthur se couchent sur une pierre plate et me laissent continuer. J'aimerais rejoindre hors sentier l'épaule où l'on devrait retrouver le sentier qui mène au sommet de Teysachaux. Ils ne sont bientôt que deux petits points bleu et rouge en bas la pente. Continue à quatre pattes parmi les oeillets et les digitales, escalade le calcaire blanc, multiplie les arrêts. M'y voici.
J'aperçois alors dans la pente Arthur, Sandra le suit avec Oscar à ses basques. Ils parviennent enfin au sentier qui conduit au sommet. On s'y retrouve tous une demi-heure plus tard.
Le lac occupe tout le fond, le Jura qui prend appui sur ses rives s'élève jusqu'au ciel qu'il longe, à la fin on ne fait que le deviner parce qu'on n'y voit presque rien, à peine une ligne qui brille au-dessus du lac de Neuchâtel.
En continuant ce chemin de crête on parviendrait au Moléson dont on aperçoit en contrebas les reins, le garrot, la tête ensuite, on pourrait alors descendre sur les Sciernes d'Albeuve et la vallée de la Sarine.
En nous tournant vers l'est, c'est comme si on retournait à la Lécherette, tout y est, la chaîne des Vanils sur Château-d'Oex, le cirque de la Pierreuse au-dessus de l'Etivaz, plus au sud la Cape aux Moines, la Tornette, le Tarent, Châtillon et le Pic Chaussy qui se suivent comme une quinte floche. Tout y est mais les relations entre les choses ont changé.
On reprend le sentier dans l'autre sens jusqu'au Vuipay, une grosse demi-heure qui nous coupe les jambes. Les derniers rayons du soleil nous accompagnent jusque sur la terrasse. On y mange tandis que le soleil s'enfonce derrière le Jura et nous dans une couverture que les tenanciers de cette auberge de montagne ont bien voulu nous prêter.
Longue marche au crépuscule puis dans dans l'obscurité, Arthur parle tant et plus, il n'aime pas trop la nuit, s'interroge sur les prédateurs de l'homme, on a beau lui parler des vrais dangers, rien n'y fait, les meilleures raisons du monde ne servent à rien.

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La bise s'est levée pendant la nuit

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La bise s'est levée pendant la nuit, a défait les nuages de la veille et laisse ce matin le ciel aux avions qui gribouillent des promesses qu'ils ne tiendront pas. Nous descendons, Sandra et moi, récupérer la voiture laissée hier au village.

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Au retour d'Arthur de Froideville, nous descendons à Lausanne. Je vais pour mon compte, discute le coup avec deux employés de chez Cablex, une entreprise qui réalise des réseaux câblés et qui se partage avec deux ou trois autres entreprises le marché lausannois. Ils épissent les câbles à fibre optique du quartier de la Madeleine, trois fibres pour chacun des 120 clients susceptibles de s'y intéresser. Les deux électriciens sont français, l'un vient de Saint-Julien. Tous deux vantent leur savoir-faire et ne manquent pas de me signaler que les Suisses ont pris du retard dans ce domaine alors que le réseau espagnol est en place et que le français est bien avancé. En ce qui concerne le Riau, nous devons déchanter, la fibre optique n'y parviendra jamais.
Fais un tour chez Payot, parcours les nouveautés et les lectures que les enseignants du gymnase proposeront en début d'année scolaire prochaine. Puis commets un ou deux de ces larcins dont je ne me lasse pas, les fauteuils des bonnes librairies y invitent : le Journal particulier 1933 de Léautaud, le numéro que la NRF a consacré en juin aux relations de la littérature et de la chanson, lis notamment les réponses que Louis Aragon a donné à Francis Crémieux qui l'interrogeait en 1963 sur la mise en chanson de ses poèmes. Puis un texte du premier numéro 2012 de la Revue de Belles-lettres dans lequel François Debluë s'emploie à préciser ses rapport au roman.
Je sors de la librairie les mains vides après avoir abandonné, à leur place, les livres que j'ai siphonnés. File acheter une coudière à la pharmacie de la Palud avant de rejoindre Arthur et Sandra assis sur un banc à Pépinet.
Sandra m'offre aujourd'hui un bouquet de dahlias.

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Me voilà seul sur le pont

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Les filles montent à Curtilles, Sandra et Arthur grimpent dans les arbres à Aigle, me voilà seul sur le pont au Riau. Mets à jour les notes du début de la semaine passée à la Lécherette, trie des photos avant de descendre en voiture au village avec Oscar. Passe par le chemin de l'Ancienne Laiterie. Plus haut la ferme du Pré du Grelot tombe en ruines, les mousses colonisent les tuiles du toit de la mécanique, l'eau de la fontaine coule pourtant en abondance.
M'assieds dans l'herbe, devant la haie qui surplombe les deux virages ombragés de la route des Chênes au-dessus de Chez-les-Porchet. C'est l'évidence, le monde a été occupé bien avant d'être achevé et l'homme l'a colonisé sans que personne ne lui octroie le permis d'habiter si bien que le chantier s'est étendu à l'ensemble du réel. Certaines régions ont été depuis un peu oubliées, mais aucune grande friche n'apparaît plus sinon celle du ciel, je suis dans un immense atelier, j'entends derrière moi des mélodies internationales qui sourdent d'un poste de radio.
Il faut resserrer drastiquement le cadre de son regard pour apercevoir des choses abouties, la courbe d'un chemin, l'ombre qui rapproche le pré du champ de chaume, une allée de peupliers, une lisière, un vallon. Le chant du coq me rappelle une énigme.
J'emprunte le chemin des Tailles assombri par les faînes et les coques des foyards qui macèrent, il traverse un creux dans l'été, après les foins et les moissons, avant le maïs et les betteraves.
Je poursuis l'éducation d'Oscar en lui lançant des pives. Deux propriétaires de petits chiens de race, croisés peu avant l'ancien réservoir de la Mussilly, me donnent quelques précieux conseils et me confirment la justesse de certaines de nos orientations. Mais que la route est longue et difficile ! Je me réchauffe au retour des restes d'un plat de lentilles.
Arthur et Sandra rentrent d'Aigle satisfaits de leurs parcours dans les arbres. Le mousse part en vélo pour Froideville où il passera la nuit. On va de notre côté au bord du lac, à Lutry.
Le verrou de Saint-Maurice a été forcé au cours de la journée et l'air du sud circule à nouveau. On mange sur une terrasse, avec le plaisir de mettre les pieds sous la table sans se salir les mains. Sandra reçoit au dessert une ampoule avec laquelle elle peut, dit la sommeillière, injecter une dose de rhum supplémentaire à son carpaccio d'ananas. Il est temps de quitter ces lieux de perdition pour longer la grève, Sandra trouve un tesson, les rochers des Mémises montrent leurs dents d'or, la Savoie est comme une île. Les pontons fendent l'eau, le lac et le ciel jouent chacun de leur côté la ligne d'une partition que l'on ne comprendra qu'à la fin.
Sur le chemin du retour, un chevreuil s'immobilise dans un cône de lumière, juste après la Moille Baudin. Pas une étoile, le ciel s'est couvert. Je coupe le moteur, il se retourne, ne bouge pas, nous regarde par-dessus l'épaule. Il se croit invisible à l'abri derrière sa croupe, on éteint les phares, la nuit tombe, la bête dedans.

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Les chats ont dormi dans les combles

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Les chats ont dormi dans les combles, on ne les avait guère vus si près de nous depuis l'adoption d'Oscar. Il a plu une bonne partie de la nuit, Lili et Louise partent ce matin pour leur camp de poney.

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Il cesse de pleuvoir dans la matinée mais le soleil peine à s'imposer.
Je lis le règlement communal sur la gestion des déchets de Château-d'Oex adopté lors de sa séance du 03 février 2011, c'est passionnant. En bref : une taxe forfaitaire par logement couvre les frais de la gestion des infrastructures et des déchets recyclables. Une seconde taxe est instaurée pour financer l'élimination des déchets ménagers, elle est basée sur le principe de la taxe au sac. On peut acheter ces sacs de contenance variée – 17, 35, 60 et 110 litres – dans les bureaux de l'administration communale et les commerces locaux. Mais pour éviter que des personnes étrangères à la commune de Château-d'Oex ne déposent leurs ordures ménagères, chaque résident dispose d'une carte magnétique lui permettant d'ouvrir le hublot par lequel il glissera ses sacs dans la benne. Il est essentiel de noter qu'aucun mot de passe ou code d'accès n'est nécessaire et que ces cartes ne comportent aucune donnée personnelle, elles sont simplement offertes aux résidents contre dépôt. Conséquences ? L'économie d'abord du passage d'un camion sur tout le territoire de la commune. L'incitation ensuite à un tri sévère, il serait en effet inconséquent de la part des résidents de Château-d'Oex de remplir des sacs taxés de déchets lourds qui trouvent, sans bourse délier, leur place dans les centres de ramassage. Le système mis en place dans le Pays-d'en-haut a provoqué une baisse notable des quantités d'ordures ménagères, mais a conduit à une légère augmentation du tourisme des déchets. Les peines sont salées, les gens en effet qui déposent un sac de déchets ménagers non taxé dans la benne, ou un sac taxé hors la benne se voient condamnés à 1 jour de peine privative de liberté s'ils ne paient pas l'amende de 100 francs.
On avait décidé d'aller à pied jusqu'à Froideville, mais la pluie qui a repris de plus belle nous oblige à renoncer. Pas longtemps, une accalmie s'installe et nous partons, Sandra, Arthur, Oscar et moi. L'absence des filles depuis ce matin donne un sourire tout particulier à Arthur, lui l'aîné, redevenu fils unique une semaine durant. Et la laideur de la veille se métamorphose.
On boit un thé sous le couvert de Froideville, personne sur les chemins, la pluie revient, on rentre.
Bonheur ce soir d'un plat de lentilles, avec un ciel qui bout par endroit, on monte jusqu'à la Moille-au-Blanc, une pensée pour nos filles seules à Curtilles, ou plutôt sans nous et avec d'autres, difficile de s'y faire, c'est leur chance, c'est la nôtre.
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Grande boucle au réveil

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Grande boucle au réveil, sous la pluie. Sandra dans une veste bleue, moi avec un parapluie, le chien mouillé. Le vert des épicéas est assourdissant, les sorbiers saignent orange. Aucun oiseau dedans ce monde, à l'image de mon humeur, sans échappée, pris dans la boue et le froid, des idées lourdes et sombres.

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Les filles partent demain matin à Curtilles pour leur camp d'équitation, elles n'ont pour l'heure qu'une idée en tête, suivre à la télévision les épreuves de dressage et de saut de cheval qui se déroulent à Londres dans le cadre des Jeux olympiques. Reviens de mon côté tant bien que mal sur les notes rédigées à Casteljau, plutôt mal. Plie du linge, donne un coup de main à Sandra qui remet la maison d'aplomb, elle ne semble pas touchée par la déroute du climat, un peu plus par la mienne. On élague dedans et dehors, le pommier en espalier et ce qui tient lieu de salon, un vieux canapé, un coffre... Me réjouis d'arriver au bout de cette journée dont je n'aurais rien fait sinon extraire ces mots des essais de Montaigne lus pendant une accalmie :
... de même que ceux qui éteignent la lumière du jour par une lumière artificielle, nous avons éteint nos propres moyens par des moyens empruntés. Et il est aisé de voir que c'est la coutume qui rend impossible pour nous ce qui ne l'est pas...

Et puis, en guise de consolation, j'ai retrouvé dans un vieil album de papa quatre photographies du fond de l'Etivaz, datées de janvier 1946.

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Dans les forêts de Sibérie

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Je referme aujourd'hui le journal que Sylvain Tesson a rédigé pendant son bref séjour en Sibérie, dans des conditions difficiles mais en connaissance de cause. On sait donc dès les premières pages qu'il en reviendra vivant et les mains pleines, avec un livre, mais un livre qui annonce à chaque pas que le printemps est un leurre. Longue litanie sur l'hiver qui piétine, aux variations infimes que traque l'expression heureuse. Ici et là quelques pépites, des bris, des aphorismes, des souvenirs qui font apparaître nos vanités. Que reste-t-il à la fin ? Des bouteilles de vodka vides, l'amie chère qui s'en va, deux chiens qu'on abandonne. Mais aussi, toujours ou presque, cette volonté de continuer, indéfectible et fragile qui nous attend au saut du lit, des ombres et des taches de lumière, le sentiment tenace que tout est joué bien avant qu'on ne s'en rende compte, l'assurance que certains journaux de bord sont écrits avant même que le jour ne se lève. Comment se relève-t-on d'un telle expérience née d'un engagement qui aura été une prison ? Je voudrais lire le journal du retour.

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Le retour, c'est ce à quoi nous sommes invités aujourd'hui après les nettoyages et le chargement des voitures. Arrêt aux Mosses devant chez Madame Bellorini, j'y apprends par la nouvelle propriétaire que ses parents ont acheté le chalet en 1961 et qu'il est à son nom depuis 2006. Elle et son mari, qui habitent Saint-Légier, rentrent du bois pour l'hiver.
Un peu plus loin nos pieds froissent les herbes hautes et font trembler la tourbe, Louise prend dans ses mains une grenouille, moi un têtard, tout près d'un étang caché par des épilobes en rangs serrés, des reines des prés et des seigles noirs. Rhône ou Rhin, les eaux hésitent dans la roselière avant de se partager. On entend une kyrielle d'oiseaux, on en aperçoit certains derrière les persiennes, une mésange sautille – ou vole – de branche en branche.
On se sépare au col des Mosses, lieu ingrat s'il en est, quelques chalets qui vieillissent mal, une route surdimensionnée, des places de parc vides. Françoise, Lucie et Edouard s'en vont de leur côté, glissent dans la vallée de l'Eau froide puis dans celle du Rhône. Nous du nôtre, dans la vallée de la Torneresse puis dans celle de la Sarine.
Et pendant que Sandra et les enfants font des achats à la laiterie de l'Etivaz, je remonte la vallée jusqu'au fond, fais quelques photos du grand chalet des Henchoz, en me promettant d'en retrouver, photos du temps de papa, d'un temps que je ne peux m'empêcher de penser plus heureux. Au Pissot, la roche est rouge, je ne serai pas allé du côté des Voëttes, du Sernanty et de la Murée. Une autre fois peut-être.

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Il a plu

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Il a plu une bonne partie de la nuit, la route du col que j'aperçois de la fenêtre est détrempée, il est 6 heures, des nuages s'attardent sur le Pic Chaussy. J'hésite à réveiller Arthur, Lili et Lucie qui s'étaient annnoncés partants pour m'accompagner à la Pierreuse. Mais c'était hier soir. On ira voir les bouquetins et les chamois un autre jour. Je me rendors.

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On déjeune dehors, mais sans parasol. Diaspora ensuite : via ferrata du Rübli pour les uns, balade aux Chevreuils pour d'autres, piscine de Gstaad pour Lili, Louise et moi, on emprunte la route terminée en 2010 qui passe sous le cimetière de Saanen, plus de repos pour les morts.
Deux bonnes heures à goger dans l'eau tiède, les filles plongent du bord, des plots et de la planche ; elles se risquent même aux sauts périlleux, j'aime leur courage.
Le soleil s'est installé, Gstaad déroule sa grande rue à de vieilles rombières et de petits chiens qui nous snobent, on imagine les visages dévastés de Roger Moore ou de Johnny Halliday, on mange un carac sur un banc, le soleil est revenu, un soda, une glace et on repart récupérer les amateurs de grimpe à l'arrivée du téléphérique de la Videmanette.
Oscar a passé une partie de la journée seul au chalet, tout s'est bien passé et c'est de bonne augure pour les 15 ans qui viennent.
Je conduis Sandra, Oscar et Louise aux Mosses d'où elles souhaitent rentrer à pied, j'en profite pour boire un café. Federer affronte Del Potro à Londres, une vieille institutrice, visiblement amoureuse du tennisman helvétique se met dans un sale état devant la télévision, les yeux hagards, les cheveux en pétard. Je l'avertis des dangers qu'elle court. On reste fidèle, dit-elle, même quand ça va mal. Je m'en vais avant que ça ne se termine mal, je suis non seulement un peu lâche, mais l'idée de devoir pratiquer un massage cardiaque sur une telle personne m'indispose. D'autant plus que j'en suis incapable.

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Les orages de cette nuit

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Les orages de cette nuit ont malmené les moteurs du téléphérique de Pra Perron, cette panne nous oblige à monter en voiture. Télésiège ensuite jusqu'à la Braye où Edouard et Françoise nous quittent avec le projet de descendre à pied sur l'Etivaz. Tyrolienne pour Sandra et Arthur, Lili n'est pas mécontente de ne pas faire le poids, ce n'est pas le cas de Louise qui rage de ne pas avoir le coeur qui se soulève en se jetant dans le vide. Trente kilos sur les chevilles sont nécessaires pour ne pas se retrouver suspendu dans le vide au milieu du ciel.

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Joie ensuite, mitigée, le long d'un de ces sentiers didactiques qui ne font sourire que ceux qui les conçoivent, c'est le sentier des fourmis, un sentier pour occuper les familles, mais on n'en croise aucune. Les panneaux sont délavés, on devine pourtant des illustrations sorties tout droit de manuels scolaires des années 1960.
On accueille Lucie à la gare de Château-d'Oex, ses parents, Sandra, les enfants et moi, avant une de ces petites diasporas qui font tant de bien : les uns se baladent tandis que Francoise et Edouard font des courses, je cherche une terrasse agréable pour écrire ces notes. M'arrête finalement devant un bâtiment mis sous vide, ce n'est pas l'installation d'un épigone de Christo, mais l'hôtel Beau-Séjour, vide depuis des années. Il est démonté morceau par morceau : parmi les composants du crépi extérieur et de la colle des catelles qui revêtent les salles d'eau et les cuisines, on a trouvé de l'amiante.
Madame Paltenghi prépare le vernissage de demain, Piero Mosti, un peintre de Massa di Carrara expose ses huiles. Les tableaux sont en place : des cabanons abandonnés, des saignées de colzas, l'éclosion de coquelicots, des friches entre terre et mer, des lignes qui s'arrêtent, des sillons oubliés dans lesquels quelque chose pourtant se maintient. Germination. Que penser de cela ? Je ne pense pas, je passe, comme la collectionneuse et le peintre, vies minuscules, galeries vides, bonne volonté, et puis c'est tout. Mais pourquoi diable s'est-on rencontrés ?
Petite dépression sur le chemin du café de la Lécherette, la modeste chapelle du village affiche le numéro 7 sur la façade qui s'ouvre sur Jérusalem. J'espérais, naïf, qu'il restait des refuges de par le monde.

Jean Prod’hom


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On est tous les dix sur la placette

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On est tous les dix sur la placette du village de Rougemont, Elisabeth et Didier nous ont rejoints pour la journée, on attend.
Je crois utile de me renseigner auprès d'un vieil homme qui semble connaître le coin, il attend lui aussi. C'est un ancien journaliste de Paris Match, responsable des chroniques touristiques, il a fondé une petite entreprise, un journal dont j'ai oublié le nom et dont il s'est occupé jusqu'au moment de sa retraite. Il s'est créé un réseau dont il peut aujourd'hui profiter. Mais c'est à Rougemont qu'il revient toujours et où il passe chaque année quelques semaines. Il aime cet endroit à l'abri de l'agitation, dans un pays qui va son bonhomme de chemin, avec habileté. Il m'avertit pourtant qu'en rachetant massivement des euros pour maintenir son franc compétitif, la Suisse pourrait se mordre les doigts, la facture devenir toujours plus salée, il s'enflamme. Je ne sais pas trop bien ce que je peux faire dans l'immédiat pour régler les affaires du monde et le réconforter. Pour l'heure il me conseille de laisser tomber ces affaires et d'emprunter le chemin du bas, celui qui longe la Sarine, à l'ombre des érables, des foyards, des épicéas qui la bordent. Quoi qu'il en soit, conclut le Parisien avant qu'on ne se quitte, ce sont les femmes qui décident, je garde le sourire.
Je suis avec des gens qui aiment le grand air, on décide de prendre par le haut. La route qui traverse le village, un village cossu qui s'étend au nord-est, devient un chemin puis un sentier qui, après le goulet du Vanel et le lieu-dit des Allamans, s'élève trois cents mètres au-dessus de la Sarine, jusqu'au sommet du Mangelsquet. Inutile de se demander quelle langue on y parle, il n'y a personne. Pique-nique et parlote avant de plonger sur Saanen. On fait les morts dans la pelouse qui entoure l'église. J'en profite pour faire un petit saut dans le cimetière et faire mes emplettes, des arrosoirs dans tous les coins, j'en reviens les mains pleines.
Didier nous quittent à la fin de la soirée.

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La maison en dur

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La maison en dur que m'avait indiquée l'autre jour le menuisier au fond de l'Etivaz appartient bel et bien aux Henchoz, mais n'est pas celle qu'a occupée tante Denise lorsqu'elle était enfant. Michel, rencontré ce matin au bistrot, me décrit une autre bâtisse, un grand chalet situé un peu plus haut et constitué de deux parties. C'est celle de droite qu'occupaient autrefois Denise et sa famille. Michel me raconte au passage les démêlés des deux familles, nés d'une décision – de qui ? je ne me souviens plus, mais qui s'en souvient ? – de ne plus faner un bout de terre mais d'y faire pâturer du bétail. On ne partage pas les mêmes misères.
On parle de choses et d'autres, Michel a bien connu Nunus, médecin l'hiver aux Mosses, que je croisais souvent lorsque j'habitais célibataire la rue de l'Ale. Il ne l'a pas revu depuis quelques temps, un sacré fêtard, je l'ai croisé il y a peu, sombre et voûté, il pleuvait.
On achète du pain et on remonte au chalet, déjeuner sur la terrasse. Je prépare le pique-nique pour notre expédition au Lac Lioson, plus de 400 mètres de dénivellation, deux bonnes heures depuis le col des Mosses, les enfants grimpent avec le sourire, taillent leur bâton de noisetier lorsqu'on fait une pause, y gravent leur prénom, pas de plainte, l'envie même de recommencer demain.
On en redemande aussi, juillet est encore là, des fleurs en pagaille, l'altitude, l'eau du lac dans lequel Arthur se baigne, des raiponces, un lys martagon, quelques gentianes, les derniers rhododendrons, aconits et linaigrettes. Édouard nous rejoint à Praz Cornet.
Grand soir, nos deux filles ont réhabilité les lentilles dont elles ne voulaient plus entendre parler, il faudra battre le fer.
La fin de la journée suit scrupuleusement le programme de la fête nationale annoncé : le feu dans la nuit, une animation de province, Jacqui Nicolier, Pascal Dromelet et ses fils, Stéphania et Mélissa, 4 flambeaux, un thé. A notre table un rasta parle de liberté à un musulman qui fait le ramadan, les autochtones se plaignent du peu d'enthousiasme des estivants, on en est. Et pour qu'ils ne soient pas déçus de leur jugement à l'emporte-pièce, on remonte se coucher sans avoir goûté au tartipiat.

Jean Prod’hom


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Édouard nous quitte tôt ce matin

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Édouard nous quitte tôt ce matin, le ciel est dégagé, il descend à Vevey remettre les clés de l'appartement dans lequel il a établi son cabinet. Il envoie un mail à Françoise dans la matinée, tout est en ordre, la gérance est satisfaite de l'état des lieux, la retraite peut commencer. Les enfants dorment encore lorsqu'on se rend à l'épicerie, une espèce de capharnaüm où l'on trouve de tout, mais à un seul exemplaire. C'est une chance que j'y trouve une brosse à dents. On ramène du pain.
Lecture du quotidien et de la documentation touristique sur la terrasse du café de la Lécherette. La Fête nationale, prévue le 31 au soir, dès 19 heures, sera animée par l'orchestre folklorique de Jacqui Nicolier, Pascal Dromelet et ses fils seront au cor de chasse, Stéphania et Mélissa au cor des Alpes, un feu, des feux d'artifice. Aucun discours n'est annoncé, dommage ! Une spécialité de la Lécherette sera servie, le tartipiat. Je demande au serveur qui souffre d'un grave emphysème s'il n'y a pas du piat de Michel de la Sia dans le tartipiat.
- Ah ! vous connaissez Michel ?
- C'est un cousin.
- Il est triste le Michel ce matin, il y a le C. qui est mort pendant la nuit, il habitait là, juste derrière, il ne voyait presque plus rien, 72 ans, mécano de la région, ses yeux bouffés par la soudure, il était à l'hôpital, ses poumons en triste état. La fête sera un peu triste demain.

Sandra, Françoise, Arthur et Louise partent pour Château-d'Oex, ils renoncent à l'itinéraire qui les aurait obligés à longer la Torneresse et ses bois sombres, passeront donc par les hauts avant de plonger sur les Moulins.
Je reste au chalet avec Lili, très concentrée, qui termine un bricolage. C'est un caméléon qu'elle réalise en laçant des fils de laine multicolores dessous et dessus une carte perforée. Elle joue ensuite aux échecs, sans prendre parti, c'est une guerre au cours de laquelle on ne meurt pas, on y fait des prisonniers. Elle réutilise certains principes du jeu, ainsi celui de la reine qui dispose de libertés que le roi n'a pas, c'est elle qui embrasse ceux des siens qui réussissent de bonnes prises. Les blancs semblent prendre le dessus.
- Pour le moment, précise Lili, mais ce n'est pas sûr que les choses durent.
Les reines soudain se font face, l'une est de trop, elles parlementent. Lili n'est pas décidée à appauvrir le monde, si bien qu'après une demi-heure, les prisonniers des blancs occupent le camp des noirs, et ceux des noirs occupent celui des blancs. Coup de théâtre, le roi blanc qu'on n'avait pas vu jusque-là délivre la reine et tous les siens. C'est le moment de leur offrir un vrai château, Lili retourne le plan du jeu, la boîte est à eux, ils sont au chaud. Les noirs restent dehors dans le froid, le temps passe. La reine et le roi des noirs décident un jour de frapper à la porte du château
- Laissez-nous entrer, on a froid, il pleut, on n'a rien, on va mourir. On a sommeil.
- Oui,
répond le roi des blancs. Mais demain vous débarrassez le plancher, dormez bien !
- Merci !

Lili ferme la boîte. C'est la nuit. Le jeu semble terminé. Mais au matin, cocorico, Lili ouvre la boîte.
- Vous devez partir !
- Ah oui ! on s'en va.
Les aventures se poursuivent, dedans puis dehors, dehors puis dedans, Lili est insatiable. Jusqu'à ce que que les enfants des noirs et des blancs, qui s'aiment d'un amour vrai malgré les interdictions des deux rois et des deux reines, montent dans la casquette d'Arthur pour un long voyage à travers la pièce. Tout se terminera par une grande fête organisée par les adultes réconciliés, dans la boîte à damiers que Lili plonge dans la nuit d'un coup sec.
Lili s'habille et on part rejoindre ceux qui nous ont quittés il y a deux heures. Le beau temps ouvre ses bras. Malgré les injonctions de Lili, je fais un détour par le fond de l'Etivaz et repère la maison natale de tante Denise. On retrouve Sandra et les autres au bord de la Sarine à la sortie des Moulins, Louise monte dans la voiture, Lili continue à pied. On file jusqu'à Château-d'Oex où Louise choisit dans un magasin de souvenirs le couteau de ses dix ans, c'est la paire de ciseaux incorporée au victorinox numéro 14 qui la décide.
La Galerie Paltenghi est fermée, j'aperçois par la fenêtre des lithographies d'Appel. Un homme me demande si je veux entrer, c'est Monsieur Paltenghi, un Tessinois qui a fait l'architecte dans la région, plusieurs décennies durant. Il peint, sa femme gère la galerie, présente ses collections, les peintures de son mari, organise des expositions. Belles lithographie de Bram van Velde et deux gravures de Sarto, sombres coups d'oeil au centre de la terre. La galerie accueillera dès samedi des huiles de Piero Mosti.
Vais lire avant le repas quelques pages du récit de Sylvain Tesson sur la terrasse du restaurant de la Lécherette, un vieil homme commande un second café glacé, il porte un teeshirt sur lequel je reconnais le visage d'un footballeur suisse connu qui tient un vieil homme par l'épaule. Dessous la fonction : guérisseur, et un numéro de téléphone. Je ne saurais donner de nom au footballeur, ni au guérisseur d'ailleurs, mais le guérisseur, c'est le vieil homme qui termine son second café glacé. J'hésite à lui demander de soigner mon épicondylite et mes autres petits bobos.
Beau tableau de fin de journée, gris argent du côté de la Gummfluh, vert et or du côté du Pic Chaussy. On décide de monter demain au Lac Lioson.
Lu chez Tesson: L'imprévu de l'ermite sont ses pensées. Elles seules rompent le cours des heures identiques. D'où vient mon amour des aphorismes, des saillies et des formules ? Et d'où vient ma préférence des particularismes aux ensembles, des individus aux groupes ? De mon nom ? Tesson, le fragment de quelque chose qui fut. Il conserve dans sa forme le souvenir de la bouteille. Le Tesson serait un être nostalgique de l'unité perdue, cherchant à renouer avec le Tout. ce que je fais ici, en me saoulant dans les bois.
Le silence me revient, l'immense silence qui n'est pas l'absence de bruit mais la disparition de tout interlocuteur.
Ces notes pour y regarder à deux fois.

Jean Prod’hom

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Le parapluie

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Le parapluie dont je m'étais saisi au Riau, hier avant de partir, que j'hésite à prendre ce matin, nous sauve Sandra et moi lorsque le ciel laisse filer plusieurs averses sur la route de Solomont. On rentre le long des prés fauchés, à la recherche d'abris, les pirouettes et les autochargeuses sont restées dehors.
Les averses s'essoufflent après le déjeuner, on décide de sortir, avec le soleil qui va et qui vient, et Oscar. Lili grimpe comme une chèvre dans la pente, là où l'herbe est plus verte, les fraises plus rouges et plus grosses. Louise s'est confectionnée une trompette avec un roseau dans laquelle elle souffle à tue-tête, Arthur saute comme un cabri, les adultes marchent avec dignité. On emprunte un chemin tendu sur le flanc de la chaîne qui va du Mont-d'Or à Dorchaux par le Gros Van. On se retrouve une heure après au Col des Mosses où a été organisé un vide-grenier : des fonds de tiroir pour une clientèle rare.
C'est en faisant du stop pour récupérer la 807 que je fais la connaissance de Michel, un paysan des Monts-Chevreuils, propriétaire du domaine de la Sia et fabricant du piat. On se rend assez rapidement compte que nous sommes parents par ma tante Denise née au fond de l'Etivaz, soeur de P. qui a épousé une de ses tantes à lui, il y a encore une soeur dont il ne se souvient pas du nom.
- Faut dire que j'ai une de ces torchées, dit Michel, demande à mon père, il est en ce moment au café de la Lécherette, il a encore toute sa tête, et viens un de ces jours, on parlera de tout ça.
Au retour, je relève Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson ceci : Les cris ne servent à rien. Dans une perspective naturaliste, l'homme révolté est une chose inutile. La seule vertu, sous les latitudes forestières, c'est l'acceptation. Celle des stoïciens , des bêtes, mieux ! Des cailloux. La taïga n'a que deux choses à offrir : ses ressources, que nous ne nous privons pas d'arraisonner, et son indifférence. "Moins on parle et plus on vivra vieux", dit Youri. Je ne sais pourquoi mais je pense soudain à Jean-François Copé. Lui dire qu'il est en danger...
En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et, soudain, on ne sait même plus qu'il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont.
Édouard et Françoise préparent à manger, les filles et Sandra bricolent, Arthur se plonge, avec Oscar sur les genoux, dans le premier des trois volumes d'Eragon, dont il s'étonne que je n'entreprenne pas la lecture, je ne lui réponds pas, il n'attendait d'ailleurs aucune réponse.
Un temps plus clément a régné au cours de la journée, mais une nappe de brouillard bleu descend au crépuscule pour mettre la main sur ce qu'on croyait nous appartenir.

Jean Prod’hom

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Passe à midi en coup de vent

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Passe à midi en coup de vent chez les G. qui ont terminé leur repas, je leur amène quelques produits du sud pour les remercier de s'être occupés de Cacao, d'Edelweiss, de Fleur et des poules. Ils m'avouent que Fleur, qui n'apprécie guère Oscar, ne s'est guère montrée, malgré son absence.
Je manque du courage nécessaire pour reprendre les notes de la semaine passée en Ardèche, bois quelques cafés, fais un peu d'ordre dans la bibliothèque, libère un rayon pour les Journaux auxquels je m'intéresse depuis quelque temps, écoute la radio, finis par rejoindre Arthur et Louise dans les combles qui ont attrapé le virus des Jeux olympiques en regardant hier soir jusqu'à tard le spectacle d'ouverture à Londres ; pas grave, on part demain, l'air des cimes les soignera, moi aussi, je n'ai rien fait de cette journée.
Sandra trie les affaires d'école des trois petits et prépare les sacs pour la Lécherette. Un saut à la déchèterie sous la pluie, il ne fait pas plus de 18 degrés. Je retrouve les cartes au 25'000 qui couvrent les régions des Mosses, Montreux, Château-d'Oex, Zweisimmen et charge la voiture.
On quitte le Riau à cinq heures sous la pluie, le Léman et Lavaux sont gris, un peu de bleu sur Yvoire. La Dent de Jaman respire avec peine, toute la chaîne plonge à sa suite dans les limbes, jusqu'aux Muverans. Chavallon fait une tache blanche au-dessus du Rhône, le Catogne a disparu, plus rien ne boucle la vallée. Que deviendraient les choses si on ignorait leur nom et leur position dans ce grand théâtre ? Quelques chevaux anonymes paissent dans les prés lourds du bout du lac.
On sort de l'autoroute à Aigle, comme autrefois lorsque nous montions en famille au chalet de Madame Bellorini qu'elle mettait à notre disposition aux relâches ou à Pâques, la pluie tombe tant et plus, on laisse la Grande Eau à ses méandres pour s'élever par des lacets serrés sur la rive droite de la rivière qu'on devine tout au fond tandis que sur la rive gauche la ligne de chemins de fer des Diablerets fait une saignée dans la forêt. On distingue à peine la Forclaz et Vers-l'Eglise, ou on y songe. On prend un peu au-dessus du Sepey la route des Mosses. L'indication des Voëttes - et du Sernanty - peu avant le col, me ramène à la Murée, à maman, ses soeurs, Louis son père et Hortense sa mère qui tenaient une drôle de maison au bord de la route des Diablerets. Il y cultivaient des fruits et des légumes et gardaient deux ou trois vaches grises, hébergeaient quelques pensionnaires.
On montre notre bout de nez à la Lécherette à 17 heures 43, taches bleues dans le ciel, on ignore tout de l'emplacement du chalet, on téléphone, Françoise fait des signes, Edouard nous indique où parquer.
Nous reste la soirée pour détailler le profil de la longue chaîne du Pic Chaussy et, de l'autre côté le cirque blanc de la Gummfluh.

Jean Prod’hom

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Recaler sa vie

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Il s'agit pour chacun d'entre nous de recaler sa vie, pour une journée seulement puisqu'on monte demain à la Lécherette. La température s'est considérablement refroidie et cette chute va se poursuivre la semaine prochaine. Sandra et Louise sont descendues au CHUV ce matin, elles traînent en ville, c'est signe que tout va bien, les analyses doivent être bonnes. Arthur a repris sa trottinette et Lili prépare des cadeaux.

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Au jardin les prunes sont nombreuses, c'est la première fois. Mais très peu de raisinets, très peu de cassis. Quant au pommier en espalier, il ploie sous le poids des fruits, le bricolage de ces dernières années ne suffit plus.
Les feuilles du cognassier sont malades, mais quelques coings, petits encore, semblent intacts. Pour le reste le jardin peut continuer sans moi, l'herbe est courte. Reste la fontaine que j'ai eu la bonne idée de placer sous le tilleul, elle déborde, l'écoulement est bouché.
Je passe le reste de la journée devant l'ordinateur à trier les photos que j'ai réalisées dans la Drôme et dans l'Ardèche, transfère mes notes de l'IPad et en mets à jour la moitié. Je prépare à manger avant de reprendre la mise au net des billets rédigés à la va-vite la semaine passée. Est-il bien judicieux de prendre autant de temps pour cette entreprise ? Ne faudrait-il pas la recalibrer ?

Jean Prod’hom


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Souvent au réveil

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Souvent au réveil, la raison instille un doute sur la valeur de nos rêves, tourne au ridicule les aventures de nos nuits, sans qu'elle ne succombe jamais, elle-même, à cet autre rêve, le jour qui se lève, la rumeur, l'amitié. L'homme risque ainsi, chemin faisant, de passer à côté de la nuit, à côté du jour.

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Lorsque j'ouvre l'œil dans la chambre blanche, j'aperçois sur le bois du cadre de la fenêtre ouverte un grand oiseau silencieux, la plume gominée, immobile. Je fais un geste pour avertir Sandra de ce petit miracle qui s'envole.
Dernière balade ardéchoise, café à l'ombre de deux mûriers. Retour laisse tendue, me prends pour un dresseur de chien, fais un pas dans l'acceptation de cette bête qui confirme à chacun des siens la justesse des observations de Pavlov auquel il convient parfois de se rallier.
Un paysan sur son tracteur, les oreilles sous des pamirs, effeuille ses vignes. Un ouvrier comble une tranchée dans une cour, il nous parle des frasques de son Jack Russel. Des campeurs gras et gros moulinent leurs jambes épaisses, suent, on est loin du charme discret de la bourgeoisie.
On repart pour une série de 24 sandwiches, dernier pique-nique sur les rives du Chassezac. Un dernier bain, sans le bateau qui a fondu pendant la nuit, 37 degrés.
On rentre par la D579, une départementale sans caractère comme la plupart des routes départementales, Ruoms, Balazuc, Saint-Maurice d'Ardèche, puis Voguë sur l'Auzon et la D103, Saint-Germain, puis la N 102, une semi-autoroute qui longe l'Auzon presque à sec, puis s'enfonce dans un espace sacrifié, on laisse sur notre droite le lit creusé par l'Escoulay, on devine Alba-la-Romaine, j'aperçois dessus la route les necks basaltiques de Sautré, et puis Montélimar, Valence et Genève.
Il est vingt et une heures trente lorsqu'on arrive au Riau, les enfants donnent un coup de main avec le sourire pour vider la voiture, c'est nouveau. Un thé et au lit.

Jean Prod’hom

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Laisser l'éducation des enfants pour celle des chiens

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Promenade matinale à Tournayres. On est en mesure d'annoncer à nos hôtes une journée de toutes les chaleurs. Les garçons n'écoutent pas, ils rêvent sur le balcon, des haut-parleurs perchés sur une camionnette annoncent urbi et orbi la présence prochaine des monsters truck, les enfants n'ont saisi ni le jour ni le nom du village qui accueillera ces brigands, tant mieux, la question est donc réglée. Les filles défilent avec leur nouvelle robe ou leur nouveau pantalon achetés hier aux Vans, Jeremy est au pain.

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Oscar est dans son panier, il a croisé ce matin sa première voiture sans être tenu par une laisse, il va nous falloir le préparer encore à d'autres épreuves. Et si tout se passe bien, j'envisagerai sérieusement de laisser l'éducation des enfants pour celle des chiens.
Suzanne a réservé pour ce soir une table à Balazuc. Pour le reste mon épicondylite prend racine et je me réveille avec des courbatures, ah ! les beaux jours.
Lis en début d'après-midi les premières pages du Journal de Gide où je retrouve Pierre Louÿs, mais le poids du volume de la Pléiade est tel qu'il m'oblige à laisser tomber, je m'endors. On s'attelle, Jeremy et moi, à la confection des 24 sandwiches réglementaires qu'on emmène sur les bords du Chassezac, on y reste jusqu'au soir, Sandra et Suzanne s'essaient à la pêche sans grand succès.
On part pour Balazuc plus tard que prévu si bien qu'on mange, sous des micocouliers, à neuf heures passées. Le patron de la paillote est William Claveyrolat, frère de Thierry, suicidé quelques années après l'arrêt de sa carrière sportive. Un grand coureur, précisent les coupures de journaux intercalées dans le menu : maillot à pois rouges dans plusieurs Tours de France, surnommé l'aigle de Vizille, rival de Greg Lemond et de Sean Kelly, trahi par Laurent Fignon, disent les mauvaises langues, lors du championnat du monde 1989 à Chambéry.
On fait une balade dans le village éteint de partout. Personne. Si, un crapaud qui cherche un peu de fraîcheur près d'une bouche d'égout, mais aucune de nos filles ne veut l'embrasser. On entend bientôt une voix grave, celle d'une dame ou d'un monsieur qui nous parvient de l'église romane, on s'approche, c'est celle de Barbara Deschamps, on l'écoute sur le seuil, il fait chaud, la porte est ouverte. C'est la fin de son tour, elle passe aux aveux, elle chante depuis trois ans, a toujours voulu réaliser ce rêve, c'est fait, une dernière chanson, un dernier couplet : Fais ce que tu veux pour autant que tu ne déranges personne, mais fais-le, tu pourrais sinon le regretter. On applaudit, les spectateurs sortent, j'entre jeter un coup d'oeil.
Il est près de minuit, on boit un dernier thé, c'est que demain on s'en va.

Jean Prod’hom



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Les rameaux du grenadier tremblent à peine

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La cour est fraîche, mais les rameaux du grenadier tremblent à peine. On quitte le mas sur la pointe des pieds, comme hier, par le même chemin, entre vignes et arbres à pain. Oscar fait connaissance avec les vélocyclistes, les joggers et les joggeuses, les automobiles, les poules, les papillons et leurs ombres, les ronces. Et notre propension à paresser sur les terrasses va l'obliger à composer s'il veut être des nôtres.

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Je discute le coup avec la gérante du camping, peintre en bâtiments autrefois. Ils sont trois à s'occuper de l'affaire : près de 70 places – tente ou caravane –, la réception, le dépôt de pain, le restaurant, le nettoyage de la piscine. Un travail de fous avec des clients exigeants, malotrus souvent. Un mois encore et c'est fini, dit-elle, elle reprendra peut-être un jour un bar, mais sans camping, elle est détentrice de la patente 4, une patente qui lui permet de vendre de l'alcool, une patente qui s'achète aujourd'hui comme autrefois un quartier de noblesse.
En revenant on entend au loin une voix qui sort de haut-parleurs, le cirque Nock peut-être, ou la discothèque du Titanic qui aurait engagé d'autres moyens que l'affiche aperçue tout à l'heure, placardée contre un mur de pierres sèches pour annoncer la soirée mousse de demain. La voix se fait plus distincte.
- Bonjour, c'est la voix qui vous parle. Le soleil brille à Rouveyrolle. N'oubliez pas que la journée d'aujourd'hui est sous le signe du baby-foot. Passez à la réception pour vous inscrire par équipe de deux. N'hésitez pas, participez à cette grande fête. Vive la convivialité.
La même voix reprend lorsqu'on passe a proximité de cet autre camping.
- Chers campeurs, c'est à nouveau la voix qui vous parle. Il fait un temps splendide. Nous tenons à vous avertir qu'il reste encore quelques places pour le repas moules-frites de ce soir. Elles sont belles, elles sont bonnes, ne le regrettez pas demain. Passez à la réception avant qu'il ne soit trop tard.
On déjeune au retour dans la fraîcheur du couradou, puisque c'est ainsi qu'il faut le nommer, avant que chacun ne reprenne ses occupations. Je me suis attaché hier à la série des Ardèche Loisirs trouvés dans la bibliothèque. J'y apprends que les Parisiens, Jean Désert et Pierre Monneret, ont réalisé la première descente des gorges de l'Ardèche en 1902, près de 40 kilomètres sur un bateau en acajou ; plus de 200 000 embarcations ont franchi l'arche de Vallon en 2002 ; Privas est en 1790 le chef-lieu du département des Source de la Loire ; les premières traces des châtaigniers remontent à plus de 8 millions d'années ; le marronnier est originaire des Balkans, le châtaignier - castanea sativa - lui est indigène, on en cultive plusieurs variétés : comballe, bouche-rouge, aguyane, précoce des Vans, merle, rialouse, esclafarde, pourette du Tanargue, garinche, bouche de clos, sardonne... L'Ardèche est le premier producteur castanéicole, 40'000 tonnes en 1860, 5'000 tonnes aujourd'hui (40% de la production française, 50% du revenu de près de 1000 exploitations) ; le marron glacé figurait sur les tables de Versailles ; le châtaignier fournit deux à trois fois plus de calories à l'hectare que le blé. Les châtaignes sont entreposées dans des clèdes ; le ministère de l'Environnement a attribué le label "Paysage de reconquête" (oh !) à la châtaigneraie de Saint-Pierreville (mais aussi aux sucs - basaltiques - volcaniques de Mézenc, aux terrasses viticoles de Ribes et aux pêcheraies de la vallée d'Eyrieux).
Je termine en fin de matinée la lecture du journal 1887-1888 de Pierre Louÿs qui répète à l'envi qu'il est jeune, qu'il a dix-sept ans, qu'il est vierge et que ça ne peut pas durer comme ça. Ce n'est pas à soixante-dix ans que je retrouverai mes ardeurs d'aujourd'hui. En sacrifiant à de vains préjugés, je perds un temps  que je ne retrouverai plus et les plus beaux jours de la plus belle jeunesse. J'ai résisté au printemps de mes seize ans. Je ne résisterai pas à celui de mes dix-sept ans, et je jure Dieu que le mois de mai ne se passera pas sans que...
... Oh ! la première nuit et la première femme !

Eh ! bien, comme Pierre Louÿs le précise en note, le mois de mai s'est tout de même passé sans que...
Baignade ensuite dans le Chassezac. Les enfants emmènent un bateau gonflable, on ne les revoit plus avant la fin de l'après-midi.
Il est neuf heures lorsqu'on part pour les Vans, aucune page des Ardèche Loisirs ne présente l'histoire de cette ville. Un marché d'artisans s'y tient ce soir, guère plus intéressant que celui de Grignan. Mais on perçoit dans la nuit quelque chose de très ancien, sur les façades des maisons, dans le tracé des routes, la largeur des fenêtres, la découpe des volets, les murets. On perçoit dans l'ombre une nuit très ancienne.

Jean Prod’hom

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Ardèche loisirs

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On part, Sandra, Oscar et moi sur le chemin à ornières qui prolonge la route après le parking d'où l'on a rejoint le Chassezac hier en fin d'après-midi. Personne encore à la rivière. On longe une châtaigneraie dont un réseau de tuyauterie assure l'arrosage. Un treillis nous empêche de poursuivre, on se rabat vers l'intérieur à travers les vignes jusqu'au hameau de Tournayres. La buvette d'un camping est ouverte, on y boit un café. Les serres dénudés de l'autre côté de la rivière, les arbustes nains, les petites vignes, le mélange du labeur et des loisirs, des estivants et d'une paysannerie restée prise dans une mécanisation primitive, la caillasse, le silence, l'heure matinale et la chaleur qui se lève me font penser à d'autres lieux, il ne manque que les ânes pour nous transporter plus au sud, les Baléares, la Sicile, la Crête, ou Patmos.

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On passe la fin de la matinée à l'ombre, lecture des Ardèche loisirs 1999, 2000, 2003, 2005, 2006. J'y apprends que la grotte Chauvet a été découverte en 1994 par Jean-Marie Chauvet, Eliette Brune-Deschamps et Chtristian Hillaire. Petite pensée pour les deux derniers qui n'entreront pas dans la postérité. J'apprends que les datations des peintures murales ont été effectuées à Gif-sur-Yvette : 30'000 à 32'000 ans, plus vieilles que celles de Lascaux.
J'apprends en outre qu'au début du XXème siècle, l'Ardèche comptait 1347 alambics, il n'en restait qu'une vingtaine lorsqu'une ordonnance, celle du 30 août 1960, annule la transmission du privilège de distillation de père en fils.
Ce n'est pas tout, les femmes ardéchoises couvaient les oeufs des vers à soie placés dans un morceau de tissu qu'elles mettaient entre leurs seins ou sous leurs jupes, c'est l'éclosion au nouet ; on appelle les magnaneries les chambrées de vers, moulinier celui qui transforme un faisceau de brins en fil par torsion et assemblage, soie grège la soie en cocon; la pébrine décime les élevages de vers à soie au milieu du XIXème siècle, plus de 30 000 Ardéchois quittent le pays ; si on compte en 1874 45'200 sériciculteurs, on n'en compte plus que 19'000 en 1913, 5'000 en 1938, 1'000 en 1957; on produit au XIXème siècle jusqu'à 3'000 tonnes de kilos de cocons en Ardèche, 16 tonnes en 1961, 3 tonnes en 1967. En 1968, l'Etat supprime l'aide à la production ; on appelle béalière le canal amenant l'eau à la roue du moulinage, faïsses ou acciols les terrasses cultivées ; on appelle couradou ou fialage le balcon couvert ouvrant sur l'extérieur par de larges arcades, c'est précisément dans un couradou ou un filage que je rédige ces notes.
Après-midi sur la rive droite du Chassezac, au-dessous de hautes falaises desquelles les enfant plongent. On les surveille, l'eau jusqu'à la taille, sans jamais perdre pied, comme ces Italiens du sud qui ne savent pas nager. On lit tant bien que mal, avec la chaleur qui fait fondre nos vertus, les pierres qui roulent sous notre dos, on souffre en silence comme des fakirs.
Je lis la première partie du Journal de Pierre Louÿs, l'exposition de ses motifs en date du 24 juin 1887 est de bonne augure, le gaillard a 16 ans et ne manque pas d'ironie. Il admire Hugo et ne comprend pas la direction qu'a prise l'éducation, la séparation des sexes, la voie du dressage précoce. La suite est souvent moins gaie, il liste les livres lus, les concerts entendus, les pièces de théâtre auxquelles il a assisté. Vif portrait de Michel Bréal, une petite chouette avec des sourcils de hibou, un nez de faucon, une bouche de carpe, qui lui fait passer un examen en novembre, belle évocation de sa cousine T avec laquelle il polke et valse tout un été à Tréport, de Jules Ferry qui a donné aux Français à la fois la Tunisie et la gratuité de l'enseignement.

Jean Prod’hom


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Dans l'oxymoron, il y a l'esprit de la capitulation

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Je me réveille dans un drôle d'état, pas mécontent d'avoir pris la tangente, de ne pas être resté dans ce parking. Je viens de glisser le corps d'un inconnu dans le vide-poche, je trie accroupi des habits, dernière place côté de l'Ecole hôtelière, sous la station Agip, tente de regrouper l'essentiel. Surtout ne pas oublier le billet, de train ou d'avion, je ne me souviens pas, surtout ne pas laisser ce billet dans l'un des habits que je n'emporterai pas, je suis seul, conscient d'avoir commis l'irréparable, je ne connais pas l'identité de la victime, il y a des choses aussi importantes que son identité, mais quoi ? et pour aller où ? J'essaie de me rendormir pour en avoir le cœur net, sans succès. Me retrouve dans une humeur double, heureux de ne pas avoir commis l'irréparable, mais déçu de ne pas savoir ce qui me serait advenu, au risque de me réveiller du mauvais côté.

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Dans l'oxymoron, il y a l'esprit de la capitulation. Comme d'ailleurs dans tout usage servile de ce que la rhétorique a inventorié. Il s'agit d'explorer aujourd'hui d'autres relations, à l'intérieur du mot, du groupe de mots, de la phrase, du paragraphe, du texte, ailleurs encore. En suis-je capable ? Evidemment non, mais j'en pressens la nécessité.
Les mauvaises herbes s'attaquent avec le même succès aux bords des routes, aux prés abandonnés, aux parents oubliés. La folle avoine entoure aussi bien les coquelicots que les fleurs artificielles dans les cimetières, les premiers chantent les fragiles renaissances, les secondes rappellent l'impossible résurrection. Le cimetière de Colonzelle mérite le détour, la mauvaise herbe y monte à l'assaut de la mémoire des vivants.
On quitte la Drôme pour l'Ardèche à 15 heures, aidés par le GPS qui nous propose Pierrelatte par Montségur-sur-Lauzon : le village est de cire, on le sait vivant, mais on en doute. On traverse un paysage de fin du monde, avec les toits bas comme à Dax, le désert autour et le réel qui ne réagit pas.
De Bourg-Saint-Andéol, on prend la direction de Vallon-Pont-d'Arc où l'on se mêle un instant à la foule. Suzanne est partie avec les enfants se baigner dans le Chassezac. Jeremy nous attend à Rouveyrolle, un hameau vide à cette heure. On décharge la 807 dans la cour intérieure de cette ancienne unité agricole, avec une lumière et une ombre qui l'isolent du monde. Une galerie met en relation l'ancienne magnanerie avec le corps de l'habitation recouverte de larges et lourdes dalles de basalte. Elle est comme le pont d'un navire, assez large pour qu'on y mange, assez en pente pour qu'elle produise un vertige. Un autre monde double le premier en prenant appui sur le puits d'ombre qui réorganise le dedans avec le dehors si bien qu'ils sont l'un dans l'autre et que l'étrange sensation d'être dedans et dehors ne nous lâche pas.
On rejoint les autres sur les bord du Chassezac. Après-midi au soleil, les pieds dans l'eau. Soirée à parloter tandis que les enfants organisent leur campement. On se couche à minuit. Lis les dernières pages d'Apprendre à finir, un sombre récit de Mauvignier. J'espérais que quelque chose viendrait illuminer le désastre qui en est l'origine. Rien en définitive, mais passage sur l'autre face d'une bande de moebius qui se referme sur quelque chose qui dure. Qui se referme et reprend, à peine décalé, ce qui ne finit pas.

Jean Prod’hom


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Non! Je n'ai pas l'air d'un brigand

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De la route qui fait tenir ensemble Colonzelle à Grillon, le Mont Ventoux n'a rien d'un géant. Ce matin le mistral souffle en rafale sur la place de la Bourgade dont l'accès en voiture est barré. Cinq ou six femmes et un homme ont dressé des planches devant leur 4L ou leur Diane, réparti des cagettes de fruits et légumes. L'une d'elles attend, bras croisés devant un tas de melons, elle a l'air d'une de ces personnes qui ne doutent pas de la valeur de leurs produits, qu'elles les vendent ou qu'ils leur restent sur les bras. Pas grand monde toutefois pour acheter ses melons, il est peut-être un peu tôt, elle me rappelle cette femme qui attendait dès l'aube un client devant son vieux bus Citroën sur la route d'Alès.

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Dernière saison pour les roses trémières dans les jardins oubliés, entourées toujours de plus près par la folle avoine. Sur le chemin de la coopérative, j'aperçois des gens intéressés par l'un des terrains viabilisés à vendre au bord de la route de Valréas, des gens comme vous et moi. Ils discutent à l'angle de la parcelle avec celui qui est vraisemblablement l'un des promoteurs du projet. La femme me regarde plein de soupçons, je l'ai croisée, elle et son mari, dans le village alors que je faisais des photos de la cour d'une maison fermée hiver comme été. Ils m'ont demandé si je photographiais la maison. Que non ! le banc de pierre. Ils n'ont pas paru satisfaits de cette réponse. Je n'ai pourtant pas la tête d'un brigand.
Balade au bord du Lez en famille, je me laisse décramponner pour observer le ballet des libellules, fais quelques photos. Ils reviennent une demi-heure après, Oscar court sans laisse et répond aux ordres de Sandra. Ce qui ne nous empêche pas, bien au contraire, de le laisser à la maison, seul, pendant qu'on fait un saut à la piscine de Valréas. Peu de baigneurs aujourd'hui, les aventuriers d'il y a deux jours sont absents. Le ramadam aurait-il à faire avec l'agitation de jeudi passé et expliquerait-il leur absence aujourd'hui ? C'est ce que semble sous-entendre l'un des médiateurs.
Arthur, Louise et Lili ont la piscine pour eux, sautent et plongent. Un encadrement maximum, les deux maîtres-nageurs, les deux médiateurs et, près de l'entrée deux policiers qui campent. Le mistral a raison de notre bonne volonté, malgré les conditions exceptionnelles des mesures de sécurité, on rentre.
Dernière sortie dans les dunes, longue boucle (91) avec Sandra, Louise et Oscar, tandis qu' Arthur et Lili regardent un film. On part demain pour Joyeuse. Le soleil se couche sur les collines derrière lesquelles on devine la vallée du Rhône, les éoliennes ont la dimension des fèves cachées dans les gâteaux des rois, la terre ocre flambe, les graminées poudrent d'argent la lavande, on croit qu'il neige à la cime des saules et au pied des chênes verts.
Un dernier passage dans la salle de bains avant de me coucher. Non! Je n'ai pas l'air d'un brigand.

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Jean Prod’hom

Un Matin de grand silence

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A la sortie de Colonzelle, dans l'angle du chantier d'où devrait un jour jaillir un lotissement, deux ouvriers suent ; l'un est perché sur une camionnette, il soulève une masse qu'il laisse retomber, sans rythme, l'autre guide le piquet sur lequel est fixé un panneau, on peut lire : A vendre, terrains viabilisés, 600 ou 800 m2. Le lotissement tarde à se mettre en place, on peu comprendre, de la terre remuée et un réseau discontinu de routes et de chemins, on dirait un petit aéroport oublié après de sévères bombardements.
Plus loin, dans le pré où pâturait ces années dernières un cheval blanc, plus de cheval blanc. Plus loin encore une jeune femme penchée sur des rames de haricots, elle travaille comme une mule.
Il y a foule sur la place de la Bourgade, devant Sainte-Agathe, près de la fontaine et au bar. On attend en papotant le corps de Ginette, une vieille dame de 82 ans. Ses obsèques auront lieu à dix heures, on s'inquiète, elle n'a pas d'avance. La famille est là, le prêtre est sur le perron, avec le missel des défunts qu'il serre sur sa poitrine, ils attendent, on fume une dernière cigarette, les cloches sonnent, toujours personne.
Le minibus Opel gris funèbre arrive enfin avec le corps de Ginette. Les proches se rapprochent, les curieux restent à l'ombre. Le chauffeur fait une marche arrière pour faciliter les manœuvres, l'un des quatre employés de l'entreprise des pompes funèbres valréassienne ouvre le coffre du bus, un volume appréciable qui permet de placer le cercueil dans une section indépendante, un coffre dans le coffre. Ce système a été imaginé à l'origine pour simplifier la vie des amateurs de sports d'hiver qui pouvaient ainsi glisser leurs skis dans un tel compartiment, presque invisible, placé dans l'axe du véhicule. Il n'en va pas de même pour l'aménagement de l'Opel, le compartiment est bien visible, il ressemble plutôt à la niche d'Oscar, ou à un coffre-fort. Il est recouvert d'une moquette sombre sur laquelle sont placés les bouquets de fleurs, les plaques de marbre gravées, les croix, bref tout le bric-à-brac sans lequel la mort ne ressemblerait pas à la mort. Ce dispositif permet en outre de glisser entre le box du mort et les parois du véhicule la petite table pliable et le napperon de velours qui la recouvre.
La table est mise, on y a déposé le livre dans lequel celui qui le veut peut témoigner de sa sympathie. Le prêtre s'approche du véhicule et ouvre son missel, dit quelques mots avant de faire le signe de croix. C'est le signal que les quatre croquemorts attendaient pour se saisir du cercueil et le transporter dans l'église, la foule suit. J'aurais bien voulu entendre ce qui s'est dit ce matin dans Sainte-Agathe, mais les enfants attendaient les ficelles et les baguettes.
On déjeune sur la terrasse. Sandra, les enfant et Oscar vont ensuite à la rivière, je vais à pied à la coopérative acheter quelques fruits. On monte à Grignan, je fais un saut à Terres d'Ecritures, discute le coup avec Christine Macé, lis le texte de Jean-Pierre Charcosset qui accompagne les lithographies de Kitty Sabatier.
Piscine ensuite, après celles de Nyons et de Valréas, celle de Grignan au pied du château. Une piscine d'une simplicite extrême qui n'offre rien d'autre que de l'eau fraîche, une piscine janséniste.
Lis avec Arthur avant et après le souper Un Matin de grand silence. Ce court récit écrit par Éric Pessan et publié aux éditions Chemin de fer m'emballe, c'est l'histoire d'un enfant qui s'avise qu'il ne vit pas sur la planète qu'il croyait, que tout y est différent de ce qui se dit, sans que quiconque n'ait voulu pourtant le tromper. Aucune place ne lui a été réservée, c'est sa chance, il suffit de se pencher pour ramasser la liberté. Il s'aperçoit un matin que, sous les bruits et les mots qui donnent sens à la communauté des vivants, un silence bouleversant pousse et déverrouille non seulement les choses, mais aussi le temps et l'espace qui les accueillent. Il prend conscience avec stupeur que rien n'est plus extraordinaire que le verso de nos vies. À la fin Arthur aurait voulu que ça se termine, qu'on en finisse une bonne fois et que les parents du héros rentrent enfin. Mais avec qui aurait-on parlé de tout cela, de ce rêve qui n'en est pas un et qui n'a pas de fin ?
On remonte à Grignan dans la soirée pour le marché nocturne, une centaine d'exposants déguisés en courtisans, vendeurs sans âme d'une camelote qu'on préfère voir chez son voisin que chez soi. Le système économique capitaliste produit aujourd'hui toujours plus de riches et toujours plus de pauvres, il semble de plus en plus difficile de vivre à l'écart de tout ce folklore sans être condamné à faire n'importe quoi.

Jean Prod’hom


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La piscine de Valréas

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Me retrouve à un peu plus de 8 heures sur la terrasse de Grillon, pour une grosse heure, sans mon IPad que j'ai oublié si bien que je n'écrirai pas ces notes comme je l'ai fait ces derniers matins... plus tard. Ce qui ne m'empêche pas de goûter à l'air qui circule tout autour, une circulation provoquée par d'innombrables ouvertures, celle du Restaurant de la Truffe devant lequel le patron balaie, celle de l'église – sans que personne n'y entre ou n'en sorte. Il y a aussi les pages du Provençal ou du Dauphiné que les clients tournent en hochant la tête, il y a les fenêtres de Cash ou Bingo que des femmes grattent en rêvant au million, il y a des morceaux de ciel bleu qui frissonnent avec les feuilles du platane, et l'eau qui goutte au goulot de la fontaine. Deux vieux s'arrêtent sur le seuil de l'église et consultent l'avis mortuaire qui invite les amis de Ginette à venir demain rejoindre ses proches parents, et sainte Agathe, pour lui rendre un dernier hommage. Le jour est sur ses rails.

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Termine après le déjeuner de désherber la terrasse ; les rosiers et le figuier ont pris résolument leur place, la sauge et la sarriette adossées au mur en manquent. Les deux arbres fruitiers, des abricotiers (?) sont tout jeunes, ça prendra encore quelques années mais ils ont le temps. Les lavandes sur lesquelles butinent des abeilles et le romarin auquel le liseron se mêle sont chez eux. J'espère ne pas avoir arraché de nouveaux-nés. Quant au mirobolan - je lis son nom sur une étiquette qui lui pend au cou -, il suit les indications du manuel déniché dans la bibliothèque, qui décrit ce prunier comme peu vigoureux et appréciant les sols très humides. C'est réussi, le tronc est sec de chez sec.
Si la piscine de Nyons accueille les gens du cru, les familles, les retraités, les estivants, des colonies d'enfants et d'amoureux, il n'en va pas de même avec celle de Valréas, on y était en fin d'après-midi. Elle est occupée essentiellement par des adolescents qui n'ont pas l'occasion de partir en vacances et que les parents n'ont pas le temps d'emmener sur les toboggans de Nyons. Ils font ensemble une petite équipe de joyeux drilles qui plongent, rient, sautent, crient tout autour des trois bassins. Ce sont des habitués qui ont la particularité de ne pas être les enfants les plus faciles de cette petite ville du Vaucluse touchée par le chômage. Pour les distraire, on a élevé des plongeoirs d'un, trois et cinq mètres. Pour le reste peu d'ombre, un petit coin d'herbe et du béton. Comme les esprits sont toujours prêts à s'échauffer, la commune a délégué des médiateurs pour garder un œil sur ces gamins. Ils fonctionnent en binômes, on m'a expliqué qu'ils jouaient le rôle de grands frères, ils sont six dans la commune et travaillent à plein temps. Pendant l'été ils secondent les maîtres-nageurs qui ne manquent pas de travail, c'est en effet à la piscine que ces gamins se retrouvent tous, ils ont 8, 10, 12 ou 16 ans.
Cet après-midi, ça a failli mal tourner, les gamins ont occupé le plongeoir interdit d'accès à cause de l'affluence. Les injonctions du maître-nageur n'ont pas suffi, deux policiers s'en sont mêlés, mais fort heureusement de loin, ils sont repartis rapidement alors que le maître-nageur insistait pour se faire entendre. La vingtaine de gamins ont flairé l'aubaine, le maître-nageur a voulu montrer qui commandait en bouchonnant l'un des enfants désobéissants. Ses copains ont plongé alors dans le grand bassin et entouré leur héros. J'ai craint le pire, Sandra a trouvé que c'était le moment de rentrer, je suis resté jusqu'à l'arrivée des deux responsables de l'association des jeunes de la ville, des gens respectés, les gamins se sont mis au garde-à-vous, ils sont tous partis.
Cette après-midi n'a pas été perdue, Arthur, Louise et Lili ont eu droit à leur première leçon de sociologie appliquée, ils n'en ont pas perdu une miette. J'aime bien la piscine de Valréas.
Je lis ce soir les trois dernières parties de la biographie de Nicolas de Staël écrite par Laurent Greilsamer, une lecture expresse pour le passage d'une étoile filante.

Jean Prod’hom



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Café de la Bourgade

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- ... de 2 à 3 tonnes, 45 hectares, 80 francs le litre, un camion et une pompe venaient charger la lavande, le courtier c'était Pèlerin de la Roche. Une année, elle est montée à 100 francs le litre, dans la région ils avaient tous acheté des tracteurs neufs. Moi je ne désherbais pas, les ailes passaient dessous, il fallait aller très peu par-dessous. Il y avait bien sûr les frais, les coupeurs, la distillerie. Moi je montais avec deux remorques sur la route de Taulignan, un crochet exprès pour les mettre ensemble, il y avait de sacrées ridelles, on arrangeait un peu les gerbes, et hop ! la vapeur. On n'était pas malheureux, mais il fallait travailler, batailler contre les mouches et les chenilles, on sulfatait, mais c'était pas dangereux. On travaillait parfois avec deux tracteurs, mon cousin prêtait le sien. À la mort de mon père, j'ai tout laissé, trop difficile, trop cher, avant avec mon père on partageait les frais.
- Je fais 150 mètres et je dois m'arrêter, je n'y vois rien de l'oeil gauche, l'autre à moitié, c'est pas beau. Si je regarde en-dessus c'est malheureux, mais si je regarde en-dessous... Faut se le dire, il y a plus malheureux ! Hé hé, je ne fume plus. Mais qu'est-ce que j'ai pu fumer, cigarettes, cigares, pipes, deux cafetières... J'en ai fini d'un coup avec la fumée, j'ai eu une piqûre au milieu du front, chez un homéopathe, c'était à l'Isle-sur-la-Sorgue, dégoûté à tout jamais. C'est en faisant le service militaire que j'ai appris à fumer. On était incorporés à Avignon. Avant à Grenoble, quand le machin d'Algérie, je me rappelle, de Gaulle avait dit aux Algériens qu'il les avait compris, le jour après il les massacre. Les journaux disent tout ce qui ne va pas, moi je me tais quand ça ne va pas et ça va mieux. Mais je ne joue plus aux cartes, je ne vois plus que les couleurs. J'ai de ferraille qu'il me faut jeter, faut que je trie d'abord. Je ne veux pas garder grand chose, je verrai, on verra.
- Mon neveu de Taulignan ramasse la ferraille, même les vieilles batteries. Il viendra, je lui dirai.

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Les enfants se plaignent de mon arrivée tardive, on déjeune, le mistral a laissé la place à une maigre brise si bien que la température s'est considérablement élevée. La 807 indique 36 degrés entre Valréas et Nyons où nous allons nous baigner.
M'arrête au retour sur la place, près d'un café qui propose habituellement un réseau wifi ouvert. Bientôt une semaine que je vis sans, et ne sens aucun manque ni frustration, mais je sais que ces notes n'ont de sens que si je m'en défais. Le café est fermé. C'est finalement dans un tea-room que j'accède au réseau des réseaux, m'y attarde un peu avant de retrouver ma tribu sous le monument aux morts de Nyons, avec tout en-haut la République en marche sur laquelle on a repassé une couche de rouge-blanc-bleu.
On fait le plein de fruits chez un agriculteur de Ventadour dont le domaine est attenant à la route. Le jeune qui nous sert est silencieux, dans l'abri qui le jouxte, un employé remplit le réservoir d'un antique tracteur. J'aperçois lorsqu'on s'en va, avec notre cagette sous le bras, les faysses d'une grande propriété, de lourds arbres fruitiers et une jeune femme, le jeune homme la salue familièrement, un enfant qui marche à peine la précède. Me demande alors comment on peut naître là, en dehors de tout, peine à l'imaginer avant que je ne m'avise qu'il en a été ainsi pour chacun d'entre nous, naître loin de tout avec l'idée que tout aurait pu en aller autrement, mystérieusement.
Lis au retour les deux premières parties du Nicolas de Staël de Greilsamer. Je crois bien que je n'avais jamais lu une biographie de ce genre, que j'aurais autrefois évitée comme la peste, à mi-chemin de tout. J'éprouve une sensation analogue à celle qui m'a habité il y a quelques semaines à Pompei. Cela ne m'empêche pas de me coucher à point d'heure.

Jean Prod’hom



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Rendez-vous ce matin avec Philippe Didion

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Rendez-vous ce matin avec Philippe Didion, loin de son aire, à Grillon où je me livre à mes premières et peut-être dernières observations d'une stèle levée en souvenir de la Grande Guerre, complétée par des inscriptions, provenant également de la seconde. Trente morts à l'occasion du premier grand charnier, trois à l'occasion du second. Je ne sais rien de l'histoire de ces édifices, ni de leur conception, mais j'imagine bien la tête de celui qui a trouvé le filon, un gars du format de ce loustic de Vieil, un pote de guerre à Blaise Cendrars qui s'était montré indispensable à l'arrière en mettant en ordre la collection d'un toubib à cinq galons, fourbissant des fusils, des casques, des écussons, des boutons d'uniforme, des plaques de ceinturon, munissant chaque objet d'une étiquette circonstanciée...

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Le monument aux morts de Grillon est constitué d'un obélisque dans les cartouches duquel sont gravés les noms des morts de la Première Guerre, sur trois faces. Se dresse dans la quatrième cartouche une représentation de la République, ailée, armée et casquée. Cet obélisque est fixé sur un socle à 4 faces, la première porte une dédicace aux enfants de Grillon morts pour la France 1914-1918, la seconde une dédicace aux enfants de Grillon morts pour la France 1939-1945, la troisième une dédicace aux Français d'Outre-Mer morts pour la patrie. La quatrième demeure obstinément vide, on réparera cette faute de goùt un de ces jours prochains, on a laissé d'ailleurs tout autour des fusées d'obus, des casques, des décorations, un canon, au cas où...
Ceci encore : le RF de la République française ressemble étrangement au RF de Roger Federer, mais je note qu'aucun dignitaire de la Ve République, à ma connaissance, ne s'en est plaint. Ni l'entourage du tennisman d'ailleurs.
N'arrive pas à me débarrasser ce matin de Philippe Didion que je retrouve en-haut de la Montée du Châteauvieux. Fais une photographie d'un salon de coiffure dont l'enseigne semble commémorer l'alliance pakistano-américaine.
Lu dans le Provençal ce matin : Les habitants d'Alba-la-Romaine peuvent être rassurés. Les nouvelles découvertes, révélées par des fouilles préventives, confortent la prestigieuse histoire de leur commune. Celle d'avoir été le chef-lieu du peuple des Helviens au début du millénaire, entre le Ier et le IVe siècle avant J.-C. Je ne peux m'empêcher de penser avec émotion à tous ces collégiens et lycéens, à tous ces enfants en vacances condamnés à écouter sagement les explications des bénévoles de l'association Mosaïques Archéologie et invités tout bientôt à visiter le nouveau musée d'archéologie qui verra le jour en 2013.
Deux jeunes hommes parlent sur la terrasse du Bar de la Bourgade de leurs belles heures, à deux pas. Un maigre et un gros, sans être en mesure de déterminer s'ils sont d'anciens prisonniers qui ont payé leur peine, des malfrats en cavale ou des gardiens de prison. Ils sont quoi qu'ils en soit admirables, ils se passent un pétard, s'échangent leurs souvenirs à voix basse. L'un boit une bière, l'autre un café. Quelques indications m'assurent qu'ils ont été un certain temps derrière les barreaux. L'un d'eux se lève enfin et va payer au bar, je penche alors pour d'anciens prisonniers qui ont purgé leur peine. Mais faut-il se fier aux apparences ? Je vérifie mon sac, rien n'a disparu.
On monte tous ensemble à Grignan, c'est jour de marché. Fais une visite à Terres d'Ecritures : une correspondance à l'étage, des sous-bois au rez. J'y passe une heure avant de rejoindre Sandra et les enfants, les petites mangent une glace, Arthur a commandé un citron pressé qu'il a rendu imbuvable en ajoutant le contenu d'une fiole d'eau sucrée. Achète à la librairie d'en-haut une biographie de Nicolas de Staël écrite par Laurent Greilsamer, Le Prince foudroyé et Une matin de grand silence d'Eric Pessan que j'offre à Arthur et que je me réjouis de lire avec lui.
Retour à pied par le Chemin de la Rochecourbière, le mistral baisse pavillon, le soleil prend possession de la terre rouge, des lavandes. Les maïs plantés en bordure du Lez ont pourtant du retard, seuls trois ou quatre soleils lèvent la tête dans un champ immense.
Après-midi à la rivière, barrages, gués, pêche, lecture et premier bain d'Oscar. On y reste jusqu'à plus de cinq heures. Je fais à manger. On se rend ensuite Arthur et moi à Valréas pour une séance de cinéma, Spiderman, un scénario que je n'aurais pas signé, même sous un pseudonyme, mais un air vieillot qui rafraîchit.

Jean Prod’hom


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Le ciel est d'acier ce matin

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Ma 16.12. 1980
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Ce cahier parce que je sens que s'effacent, à peine posées, les touches légères qui confèrent aux heures de notre vie leur saveur, leur couleur. Il ne subsiste plus, avec l'éloignement, que des blocs de quatre ou cinq années teintées grossièrement dans la masse. J'aimerais bien avoir conservé quelques lignes du temps d'avant - d'avant la conscience du monde et de soi, de la fièvre et de l'urgence, de la certitude de mourir. Mais c'est parce qu'elles m'étaient épargnées que je n'ai pas éprouvé le besoin de rien noter.

Pierre Bergounioux, Carnet de notes, 1980-1990

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Ecrire ces notes, c'est aussi aménager un accès au temps qui fuit et renouer par-delà la conscience de soi et du monde avec l'immédiateté dont il a fallu s'extraire pour agir un tant soit peu. C'est aussi ne pas se livrer corps et âme aux mirages de la raison, se contenter d'attraper une ou deux des innombrables feuilles d'automne, les écorner. Fixer comme dans un herbier quelques-uns des instants de nos vies avant qu'ils ne disparaissent dans la nuit, leur donner une place sans pour autant vouloir faire la lumière sur quoi que ce soit, ni prétendre à la vérité. Taches de lumière plutôt, pâles, le combat est inégal, qui attestent que l'homme est bien celui qui vient sur le tard signer l'armistice, mais aussi celui qui tient dans sa main quelques miettes de cet incomparable festin.
Le ciel est d'acier ce matin, et le mistral pousse des coups de gueule. Trois équipes se sont formées dans la maisonnée : Louise et Sandra battent la campagne avec Oscar. Arthur et Lili, insouciants, font les marmottes. Je m'occupe de l'intendance, pain à Grillon, beurre, faisselles à la coopérative de Colonzelle. Je m'arrête dans la cour où le blé dur coule à flots, pesé puis moulu. Les agriculteurs de la région ont terminé l'orge, plus tard le maïs et le sorgo.
Je désherbe la courette devant la maison, on déjeune à l'intérieur, le mistral est trop fort, Sandra et les enfants partent chez Leclerc, Oscar dort, je bois un café en mettant ces notes à jour. J'extrais des heures passées à Gourchaud ce qu'il en reste, une ou deux choses autour desquelles puisse tourner ce qui n'est plus, bouées flottantes ancrées au fond de la mer, corps morts qui se soulèvent au gré des vagues et auxquelles on amarre les bateaux pour qu'ils ne se fracassent pas contre les digues. Lis le premier paragraphe de L'expulsé que Samuel Beckett fit paraître à la fin de la guerre, il faut penser aux choses qui nous tiennent à cœur, écrit-il, car à ne pas y penser on risque de les retrouver, dans sa mémoire, petit à petit. C'est-à-dire qu'il faut y penser pendant un moment, un bon moment, tous les jours et plusieurs fois par jour, jusqu'à ce que la boue les recouvre, d'une couche infranchissable.  
Sandra rentre des courses de chez Leclerc, le mistral n'a pas faibli si bien qu'on pique-nique à l'intérieur. Sieste ensuite pendant laquelle on ne veut ni voir nos enfants ni les entendre. On ne les verra pas mais on les entendra. Après quoi on décide d'aller marcher dans les dunes.
Je transmets aux enfants les règles de la scopa que le voyage à Naples m'a remis en mémoire. On joue mais la nuit tombe vite, en raison de la latitude mais aussi parce qu'on a, hélas, passé le solstice d'été. Je range la cuisine tandis que Sandra et les enfants descendent à la rivière, bois un café sur la terrasse, les hirondelles font des petites taches d'encre dans le ciel qu'on considérerait d'un assez mauvais oeil si ce n'était lui : pas un nuage, un dégradé sans accroc, du bleu violet au rose orangé, un effet qu'approche la peinture industrielle et qu'on retrouve dans les représentations qui décorent l'enfer quotidien des ménages catholiques revenus de Lourdes ou de Notre Dame de Lorette, avec sous le bras des chromos de rédemption.
J'entends des voix lointaines, les premières depuis le départ de mon petit monde, des cris et des rires. Ce sont eux qui passent le pont sur le Lez, ils écrivent une chanson dont ils me livrent en primeur un extrait.

Jean Prod’hom


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