Dimanche 28 août 2011

C’est à Biasca que le Brenno cesse de sautiller sur le granite qu’il a chantourné pour disparaître dans les vieilles eaux du Ticino. Fini son travail de creuse commencé au Lukmanier. C’est à Biasca que les chansons du val Blenio prolongent un peu leur vie, c’est à Biasca que Vittorio Rè, Ezio Rossetti, Guido Pellanda, Esmeralda Guidotti, Giuseppina Delmuè, Enrica Zanga, Laura Jradi, Pietro Monighetti, Olindo Rodono, Lorenzo Carobbio les ont remises, avant qu’elles ne disparaissent, à Remo Gandolfi, Luisa Poggi, Aurelio Beretta, Gianni Guidicelli et Francesco Toschini. Dans l’ancien cimetière les visages bientôt effacés des ouvriers du Gothard et de leur veuve fondent dans la pierre comme des osties. Plus personne sur les chemins des Grisons, le silence y pâture, on n’y mâche plus guère les vieux noms au goût âpre.
Vox Blennii, Il prigionero, A dieci ore, 1994


Les enfants allaient autrefois se baigner au Ri della Froda qui descend de la Cima di Biasca, dans une baignoire qu’on peut rejoindre en longeant les 14 stations du chemin de croix. Je m’y rends aujourd’hui, caracolant sur un sentier qu’éclairent les châtaigniers, un peu au-dessous de l’ancien aqueduc tracé dans la pierre.
Les pieds dans l’eau, la tête dans les mains, les odeurs confondues de la transparence et du fer, les tourbillons assourdissants, le vent dans le dos, j’imagine absent le ciel à l’envers.
Vox Blennii, Son deciso di montare, Polenta gialda, 1997


Jean Prod’hom
Dimanche 21 août 2011

Mégots rivés dans les interstices des pavés, confettis décolorés, ketchup coagulé, le poisseux qui colonise la pagaille, bouteilles vides, couverts enmoutardés, traces de doigt, verres brisés, des rêves en morceaux débordant des sacs à ordures, des odeurs de chair à saucisse. Pourtant le soleil se glisse dans ce saint désordre et éclaire les restes de pain. C’est toujours ainsi que se présentent les lendemains des jeudis saints, lorsque les convives abandonnent tard dans la nuit, dans l’oubli d’eux-mêmes et de l’avenir, la table du festin. Souvenez-vous ! On a beau chercher, on se ne souvient de rien.
De quoi ce matin prendre les jambes à son cou, se saisir de la clef des champs et rejoindre le vallon de la Carrouge ou de la Bressonnaz qui se sont levées sur un autre pied.

On reste pourtant, avec ceux qui sont arrivés il y a peu, silencieux, un peu hagards de ne pas savoir par où commencer dans la moiteur estivale. Ça démarre curieusement, par rien ou presque rien, on déplace une ou deux choses, on empile deux chaises, cherche de l’aide, personne, aucune voix pour diriger le chantier. On reprend, il faut s’y faire et commencer par rien, tiens un gobelet fendu, un autre à demi-plein, là-bas un autre encore. Ensemble ils font une petite pile, avec les autres une grande. Il aura fallu prendre par un petit bout pour sortir du fond et faire une saignée dans la débâcle, les assiettes en carton puis les couverts, les sets de table. Luc recueille les bouteilles vides dans des caisses, un balai émerge, c’est Marc qui s’en empare. Tiens les tables sont libres, Line porte un seau d’eau chaude qu’elle ne lâche pas et frotte les tables de bois. Justine se baisse avec une balayette et une ramassoire. A la cuisine, on fait des sandwiches et la vaisselle.
On a l’impression soudain d’avoir la tête hors de l’eau et la place a bonne façon lorsque les premiers campeurs s’approchent du bar, un café et un croissant, ils soulèvent une paupière, trois thés et deux limonades, tout le monde lève son verre : Donnez-nous, Seigneur, encore de ce pain-là !
La fête peut recommencer, benevolente.



Jean Prod’hom
Dimanche 14 août 2011

Il est temps de reprendre les quelques notes prises il y a deux semaines dans l'atelier de Florence, déposées à la va-vite dans un carnet de moleskine noire et de les verser, avant qu'elles ne prennent la consistance du cuir, sur la page blanche d'un traitement de texte, comme des morceaux de glaise humide sur un châssis, d'en modifier l'ordre si une nécessité de premier ordre s'en fait sentir et de les fixer avec le pouce en deux ensembles distincts de part et d'autre d'un point de tangence énigmatique qui doit piloter l'entreprise de l'arrière. Un point que je devine, chargé de promesses, mais qui ne les aura tenues que lorsqu'il aura fixé, à la fin, le sens de l'entreprise et son allure.

S'ébauche alors une forme compacte à double foyer, sans porte ni fenêtre, deux sphères posées côte à côte, étrangères l'une à l'autre. Cette forme devrait à la fin s'approcher d'une ellipsoïde de révolution parcourue, sans que le lecteur ne s'en avise vraiment, d'un réseau de relations liquides qui assureront l'équilibre et le clapotement de la signification.
Enlever, ajouter, battre, pétrir, creuser, vider, associer, lisser, intercaler, détailler, éliminer, retourner, couper, rassembler, permuter, affiner, répéter, pousser, enrouler, soulever, glisser, emboîter, consolider, entailler, éloigner, rapprocher, détacher, pincer. guillocher, modeler, rapatrier, affermir, éliminer, griffer, inciser, souder, mêler, apprêter, mesurer, compter et toujours éviter la casse.
Rédiger donc, à cheval sur midi, la vingtaine de lignes demandées qui présenteront les travaux d'une potière de la région exposés à Mézières à la fin du mois. Ça en fera une quarantaine, impossible de faire mieux, c'est à prendre ou à laisser.
Jean Prod’hom
Dimanche 7 août 2011

Il se confectionne des chewing-gums avec des grains de blé, de la salive et un peu d’ivraie. Il sait qu’on ne sait jamais exactement où l’on est, mais ne s’en inquiète pas outre mesure, ou juste ce qu’il faut. Arthur ne connaissait pas Etagnières mais a repéré le château-d’eau de Goumoens d’où rayonnent bien des choses du canton, n’est pas mécontent qu’on ne fasse pas un détour pour jeter un coup d’oeil au retable de l’église d’Assens, n’hésite pas à couper à travers les champs moissonnés ou les prés fauchés. Arthur évalue curieusement les distances et le temps, goûte aux équilibres précaires, débusque les grenouilles au bord de l’étang. Il aime jouer à l’aveugle, démêler les pas des chevaux pour connaître leur nombre et imaginer le visage de leur cavalière. S’en fout cordialement du tumulus celte du bois des Allemands, imagine les églises bien plus grandes qu’elles ne le sont, va nus-pieds sur le bitume. Il se demande jusqu’où se prolonge la mine à Nichet creusée dans la molasse près de Malapalud, planifie son retour dans le coin, avec une lampe de poche, le plus tôt possible lorsque je lui apprends que Nichet a creusé cette grotte pour récupérer le trésor de l’ancien château de Bottens.


Arthur se prend d’amitié pour un cheval à la sortie de Bottens, qui la lui rend bien, n’est jamais effrayé par l’idée de quatre heures de marche, regrette comme moi les bistrots fermés le dimanche, les terrasses désertes du Gros-de-Vaud au mois d’août, aime les chemins de terre, à l’ombre lorsque le soleil tape, désespère autant du silence des fontaines que de la qualité douteuse de leur eau quand elle coule. Saute de pierre en pierre dans le Talent en espérant un faux pas, et son ombre qui s’amuse le tire vers le haut.
Jean Prod’hom
Lundi 1 août 2011

En revenant cette nuit de la fête du premier août organisée à la Moille-aux-Frênes, on voyait les étoiles et ça sentait le foin. Mais parce que la fête nationale tombe cette année un lundi et en raison de décisions administratives, j’ai vécu dimanche comme un samedi et pris lundi pour un dimanche.
Je suis à la Mussilly lorsque le soleil se glisse dans les allées creusées par les chemins, et de fines poussières d’or piquent de gros grains le vert encore sombre des bois. J’avance comme un grand, fier même, heureux d’être accueilli par les oiseaux tandis que le gros de l’espèce fermente dans son clos. Vanité des vanités, un peu trop fier si bien que les choses se retournent et que je me sens soudain incapable de me glisser dans le lit du jour, inquiet de ne pas être à la hauteur et mis en demeure de répondre de ma présence. Devenu d’un coup petit parmi les grands, fautif et présomptueux, je réplique, balbutie. Que dire à celui qui m’interroge et qui avance dos au mur des origines, sans avance et sans retard, sans lassitude, au tempo de l’eau et du vent ? Pourquoi ai-je donc hier soir tourné le dos à la nuit ? Puis-je saisir quoi que ce soit du jour en gardant les yeux ouverts et de la nuit en dormant ? Serais-je donc de ceux que la nuit lasse ?
Cette voix n’avait pas tout à fait tort de m’interroger de la sorte mais je ne la suivis pas et pris un chemin de traverse qui suffit à me mettre à bonne distance d’une discussion juste mais sans fin.

Pendant ce temps le jour s’était installé, j’ai longé l’allée qui conduit au cimetière où l’on avait préparé une nouvelle fosse, poursuivi ma promenade en me réjouissant de ces paysages d’un seul tenant dont on fait, pour passer le temps, des puzzles de 1000 pièces. En remontant du Torel, la pirouette et l’andéneuse avaient préparé les lignes d’une page sur laquelle, comme d’habitude, rien ne serait écrit.
Jean Prod’hom
Dimanche 24 juillet 2011
Jusqu’à Namur sous la pluie et sans carte, mais avec le soleil au couchant et la Meuse à l’arrivée, avec la voix du système de positionnement global qui a déroulé ses calculs tout au long du voyage, sans s’interrompre, c’était la première fois. Etrange comme cette voix aplatit le paysage, l’étend en tous sens, pâte fine urbi et orbi. Tu ne roules plus désormais sur du papier, mais du numérique sans pagination, plus besoin de plier les cartes, rien ne dépasse, aucun faux pli, ni amertume ni regrets. Tu empruntes des chemins tracés par Euclide dans un brouillard de pixels, tu y es, mais où es-tu, dans quel imaginaire ?

Il te faut réapprendre à marcher comme il te faut réapprendre à lire, longer la Meuse à pied jusqu’à Namur, retourner à Jambes. Suivre un bout du chemin de halage qui court jusqu’à Charleroi au coeur du Pays Noir que traverse la Sambre. T'imaginais pas, n’est-ce pas ? Il aura fallu que la voix du système de positionnement global te jette là, au coeur de la ville basse de Charleroi, pour que tu comprennes enfin qu’on ne compte pour rien, que tu ne comptes pour rien, nous tous en voie de disparition. Il y a bien la gare à laquelle tu as songé, immobile au-delà du pont qui enjambe la Sambre à l’extrémité de la place Emile Buisset. Mais pour aller où ? La voix du système de positionnement global t’a sommé de faire demi-tour.
Pas d’avenir, on leur en a trop fait bouffer, plus de listes de commissions jetées devant les magasin, plus de magasins. L’infime espoir pourtant que les choses demeurent en l’état quelque temps encore, misérables et vivantes, un pas de porte sur lequel s’asseoir, un mur contre lequel s’appuyer, penser que ce qu’on pense est pensée, et passer sans qu’on ait à décider, mais sans perdre de vue non plus qu’on a gardé en état le poste frontière de Zoufftgen au cas où on serait amenés à de nouvelles déportations. Les cloches se sont tues, plus une brique de vent, un jeune entrepreneur, vue haute, a repeint une roue de pierre sur la façade d’un vieux moulin.

Pas de plaque commémorative pour cette nouvelle débâcle sinon le sourire extatique des épuisés et les murs éventrés des immeubles échangés, c’est promis, contre une autre misère, c’est juré, celle des centres commerciaux. Il n’y a pas de ligne de front pour la misère, fidèle à l’espèce, qui accroît dedans et dehors son empire. Il est 19 heures, ne crains rien, mais ne repasse pas à 23 heures.
Tu auras appris à Charleroi que le Général Comte Letort, l’aide de camp de Napoléon, est mort le 16 juin 1815, deux jours avant la bataille de Waterloo. Tu auras aperçu derrière le suaire du système de positionnement global quelque chose que celui-ci n’a pas entamé, le beffroi de la maison espagnole de Mons et la tour Saint-Jacques de Namur qui sortent le cou, jettent leur tête dans le ciel, les oies qui raient les eaux noires du fleuve, les yeux du mourant sur le seuil de la boucherie de Charleroi, cheveux blanc et sourire d'ange, le silence désabusé de la Meuse et de son affluent la Sambre, le soleil qui revient comme pour la dernière fois.
Jean Prod’hom
Dimanche 17 juillet 2011

Deux belles et longues heures sous un parasol aux allures de liseron blanc devant un thé sur la terrasse du Sévigné, une fin de matinée sous une pluie fine, rare dans cette petite ville qui peine à se réveiller; elle disposera après la sieste d'une seconde chance pour se lancer en plein jour, mais sans conviction. Deux coups de tonnerre et les cris d'un enfant à la table voisine – j'ai vu Michel Drucker en vrai – n'y changeront rien.
Voir en vrai ? Je ne les verrai pas, ni ne souhaite au fond les voir ceux que j'imagine désoeuvrés dans un salon plongé dans l'ombre, à deux pas de cette terrasse, le peintre et l'écrivain.
Ils se retrouvent comme chaque dimanche dans la maison du premier, à 11 heures pour un repas maigre et une après-midi qui se prolonge jusqu'au soir, car il ne peint pas plus que lui n'écrit, ou presque plus, ni l'envie ni la force. Leurs compagnes ne sont pas bien loin mais on ne les entend pas, elles n'ont jamais imaginé que les choses puissent s'arrêter, il faut arroser les fleurs et nourrir l'appétit d'oiseau de ceux qu'elles ont servis tout au long de leur vie.
Ils sont seuls dans la fraîcheur d'un salon un peu sous terre qui est comme un centre du monde. Ils ont enfin la vie devant eux, devant eux les jours et les nuits cousus comme un seul jour. Dehors il pleut, ils ne sortent plus, surtout pas le dimanche, ou à contre-temps lorsque le village se ressaisit à l'aube ou au crépuscule des entre-saisons. Ils sont maintenant assis et occupent chacun l'un des côtés d'une longue table sur laquelle traînent les traces d'un repas frugal, les couverts, quelques fruits, deux verres de vin, une carafe d'eau. Ils parlent, sortent de leurs poches profondes des morceaux de souvenir qu'ils déposent sur la table à côté de la corbeille de pain, vieux arbres sans fruits qui ne demandent rien. De la suite il n'y en a que dans le silence, il s'ébroue et les rafraîchit, faufile bout à bout leurs propos qui tombent du ciel comme des samares et les font sourire.
Ils ont l'appétit des oiseaux mais ce sont des géants, modestes et sans crainte dans les long rouleaux du silence, ils détestent par-dessus tout les cris des enfants qui entament leur corps chétif. Ils se ressemblent, se ressemblent tellement qu'on aurait peine à dire qui a écrit et qui a peint, car ils sont d'après, nés de la dernière pluie. Ils vont se coucher les mains vides, un mot parfois, mais vite oublié, ou une idée qui reste sur le seuil.
Ils énumèrent ce qui fut, mais n'évoquent ni la peinture ni l'écriture, ils ne regrettent rien, noctambules du jour c'est ensemble qu'ils se sentent bien, confondus dans l'ombre du salon comme l'inconnu dans la foule. Le reste du temps ils le passent à surveiller ce qui demeure et empilent leurs affaires qui traînent sur les commodes, ils décantent leur vie.
Ils sont comme tous les autres, mais eux sont arrivés à leur fin, ils ont fait un pas de retrait et laissé toute la place au silence qui les a portés, eux et leur folle entreprise, ils sont devenus ce qu'ils ont écrit et ce à quoi ils ont renoncé. Ils le rédigent à leur insu derrière la porte, dans le clair-obscur, et je n'en saurai rien.
Jean Prod’hom
Dimanche 10 juillet 2011

On quitte la grand-mère et Chazelles sous la pluie pour un double transfert, de la rive droite du Rhône à la rive gauche aux abords de Vienne, d'en-dessus Valence à en-dessous peu après Loriol. On abandonne le pisé pour les pierres sèches, les pommes de terre pour l'olive, une idée de l'existence pour une autre. Demeurent les stations d'essence, la grégarité, les péages, la grogne et l'euro, les aires de repos, l'ivresse et la vigne, et le lierre qui sont partout. Le soleil a fait le ménage sur la terre comme au ciel et commence à dessécher les ardeurs : on en fera bien moins que ce qu'on s'était promis et on profitera du temps restant pour revisiter un instant l'idée saugrenue et assassine d'en demander autant aux Grecs et aux Portugais, aux Italiens et aux Espagnols qu'aux Suédois.
Les fleurs rouges du laurier battent la porte, la maison est fermée depuis l'Ascension, on en diffère jusqu'au soir l'ouverture complète pour garder dedans cette odeur de puits et le silence qui s'est installé sitôt les volets clos, obéissant en cela à la même loi que la poignée de sable jeté à la mer. Dehors les grappes de raisin pendent lourdes et primitives, les abeilles vrombissent dans la glycine, les cigales et les grillons assurent le contrepoint.
L'ombre est cher, il y a foule au Lez. Mais Lili a repéré dans ses eaux basses et troubles un banc de gros, des gros très gros. Ses cris et l'expédition qu'imaginent alors Louise et Arthur inquiètent les équipages concurrents qui s'éclipsent. Il est temps pour moi d'occuper la place abandonnée par ces pêcheurs de fortune et de lézarder au pied de la pile du pont. Les enfants qui n'en demandaient pas tant m'abandonnent sur la rive de l'autre monde, j'y consens avec l'assurance que la modeste épuisette de chez Leclerc tiendra éloignés le silure et le brochet longtemps encore.
Une sieste, un peu de lecture les yeux mi-clos... mais un peu seulement car il y a du grabuge sur le rafiot. Lili, qui n'a pas bien saisi l'esprit des manoeuvres exigées par le patron de l'équipage et transmises par son second, a été déposée à terre. Il me faut la récupérer et rejoindre les deux autres sur le pont, au plus vite, avant que l'équipée ne prenne le large avec à son bord le scorbut, et rétablir la paix sans recourir à l'injuste courte paille.
C'est fait mais le mal aussi. Je prends donc les commandes de l'embarcation et ramène tout ce petit monde au port où les attend leur mère, elle n'aura pas à les consoler, ils ont déjà oublié leur pêche miraculeuse, ils rêvent à d'autres achats chez Leclerc.
Jean Prod’hom
Dimanche 3 juillet 2011

Quelques rires encore puis plus rien, sinon le bruit de l’eau et l’ombre, et la fraîcheur qui peinent à se faire entendre ou qu’on devine à peine. Tous trois se sont éloignés et, de fil en aiguille, ont disparu en amont derrière les branchages qui encombrent le lit de la rivière. Arthur est grand, pas d’inquiétude. Et puis il suffit de laisser faire la rivière qui les tient en laisse.
Me marre en lisant adossé à un hêtre quelques pages du texte que Cendrars consacre dans la première partie du Lotissement du ciel à Joseph de Cupertino, patron des aviateurs. Les choses, c’est-à-dire les faits historiques, biographiques, littéraires, les souvenirs – les vrais et les faux – les canulars, les procédés littéraires, les citations, les réflexions sont si bien huilés ensemble qu’on peut marcher léger dessus et qu’on finit par éprouver un plaisir comparable à celui qu’on éprouve lorsqu’on marche sur l’eau.
M’égare pourtant à vouloir suivre l’esprit de Cendrars qui s’égare à vouloir suivre, situer, identifier, localiser la survie d’une main coupée qui se fait douloureusement sentir, non pas au bout du moignon ni dans l’axe radial ni dans le centre de la conscience, mais en aura, quelques part en dehors du corps, une main, des mains qui se multiplient et qui se développent et s’ouvrent en éventail, le rachis des doigts plus ou moins écrasé, les nerfs ultasensibles qui finissent par imprimer à l’esprit l’image de Çiva dansant qui roulerait sous une scie circulaire pour être amputé successivement de tous ses bras, que l’on est Çiva, lui-même, l’homme divinisé. M’arrête là, renonce à le suivre vers la fin et reviens à la survie d’une main coupée qui se fait douloureusement sentir,..., en aura, quelques part en dehors du corps, en éventail. Je m’en souviendrai ce soir.
J’ai beau appeler, les enfants ont disparu quelque part en dehors de moi, les voici coupés de ma sphère d’influence. Et l’angoisse monte comme la marée, il faut faire vite. Trop tard, serait-il trop tard ? Lili s’est noyée dans le go sous la cascade, Arthur ne l’a pas aidée, qu’elle se débrouille, elle l’a assez enquiquiné les jours passés. Pauvre Lili, pauvre Arthur, pauvre Louise qui ne sait pas trop bien quoi faire, pauvre de moi. Que vais-je dire à leur mère ? Peut-on vivre après une telle tragédie ? C’en est fait de moi, amputé d’un coup de mes trois enfants et de ma femme, il faudrait... Miracle ! les voici, la moyenne en éclaireuse, la petite dans les bras du grand, tous trois revenus de nulle part. Quel bonheur ! Quelle belle après-midi !

On se retrouve plus tard sous le cerisier, les fruits sont bien visibles, rouges et immobiles, c’est tout simple de les pincer et de les croquer, on ne dit pas assez cette facilité. Et quoi qu’il se passe dans l’avenir, de la forme que prendra l’étau administratif et policier, tu te rappelleras qu’il avait été facile un jour de manger des cerises à même l’arbre, de regarder se former un essaim d’abeilles ou de tremper tes pieds dans la rivière. N’est-ce pas ?

On rentre à pied de Froideville, avec les ombres qui s’allongent, on traîne le pas parce qu’on discute et qu’on discute de la mort. Arthur pense qu’il reste quelque chose après notre disparition, moi aussi, mais on ne sait pas exactement quoi, ni l’un ni l’autre. Je lui rappelle alors une conversation que nous avions eue il y a bien des années déjà. Il semble aujourd’hui comprendre ce que je voulais dire, je lui parle alors du texte de Cendrars lu ce matin. J’éprouve un certain bonheur à marcher ainsi en parlant de la mort. En revanche le gaillard est un peu moqueur avec les croyants, moi pas. Je le lui dis, je trouve même qu’ils ont une certaine chance, une telle confiance donne un sacré courage, quand bien même ils ne sont à l’abri de rien. Sans compter que ce dont ils sont dépositaires en arrière de ce qu’ils disent, avec les mécréants, les athées ou les agnostiques qui se taisent n’est rien d’autre que le peu dont nous disposons pour penser notre condition et le monde qui nous entoure.
Des circonstances divines ont voulu que nous interrompions soudain cette sainte conversation.


Jean Prod’hom
Dimanche 26 juin 2011

Doulce mémoire en plaisir consommée
O siècle heureulx que cause tel scavoir.
La fermeté de nous deux tant aymée,
Qui à nos maulx a sceut si bien pourvoir,
Or maintenant a perdu son pouvoir
Rompant le but de ma seure esperance
Servant d’exemple à tous piteux à veoir.
Fini le bien le mal soudain commence.
Pierre Sandrin a mis en musique Doulce mémoire, un huitain attribué à François Ier, auquel Hugues Salel répond peu après en composant une jonglerie musicale, un rebours dont la principale caractéristique est de faire apparaître le premier vers à la fin et le dernier au commencement.
Finy le bien, le mal soudain commance;
O cueur heureux, qui mect à nonchaloir
La cruauté, malice et inconstance,
Qu’on voit souvent au féminin vouloir
La méprisant ne se pourra douloir:
Car la vertu croistra sa renommée,
Luy despartant pour si loyal devoir
Doulce memoire en plaisir consommée
On a beau retourner les choses en tous sens, le dernier vers du huitain ne dit rien d’autre que ce qui est toujours déjà en route. Devenu premier vers du rebours il rappelle ce dont il est la fin, avec entre deux ce que la mémoire retient des plaisirs aux extrêmes de la lucidité. La fin est au commencement, on peut le regretter mais la vie n’est pas un palindrome, condamnés à s’y faire au plus extrême de la joie comme au plus profond de la peine.

Allons! ma belle commencer à ramasser l’herbe, le jour tombe, la nuit commence, on finira demain lorsque se lèvera l’aube. Ainsi passent nos jours.
Jean Prod’hom
Dimanche 19 juin 2011

Perdu la béquille de ma mémoire et un peu de ma raison, gorge serrée de par les circonstances, oubliée à mes pieds, que sais-je.
Au milieu du passage du Puisoir j’entends des voix d’outre-tombe, celle d’un jeune loup débordant de fatuité, clinquante, acide, qui assène une enfilade de vérités pleines de sincérités. Il aurait tellement mieux valu qu’il garde tout cela pour lui et qu’il consomme ses petites sottises en aparté, là surtout. Il entend à peine les mots étouffés du vieux et de sa vieille qui ne demandent rien, bougent à peine leur tête qu’ils tiennent surbaissée dans l’obscurité d’un laboratoire. Ils ont serviles et sages perdu la partie. Il croit les consoler le diable. Je ne les vois pas, j’ai beau me pencher, leurs voix seulement, incapables de faire taire le coq, leurs voix dans cette boutique à l’abandon, nature morte creusée dans le néant de l’espérance. Faites le taire, réveillez-vous, plumez-le, faites le taire.

Et ce soir un hérisson aux piques luisantes attend immobile que je m’en aille. Sa patience viendra sans effort à bout de la mienne. Après vous. Je pars demain pour Vienne, inquiet de ce que je laisse derrière moi, ils feront bien sans moi, et mon éloignement fait croître l’étendue de ma peine. Je n’ose imaginer qu’un jour je n’entendrai plus ces voix.
Jean Prod’hom
Dimanche 12 juin 2011

Lorsque je remonte ce matin de la laiterie pour rejoindre le chemin des Tailles, le ciel est large et le bleu est libre, et je pourrais comme si souvent m’en réjouir : le soleil le zèbre d’or en tous sens et essore les prés, le vent baigne les corps et les flaques dans lesquelles les moineaux font leur toilette lancent des feux.
Mais sans que je n’en connaisse les raisons, tout cela ne m’atteint pas et je fais la moue, la nuit ne m’a pas lâché et je reste à côté de ce dans quoi on s’abreuve pour surmonter les imperfections de notre condition : le premier est vide, le second chauffe à blanc et le troisième souffle sur des restes moribonds. Je suis condamné à attendre, et à croire, à espérer que quelqu’un ou quelque chose m’invite à entrer dans la danse, m’y oblige en douceur, sachant pourtant que, quoi qu’il advienne, il nous est interdit de nous y livrer entièrement sous peine de perdre la raison.
Et c’est un livre que j’avais pris la précaution de glisser dans une poche de mon gilet qui me tire hors du désert où je suis retenu par des forces noires et me dépose sur le chemin des Tailles. Un texte sombre, sans appel, d’un homme condamné qui écrit jusqu’à la fin les pas qui l’y conduisent, dans des souffrances dont il ne cache pas les effets mais dont il ne tire aucune gloire, dans une écriture qui chatoie encore un peu et offre une jouissance paisible à celui qui veut bien le suivre, à défaut d’autre chose, en des voies imprévues et souterraines qu’une syntaxe au rasoir endigue, jusqu’aux prochains remous ou au large delta qui ne manquent pas de se présenter à celui qui a choisi de poursuivre son chemin sans se laisser arrêter par rien jusqu’au terme du parcours sur terre qu’on appelle une existence.

C’est à peine s’il se considère comme un habitant de cette terre, quoique, en raison de son inépuisable beauté, nullement impatient de la quitter, mais torturé par le désir impossible à satisfaire de s’y rendre invisible, d’en être un spectateur clandestin, tour à tour émerveillé et horrifié, jamais indifférent en tout cas, sinon autant se vouloir atteint de cécité – la faculté de percevoir étant pour ainsi dire la seule à le maintenir en vie, une vie qui, à force d’avoir à la défendre sur tous les fronts est devenue bien plus rarement source de jouissance paisible que de tension nerveuse, en dépit de quoi elle n’a rien perdu de son pouvoir d’attrait, et même il s’en est accru avec l’affaiblissement général de l’être, les infirmités de la vieillesse.
Louis-René des Forêts, Pas à pas jusqu’au dernier

Réussi à quitter la nuit, mais à demi, car pas tout seul. Mais pourrait-il en être autrement? Je songe à tous ces vieux qui se satisfont de presque rien depuis qu’ils savent qu’ils ont perdu la partie, à la vieille de Pra Massin. Et soudain les oiseaux qui piaillaient se mettent à chanter.




Jean Prod’hom
Dimanche 5 juin 2011

Le père et le fils traversent le pont qui franchit la Birse peu avant que la Sorne ne s’y jette. Ils s’appuient tous deux à la rambarde, inutile de trop parler ou de remonter l’affluent, il a plu à verse du côté de Bellelay et Undervelier, ça a raviné, les truites ne vont pas mordre. Ils décident à haute voix de remonter la Birse jusqu’à l’entrée de Courroux, regardez, il n’a pas plu du côté de Moutier et de Tavannes, l’eau est toute claire, vous venez d’où? Quel beau dimanche matin, n’est-ce pas? Nous on est de Courtételle.

Il n’y a plus trace de l’exploitation du fer qui occupa les hommes de la vallée tout au long du XIXème siècle, j’ai beau chercher. Des quelques dépressions qu’on m’a signalées et qui indiquent l’entrée d’anciens puits, je n’en vois aucune. Le fer jurassien n’a pas su rivaliser avec l’anglais et on a tout rebouché. Si, un vestige, un seul, les restes d’un pont de chemin de fer qui franchit la Birse en amont de la passerelle et qui ne mène plus nulle part, et pas grand monde.
Les hommes n’ont guère modifié leurs habitudes depuis le Moyen Âge, ils balaient la cour de leur ferme avant de se rendre à la messe, Mais aujourd’hui les cloches de l’église ne parviennent pas à secouer le paysage qui somnole, sur les flanc du Colliard un promeneur s’éloigne, il va voir les choses d’un peu plus haut, j’aperçois l’heure au clocher de l’église, il est bientôt 9 heures 30, deux hommes assombris par les excès de la veille boivent sous le soleil une bière sur la terrasse du café de l’Ours, les cloches se sont tues. Et bien moi j’irai. Plus de 200 personnes à l’intérieur de l’église et un choeur de paroisse qui chante à tue-tête. Je feuillette le recueil des Chants notés de l’assemblée, publiés par la Commision internationale francophone pour les traductions et la liturgie, et découvre à la page 740 le 807, Joyeuse lumière, écrit et composé par Lucien Deiss.

Je lis et relis mais n’y comprends rien, passe à côté de ce qui comble certains. En sortant discrètement avant l’eucharistie, mais après avoir versé ma modeste obole aux oeuvre du jour, j’aperçois pour mon édification un dépliant sur lequel sont écrits parmi d’autres quelques mots accompagnés d’un lien internet : Epiphanie, le podcast de la Parole de Dieu. Me dis que les progrès de nos églises sont précisément ceux qu’on s’imaginait, voilà qu’on pourra aller à la messe en tout temps et en tout lieu. Pas sûr que ce soit une bonne opération pour l’avenir de l’église catholique romaine et ne comprends pas pourquoi Benoît XVI ne met pas le holà à cette tendance délétère.

Je continue en direction de Courrendlin dans un paysage déchiré par un quartier de villas et les travaux de la Transjurane. Me trouve comme un idiot perdu dans un réseau de culs de sacs, de barrières de sécurité, contournant des bretelles, cambant des regards, des réhausses, des couvercles, des piliers, blocs de coffrage, bordures, canniveaux, gabions et ballast. Peine à m’en sortir. Plus loin une villa a survécu, entourée par une belle pelouse qu’un robot tond, il a perdu la tête mais, apparemment satisfait de son sort, il ne tente pas de s’enfuir.
Si, en se retournant, on choisit l’angle qui convient, on peut voir ce qu’on ne voit pas, les choses telles qu’elles étaient avant de devenir ce qu’elles sont, mais il faut cligner les yeux et ne pas trop écouter le silence gris et défait de ce quelque chose qui ne s’en remettra pas. Et puis se hâter, se hâter parce que le sol et le courage pourraient venir à manquer.

Jean Prod’hom
Dimanche 29 mai 2011

On a failli l’écraser ce matin dans une longe courbe entre Mézières et Corcelles, où il est soudain apparu, caché jusque-là par les herbes hautes et les rames de colza. On roulait au pas, c'était un homme que personne n'avait vu encore dans le coin, il semblait traqué, pieds nus et torse tatoué, pressé, les traits tirés, inquiet d’avance de ne pas trouver là de quoi s’arrêter, incapable de mettre à respectable distance l’enfer vers lequel il se hâte. On ne le reverra plus.
Est-il seulement possible aujourd’hui de vivre vagabond, de rien et à découvert? Les chemins vicinaux trop coûteux à exploiter disparaissent, l’inconnu est d’entrée le malvenu, les inspecteurs du travail ont mis le holà aux coups de main des employeurs de fortune, les églises ferment leurs portes avant la tombée de la nuit, on cadenasse les refuges. Les vagabonds sont condamnés à accélérer leur marche, plus nus que jamais, répondre d’une misère dont beaucoup réussissaient autrefois à tirer parti. Il ne fait pas bon être vagabond aujourd'hui, les chiens errants ont une vie bien meilleure.


Ce soir la nuit monte des corps du bois, en continu, souffle sur les longues herbes inclinées de l’étang, le vert et le bleu sombrent, le renard revient sur ses pas avant de s’enfuir, j’ai beau me croire chez moi, il se sait chez lui. L’obscurité lisse les jointures des choses, ça tient ensemble, la terre et le bois, le ciel et mes doigts.
Jean Prod’hom
Dimanche 22 mai 2011

C’était aujourd’hui la fête à la ferme des Mélèzes, le club Passepartout de Moudon organisait la seconde manche de la Swiss Cup Trial.
Les coureurs se sont mêlés tout au long du jour aux spectateurs, c’était bon enfant, et moi dedans jusqu’au cou. Les applaudissements se sont mêlés aux odeurs de cuisine, les rires des enfants aux plaisanteries des piliers de la buvette et de la cantine. On a cherché à isoler les mauvais signes du ciel pour les conjurer et se donner les moyens de passer en équilibre à côté de l’orage. C’est fait, on l’a détourné au-dessus de Savigny et, en écho à ce miracle, le budget a basculé du bon côté.
En fin d’après-midi les spectateurs se dispersent, les juges boivent une bière tandis que les organisateurs démontent en une paire d’heures l’infrastructure d’une fête à laquelle plus de soixante bénévoles ont participé depuis plusieurs semaines. On a remis les prix, rentré les cochons et le poulain, les chèvres, le lapin et les moutons. Les tracteurs avec leur lourde remorque s’éloignent. Les tables, les tonneaux, les bancs et les palettes sont empilés, les collecteurs de béton s’emboîtent comme des poupées russes, on aligne les traverses de chemin de fer. Demeurent sur le pré les restes d’un mikado géant.
En remontant au Riau j’aperçois les oubliés du jour qui respirent à nouveau. Ce n’est plus le règne du tous, de l’aucun ou de l’un, mais celui du quelques-uns, quelques sifflements, quelques gouttes, quelques pas.



Jean Prod’hom
Dimanche 15 mai 2011

C’était le dimanche 12 septembre de l’année passée, nous avions pique-niqué la veille au bord du Doubs, avec le soleil, mangé une truite et dormi à l’hôtel de l’Union de Tramelan. Mais je suis seul ce matin, Sandra et les filles sont restées au Riau et Arthur est allé rejoindre Jean-Daniel pour la reconnaissance du parcours de la course à laquelle il va participer aujourd’hui.
Celle qui assurait le service du petit déjeuner dans cet hôtel fermé le dimanche est à nouveau là. J’aurais bien voulu savoir ce que cette native de Tirana et son mari devenaient, ses enfants aussi. Il y a huit mois, elle s’était assise à notre table et avait raconté un bout de sa vie.
Rien à faire cette année pour connaître la suite, je n’ose pas la déranger, elle semble triste et fatiguée, les yeux enfoncés dans le sommeil. Elle a servi les quelques clients de l’hôtel, parmi ceux-ci deux malcommodes que je me suis empressé de détester. Puis elle s’est assise, deux morceaux de pain et un café serré, pas tout à fait là, les yeux dans le vide, bien au-delà la petite place déserte. Pourtant il m’a semblé que son rire était au bord de ses lèvres, je n’ai pas insisté, me suis rappelé sa voix rugueuse avant de me pencher sur un livre qui m’a paru bien idiot.
Jean-Daniel est arrivé sur le site de la première manche de la Swiss Cup, petit carnet à la main : il passe en revue avec les coureurs les difficultés des différentes zones. Arthur est le seul coureur du club à rouler dans la catégorie des Benjamins, il dispose ainsi pour lui seul des conseils avisés de l’entraîneur. Ils s’éloignent en tête à tête, je les aperçois de loin, me fais discret. Je ne saurai rien en définitive de ce qu’ils se sont dit, je n’y comprends d’ailleurs pas grand chose, m’efforce même de me maintenir dans cette docte ignorance. N’est-ce pas une des façons de laisser aller de leur côté, sans les encombrer, ceux qu’on a faits? quitter son rôle de père dans un monde qui n’est plus seulement aux yeux du fils le monde de la famille.




Je les laisse à leur plan et vais faire un tour. La gravière qu’exploitent les Huguelet n’a guère changé, les coureurs, les parents et leurs accompagnants errent. On se croirait un matin de fête foraine, quelques courageux sortent de leur caravane et baguenaudent les mains dans les poches, les responsables de la course apparaissent au compte-gouttes et se réchauffent les mains autour d’un verre de café, quelques voitures arrivent, les langues se mélangent, italien, suisse-allemand, français, les enfants sautent comme des cabris sur les obstacles. On regarde inquiet le ciel qui ne donne pas toutes les assurances, les buvettes s’ouvrent, la journée prendra longtemps avant de démarrer.
La mienne n’aura pas commencé, j’aurai vécu dans le sillage et l’ombre de mon fils, porteur d’eau et oreille bienveillante, fournisseur de sandwichs et consolateur, content de voir à la fin de la journée cet enfant grandir d’un coup, prendre conscience qu’il peut vivre dans la peau d’un vainqueur, soulagé, mais aussi un peu seul, là-haut, sur le podium.


Jean Prod’hom
Dimanche 8 mai 2011

Je ne l’entends pas s’approcher, il est à vélo, me dépasse au bout du plat avant que je le rejoigne au milieu du raidillon qui mène à la Mussilly. Il est descendu de sa bécane, avec un peu de bave au bas du menton, bonjour. Il essaie de parler mais n’y arrive pas, il hoche la tête, sourit, je lui parle, ne me répond pas, essaie encore, essaie, hoche la tête, oui il a eu une attaque, il y a quelques années, oh oui. Il vient de là-bas, au bout de son doigt, non, pas de Corcelles, Pully peut-être. Il sourit encore, moi ausi je crois. C’est bon de pédaler, de marcher, oui c’est bon. Il essaie encore une fois, à peine trois mots au total, inachevés, avant de parvenir au chemin qui entre dans le bois. Il me salue, monte sur sa bécane, se lance, s’il tombe. Je l’aperçois au bout du chemin près du refuge, il pédale encore, c’est le vent qui le soutient. On dit du sourire de Bouddha qu’il est impénétrable, le sien aussi, il tient ensemble son bonheur d’en être et l’impuissance qui l’habite, l’irrévocable qui nous précède et l’irrémédiable qui nous attend.

Les choses on bien changé depuis ce dimanche de janvier où je passais par-là. Les abeilles ont lancé les grands travaux, s’affairent autour du colza et butinent les derniers pissenlits. Encore quelques jours avant l’effacement des jaunes et l’établissement sans limite des verts. Je lis en marchant la seconde moitié de Kosaburo, 1845 (Nicole Roland), avec le sentiment idiot – qui ne me quittera pas – qu’il recèle une clef. Je la trouve à la fin, la serrure aussi, mais elles ne sont pas appariées.

Je connais au moins une issue, une réponse à l’amoncèlement des soucis dont s’alourdissent chaque jour nos vie : sortir, sortir là où il n’y a rien, ou presque rien, ici, là, là où l’interrogation n’appelle aucune réponse, mais se mêle à la rumeur qui la porte. pour devenir la soeur des eaux dormantes. Assis sur une souche, je regarde passer ce qui ne passait pas, l’enfer que je m’étais construit, qui se défait comme parfois les nuages et rejoint en morceaux le dérisoire. Dans la pente des talus, les fraisiers sauvages ont fleuri.

Le paysage tourne autour du réservoir de Goumens-la-Ville. Je bifurque avant Malapalud dans le lit du Talent pour le remonter rive droite jusqu’au Moulin, rive gauche jusqu’au chemin qui conduit à Assens par les étangs artificiels des Bois aux Allemands, il y a foule. Il y a eu foule aussi à l’Espace culturel où je babille un instant avec Catherine. Il est 18 heures 30 lorsque je m’assieds sur les escaliers devant l’église : le retable aux couleurs d’Arlequin, sculpté en fanfare dans les ateliers de Jean-François Reyff autour de 1680 est inaccessible, une porte fermée à clé en barre l’accès, elle est cachée derrière une fenêtre à double vitrage qu’une artiste, Renate Buser, a installée là. Pour qu’on réfléchisse peut-être. Alors je réfléchis.

Jean Prod’hom
Dimanche 1 mai 2011
La vertu de la prière, c’est d’énumérer les choses de la création et de les appeler par leur nom dans une effusion. C’est une action de grâces. (Blaise Cendrars)
Je remonte plein soleil sur Vuibroye en longeant le Grenet bientôt sec, en écoutant Miriam Cendrars évoquer la participation de son père au J’accuse d’Abel Gance. Nous sommes en 1919, le cinéaste français à besoin de gueules cassées pour dénoncer les horreurs de la guerre. Elles ne manquent pas dans la capitale. Blaise Cendrars fera l’affaire, une trentaine d’années, le bras droit laissé dans les tranchées et du temps à revendre.
André Dhôtel n’apparaît pas dans le film d’Abel Gance, pourtant l’Ardennais en avait une belle de gueule cassée, surtout à la fin. Né en 1900, il a 14 ans lorsque la guerre commence, fait de la philosophie à Paris alors que la guerre s’éternise dans le nord. Il retourne à Attigny en 1919 quand la paix est signée. Il n’y bougera presque plus.
J’ai toujours associé les deux écrivains que pourtant rien ne semble rapprocher. L’un bourlingue et écrit au fer, l’autre paresse le long de la Meuse et file des textes improbables. Tout les oppose quoi que...
En 1957, Dhôtel publie en effet un récit qu’il intitule Saint Benoît Joseph Labre dans lequel il raconte l’histoire d’un vagabond du XIXème siècle que Léon XIII canonisera et qui deviendra le saint patron des mendiants et des sans domicile fixe, un oeil bienveillant sur les inadaptés, les rêveurs, les pèlerins, les naufragés, les malheureux, les mécontents. les hommes libres, les insoumis. Ceux qui ont eu des revers de fortune; ceux qui ont tout risqué sur une seule carte; ceux qu’une passion romantique a bouleversés...
Saint Benoit Labre était un jeune homme extrêmement pieux, tellement voué à la religion que son entourage lui reprochait d’être un peu trop confit en religion. Il désirait aller dans un couvent. Or il a fait trois essais et chaque fois ce fut un échec complet. Ce n’est pas que la vie du couvent ne lui plaisait pas, c’est qu’il n’en obtenait qu’une angoisse épouvantable. C’est donc un échec. Après le troisième couvent, il part sur la route... Que s’est-il passé? Je crois d’abord qu’il avait voulu saisir le bonheur dans l’amour de Dieu et le fait même de vouloir saisir ce bonheur l’a mené à une catastrophe. Vous vous souvenez de cette parole de Rimbaud : le bonheur a été mon remords, mon ver... Benoit s’est trouvé très indigne, au dernier degré de l’indignité, mais l’aventure est celle-ci: cette indignité n’a pas entamé sa foi, elle n’a fait que la rendre plus vive car il a compris qu’il était en présence de l’inacessible et il s’est aperçu que si on ne peut pas atteindre l’inaccessible, on peut aller vers... Alors où va-t-il? N’ayant pu rester dans un couvent, il va visiter tous les couvents possibles et imaginables. Quelquefois il entre, quelquefois il se présente à la porte, espérant être appelé un jour... eh bien on peu dire qu’un poète se présente à la porte et attend, non qu’il y ait un appel, mais une sorte de parole qu’il n’attendait pas. Benoit, ne pouvant rien faire d’autre, marchait. Le poète, ne pouvant rien faire d’autre, cause. Il se met à causer un peu à tort et à travers. (André Dhôtel)

J’apprends aujourd’hui que Blaise Cendrars, dans le creux de Montpreveyres, entre Servion et la Goille, peu avant sa mort, manifestant jusqu’au bout le besoin d’écrire la sainte alliance de l’horreur et de la beauté, écrivait les pages d’un livre qu’il aurait intitulé Les Lépreux et dans lequel il aurait raconté la vie de saint Benoit Joseph Labre. Nous sommes en 1961, André Dhôtel avait fait paraître son Saint Benoit 4 ans auparavant. Moi j’avais 6 ans et je ne savais pas lire.
Jean Prod’hom
Dimanche 24 avril 2011

L’insouciance traîne les pieds et écrit dans la poussière et le thym les principes d’un bonheur sans queue ni tête. Tu te laisses glisser à l’arrière, le long du lit du Lez. Les coquelicots battent des mains, je devine le vent passer sous ta jupe, près des piles d u vieux pont, entre Grignan et Colonzelle par le Lez. Les enfants font de longs détours, débordent du chemin, leurs jeux font d’interminables méandres, prennent à témoin les roseaux qui hochent du chef. Ils conçoivent des gris-gris un sac à main ou des boucles d’argent, puis passent le gué pieds nus, les rires en grappe et, tandis qu’ils s’éloignent dans le vieux village, j’entends au loin, du côté de Chamaret, les aboiements étouffés d’un cabot oublié dans un vide-poche.

Jean Prod’hom
Dimanche 17 avril 2011

La haute pression mélangée à l'inertie des dimanches soulève le ciel. Le soleil chasse les locataires des maisons encore froides et nous voilà, fenêtres ouvertes, la bride sur le cou. Balade du côté de l'étang dont j'aurai vu le cycle tout au long de l'année. Son étendue – son identité – perceptible pendant l'hiver ne l'est plus. Les aulnes et les bouleaux ont colonisé la tourbe et la bruyère ne s'y retrouve pas. Il y a quelques années, quel que soit le temps, on pouvait en faire le tour, je crains qu'il ne disparaisse et redevienne un refuge pour les lièvres et les chevreuils repoussant plus loin les canards et les grenouilles. Mais où?

Hans Steiner
Lorsque je rentre, Louise joue de la guitare, Lili se raconte des histoires, Arthur lit. Sandra dort, victime d’un virus qui a profité de sa fatigue. On la laisse tranquille et on descend au Musée de l'Elysée qui présente un ensemble de photographies réalisées par Hans Steiner.
Des photos de l'ancien temps? demande Lili. C'est exactement cela Lili, des photos de l'ancien temps. Hans Steiner est en effet né tandis que le XXème siècle venait de commencer et il est décédé alors que je n'avais que sept ans. C'est en cela que ces photographies fascinent, elles font voir ce que je n'ai pas pu voir, ou à peine, parce qu’elles nous font voir les choses comme on n'avait pas l'habitude de les voir, entre reportage et mise en scène, publicité et engagement, des images qui sont encore d'aujourd'hui mais réalisées avec les moyens d’hier, ou l’inverse, sur la crête, à bonne distance de ce qui est sous nos yeux et de ce qui a basculé dans les fosses inodores de l’histoire.
Je sens encore une fois combien le passé, qu'il soit proche ou lointain, demeure vivant à deux pas de nos existences et ne constitue en définitive qu'un des modes un peu passés du présent. Me demande au passage si Hans Steiner n'a pas été l'auteur d'une photographie que j'ai retrouvée dans un carton et qui m'a ramené bien loin en arrière, un peu avant que je cesse d’être un enfant.

Hans Steiner
Arthur, Louise et Lili se sont comportés comme des grands et, pour fêter ça, on mange la première glace de l'année. Ils s'y sont retrouvés même, je crois, parce que ces photographies de Hans Steiner constituent un bon relais, susceptible de les conduire sans heurts d'ici à là-bas, à cet ancien temps que l'on distingue sans peine et qui fait sourire, parce que ce sont d’abord des images capables de faire voir ce qu'elles ne contiennent pas en propre, ou mieux, ce qu'elles ne contiennent pas du tout mais indiquent seulement, comme ces maisons éclairées, aperçues depuis le train, qui nous rappellent au crépuscule la possibilité d’un autre pays où nous aurions pu vivre.



Jean Prod’hom
Dimanche 10 avril 2011

Il viendra un temps où l’entière mémoire de cette époque maudite reposera entre les mains d’écrivains, de peintres, de cinéastes, de musiciens. A chacun de trouver sa forme, l’essentiel étant de résister aux forces de l’oubli.
Michèle Kahn, Le Shnorrer de la rue des Rosiers
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Me souviens aujourd'hui des quelques trottes qui m'ont fait voir du pays, celle qui m’a conduit d’ici à Sils-Maria par le glacier d'Aletsch, cette autre du lac d'Aiguebelette à Saint-Hippolyte-du-Fort, Cucuron par le Gran Paradiso, de Sainte-Croix à Porrentruy, Constance par Planfayon et Hérisau, les Vosges par Lure, Florac par le Puy, Mende et les Causses... et toutes les autres, j'en oublie. Et cette dernière il y a quelques jours qui me fit passer de twitter, où j’ai fait la connaissance de Michèle Kahn, à la rue des Rosiers où, peut-être, Stasiek lui confia ce que transmit à Stanislaw le Shnorrer Stanislaw Marynarz de la rue du Roi-doré, l’histoire de sa déportation de Lodz à Dachau, de Radom à la rue Taitbout par Constance, pas loin de Feldkirch où Stefan Zweig croise en 1919 l'empereur déchu – et Zita son épouse en vêtements noirs – quittant l’empire autrichien, alors que l’écrivain retourne à Vienne qu’il a quittée pendant la guerre, monde d’hier dont il se souvient, sa rencontre avec Theodor Herzl dans les bureaux de la Neue Freie Presse, à deux pas des constructions du Ring, néo-classiques, néo-baroques ou néo-gothiques élevées par les architectes à la solde de François-Joseph, de celles fleuries d'Otto Wagner et des architectes de la Sécession, de la bâtisse sans sourcils d'Adolf Loos auquel on doit tant, où nous sommes nés pour la plupart d’entre nous, du café où Arthur Schnitzler installa un peu avant 1909 le baron Georges et Henri, évoquant au crépuscule et sans y croire l'oeuvre qu'ils n'écriront pas.![]()
C’est la folie du voyage, entre romans et réalité, à pied et sans heurts, avec les nuits pour étapes. Il n'y a pas d'autres manières de voyager et s'asseoir sur l’un des bancs du Prater ou l’unique du chemin des Tailles. La littérature tient ensemble le temps des hommes comme seule la marche rassemble les paysages, toutes deux tendues par les transmissions lentes. On passe d’ici à son voisin, de celui-ci au café du coin et ainsi de suite, de fil en aiguille, de proche en proche jusqu’à Rome ou, plus vieux, jusqu’à la Mussilly.
Jean Prod’hom
Dimanche 3 avril 2011

Sous les draps les reins, l’ombre des grasses matinées, les fenêtres ouvertes avec les moineaux qui battent l'air. Du robinet de l'évier, en-bas, gouttent les mesures d'un temps long, à côté de deux pichets d'eau, vides. Dehors les vernis s'écaillent, l'esprit d'escalier sommeille avec les pioches dans les remises.
Pas un chat sur la route qui mène aux Chardouilles mais une litière au bout du pré. Je m'étends hors les mots dans la solide durée, sous l'empire d'un rien qui étend son empire jusqu'à la lisière des pensées, me dissimule derrière des vagues qui ondulent, se chevauchent, maintenues ensemble – ne veux pas savoir comment.
Un groupe d'enfants attend la venue de ceux qui les ont tant attendus, rivés les uns aux autres, à l'attente et aux promesses. Tout à l'heure les petits joueront l'air de l'apocalypse joyeuse, un canon, dix-sept langues.
Il est si simple lorsqu'on voit clair, trop clair, trop simple de lever les forces noires de ceux qui vivent dans la suie des rêves. La violence est dans la bascule. Reviendront alors les jours pleins jusqu'à la gueule de canons et de sang noir, les fers rouillés, volets fermés dès le saut du lit. On ne verra plus dans le ciel le ciel et la ouate des nuages, mais les traces d'un chat noir sur le capot de nos véhicules en ruines. Ma foi il n'était pas désagréable le temps d'avant, lorsqu'on ne feintait pas trop avec la mort.
Jean Prod’hom
Dimanche 27 mars 2011



























Que pense
le papillon
de l’éphémère
et la pierre
du possible

Jean Prod’hom
Dimanche 20 mars 2011

Matinée à l’hôpital ophtalmique pour une poussière que j’ai ramenée la veille de Forel-sur-Lucens à l’occasion des gros travaux de nettoyage du local du club de trial. Ce ne serait pas un hôpital si on m’y avait attendu, je m’y présente avant 9 heures, c’est après 10 heures seulement qu’un médecin – qui ne colle pas à l’image que je me fais des médecins – plonge son oeil dans le mien: pas de poussière, pas de bris de verre, bris de bois ou bris de fer, il repère pourtant un petit vaisseau qui a sauté. Il en profite pour visiter les coins et recoins de mon oeil gauche dont un collyre a dilaté la pupille et paralysé le muscle ciliaire. De mon oeil gauche je ne vois rien de particulier, sinon des éclairs multicolores; de mon oeil droit, j’aperçois l’oreille de l’inconnu, proche, trop proche, percée d’un anneau d’or.
Et puis tout s’enchaîne comme chez Lucrèce: tiens mais c’est une uvéite,... l’inflammation de l’uvée, cher Monsieur! c’est souvent le signe d’autre chose, de ceci ou de cela. Mais ne craignez rien, ce n’est peut-être qu’une poussée orpheline. Elle peut être aussi le signe d’une maladie générale, style maladie de Bechterew... Je ne bouge pas, laisse passer l’orage qui dépose, seconde après seconde, de drôles de dépôts sur les choses qui m’environnent. Puis retire la tête de l’intérieur d’un dispositif complexe en forme de cloche, constitué de divers appuis, vis et barres d’acier... qui me fait immanquablement penser aux dispositifs de la trépanation d’antan.
Une infirmière me retire ensuite 9 millilitres de sang pour qu’on en ait le coeur net. Le médecin signe une ordonnance pour des gouttes de cortisone que je devrai appliquer toutes les heures au cours des deux prochains jours; il me faudra, ajoute-t-il, trouver un conducteur pour me ramener à la maison; enfin, et c’est le bouquet, il place sous mon nez un papier m’autorisant à un arrêt de travail d’une semaine. C’en est trop, me vois grabataire et aveugle. Décide de négocier le tout: j’appliquerai les gouttes, mais j’irai travailler; quant à mon retour, j’y vois suffisamment clair; c’est entendu, on se retrouve dans 48 heures pour un bilan. L’entrevue aura été courte, je saurai mardi dans quelle mesure ma vie a changé.
Je sors de l’asile des aveugles – c’est ainsi qu’on appelait autrefois l’hôpital ophtalmique de Lausanne – un peu sonné et oublie même de faire quelques photos de ce beau bâtiment qui date d’un siècle et demi.

Intérieur d’un épicéa, avec la naissance des branches
C’est peut-être ainsi que vont les choses. Un jour, un pépin de santé vous tombe dessus qui bouleverse votre vie. On croyait que ça n’arriverait jamais, en tous les cas pas un dimanche, et disons beaucoup plus tard.
Si tout cela n’est que bricole, il faudra pourtant que je prenne garde de ne pas faire le crâne. Il aurait pu en aller autrement. Me restent deux jours à vivre dans une espèce de sursis au statut ontologique incertain. En attendant je rentre au Riau, vais faire un tour avec une drôle d’impression, entre appréhension et appréhension.
Jean Prod’hom
Dimanche 13 mars 2011
Pour Joachim Séné
En mémoire
loin très loin
le passage des bombardiers
à mes pieds
sur le bitume
l’animal écrasé
sept cent soixante-huit grenouilles
encore invisibles
sortent de terre
trente-neuf ont pris les devants
sur la glace de l’étang
rampent
désarmées
un peu trop tôt
pas sûr qu’elles tiennent le coup
elles écrivent dans la précipitation
l’alphabet des malentendants


Jean Prod’hom
19 mai 2011
Dimanche 5 mars 2011

On sort pour la première fois, même si c’est pour la seconde ou la troisième fois qu’on sort pour la première fois cette année. Mais on le dit aujpurd’hui plus fort au-dedans parce qu’on y croit plus fort au-dehors, oh les beaux jours. Et si l’on renvoie à plus tard le ramassage des branches mortes du tilleul, des foyards et des chênes, c’est parce qu’on se sait soudain un peu immortel. Le soleil veut ça, on dirait même qu’il y prend un certain plaisir. J’imagine des feux, les feuilles mortes de la veille et les tailles des roses, j’en sens l’âcreté, aperçois quelques cheminées, les fumées bleues qui se mélangent au ciel vide.
On s’y est préparé en s’allégeant, trop peut-être, il ne faudra pas lambiner. Les échelles laissées à l’automne dans les vergers servent à nouveau. Les vieux, cauteleux et imprudents, mêlent leurs bras à ceux des pommier et des cerisiers. On aperçoit qui dépasse leur main grise l’extrémité de la poignée rouge ou jaune d’un secateur. Fleur et Edelweiss guettent le retour des taupes et des mulots dans le pré dur d’à côté. C’est chacun pour soi et nous du nôtre. On ira à l’étang, Arthur devant. On a des manières si différentes d’essorer nos esprits.

L’enfant, confiant, laisse à ceux qui l’accompagnent le souci du lieu, où il est et où il va. Malheur à ceux qui l’abandonneraient dans l’effroi des bois, malheur aussi à ceux qui ne l’y conduiraient pas. Le Petit Poucet avait-il lu le récit qui conte ses exploits? Suffirait-il donc de donner des noms aux lieux de son égarement pour en écarter le souffle noir?

Il faudra attendre encore un peu avant de voir le merle revenir aux Censières, d’où il s’était enfui il y a dix-huit mois et où il reviendra comme une flèche qui ne se serait fiche nulle part, lorsque le sous-bois aura bourgeonné et se sera remplumé. L’eau qui s’écoule au goulot de la fontaine donne une idée assez exacte de l’immobilité qui passe.
On rentre, le jardin donne au sud, il est comme une grande cage sans barreaux que les oiseaux quittent parfois. On entend les premiers tracteurs qui sonnent la charge, les bruits se rapprochent, c’est une bande de moineaux qui piaillent dans la haie vive, ils ont levé un pan du printemps, c’était autrefois un temps à mettre le linge sécher dehors.
Jean Prod’hom
Dimanche 27 février 2011

Tout ce qui vient jusqu’ici provient d’en haut, des hauts, de l’hospice, du col, de Bourg-Saint-Pierre et de Liddes et finit là sous les ponts d’Orsières, au pied d’une église de pierres, avec d’autres restes, ceux qui viennent des fonds de Ferret. Il faut savoir que la moitié des choses qui s’usent finissent de ce côté-ci, l’autre moitié dégringolent là-bas, de l’autre côté du col et, bien après qu’on ne les voit plus, troublent les eaux du Pô. C’est si difficile à penser, à imaginer, on résume cet autre parti des choses d’un geste qui indique qu’on a déjà bien assez à faire de ce côté-ci.

Les deux Dranses ne s’attardent guère le long du cimetière, elles ont donné rendez-vous à Sembrancher à la troisième, celle de Bagnes. Ensemble elles récupèrent toute l’eau du massif du Grand Combin qu’elles livrent au Rhône à Martigny. Là on n’en parle plus, elles ont fait leur travail. On rêve alors aux rives du fleuve, à Lyon, Avignon, Marseille et la mer. Mais Orsières reste à Orsières. Ça fait longtemps que plus rien ne bouge ici.
Sur la rive droite de la Dranse d’Entremont, Chandonne s’accroche à la pente, sans gros efforts depuis le temps. Elle a trouvé au-dessus du Torrent d’Aron un repli un peu plus large d’où on peut voir Vichères qu’on ne voit pas d’ici parce qu’à Vichères, on y est.

A Chandonne on cultivait des pommes de terre et du froment, sur des terrasses pas trop en pente, il fallait bien maintenir la terre en haut. A Vichères, on cultivait des fraises, c’était avant 1956, car les fraises finissaient en bouillie lorsqu’elles arrivaient en plaine, parce que pour les amener sur la place de Martigny on ne disposait que des chars, et les chemins étaient comme deux ornières profondes. Il n’y a plus de fraises à Vichères.
Eux ils sont tous là ce matin, le Velan, les Aiguilles de Valsorey, le Petit Combin, le Mont Brûlé bien en face avec un peu à gauche le Mont Rogneux, même si on ne les voit pas. Ils ont la tête dans les nuages. Pourtant ils sont là, c’est sûr, et on les verra demain, la radio l’a dit. Rien n’a changé depuis l’orogenèse en arrière des 12 carreaux de l’ancienne chèvrerie où je suis.

La vallée d’Entremont est large comme une baignoire. Il est donc aisé lorsqu’on vient du nord d’atteindre le col d’où s’ouvre la voie du sud. On comprend alors d’un coup la curiosité des premiers hommes qui se hasardèrent là. On devine même la voix des Lombards et des Sarrasins à Mont-Joux, mêlée au gravier des moraines, aux éboulements, au silence des Combins, au vent. Mais j’ai beau tendre l’oreille, je n’entends pas le pas cadencé des 46 000 soldats qui ont longé la rive droite de la vallée au printemps de l’année 1800. Napoléon Bonaparte leur avait-il demandé de se taire?
Jean Prod’hom
Dimanche 20 février 2011

C’est le dernier jour de la neuvième édition d’Accrochage, exposition annuelle que le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne consacre à la fine fleur de la scène artistique vaudoise contemporaine, présentation d’œuvres récentes d’artistes de différentes générations sélectionnées sur libre présentation par un jury de professionnels. Je m’y rends avec Arthur quelques heures avant que ne retombe le rideau et qu’on place dans la nuit de quelque cave (ou les dépôts de nos généreuses banques), ce qui brilla un instant aux cimaises.
Je ne m’y retrouve pas... mais avoue que, en ce domaine, je ne connais rien, ni les sauts de loup ni les chicanes qui contraignent les artistes à se dépasser bien au-delà de ce que le Béotien que je suis est capable d’imaginer. J’admets donc volontiers que chacun des travaux présentés ici n’est que la pointe d’un iceberg dont je ne vois pas le ventre immergé. Car l’avenir est certainement radieux et Arthur met tout plein de bonne volonté.
Il me faut toutefois tenir à bonne distance l’ex falso sequitur quodlibet que me souffle un mauvais génie, prendre garde à ne pas rejoindre les grognons aigres des zones critiques qui ne se lassent pas de jeter le discrédit et les moqueries les plus triviales sur les travaux de ceux qui cherchent – sans toujours trouver – des issues à la boîte de Pandore dans laquelle ils sont enfermés, bref, tenir à bonne distance la superbe pleine de fatuité des professionnels de la critique et le gros dégoût.

Restent quelques odeurs, le bruit de vieux tram d’un vieux carrousel à dias qui projette le passé sur l’écran de l’avenir et le souvenir d’une ligne continue, noire, fixée au sol à soixante centimètres des murs sur lesquels sont exposées les merveilles. Une ligne qu’il ne faut pas franchir, scotch noir tiré à la va-vite.
Interdit de photographier le travail des artistes, précise une employée du musée lorsqu’elle me voit prendre mon appareil. Mais la ligne? la ligne noire? Interdit aussi, droits d’auteur obligent. La ligne fait-elle partie des travaux présentés? La dame n’en est pas sûre mais ne fléchit pas, moi non plus. Est-ce une représentation de l’infranchissable, une esthétisation de la clôture religieuse, un jubé de notre temps? Je ne peux m’y faire, elle réfléchit encore, cherche avec sérieux une issue. Elle me propose enfin de rejoindre l’entrée du musée, de prendre contact avec le responsable de l’exposition qui est dans le vestibule. Il m’informera et lui communiquera par téléphone sa réponse. Je pourrai alors la rejoindre et, sous sa surveillance, photographier cette ligne interdite.
Elle a tourné le dos, je n’attendrai pas. Bandit! souffle Arthur. On s’enfuit.

Jean Prod’hom
Dimanche 13 février 2011

On dira qu’il y a la mer, la mer d'abord, partout la mer, la mer qui vous regarde; mais elle ne vous regarde pas la mer, elle va pour son compte, étrangère, tout entière sur une voie parallèle. On pourrait dire alors qu’il y a le jour, l'affairement des hommes et le silence la nuit. Il vaudrait mieux dire qu’il y a la mer, la terre, les hommes, le ciel, qu’il y a toutes ces choses, et que toutes ces choses tiennent miraculeusement ensemble. C’est un enfant qui les tient d’abord, du bout des doigts, un enfant sur un balcon, avec son père qui les nomme, un enfant qui reviendra un jour les mettre ensemble. Autant d'îles, de souvenirs nus restés à l’ancre que rabat soudain le vent, coquelicots et camomilles qui aiguisent l’appétit de celui qui veut savoir. Tout est donné pour la seconde fois, se tenir immobile, mettre bout à bout les choses, comme dans un tableau, mais un tableau qui serait sans bord, les laisser monter avec la vague, peindre en haut la ville qui coule dans notre dos jusqu'à la mer, avec la rivière qui la traverse et le sud en contrebas. Faire tenir ensemble pour la seconde fois ce qui tenait la première fois sans personne: le jour, la nuit, la mer qui lui résiste, leur étrange noblesse, seules, sans moi ni toi. Il n’y a personne sur le balcon.
On ne saura jamais où c’était. Mais ce que je sais c'est que ça monte jusqu’ici parce que, du balcon où j’écris ces mots, j’aperçois le jardin, le lac, et plus loin la mer. Ça commence on ne sait pas très bien quand ni où, le long de la rivière qui serpente, ça va plus loin dans le nord et ça échoit là. Plusieurs fois on a vu ça, et chaque fois il nous avait fallu aller vite, ça durait un instant, le bleu du ciel avec les cloches le dimanche et quelques traînées dans le ciel, le passage du renard et les cris du geai. Tout s’envolait et il ne servait à rien de vouloir le retenir, il fallait recommencer à la ligne. On reprend, la ville et la mer tout entières, avec les hommes qui s’affairent, une fresque, un pré, un carrefour, des usines, miraculeusement ensemble. J’ai lu avant-hier ce miracle, relu aujourd’hui près de l'étang, – Où s'arrête la terre. Il passe et repasse sans faire de vague, avec des îles qui semblent bouger, des bateaux flottant sur le vide. C’était bien avant que la ville ait un nom, bien avant que nous en soyons, mais on l'ignorait, et ce fut notre chance. C’est un livre sur la terre, la mer, la ville et l’universel.
De tout cela on ne se souvient pas exactement, quelques mots et des parfums qui nous font lever les yeux bien au-delà de l’horizon: l’enfance dans la poussière, bouts de tôle et fenouil, le regard qui appareille vent arrière, avec le balcon, et les chemises qui sèchent au vent. On ne sait pas pourquoi, une date, une couleur, une seconde, tout part de là et nous ramène-là sur une marche d’escalier, les coquillages incrustés dans la pierre. Ils venaient de l’étranger, des rizières et de la neige. Nous voici hors du monde avec les éclats que nous a ramenés la mer, la fraîcheur des galets, le corps léché par l’incessant travail du verbe et du silence. Il y a dans ce livre une odeur d’après-guerre, ils ne sont pas si nombreux les temps de paix, n’est-ce pas?
C’est un tableau, la mer et la ville, avec le sang qui coule mais qu’on ne voit pas vraiment, une image du monde sans subordination, ou à peine, celle de l’attente, du désir, de la promesse de parler un jour de l’aube. Que de temps il aura fallu pour remonter le temps, se baisser pour ramasser ce qui ne vaut rien mais qui fait respirer nos vies. Faut-il être une enfant de la mer pour comprendre le lieu? Je suis un enfant de l’arrière-pays.

Où s'arrête la terre de Michèle Dujardin (Ed. Publie.net)

Jean Prod’hom
Dimanche 6 février 2011

Relu ce matin la fin du Grand Meaulnes et frappé, plus encore qu'autrefois, par l’épuisement accéléré de la narration dans la troisième partie, réduite à la juxtaposition froide et sèche des événements qui se succèdent comme celles des pièces d’un dossier à instruire. Mais cette mise à plat, qui débouche sur une invraisemblable déception, relance pourtant jusqu’à la fin le mystère. Le secret pénètre la ville – Bourges et Paris –, la sidère comme l’arrière d’une comète, avant de s’épuiser, sans qu’on y croie vraiment, dans un labyrinthe de lieux blancs. On ne peut croire tout à fait que les hôtes du rêve de Meaulnes ne vont pas rejoindre les Sablonnières pour de nouvelles noces, on ne peut concevoir que cette aventure – qui n’a au fond jamais eu lieu sinon dans le rêve gonflé à blanc des promesses – ne se poursuive pas. Leur amoncèlement mêlé au silence et aux innombrables secrets qui règnent à Sainte-Agathe, nourrit le mystère de la première partie, lequel se fragmente dans la troisième, succession d’accidents commandés par les circonstances, les ratés de la communication et des corps trop éloignés. Les identités princières des Sablonnières se divisent, multipliant leur présence en des lieux quelconques, faux passagers de vrais malentendus. François, Frantz, Augustin, Yvonne et Valentine, les rois sont pâles, dépris, lâchés par le rêve d’un seul. L’aube a déserté les âmes, il n’y a plus rien, oubliée la possibilité d’en être. Les corps disjoints sont fauchés par une guerre d’avant la guerre. Il aurait fallu aller vite, plus vite encore au bout de l’aventure.
Le Grand Meaulnes est le récit d’un jour, sidération du monde à l’aube, avec le rêve d’une nuit, celle qui fut la première. Longue inspiration. On sait qu’à midi il n’y aura pas de lendemain et le soir, la cour de Sainte-Agathe est déserte.

Balade l’après-midi sous le soleil. Par la Mussilly, la Moille au Frêne, Pra Massin et le chemin des Tailles, les Chênes, la Grisaude et Praz Piot. Les haies vives croisent leurs doigts sur le ciel, déjà prêtes à flamber. Dans le labyrinthe de leur trame des mésanges se sont donné rendez-vous et jouent à cliclimouchette, dessus dessous, dessous dessus, dessus dessous,...
- Qui est-ce?
- Je ne sais pas.
- Qu’est-ce qu’ils font?
- Oh! c’est que c’est jeune, ça s’amuse.
C’était en effet sur le chemin, comme quand les enfants jouent à la « couratte » (qui est le nom qu’on donne au jeu), et c’étaient les deux garçons. L’un courait, l’autre courait. Dsozet allait devant, Justin allait derrière. Quand celui qui était derrière courait plus vite, celui qui était devant faisait de même, comme pour ne pas se laisser rattraper. Car le jeu est qu’on se rattrape, et celui qui vous rattrape a gagné. (Derborence I, 6)

Quelques mètres après le mémorial de Pra Massin, Louise et Lili questionnent. Un peu d’embarras. Car s’il est à la portée de n’importe qui d’évoquer la détresse spirituelle d’un homme qui n’a plus de force et se donne la mort, il est plus difficile de leur expliquer techniquement la pendaison, les préparatifs, la longueur de la corde, sa fixation, le noeud, la durée du passage vers l’au-delà... C’est même au-delà de mes forces et je noie le poisson.

Jean Prod’hom
Dimanche 30 janvier 2011

Elles se promènent, retraitées bientôt, sur les quais entre Paudex et Lutry, voix rauque des demi-distinguées et mises en plis sous chapeaux d'apparat. Il semble que leur belle amitié file sur des rails. De loin en tous cas, car je comprends vite qu’il s’agit en réalité d’une petite association de malfaiteurs.
Elles s'arrêtent à deux pas d'un portail ouvrant sur le lac mais fermé à double tour. Leur foie torturé a repeint leur visage en jaune, l'acidité de leur estomac les oblige à tordre les lèvres, de la vapeur sort de leurs bouches sèches, c'est de l'aigreur. Leurs jambes sont des fers cassants, leurs mains s'agrippent au vide. Enfermées dans une bulle de haine, elles semblent respirer encore. Je tends l'oreille pour fouiller leurs secrets.
Elles organisent aujourd'hui le lynchage de leur ancienne meilleure amie. Le rituel est fixe: chacune à son tour lance une flèche qu'elle justifie par le récit bref d'un événement dont elle tire elle-même une condamnation définitive. L’autre ricane, confirme la sentence en ajoutant quelque chose comme une preuve, inarticulée, avant de reformuler le jugement. C'est sans appel. A l'autre de lancer sa pierre: récit bref, justification, condamnation, ricanement, confirmation, petit ajout et reformulation. Et ainsi de suite.
Elles ont tant de raisons d’en vouloir à leurs meilleures amies que l’opération se prolonge, emprunte des chicanes, faisant voir parfois d'étranges détours au cours desquels elles ne peuvent s'empêcher de condamner les pauvres (qui pourraient quand même travailler), les malchanceux (qui l'ont bien voulu), les malheureux (qui rampent au lieu de redresser la tête). Elles s'arrêtent enfin. Le lynchage est en effet si bien engagé qu'il peut continuer et se terminer sans elles. Leurs victimes agoniseront seules.
Elles s'éloignent en silence, deux silhouettes au long cou dressé comme celui des cormorans, elles suçotent leur triomphe. Direction tea-room où je les aperçois plus tard, épuisées par la bataille qu’elles viennent de livrer. C'est la faim, elles plissent leurs lèvres de plaisir en pinçant un bricelet qui craque sous les dents. A leurs pieds un chien broie les restes d'une carcasse de poulet que l'une d'elle a conservé dans un papier d'aluminium. Leurs mains lourdes des bijoux de l'avarice s'agrippent à une tasse de thé noir qui ne s'en formalise pas. Moi j'hésite, pèse le pour et le contre. Faut-il que je dénonce à la Cour internationale de justice ces femmes qui se privent de tout pour faire la peau des absents avec des cure-dents? Je crains qu'elles ne passent encore une fois entre les gouttes, mais qu'elles prennent garde, une lutte acharnée contre ces associations de malfaiteurs se prépare, des avocats ont flairé le bon coup et préparent des dossiers.
En sortant du café, j'aperçois sur le toit plat d’un immeuble résidentiel une douzaine de hérons immobiles qui guettent de là-haut le gros poisson, fiers, hautains. Eux ne parlent pas, ils conchient les balcons de gros industriels que l’on aperçoit derrière des baies vitrées. Ils regardent la télévision le dos tourné au lac. Un rouge-gorge s'éloigne en sautillant sur le brise-lames gorgé de fer. Il s'en fout.

Je continue les yeux baissés. Peu de déchets, peu de tessons, je le craignais. Faudra-t-il que je remette à l’eau ceux que je ramasse depuis 20 ans? Suis-je le seul à avoir fait main basse sur la polychromie des rives du lac Léman? Lugrin Tourronde, Meillerie, Epesses, Nyon,... Je découvre enfin le tesson que j’étais venu chercher. Mon après-midi est sauvée, vais pouvoir terminer ma lecture de Quignard et préparer ma visite chez Juliette Mézenc.
Un petit saut dans le temple de Lutry. Sur le lutrin le Psaume 82.
Rendez justice au pauvre, à l’orphelin,
déclarez juste l’humble et le pauvre.
renvoyez libre le pauvre,
arrachez le faible aux prises de l’impie.
Dieu lève-toi! juge la terre,
car tu es l’héritier de toutes les nations.
Je ne peux m’empêcher de penser aux deux paroissiennes qui ont rendu justice tout à l'heure au bord du lac. Et continue ma visite; dans une vitrine à l’entrée, des brochures au titre évocateur: Au bout de la nuit / Châle de compassion / N’attendez pas d’être épuisé / Chaque minute dans le monde, un enfant perd la vue! Il fait un peu froid dans cette église. Faut filer, prendre de la hauteur, quitter le lac et sa ceinture noire, l’oeil torve des hérons, les gros industriels, les complots de la haine ordinaire. Je remonte à Mézières par Savigny et Moille-Margot avant de rejoindre le Riau par le château de Ropraz. Le jour est fade et pâle, les verts et les roux refroidis par le givre lissent le paysage que la terre noire au pied des haies vives fait bourronner. Pris dans la ronde du jour blanc les cris sont étouffés, les ravages de la petite propriété sont avalés, on pourrait presque y habiter.

Jean Prod’hom
Dimanche 23 janvier 2011

L’histoire rapatrie des charniers les laissés pour compte qu’elle place délibérément en avant du chantier qu’il a bien fallu ouvrir pour chercher une raison d’être hypothétique à nos existences. L’histoire ressuscite à tour de bras, moule, habille les reliques des éradiqués, guillotinés, chassés, ensevelis, brûlés, dresse dans les cours de nos maisons leurs images pour que nous disposions de repères et puissions aller droit devant à la rencontre de l’étrange rêve du jardin promis. L’histoire pilote nos vies de l’arrière, pieds dans les ronciers, projette à l’avant les roses de l’églantier et mêle les bourreaux de salon au chasseurs de papillons, les belles victimes aux visionnaires déments, le service public aux génocides.

L’homme et le caterpillar qu’il chevauche saignent le réel, l’histoire en est le récit charmeur. Lausanne 1638, plan Buttet et sa traduction qu’en a réalisée quatre maquettistes de la Direction des Travaux de la ville de Lausanne: maisons silencieuses, tours de gala, portes dorées, moulins pour le pain, canaux de dérivation, le Flon et la Louve à ciel ouvert, arbres en fleurs, vendanges tardives, jardinets, paix perpétuelle. Imageries d’un futur à côté duquel on a passé, détenues dans le sous-sol de nos consciences, la campagne nue, des amis, marchands, bourgeois, l’évêque même. On ne voit que ce qui n’est plus et qui est sans avoir été. Un décor pour Alice, avec autour de la cathédrale le cortège des saints en habits d’Arlequin. On y croit à peine, je rêve.

Dehors la ville se dresse, sourit, poursuit sa méditation, imperturbable, avec les hommes à ses pieds, comme des gueux dans l’enceinte du Château Saint-Maire. Rien à craindre pour ces derniers venus, sinon la plus haute des craintes, celle d’être nés là, et hier, et accepter que tout cela ne mène nulle part, passer ce secret au suivant autant que faire se peut pour en être enfin.
Tu seras Elie, le Major ou l’évêque. Et sur les îlots formés des sédiments recueillis par de belles âmes, tu réhabiliteras le monde et son ombre sans leurs ombres, comme s’il t’était toujours loisible de trouver une place, en toutes circonstances. Tu seras meunier, scieur, vicaire ou sculpteur, prêt à l’idylle dans une nuit où le sang ne coule plus, la Louve et le Flon filaient vers la mer. Mais rappelle-toi, nous ne disposions ni de notre vie ni du présent. C’était le 23 janvier, jour de l’Indépendance vaudoise.

J’ai traversé comme une flèche la zone industrielle d’Ussières, déchiré par les lanières du froid, incapable de rêver. L’histoire ne fait pas de détour par l’Ecorcheboeuf, la bise noire en soulève les dessous, ramène les supplices, les terreurs, la sensation qu’on pourrait ne pas en revenir, sans qu’on sache vraiment quelle forme pourrait bien prendre cette fin, sinon celle de l’abandon.

On ne peut s’empêcher de se battre, d’abord se taire, rejoindre les bancs de l’église de Carrouge autour d’un puits d’où se font entendre des voix nues, parenthèses de bienveillance. Et personne pour siffler cette indiscipline, cet hors jeu collectif en marge de ce qui est et de ce qui aurait pu être, en marge du bruit et du silence.
Jean Prod’hom
Dimanche 16 janvier 2011

L’apiculteur a déposé deux ruches bleue et jaune à la lisière du bois Faucan, leurs locataires préparent la saison, s’agitent depuis midi, font des plans. Il faudra certes attendre encore un peu, qu’elles ouvrent les yeux et lessivent la planche d’envol, mais hier soir, en revenant de Ropraz, il faisait déjà jour, on n’y croyait pas Arthur et moi, souriants à l’idée qu’on allait bientôt voir le jour avant d’aller à la mine. Personne n’y croyait tout à fait, mais l’hiver a bel et bien passé, qu’on soit encore au mois de janvier ne change rien à l’affaire, qu’il revienne dans quelques jours non plus.
Ici, au coeur des bois, ce sont les mélèzes qui se chargent de donner l’avant-goût du printemps. Ils recueillent les feux et clairent le plan des bois. Les silhouettes de l’hiver fondent en bordure de chemin. Il vaut mieux désormais ne plus s’asseoir sans précaution sur les billes de sapin qui gouttent comme de vieux tubes de colle percés.

Je dispose de tout l’après-midi pour ne pas revenir en arrière et aller à pas lents par la Corbassière jusqu’à l’orée du bois des Orgires qui vous tire vers l’avant. Les histoires, les livres et tout le saint-fruscin sont restés à la maison. Nous ne sommes que quelques points éloignés sur les chemins vicinaux qui tiennent ensemble Bottens et les Poliez, Froideville et Villars-Tiercelin. Bonjour Monsieur Courbet, bonjour Madame Grognuz. Tenez! on aperçoit le réservoir de Goumoens-la-Ville, blanc comme le melon du Mont-Tendre.

Terre glaise noire remuée, jaune or couleur moisson la bande qu’a épargnée la charrue en bordure des chemins de dévestiture. Tout autour les piquets d’accacia un peu raides se réveillent, s’étirent avant de dérouler les colliers primitifs des clôtures le long des chemins aux courbes idéologiques. Les uns et les autres se croisent par-dessus par-dessous. Sous l’épaisseur du tapis herbeux des bonzes poussent, et on aperçoit les rides de leur nuque épaisse. On se satisfait de la maigreur et de la pâleur des verts, faite au feu de l’ombre qui bourronne au pied des haies. Les vagues viennent se désaltérer dans les creux.

Sur le plateau de Bottens ne reste de la guerre de religions qu’un champ désert dans lequel se font face tête-bêche les églises catholique et protestante que les fidèles peinent à réchauffer. Pour ne pas choir, j’entre dans la seconde pour m’assurer que les six orteils du Polydactile que Louis Rivier a peint en 1943 sont toujours là. Le compte est bon. J’ouvre tout grand la porte, m’étonne que la mère et le fils ne frémissent pas au vent de cette résurrection-là. Je leur en veux même un peu. Réforme et Contre-réforme n’auront servi à rien, au village les deux cafés sont fermés, le ciel est vide. Et c’est tant mieux quand nous n’avons rien à perdre et qu’il fait beau.

Je rôde autour du château disparu avant de plonger sur Malapalud et suivre le Talent, avec en frise l’alternace des molasses gréseuse et marneuse des côtes de Rabataires. L’eau coule froide dans l’ombre. Personne. Mais où sont donc les vivants? les 7 milliards qu’on m’avait annoncés ce matin? En grappes dans des maison privatives? jardin privatif et pensée privative? Nous ne nous priverons pas aujourd’hui du temple immense dont il se sont coupés et qu’ils ont laissé aux bohémiens et aux va-nu-pieds.

Ces balades d’un jour, on s’y lance sans savoir comment on en reviendra, et on en revient sans savoir comment on y est allé. L’éblouissement reste là-bas quand on y retournera.
Jean Prod’hom
Dimanche 9 janvier 2011

S’il y a souvent place pour deux sous les grands parapluies noirs des boulevards, il n’y a aujourd’hui, sous ta capuche, de place que pour toi. A peine. Alors tu la rejettes dans le dos, te racontes des morceaux d’histoire. Un berger sur la colline garde ses brebis, sous un large feutre noir, enveloppé dans une cape plissée comme une girolle, il va et vient sous le crépi du ciel.
- Et toi, que gardes-tu?
- La possibilité de m’abandonner à la pluie qui ne lésine pas, la possibilité de ne rien garder parfois, sans autre auxiliaire qu’un coeur qui bat. Je regarde à mes pieds les ornières qui font le plein, demain les moineaux vont se régaler. La pluie pourrait ne pas cesser de tomber et ça me fait du bien.

J’entends à peine réveillé la pluie et me rappelle les feuilles gaufrées des châtaigniers derrière le grand mas à la terrasse détrempée. Le brouillard lévitait immobile au dessus de la vallée du Vidourle. Je me promène dans le bois, et c’est comme si je m’en allais en direction du jour, l’interminable jour, abrité par la pluie qui en fait voir la trame. Je touche du bout du doigt le bout des cornes de l’escargot qui me ramène à la pluie d’aujourd’hui, un instant, avant de repartir par d’autres passes, une silhouette sur le chemin de Ricken au petit matin tiède, des signes noirs sur la chaussée délavée, sur les tuiles de Vuadens, les ardoises de l’enfance, les lauzes de Sauveterre, t’en souviens-tu, les tôles au-dessus de Feutersoey, le sapin des Charbonnières, enfin là, avec la pluie, celle d’aujourd’hui, avec les odeurs de là-bas lorsque les fumées âcres des feux d’automne réveillent mes souvenirs et rassemblent de proche en proche les tessons de celui que j’ai été, le vase que je suis dans un monde à l’abandon. On a mis les arrosoirs à l’abri sous l’auvent de l’ancenne laiterie.

Le redoux lèche les plaques de neige attardées. Les fontaines tirent la langue, les ruisselets se gargarisaient. Les vieux tonneaux renversés ont le ventre vide, pour un peu on aurait voulu leur faire relever la tête. Personne ce matin n’avait osé prendre les devants, songé à exiger une interruption immédiate de l’averse, on acceptait et personne ne se plaignait. Les portes de l’église de Syens étaient restées fermées à double tour, le coeur au sec. Et moi enfermé dehors, je n’avais à me plaindre de rien. J’ai marché sur l’eau, fait sonné les six sous qui traînaient au fond de mes poches. J’étais dedans, abrité par la pluie, inutile de forcer la porte, pas de raison d’en sortir. J’ai vu une bergeronnette sautiller sur les bords de la Broye.

C’est pas une saison pour remuer, qu’il m’a dit. On garde les bêtes dedans avec ce temps. On transhume seulement deux fois l’an, t’entends. Moi, je suis fier de mes godasses, de mes falsards et de ma gore-tex. Je nage étanche comme un poisson dans l’eau. Je n’ai rencontré personne d’autre cet après-midi. Coupé de tout, rien ne tremble, ni la pluie décidée ni le haut ni le bas. Eblouis par les mousses lessivées, les anges ne craignent pas de mettre les pieds dans la boue. Voici les quelques mots que je voudrais t’offrir dans la double jachère des dimanches de pluie.

Des Jaunins au Torel, du Champ des Dames à Vers chez les Rod, la terre meuble vous fait des pieds de plomb. Du Riau des Méleries aux Chênes et à La Verne, feux de plastique, jaunes, bleus, jeux d’enfants et restes de châteaux en Espagne, bleu, blanc, rouge et tuyaux verts, étincelles de fer des machines agricoles abandonnées dans le pré sur lesquelles, éblouies, les maisons de l’hiver ferment les yeux. Sous le pont de la Bressonne glaise d’eau glisse au pied de la paroi de molasse sur laquelle s’agrippent les mains lisses du froid.

Toute la journée il pleut, me colle à la peau cette idée de retrouver le beau visage effacé de la pluie. Trempé au pied de la vieille ville. A Moudon on m’attendait. Je me suis glissé à l’arrière comme un chien mouillé, la pluie pianotait sur le capot de l’auto. Devant Saint-Etienne, une double hélice de luminaires a éclairé la nuit, qui tombait elle aussi, elle avait ôté tous ses habits. Il eut été insensé de vouloir s’éloigner. Mais je ne regardais plus, comme si le nom qu’il eût fallu donner à la pluie fût plus beau encore. Ah! la belle après-midi.

Jean Prod’hom
Dimanche 2 janvier 2011

C’est décidé, on ira au cinéma à pied, ça ne fait finalement qu’une douzaine de kilomètres du Riau jusqu’au Zinema d’Oron, n’est-ce pas? Et on marche depuis que tu es tout petit. Souviens-toi des Diablerets, de la Vallée de Joux, de Plan Francey,... il t’en reste des morceaux et des photographies dans les albums.
La route de la Moille Messelly est verglacée si bien qu’on renonce à emprunter le chemin du remaniement, on bifurque à la patte d’oie sur Rachigny, fond sur la Goille où F se remet de son opération. On brasse la neige avec insouciance dans le côteau de l’autre côté de l’Echu. Un renard bondit d’un bosquet et plonge dans le lit du Cerjuz. On guigne à tout hasard dans le cabanon des veaux qui surplombe la rivière. Le roux a filé, rejoint par un chat qui disparaît lui aussi. Arthur sautille, grimpe, court.
Près d’un hangar caché dans le bois sous la route de Berne, on entend les chants désordonnés d’oiseaux, c’est une volière en amont du pont de la Bressonne qu’on souhaitait rejoindre par le Moulin du Creux. Aux piaillements se mêle un tube des années 90, les propriétaires s’affairent, on remonte discrètement. Qu’on ne nous prenne pas pour des brigands.
Arthur lance des boules de neige sur tout ce qui bouge. On traverse la zone industrielle de l’Ecorcheboeuf jusqu’au café de la Croix d’Or, fermé malgré les lumières qu’on aperçoit derrière les rideaux. A cause d’Ussières tout près, c’est un lieu qui me fait immanquablement penser à Dhôtel, au Plateau de Mazagran et à l’Ile de la croix d’or.
On fera une halte à Mézières en face d’un caraque, d’un vermicelle et de deux chocolats chauds. Puis, par Chenau, on atteint le pont de la Carrouge. Il nous faut alors remonter la route du Paradis, comme en 2002, entre Tanneires et Roseires, jusqu’au cimetière de Ferlens où S repose fauché par un train. Je raconte cette sale histoire à Arthur tandis qu’il caresse un chaton devant chez les B, la maison est vide, le village est vide, la campagne est vide. On rejoint Fontaine, entre Champ Jaquet et les Planches, longe la lisière du Bois de Fey avant de glisser dans la neige jusqu’au pont du Parimbot. On remonte sur la Possession d’où l’on aperçoit Oron à l’avant de son château, le Niremont et les Alpettes, plus loin les Vanils.

On laisse au nord Auboranges et sa belle maison carrée, traverse le Champ Paccot au-dessus de Vuibroye avant de descendre jusqu’au pont qui franchit le Grenet à deux pas de la Broye. Arthur court devant, onze ans seulement, saute comme un cabri et allonge le pas, se retourne pour s’assurer que je ne le perds pas de vue. Jusqu’à Châtillens où les cloches sonnent, il est 4 heures.

On remonte ensemble en direction du centre de la petite ville qui abrite près de 1500 habitants, s’assoit sur un muret devant l’Etablissement médico-social du Mont où il fait bon vivre, géré par la Fédération des Eglises adventistes du 7e Jour, quelques boules de neige dans le lit du Flon, petit affluent de la Broye, un coup d’oeil chez Denner, les voix de deux loubards, et un chocolat chaud. Un chocolat chaud pour conclure notre balade, au tea room, seul établissement public ouvert de cet ancien chef-lieu de district qui file du mauvais coton.
Une douzaine de kilomètres, le bonheur de marcher avec son fils, et celui peut-être de marcher avec son père, il n’en faut pas plus pour qu’on renonce au cinéma.





Jean Prod’hom
Dimanche 26 décembre 2010
Ses yeux, que je me représente immenses et brillants, n’auront rien vu du grand monde qu’il désirait tant découvrir. Ils auront eu au moins le don de rester grands ouverts dans le petit qui était le sien...
Robert Walser à propos de Fritz Kocher
Ce n’est pas le vent qui m’a poussé au-delà du domaine de la Solitude entre Montmeillan et les Galites, ni aucun des forfaits qui meublent nos vies et les talonnent dès l’aube, c’est l’autre, un autre, le brigand déguisé en bourgeois chapeauté. Il n’en voulait plus et n’y tenait pas plus que cela, allait de l’avant. Il avait croisé après midi des promeneurs du dimanche, s’en était détourné sous cape, glissant par-dessus le talus dans un pré où la neige s’ammoncèle intacte, lourde. Il n’avait pas craint de troubler sa blancheur inédite. Je l’ai vu s’arrêter là où la neige est moins profonde, où percent des touffes d’engrais vert, mais les traces sont effacées et lui, dos tourné, est bien loin dans le désert. J’ai cru comprendre un peu ce brigand et le pays qu’il habitait. J’ai écouté le double silence du lac acoustique.
Il ne se passe rien, il y a trop de choses – est-ce ironie pour me protéger et aller de l’avant, torturé par la lourdeur du dedans? Entre l’aube et le territoire d’après, il n’y a dans la neige que détours, hésitations et pas de danse, des ans qui passent pour faire bonne figure, traces de bêtes dont on ne veut rien savoir, passants sans visage. On a abattu de vieux arbres hier et le silence s’est réveillé lorsque je me suis arrêté. Nos vies sont d’un seul tenant, un jour et une nuit, on titube aux alentours, là où l’on fut un instant au repos. Parti tôt avec les autres, un moment avec eux avant d’aller où personne ne va, que la neige tombe une fois encore et ce sera fini. Les chiens aboient devant la Grange aux Roud, j’entre dans le bois comme un voleur. Tant de choses font de même, refusent l’affiliation, se croisent, laissent des traces tôt effacées, ne bronchent pas, ne se plaignent pas, la neige fait le reste. Joye a abandonné sa caravane dans le bois de Ban
Je ne suis qu’un locataire d’un meublé dans un décor immobile que seule la nuit surprend, égaré cet après-midi dans le bois sec, pas de bruit, un dédale d’avenues, de sentes et de feux de broussailles où la bête garde les siens au chaud. Comment pourrait-on partager le désert? Comment chevaucher les nuages qui filent vers le sud. Faut-il s’éloigner pour n’être plus seul? Derrière moi les traces s’effacent, il n’y a pas de nuit prochaine, c’est toujours la même, une nuit un jour, et entre elles la neige.
Attester du réel qui passe derrière les vitres de nos fenêtres, on est là, l’autre aussi, plus aimable et correct lorqu’on ne le dérange pas. Quelle histoire tirer de cette petite promenade, quel fil tirer sans déranger la belle ordonnance, pour que rien ne soit changé avec la retenue qui sied ? Ecrire ce qui ne s’écrit pas, mais qui mérite d’être poursuivi avec les égards qui lui sont dus, effacer les traces qui y conduisent comme la neige sur la neige, les lettres sur la page.
Qu’on ne surestime pas cet autre qui est en nous, qui marche et qui s’éloigne. On écrit beaucoup trop, un bon pas suffit parfois, un acte en engendre un autre, et on se débarrasse de tout ce qui n’est pas soi, on se défait pour n’être plus rien, sinon un souvenir, une pensée qui passerait par là ou dans la tête d’un hypothétique lecteur. A force de distraction on parvient à s’éloigner de son but, avec au fond du coeur une belle réserve d’étonnement, c’est que les choses s’en vont, et nous avec. Se coucher dans la neige, par un saut effacer les traces et les tourments. Pas avant d’avoir appris à marcher et à lire, personne pour nous aider.
Aucun souvenir de ce que Robert Walser a vu au-delà du pâturage qu’on appelait Am Ende der Welt, mais le souvenir d’une image, persistante, celle d’un homme dans le soleil, le dos tourné à tout, brassant la neige, un chapeau sur la tête pour qu’on ne le poursuive pas. Les flocons tombent derrière lui et recouvrent les traces qui auraient pu nous faire croire que le chemin est facile et qu’il suffit de prendre la bonne direction, alors qu’il nous faudra recommencer, marcher et puis écrire, qu’il nous faudra recommencer sans rien regarder, ni l’arbre à la lisière du bois ni le nuage qui feint de nous montrer la direction.

J’ai marché et je marche encore, mais pas d’allure égale.
Tantôt j’allais d’un coeur serein,
Tantôt - même le ciel connaît cela -
Je perdais toute envie soudain.
Dans un long jour empli de peine.
Robert Walser
Jean Prod’hom
Dimanche 19 décembre 2010

Tiré en arrière par le poids et la lenteur de ce qu’on emmène malgré soi, il avance cahin-caha, brasse la neige haute et lourde qui tapisse le pré derrière le Chauderonnet, avant de déposer le trop-plein à la lisière du bois et trouver là un milieu qui ne l’oblige à rien, sinon à suivre la cadence, oscillant entre des morceaux de langue qui s’échappent et, enhardi par les empreintes laissées par d’autres solitudes, le chemin qu’il trace. Il décale la gravité vers l’avant, même allure, quelque chose comme une phrase creuse dans la neige un sillon qui se perd au bout du chemin, le souvenir de quelque chose plutôt que rien. Seul, bien seul, mais avec l’autre qu’il héberge, ne serait-ce que pour témoigner un instant de son existence, marcher pour qu’ils ne fassent qu’un à deux pas de l’étang, les mains croisées sur les genoux ou partout ailleurs.
J’entends soudain un bruit de pas qui froissent la neige, ce ne sont pas les miens, viennent de l’intérieur et les cloches qui se prêtent au jeu. Un pan de lumière éclaire tout ensemble, la grande peur qu’il faut surmonter, la tragédie sans laquelle notre âme prise en otage par les ambitions ne se faufilerait pas jusqu’à l’universel avec ses pattes d’oie et ses habits de semaine. Les dieux veillent dans les fourrés.
Mais qui se doute de ce que que l’on est et qui s’en préoccupe ? Je ne suis qu’une simple coïncidence au milieu du jour, avec pour seule assurance les mailles du passé et la promesse de la solitude sans laquelle l’autre ne serait qu’un leurre. Un peu à côté pour me mettre enfin au pas, c’est-à-dire marcher et renouveler l’alliance du lierre et du frêne, avec les cloches qui vont et viennent. Je lève les yeux vers le ciel sans dessus ni dessous, avec un ruisseau en contrebas, un pont et le devisement du monde, le soleil pour faire bonne figure, et tout autour la grandeur, une grandeur qui nous contient, la neige, le ciel et le meilleur.
Il a déposé les preuves passagères de son existence sur le chemin des Censières avant de tourner une page, on ne revient pas sur ses pas. Il a croisé des voix, celle de Ramuz, celles de Starobinski et de Mettra, un peu de nostalgie pourquoi ne pas le dire, nostalgie du simple, du rugueux, du bienveillant. Nostalgie du simple et de l’encore plus simple, jusqu’à ce rien d’où il conviendra de tirer un jour, peu importe, quelque chose ou bien rien.
Jean Prod’hom
Dimanche 12 décembre 2010

Ils régnaient sans ostentation dans l’embrasure de la fenêtre, en haut un peu à droite. Leur cou maigre et leur tronc dégarni attestaient leur origine modeste, le temps qui passe, les résistances qu’il faut opposer à ce qui advient pour aller de l’avant. Ils allaient sur l’âge, trois devant liés par le silence des grandes décisions suivis avec une confiance aveugle par un grupetto souvent désobéissant. Ce sont les premiers qui montraient la direction, libres au-dessus de la mêlée, la tête dans le ciel, d’eux que s’écoulait la lumière jusque dans la bibliothèque. Leur grandeur, leur raideur parfois, leur dignité s’offraient sans secret. Mais il était difficile de les imaginer les uns sans les autres.
Comme s’ils avaient pris le parti de la sédentariré la veille seulement, par une décision libre. Mais pour un temps seulement, prêts à reprendre une aventure à laquelle ils n’avaient pas renoncé. C’était étrange de les retrouver chaque matin à leur place, parce qu’ils semblaient la veille sur le point de vouloir continuer leur route. Je les dissuadais et le vent les faisait vaciller. Qui donc les aurait accueillis? Ils sont restés là-haut, équilibrant les jours et l’embrasure de ma fenêtre, donnant aux vieux arbres rabougris du verger un air enfantin, s’effaçaient au printemps devant l’exubérance miellée du tilleul. En octobre et novembre considéraient avec bienveillance le chant du cygne des feuillus sur les bords du Riau, leur précarité. Ils gardaient la hauteur, la distinction des sauvages, se réjouissaient en silence de tout, mais est-il bien prudent de dire tout cela ainsi?
Ils avaient dû comme les autres se lever hors la terre maigre, écarter les bras pour régner discrètement sur ce quartier des bois. Je les imaginais pourtant échappés d’une prison bien loin à l’ouest, ripés-là au terme d’une longue épopée et se retournant parfois sur leur histoire. Ils étaient montés de la plaine à la queue leu leu, surgissant un beau matin du creux de l’un des nombreux vallons dont se réjouit le Jorat, surpris par la majesté des lieux, satisfaits de la discrétion de l’accueil. Je me suis raconté tant d’histoires, tout est fini, les bûcherons ont tronçonné la petite tribu. Ça tient de si peu, tout disparaître, n’est-ce pas?
Une fois ce matin, une autre cet après-midi je suis monté à la Mussilly voir où ils se dressaient. Je n’avais jamais éprouvé le désir d’en savoir plus, la terre où ils avaient jeté l’ancre, jamais je n’avais fait le lien entre cette présence du dedans l’embrasure de la fenêtre et cette existence du dehors, juste derrière les ruches qui flamboient à la belle saison au bout du grand pré. Je ne découvre que ruines et coeurs vermoulus, vivants et fumants encore, ils n’avaient jamais fait voir la fatigue et l’usure qui les taraudaient, courageux et dignes comme les chats qui vont mourir dans le sous-bois. Ce ne sont que des histoires, l’horizon s’est aplani, le dessin a déserté le paysage. Sans eux rien n’aurait été comme avant. Je crains que les vieux arbres du verger ne se prennent trop au sérieux. A quoi désormais s’accrocher?
Les disparus 2
Jean Prod’hom
Dimanche 5 décembre 2010

C’est en 1994 que le plan d’affectation du Rôtillon – avec ses quatre îlots homogènes – a été accepté par le Conseil communal de la ville de Lausanne. Ont suivi quinze belles années de controverses, de fouilles et de plans, une espèce de sursis, on pouvait rêver. Il avait été prévu qu’on bâtisse un «miniplex» de salles de cinéma, un centre de vie enfantine et des logements, un bâtiment destiné à l’accueil de jour et à l’hébergement de personnes souffrant de maladies psychiatriques. C’est fait pour le parking mais on a renoncé aux salles de cinéma, en échange on leur a fourni la vidéosurveillance. Il y aussi un salon de coiffure et une boutique de mode, une de ces institutions de réhabilitation psychosociale dont on a tant besoin, une crèche, une régie immobilière, des surfaces commerciales et quelques appartements, tout porte à croire qu’on ne va pas faire la fête tous les soirs au Rôtillon. Ah si, on a ouvert un restaurant, le Double Z sur les bords de l’îlot C, car ce soir le parking tout illuminé est en gloire, un tractopelle à ses côtés, le godet à terre, pas pressé de creuser le dernier îlot sur lesquel la nuit descend, pensez donc, depuis le temps.
On ne reverra pas le Flon couler de sitôt, enterré le passé industriel, oubliés les talus en friche, adieu les grandes tannées, le Café des Artisans, les squats et les prostituées.
Qui place sur les devantures de nos librairies les amers de notre irresponsabilité? Natura maxima, L’Encyclopédie du chocolat, 365 Etincelles, Montagnes sacrées, Switzerland the World, Le Coeur en paix, Drôles de labradors, La Recherche du paradis, L’Herbier essentiel. Qu’on leur fasse la peau.
Aïe, quelque chose m’a piqué le coeur, et une poussière m’est entrée dans l’oeil. Les rosiers poussent de travers et les roses sont laides. C’est comme si le diable avait fabriqué un miroir qui ne montrait que les âmes grises. Un seul établissement public est ouvert, à l’extrémité de la Rue de l’Ale, en face d’une boutique qui brade ses fonds, le restaurant du Cygne. C’en est trop. La nuit serre ses mâchoires sur une ville en liquidation. Je me hâte d’aller récupérer Sandra, Arthur, Louise et Lili à la sortie du Petit Théâtre. La Reine des Neiges les a ravis. A mon tour de les emmener à la maison. Tiens, le soleil est revenu.
Jean Prod’hom
Dimanche 28 novembre 2010

Deux roses rouges ourlées de papier crêpe et coiffées d’un peu de blanc baissent la tête, elles avaient ce matin encore les lèvres bleues. Elles vont aller ainsi jusqu’à la fin de l’hiver, la vieille ne descend plus dans son jardin. Au fond des poches une douzaine de cacahuètes, une poignée de son et quatre mandarines, c’est comme un souvenir, une traînée plutôt, une traînée restée en arrière qui passerait subitement en coup de vent sur le chemin glissant.
Personne entre le Riau et la Goille. Il faut brasser la neige qui remonte jusqu’au ciel, on a beau avoir les yeux grand ouverts, on ne voit rien, ivresse sans vin. Les entailles dans la terre se croisent en tous sens, comme dans le ciel ou dans la neige, mais ne disparaissent pas. A l’Ecorcheboeuf un enfant crie à cause du froid. A quelques pas de lui ses parents pèlent la neige.
Au fond de la combe, le chemin du Creux exécute deux demi-boucles avant de franchir la Bressonnaz et rejoindre le Moulin. Et puis après? Je reviens sur mes pas, dans les parages de Photolabo où tous les jours sont dimanches depuis plusieurs années déjà, l’usine est à vendre : on y développait de la pellicule photos et on y réalisait des tirages papiers. Et puis après après ?
On a chauffé l’église de Mézière la veille déjà, si bien que nous ne sommes pas mécontents d’y entrer lorsqu’elle ouvre ses portes à 16 heures. Elle accueille aujourd’hui les élèves de l’Atelier de Musique, les enseignants, une organiste et les parents, les amis et quelques bénévoles. Le sacré prend un sacré coup de vieux et des allures enfantines : on sourit, on fait les choses à moitié, on saute, parle sans contrition, on se trompe, on recommence, c’est un peu carnaval : des ours jouent du violoncelle, le lait condensé s’écoule des flûtes en do, les flûtes en la font les institutrices, quant à la présidente elle a quelque chose de Jane Birkin. Derrière le coeur le crucifié ne voit rien, il a la tête dans les nuages.
L’organiste qui a ouvert la fête par la Sinfonia de J-S. Bach la clôt par la fugue en do mineur de Mendelssohn. J’aurais bien voulu demeurer un instant encore au chaud dans cette grande pharmacie repeinte aux couleurs des fêtes foraines, auxquelles me font immanquablement penser les trompette héroïques des orgues. Mais la maîtresse de cérémonie en a décidé autrement, elle remercie tout le monde, tout le monde sourit et Lili rit.
Jean Prod’hom
Dimanche 21 novembre 2010
Le brouillard a tiré les rideaux et éteint les lumières bien avant qu’on ne se lève. Les bonnes volontés du dehors mises hors jeu, il a bien fallu faire avec et on a joué le nôtre à l’intérieur, à la lueur des réverbères. Les travaux de peinture allaient bon train mais on n’en menait pas large dans le long couloir repeint aux couleurs de l’hiver. Et lorsque le brouillard a fini par trouver les ouvertures de la vieille maison, s’est faufilé dans ses replis jusqu’à occuper la chambre des enfants, il a bien fallu qu’on songe à une issue.
Sortir donc, retrouver la brouille et se rendre compte que l’âme vit très bien sans corps dans un monde éteint : elle entend distinctement l’eau de la fontaine lorsqu’elle fait le dos rond, les chats s’affairent, dernières emplettes avant l’hiver, on les devine, la terre est noire, les taupes la retournent avant le gel.
Dans le vent on va tous les yeux fermés, je le sais, mais lorsque le visage prend les devants, ils y voient bien plus clair que ce qu’on croit. A tel point que je songeai, assis sur le banc de la Mussilly, qu’il ne serait pas si simple de me lever et continuer. J’hésitai plus d’une fois, le pâturage dépassait de dedans la terre comme une baleine dont on voit l’échine soulever l’océan, à mes pieds une bille de foyard aux flancs d’argent.
Mais le souvenir des sourires des enfants en a décidé autrement. J’ai laissé derrière moi la fraîcheur, deux bandes de vert et poussé devant moi un petit regret, celui de ne pas avoir su prolonger mon séjour dans la fraîcheur. C’est elle pourtant qui a éclairé le chemin du retour, celui qui conduit à d’autres saisons.
Jean Prod’hom
Dimanche 14 novembre 2010
Dans les prés maigres de la Grand Vy, quelques bouquetins et leurs petits broutent l’herbe de novembre. Des pancartes les ont avertis des dangers, mais l’ancienne décision de faire du Creux du Van une réserve naturelle ne les empêche pas aujourd’hui de rester sur leur garde. Les bouquetins ont une bonne mémoire. C’est en 1857 que David Robert, le propriétaire de la ferme du Creux, a liquidé le dernier ours de la région.
Ils sont une petite dizaine, comme nous. Vont et viennent comme nous, sans mors ni longe, mais ils vivent nus et sans un sou. Un petit franchit le mur de pierres sèches, les autres suivent, le vieux ferme la marche. Et tandis qu’on reste plantés-là, le troupeau s’éloigne à petits pas serrés sur la ligne d’horizon tendue entre le Tiltlis et le Mont-Blanc. Nous sommes plus inquiets qu’eux pour la nuit qui vient.
La ligne brisée des Alpes accapare notre attention un instant à cause de sa démesure, à cause de tant de regards hébétés qui s’y sont alignés. C’est de l’autre côté que règne le simple, sans gouffre ni sublime, à notre mesure, écrit pour l’étranger comme pour ceux du crû. Thomasset s’assure que le monde est bien en place, c’est dimanche, il cherche à voix basse l’or déposé dont les récits ne parlent pas.
La vallée des Ponts est un morceau du tendre haut perché qui déploie ses ailes comme une chauve-souris pour virer au-dessus de la vallée de l’Areuse. Pâturages vert pâle que tire à l‘est – et resserre – le col de Boinod. Tout autour les sapins noirs du Jura. Vallée sans ride, à peine marquée par le Bied qui prend sa source dans la Combe des Quignets. Le ruisseau recueille sans faire de vagues les eaux des tourbières avant de se perdre dix kilomètres plus loin dans l’entonnoir du Voisinage près des Ponts-de-Martel et mêler ses eaux noires, 300 mètres plus bas, aux eaux de la Noiraigue. Hors tout, un jardin suspendu.
Jean Prod’hom
Dimanche 7 novembre 2010

Personne au rendez-vous, pas l’ombre d’une foule au coeur de laquelle il était si réconfortant autrefois de mêler sa voix, aucune tâche, des promesses oubliées et des échos lointains. Les hommes se sont tus, le grand récit qui tient ensemble nos jours est allé de son côté avec la discrétion de la chouette au crépuscule. Lourd dans le matin gris, à côté de tout à côté de rien, sans la hauteur de vue des galets dans le lit du ruisseau sec, l’abandon des bris de roue du vieux moulin, la patience du désert.
Il serait déraisonnable d’user de la force – contre qui ? – , de se détourner – pour aller où ? –, tout au plus espérer un signe – mais qui y consentirait ? Alors on rêve, on rêve avec les dents : quelque chose glissera et roulera sur le chemin, on se penchera et on reviendra sur terre.
Soudain se lève un chant d’autrefois, sacré et familier, que nul n’a jamais compris, venu du fond de la nuit, mots cachés, mots ressassés depuis une éternité. Le chant vient par-dessous l’espace de plomb, le soulève et dans les plis de cette rengaine se fait entendre le silence, le silence qui pousse hors de lui le condamné avant de le déposer sur l’autre rive.
L’avenir est incertain mais l’horizon a les bras larges. Tandis que la nuit vient, le prisonnier navigue un instant vent arrière, dans les rebords du temps, un peu plus libre, avec à côté la foule anonyme et souriante des morts et des vivants.
Jean Prod’hom
Dimanche 31 octobre 2010
Pour la quatrième fois cette semaine je monte à Pra Massin, quatre fois je m’étends sous les Chênes, à l’abri de la haie, vivace, bouleaux et frênes, un peu d’herbe verte sous la veste et l’orient à l’orient. Les collines font le dos rond et les lignes de fuite caressent le creux de leurs reins. La neige de la semaine passée coule le plomb sur les flancs de Brenleire et de Folliéran, quelques chats se hâtent sous les Tailles, dernières chasses aux mulots avant que la terre roussie ne durcisse. Je cherche les bêtes qui couraient il y a peu dans les taillis, un merle brasse les samares et fait les bonnes affaires. Bien loin dans la mémoire des silhouettes s’effacent, âmes solitaires qui raient le flanc noir des bois, vont et viennent dans les couloirs du purgatoire, raides sur des buttes, aux lisières ou assises sur des bancs. Elles guettent ce qui vient et se gardent de ce qui va, mais il est trop tard, on est de trop et c’est tant mieux, chassé de la bonne saison, à trente pas de tout et de rien, et le reste, avec autour le silence liquide, le léger frémissement du chemin d’erre, pas grand chose, la rouille des saisons, les amarres, un peu de fumée.
J’ai levé ce matin le plan de refuges dressés à l’insu des services de protection qui maintiennent en équilibre au coeur du caduc ce qui ne coûte rien. Quelques solitaires y demeurent à l’écart du cadastre, ils ont laissé quelques traces, nul mot de l’abandon, mais il est écrit dans le pré au milieu duquel ils brillent qu’un jour on sera invité nous aussi au festin, on verra les contours d’une possibilité intacte, être de dedans ce beau désastre. Ici c’est chacun son tour à la condition d’avoir su renoncer à temps, accueillir ce que personne ne veut et dont même l’aveugle se débarrasse. Je laisse filer les choses dans les bords et reste dans le calme du milieu.
Une grande vague soulève la terre, le merle a saisi une sauterelle et quelques promeneurs picorent la vie qui affleure. Pourquoi les seuls témoins de l’amont se sentent-ils coupables ? Une folle tout là-haut sur le banc, noir vêtue, un peu gênée par la vie qui vient en trop. Et à nouveau les cloches sur le chemin, la vie qui avance sur la pointe des pieds emmenant à ses côtés une cohorte de fantômes, le trop plein du purgatoire goutte dans le caniveau, les peurs infernales se sont tues. Il pleut, on aura demain les pieds dans la boue.
Jean Prod’hom
Dimanche 24 octobre 2010

La neige tombée pendant la nuit a sonné le glas des beaux jours, il faut s’y faire ce matin. Mais avant de s’engager plus avant dans la mauvaise saison, les Joratois ont encore à décider de l’allure de celle qui a pris fin. C’est parce que la mémoire n’y suffit pas et qu’aucune position ferme ne s’impose que les paysans, depuis l’aurore, traitent de l’épineuse question avec les premiers levés, quelques-uns du Conseil communal, les vieux et le laitier. Pas un mot ou si peu, les tractations sont secrètes. La décision est politique et relève tout autant du législatif que de l’avis éclairé de ceux qui chaque jour, au saut du lit, scrutent l’orient. Les uns et les autres pèsent les éléments, convoquent les souvenirs, les jours perdus, la grêle, les semailles, le soleil, le retard, les orages, l’humeur de la patronne, les labours, le niveau des sources, la qualité du lait, le fils, la fille,...
Lorsque j’arrive au café, les tractations ont bien avancé déjà, je le vois à la mine entendue de certains. D’autres pourtant s’en vont déçus, tête baissée, avec l’impression désagréable d’avoir dû se plier à ce qui s’est décidé sans eux – et un peu contre eux. Mais c’est la loi ici et aucun ne trahira la décision prise.
Au bar traînent encore les émissaires des villages voisins dans lesquels on a envoyé les nôtres. Ils se croiseront sous peu au giratoire de Sottens, il faut qu’à midi l’affaire soit pliée, d’Oron à Echallens, de Corcelles à Denezy. Quelques mots encore par-ci, quelques mots par-là, un dernier tour de table, silencieux, la sainte équipe se regarde toute proche de l’irrévocable décision. C’est fait ! S’installe alors le silence puissant de ceux qui font le beau temps, le silence du président du Conseil communal, du laitier et du secrétaire de l’Association des déchets carnés qui commande trois décis et trois verres, c’est son tour.
Un peu plus tard le laitier se lève, il me salue, je me risque et me lance.
– La neige est tombée bien bas cette nuit.
– On a eu une belle saison, faut le reconnaître.
Je cherche à me souvenir, je n’ai pas de vue d’ensemble, mais malheur à celui par lequel le scandale arrive. J’opine avec le sentiment de l’inéluctable, le laitier a raison, certainement raison, il sort du café un bonnet de laine sur la tête.
Jean Prod’hom
Dimanche 17 octobre 2010
Il est revenu de Gstaad pour un court week-end. Lui c’est les parquets, les planchers et la moquette. Deux mois déjà qu’il y est avec les autres, une bonne cinquantaine à travailler à la réfection d’un hôtel de luxe, douze millions c’est le prix, ou quinze c’est selon. Des menuisiers et des peintres, des appareilleurs et des électriciens, artisans sans lesquels les riches seraient des bons à rien. Ils conjuguent leurs forces, emboîtent leur temps, il faut tenir les délais, les pénalités sont chères. Une équipe soudée mais chacun pour soi, t’es pas dans les temps tant pis pour toi. Douze heures de travail pour gagner quelques tunes supplémentaires, on trouve un endroit pour dormir, un autre pour manger, pour une bouchée de pain sinon à quoi bon s’exiler. Une ou deux bières le soir pour aller jusqu’à minuit. Tu me dis qu’il te faudra deux mois encore avant de terminer les travaux.
Je rejoins Gstaad et mes employeurs qui occupent un chalet de maître entre la Lauenenstrasse et la Rotlistrasse, un couple de milliardaires parisiens en instance de divorce, une fillette et un garçon de dix et douze ans auxquels je vais enseigner le français, le latin et les mathématiques durant l’hiver 1974. Ecole le matin et cours de ski l’après-midi, rien à en dire, des enfants caractériels, un père absent, une mère qui monte au Palace en fin d’après midi pour y jouer au bridge et en redescendre au petit matin. Madame se lève un peu après midi et donne ses ordres depuis la tête de son lit, les traits tirés, pas beau à voir. On m’a trouvé une chambre dans un chalet tout proche.
Je travaille de concert avec un couple de Portugais qui dorment au sous-sol : elle cuisine, fait les lessives et s’occupe des chambres; il est chauffeur, fait les courses et endosse le gilet à raies jaunes et noires de Nestor à midi et le soir, ils sont au service de leur maîtresse depuis plusieurs années déjà, dociles.
Et puis, au coeur du dispositif, il y une Autrichienne de Salzburg, jeune nurse bien faite ma foi qui s’ennuie un peu, moi aussi. L’entreprise roule si bien que les liens du précepteur et de la nurse se resserrent. La première semaine n’est pas achevée qu’il se retrouve enfermé dans le chalet à des heures qui dépassent les convenances. C’est certainement un piège tendu par les Portugais.
Qui n’a pas pris la poudre d’escampette par les airs n’a pas fait le grand tour de l’amour, qui n’en est pas revenu mourra idiot. Il lui faut donc sortir coûte que coûte avant le réveil de la maisonnée. L’Autrichienne qui n’a pas froid aux yeux lui promet qu’ils prendront désormais d’autres précautions pour neutraliser les ennemis de leur passion et réchauffer leur hiver. Pour l’instant il faut traverser sur la pointe des pieds la chambre des enfants au sommeil tourmenté et rejoindre le balcon. Pas d’échelle mais deux étages à vaincre pour devenir un homme accompli. Fermez les yeux, c’est fait. Ne voyez-vous pas le héros qui s’éloigne dans la nuit?
Jean Prod’hom
Dimanche 10 octobre 2010
A Laurent Margantin
Au-dessus de la Moille Cherry les armatures d’acier des géants de la ligne Galmiz-Verbois perdent la tête dans la brouille qui s’est installée depuis deux jours sur le Jorat. J’avance sans consistance à travers prés, sans l’ombre qui accompagne nos étés. Le jour est émoussé. Deux boutons d’or restés en arrière s’étirent dans l’herbe grasse, au-dessus quelques feuilles d’érable soufflées par le vent ont franchi la barre d’étoupe, un peu de vert sur leurs ailes écornées, elles tournoient avant d’atterrir la tête en l’air un peu ivres sur le sol détrempé de rosée. Elles frémissent, s’essaient à quelques saut de cabris, s’immobilisent enfin les épaules prises entre deux brins d’herbe. Il faudra éponger, gommé l’horizon, d’autres odeurs, celle de la terre, celle du feu qu’il faudra allumer. La tête me tourne, j’ai beau chercher l’ombre qui attesterait de la présence d’un corps, de mon corps, rien. Un vertige seulement, celui de s’être approché trop près de soi, de ne faire plus qu’un, spolié du lointain et des réponses que promettent les échos, une boîte sans paroi, ni porte ni fenêtre. J’avance le nez sur de lourdes pensées, elles ne décollent pas, ni ne me reviennent, elles s’enlisent à mes pieds. Je pense à ceux qui vivent en altitude et au soleil qui va pour son compte sous leurs yeux.
Dans les sous-bois pourtant la vie continue, le bruit court, les secrets s’enfuient et chaque chose guette sa voisine. Je goûte au miel d’une poignée de chanterelles d’automne. On se réveille tard, les enfants font une cabane à l’étage, il ne sert à rien de prendre de l’avance.
Anne-Lise Grobéty est décédée, une photographie dans le journal local, le visage un peu triste de celle qui savait – c’est toujours ainsi qu’apparaît le visage de ceux dont la vie s’est arrêtée et dont le regard s’éloigne. Le journaliste tourne la page, c’est son travail, le silence tout autour. D’un coup tout a basculé.
Je songe alors à Sarah Kofman qui a vécu pendant plus de 15 ans encore alors qu’elle reposait avec des fantômes à quelque pas de Marguerite Duras au cimetière Montparnasse. Celle que je n’ai jamais vue, dont je ne sais rien, mais dont l’ouvrage lu en 1980 – Nietzsche et la métaphore – m’a tant aidé à y voir plus clair, à renouveler la question du langage, la place de celui-ci dans la possibilité même d’une généalogie de la morale. J’ai appris son suicide dans un billet de Laurent Margantin qu’évoquait l’infatigable Brigitte Celerier dans sa note du 9 mai 2010.
J’apprends, écrit Laurent Margantin en 1996, 97, 98 ou 99, le décès de Sarah Kofman, qui s’est suicidée. Je me souviens d’une petite femme chétive et nerveuse, et d’heures passés à la Sorbonne à l’écouter parler de Nietzsche. Elle était si petite qu’il fallait lui poser un annuaire sur la chaise de bureau que nous allions lui chercher chaque semaine au secrétariat du département de philosophie. Pendant l´heure de cours magistral, elle se tenait assise derrière la table, devant une centaine d’étudiants, les deux poings serrés sous le menton, parlant d´une voix grave, terrible avec les étudiants qui lui posaient des questions ineptes, ce qui arrivait fréquemment (je m’étonnais d´ailleurs du peu de capacité critique des étudiants français comparés à leurs collègues allemands). Elle analysait Ecce homo d´une manière simple et fluide, sans apparente difficulté, parfaitement préparée. Je me souviens que le jour où l’on m’avait présenté à elle, elle m´avait serré la main et regardé d´un air mystérieux en affirmant que nous nous connaissions déjà. A la suite de cette rencontre, je suis parti vivre quelques temps dans l’Aveyron, puis en Allemagne, et je ne l´ai plus jamais revue.
Lire ensemble cet automne Pour mourir en février, le premier livre d’Anne-Lise Grobéty, et Rue Ordener, rue Labat, le dernier livre de Sara Kofman.
Jean Prod’hom
Dimanche 3 octobre 2010

N’en peux plus à minuit du marteau-piqueur qui menace ma carcasse. Il a déjà mis à mal les fondations du refuge désuet dans lequel je me trouve. Avec Arthur à 900 mètres, au-dessus de la station de départ d’une installation de ski incomplète. Avant de devoir affronter le pire je me lève, hésitant et dépité, descends à l’étage où la fête bat son plein, celle des jeunes du Cornet, ivres ou morts c’est selon. Ils sont de Crémines, de Grandval ou de Moutier et fêtent la fête. Ils sont chez eux sans rien n’en dire ni même le savoir, chez eux depuis 1500 ans, dernier rempart burgonde au-delà de Pierre-Pertuis surveillant à l’est les Alémanes de Balsthal. Chemin faisant ils se sont éloignés des chanoines de Moutier-Grandval pour partager aujourd’hui avec d’autres pénitents d’autres croyances et d’autres supplices, buvant sans compter jusqu’au matin, jusqu’à l’extinction des feux qui clignotent un peu encore dans leurs yeux. Ils fêtent la fête et la fin de la guerre froide en avalant sans broncher de la vodka mélangée à du coca-cola.
Je retourne sur ma couchette en craignant le pire, me tourne et me retourne, écoute la voix de Cendrars – Qui êtes-vous Monsieur Cendrars ? – interrogé par Emmanuel Berl, Maurice Clavel, le docteur Martin et Jean-Pierre Morphé qui ne m’apportent ni les soins ni le sommeil espérés. Je crains à nouveau pour mon coeur, me tourne et me retourne. Tombe un peu par hasard sur la piste d’un ou deux 807 qui auraient pu m’apporter un réconfort. Mais je dois batailler encore, me débarrasser d’une fallacieuse idée : trouver une arme pour en finir avec eux ou avec moi.
Puis, alors que je n’espérais plus rien, le bruit des marteaux-piqueurs et les cris des suppliciés du Cornet ont cessé, le jour s’est levé, le soleil ensuite. Et mes voisins du refuge qui n’avaient pas dormi se sont éveillés à la queue leu leu, le menton sur le manche de leur pioche, une demi-paupière battant de l’aile et souriant du pire. Une nuit sans neige ni rêve qu’il eût mieux valu mettre au compte du samedi pour garder intact ce premier dimanche d’octobre dans les pâturages de Crémines qui dominent le Grand Val où coule la Rauss.
Et tandis que je remettais mon coeur à sa place, Arthur est apparu et le soleil s’est mis à faire flamber la toison des feuillus pour préparer leurs bras à accueillir l’hiver.
Jean Prod’hom
Dimanche 26 septembre 2010

Louise et Lili grignotent un petit pain au lait sans prêter la moindre attention à la Venoge qui serpente dans un fouillis de frênes, de peupliers, de saules et d’aulnes entre Vufflens-la-Ville et Cossonay. Le train de 10 heures 45 est presque vide.
Dans le compartiment qui jouxte le nôtre une dame, vieille, écrit dans un petit carnet à anneau. Je la surveille d’un oeil avant qu’elle ne se lève et s’assoie dans le compartiment suivant. Je guigne par-dessus mon épaule, elle se penche à nouveau sur son carnet, écrit soudain quelques mots. Le manège se poursuit une seconde puis une troisième fois, elle se lève, se penche, écrit, récrit, se repenche avant de s’enfoncer à l’arrière du wagon.
La vieille dame réapparaît sur le quai 1 de la gare d’Yverdon, on dirait Alice Rivaz. Elle arrache immobile la feuille de son carnet à anneau qu’elle jette rageusement sur la voie. Je la ramasse discrètement et, tandis que Lili et Louise courent et crient sur la place de jeux, lis les mots suivants :
Se connaît-on vraiment mieux à partir de ce qu'on écrit, puisque en écrivant il arrive qu'on s'invente? J'aurais voulu naître près d'un océan plutôt que dans un pays aux paupières lentes. Un insuccès prolongé fait parfois craindre le succès comme on craint, l'âge venu, un trop grand changement dans ses habitudes. Seuls comptent ces moments de paix intérieure qu'apparemment rien n'explique, ni ne prépare. Pourquoi, Seigneur, permettre, et pire encore, vouloir que soient effacées une à une, inexorablement, toutes vos effigies? Le plus étonnant : nos deux yeux promenant leur regard à partir de leurs petites niches, selon des angles de vue limités, mais uniques.
Au retour Louise et Lili suçotent des bonbons en comptant soigneusement les voitures vertes et les camions jaunes. Elles se désintéressent de l’homme qui soliloque dans une langue qu’elles ne comprennent pas. Quant aux passagers du train de 16 heures 54 à destination de Lausanne, ils feignent de ne pas écouter. A l’inverse je tends l’oreille et entends distinctement : Ich probiere Geschichten an wie Kleider. Peu après le tunnel d’Entreroches, alors que défilent les bâtiments du tri de la poste, j’entends : Empfinden Sie die Erde überhaupt als heimatlich ? J’opine. Sur le quai de la gare CFF de Lausanne l’homme aux lunettes cerclées d’écaille, une allure de Max Frisch, disparaît dans la foule.
Jean Prod’hom
Dimanche 19 septembre 2010
Ce ne sont pas tellement les bras nus de Rachel Kolly d’Alba sur la scène de la place de l’Europe rejoignant les premières mesures du concerto pour violon de Tchaïkovski avec devant le soleil et derrière les ombres de la foule frigorifiée, ni non plus l’insouciance des jours fériés flottant tout autour des tables dressées devant le refuge des Fontaines à midi, ni l’or des vignes entre l’Avançon et la Gryonne un peu avant qu’elles ne se jettent sans se retourner dans le Rhône, sous Antagnes, à deux pas de Saint-Triphon, ni le lac qui écartait les bras cette après-midi-là comme jamais, au large de Treytorrens avec en face Meillerie, ni la présence de Ramuz ni les géraniums sur le ponton sous la voie ferrée, mais d’être là dedans avec les autres, un peu perdu sans projets ni regrets, les pieds attachés et la tête perdue à égale distance de la terre et du ciel, flottant, confondu aux forces d’en haut et à celles d’en bas, d’avoir été invité le même jour et à plusieurs reprises à la table de ce qui se suffit, sans rien souhaiter retenir sinon la possibilité même de tenir debout, soutenu par rien, avec pour voisins des inconnus auxquels on sourit et des noms de lieux qu’on murmure pour gagner par le détour des cols et des montagnes à petits pas l’invisible lieu, y demeurer sans fin avec le soleil et le ciel violet dont on dira plus tard que, s’ils avaient bel et bien facilité l’accès à la sagesse rédemptrice de celui qui n’a rien, n’interdisaient pas qu’on songe en contrepoint à la pluie et aux bourrasques qui reviendraient, qu’il serait toujours temps de se rappeler qu’on s’était dit alors avec la voix du dedans que le temps qu’il fait, ce qu’on est et le lieu qu’on occupe n’y sont pour rien, et que cela il ne fallait si possible pas l’oublier.
Jean Prod’hom
Dimanche 12 septembre 2010

Tu serais née dans les quartiers nord de Tirana et tu serais arrivée il y a 15 ans en Suisse: la Chaux-de-Fonds d’abord, Tramelan-dessous ensuite. Tu aurais trouvé là une chambre et un emploi tout près de la gare, à l’Hôtel de l’Union, pour faire la plonge, t’occuper des chambres et assurer le service du petit déjeuner le dimanche matin lorsque l’hôtel est fermé. Tu n’aurais pas rencontré tout de suite parmi les 4500 habitants que compte cette ville du Jura bernois l’homme de ton pays, né à Lezhë au fond de la baie de Drin. Il serait arrivé là pourtant peu après toi, à Tramelan-dessus plus exactement, à la suite de brèves haltes à Bâle et à Tavannes. Il aurait été engagé pour des travaux de pelle et de pioche dans la carrière Huguelet. Vous ne vous seriez rencontrés que l’été suivant à l’occasion d’une fête de la musique et vous vous seriez mariés peu après. Plus tard les Huguelet auraient encouragé ton mari à passer un permis poids-lourds et l’auraient bien aidé en cela. Tu l’aurais toi aussi encouragé. Vous auriez eu ainsi les moyens de louer un petit appartement dans l’une des barres qui blanchissent l’herbe au-dessus de Tramelan-dessous, posées à même les pâturages. Et ce matin, parce que cela fait exactement 15 ans que tu es là, tu te serais souvenue de la truite et des pommes de terre en neige goûtées un soir d’hiver à l’auberge de la Theurre, de ces instants sur la terrasse de l’Union le matin avant l’ouverture de l’hôtel, des pierres tombales entassées rue Jeanbrenin, de l’or de la carrière les samedis soir de soleil, de l’étang de Gruère avec tes deux enfants le dimanche après-midi. Tu aurais dit ne jamais t’être intéressée à la question jurassienne, à mille milles des démocrates chrétiens des Franches-Montagnes et des socialistes bernois. Tu aurais ri en évoquant les noms des hameaux de la Large-Journée et de la Chaux-d’Abel. Nous aussi.
On t’a vu dimanche matin, tu t’es assise à notre table, et tu nous as parlé dans un français rudimentaire de la vie qui t’a menée là, une vie suspendue comme celle de chacun d’entre nous entre Tramelan-dessus et Tramelan-dessous, comme si personne n’était encore arrivé à bout de l’hiver qui revient avant même qu’il ne soit terminé.
Jean Prod’hom
Dimanche 5 septembre 2010

Au clocher d’Hermenches l’horloge n’avait qu’une aiguille – qu’une main. Pas de minutes, de belles heures toutes rondes, jamais mordues.
Gustave Roud
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Le vent officiait très haut à l’heure du culte et le ciel était nu. Daniel avait labouré le champ de blé rentré il y a une semaine et l’horizon s’était abaissé d’un bon mètre. Il avait passé la herse la veille si bien que la terre était montée – avec des crêtes de chaume – jusqu’au pied du potager, elle léchait même ceux du banc sur lequel j’étais assis. Une faible bise, orientée est-nord-est, a fait monter soudain le tintement sourd des cloches des villages en contrebas. Un tintement lointain, à peine perceptible, assez toutefois pour réveiller ceux qui ne dorment pas et les débarrasser des petits soucis qui guettent ceux qui n’ont rien à faire.
Des aiguilles, les horloges n’en avaient plus aucune ce matin, et le temps s’est mis à écarter les bras, et tous ceux qui tendaient l’oreille se sont mis à espérer que les cloches, lorsqu’elles faisaient mine de se taire, rajoutent une mesure à Carrouge ou à Mézières, pour creuser un peu plus encore la campagne, jusqu’au silence qui règnerait cet après-midi dans les déserts, les beaux et précieux déserts de nos dimanches.
Jean Prod’hom
Dimanche 29 août 2010

- Dis, toi tu connais vraiment beaucoup de monde étanche ?
- Non ! quelques-uns seulement, et quelques-uns qui le sont qu’un peu. Quant à dire complètement étanches, ça non, je peux pas le dire, c’est rare. Disons deux ou trois, j’entends de vraiment étanches, Michel est étanche.
- Ouais, Michel c’est sûr. Roby est étanche aussi, et toi je crois que t’es aussi étanche.
- Ouais pour Roby, mais son frère, ça jamais. La Raymonde non plus n’est pas étanche. Sur beaucoup j’ai changé d’avis, t’as trop de gens que tu crois étanche, et puis ce que tu as dit un jour, tu l’entends dans la bouche d’un autre, déformé. Ça c’est dur. Pierre-Georges n’est pas étanche, Armand n’est pas étanche, Mais sais-tu ce qu’il m’a dit l’autre jour à Vulliens ? Tu devines ?
- Qu’est-ce qu’il a dit l’Armand ?
- Il a dit que t’étais pas étanche. Tu te rends compte un peu le salaud. Après ce qu’il t’a fait.
- Ah tu le savais?
- Tout le monde le savait.
- Ah bon ?
- C’est là où le bât blesse. Si seulement celui qui n’est pas étanche parlait à un type étanche. Mais c’est jamais le cas. Trop de gens qui sont pas étanches. Bryan n’est pas étanche, Loïc pas étanche. Et ta femme ?
Ma femme est presque étanche. Mais pas assez, je m’en suis rendu compte, pas parce qu’elle redzipète ce que je lui ai dit, mais parce qu’elle transforme ce que je ne lui ai pas dit. Non ma femme n’est pas étanche, je ne lui dis plus tout ce que je sais et ce que je pense, ma femme c’est un peu comme la tienne.
- Exact collègue ! Moi aussi j’aime les gens étanches. Mais disons qu’il faut pas être étanche comme Roger qui ne dit rien.
- Ecoute, ils auraient mieux fait d’éteindre la sono.
Des vrombissements montent de devant leur ventre bedonnant, des grondements de caverne, nocturnes, humides. Ils sont trois côte à côte derrière l'école de Vulliens, chemise blanche, cheveux gris, la rondeur des sages. Ils ont laissé au repos leur bras droit, une main morte au bout; ils tiennent de l’autre, par le collet, un cor des Alpes descendu de Villangeaux, qu’ils vissent et dévissent pour approcher le fragile équilibre des harmoniques. Ils soufflent avec soin, retiennent le tonnerre, tendent l'oreille à gauche et à droite pour tenir ensemble les rênes de voix qui ne veulent en faire qu'à leur tête. Ils y parviennent un peu et c'est encore plus beau ainsi.
A la fin ils demandent un peu d’emploi à leur bras droit pour éponger leur visage. Il s’en vont le cor sur l’épaule, la main gauche dans la poche de leur pantalon, lentement, comme des cow-boys.
Jean Prod’hom
Dimanche 22 août 2010

Aujourd’hui comme il y a quelques jours j’ai maintenu un bref instant, en équilibre et dans la fraîcheur, l’humeur gagnée sur le cortège des contrariétés qui me guettaient dès l’aube. J’ai avancé réconcilié sur le chemin qui monte à la Mussilly en longeant celui qui traverse l’extrémité du bois Vuacoz et celle du bois Faucan jusqu’à la Moille-au-Blanc, avec le sentiment qu’aucun événement n’aurait raison de mes nouvelles dispositions dont je savais pourtant par expérience que le temps était compté. Chacun de notre côté mais faits du même bois. L’aboiement de chiens en semi-captivité et de leurs maîtres aux abois, la menace des petites taches sombres de l’avenir qu’on s’invente, les impolitesses de nouveaux riches présomptueux que suivaient deux demoiselles au sourire servile n’ont pas entamé la tranche de belle insouciance, simple et fragile, dans laquelle je m’étais retrouvé. Tout cela ne tenait à rien, mais tenait, se poursuivait même, en partie peut-être par la résolution prise en cours de route de partager ce qui ne m’appartenait pas en tenant à bonne distance ceux qui n’avaient que l’allure des rois. Equanimité d’un seul instant mais qui laissait quelque part dans le paysage l’assurance qu’il pouvait en être ainsi si je gardais à l’esprit – comme on le fait avec une prière – l’assurance que le règne d’un horizon guéri du prurit de l’avenir, sur lequel le dedans et le dehors avancent en équilibre, n’est pas le règne des fins.
Dans tout cela l’écriture n’y est pour rien. Elle n’est qu’une autre ligne d’horizon, sans importance réelle, dans laquelle l’horizon vrai se mire parfois et trouve une image réconfortante de l’avenir, elle est alors comme l’au-delà réduit de l’horizon vrai nettoyé des scories de l’histoire.
Jean Prod’hom
Dimanche 15 août 2010

De la brouille monte des fonds de la vallée de l’Eau Froide et plonge dans la grisaille les collets du Tarent et du Para, jusqu’à leur tête, la mienne aussi. Inutile de chercher le refuge des Grenerets sous le col du Seron, on n’y voit rien. Un peu plus loin pourtant, du côté du levant, on distingue des mouvements au-dessous de la nappe grise qui s’effiloche, ce sont les moutons de Valentin descendus des Arpillettes qui paissent entre deux torrents, une coulée de points blancs s’égoutte entre la Cape au Moine et la Chaux, elle rejoint le gros du troupeau. Ils resteront là suspendus dans la pente tendue, sous le sentier qui monte à flanc de coteau d’Isenau et se perd dans des plis lointains. Ils remonteront tous ce soir talonnés par les chiens jusqu’au plateau des Arpillettes, avec son refuge tout neuf financé par la commune des Ormonts, à cause des deux chèvres tuées il y a une année par le loup sous Derborence, à cause de ce même loup, ou un autre, qui rôdait à Pâquier Mottier au fond de l’Etivaz.
Je resterai donc aujourd’hui dans la brouille, en bordure de ce qui est, dans mon giron, comme Valentin et ses moutons, comme nous tous en définitive : le gros du réel ne nous appartient pas et on passe immanquablement à côté. Je m’enfoncerai pourtant plus encore dans le puits sans fond, en grimpant les 400 mètres qui me séparent du ciel, plus haut, en haut la Palette, avec l’insensé espoir d’y trouver le soleil, le lac d’Arnon par une trouée, la flaque du Chalet Vieux et le premier anneau des alpes bernoises. Mais toujours rien, aussi haut et loin que je lève la tête, pas même les restes d’Isenau et de sa mi-été, pas un bruit. Ou à peine quelque chose, quelque chose comme un vertige engendré par la brouille et la fatigue, un miroir qui ne renvoie rien. Dans l’herbe pourtant, lourde et humide, une ribambelle de linaigrettes, tignasses soyeuses au vent, sourient légères à leurs voisines, sérieuses et immobiles.
Et moi, possédé par l’idée d’un possible retour du soleil, sans crainte jusque-là des représailles, fatigué d’être monté si haut, je roule en bas les Lués qui plongent sur le lac Retaud, inquiet soudain d’avoir fait le loup, d’avoir quitté le groupe un instant – mais il le faut bien si l’on veut retrouver le gros de l’affaire, et goûter à l’autre festin, l’autre jour, l’autre nuit, avec les linaigrettes qui clignotent dans la pente raide.
Une verveine sur la terrasse vide en attendant les remontrances de ceux qui ne me veulent que du bien, la pluie mitraille l’avant-toit, le lac se creuse. Je suis en retard, j’ai été à côté, je suis un mauvais père. Un convoi passe et m’emmène sous le déluge. La journée se refermera sur l’autre nuit, celle qui accueille ensemble les enfants et leurs parents.
Jean Prod’hom
Dimanche 8 août 2010

Deux ou trois choses qu’il est impossible d’embrasser d’une seule fois, mais qui mises ensemble permettent peut-être à celui qui en était comme à celui qui n’en était pas de comprendre ce qui se superpose dans la mémoire d’un seul à la mi-été et de lever le secret de certaines des parties qui nous font, en approchant l’infatigable tout dans lequel nous sommeillons.
Des renouées rose pâle bordent le miroir d’un lac de montagne. Non, pas le lac Noir, ni le lac des Chavonnes, mais l’autre, si près des commodités qu’on n’y croit pas tout à fait. On aurait même préféré des nénuphars et ce ne sont que des renouées, une nuée de renouées. Je les croyais jusque-là bistortes et des prés, je les découvre amphibies, accrochées derrière le tain de boues du lac de Bretaye. Elles longent en rangs serrés le rivage, mais comme si cela ne leur suffisait pas, elles colonisent de polygone en polygone la rive sud du lac. Un rang de prêles couleur bouteille les suit, avec derrière les maigres pâturages d’août dans lesquels se dressent quelques gentianes tête basse et des rumex boudés par le bétail. Plus haut, par une trouée entre les Chaux et le Col de la Croix, au pied du Mont Culan, j’aperçois Taveyanne, ou plutôt le souvenir de Taveyanne, une quarantaine de chalets mourant les jours d’été, petites taches noires qui ont roulé des Rochers du Vent. C’est là-bas que j’aurais voulu être tout à l’heure, dans l’ombre longue de son nom, lorsque les Muverans, la Dent Favre, la petite et la grande Dents de Morcles cisailleront le ciel dans mon dos, lorsque le soleil se couchera de l’autre côté et que se réveilleront de ce côté-ci les bruits des bêtes livrées pour une nuit à leurs affaires.
Jean Prod’hom
Dimanche 1 août 2010

C’est accomplir une action honorable et profitable au bien public que de prédire selon les formes consacrées le retour des beaux jours au commencement du mois d’août. Mais la pluie a tout bousculé et rien ne parle plus à l’âme attendrie. La fête nationale hoquette dans le bois noir et les discours s’enlisent dans les vains bruits de la plaine. La liberté est un rêve, importun souvenir, les droits des hommes vaincus. Lorsque les deux jumelles rappellent le serment, personne ne les écoute et la foudre éclate avec bruit, le pasteur a quitté les lieux depuis longtemps sous prétexte d’officier dans le village d’en-bas.
Que des gens bien, de bonne volonté, décidés à défendre et maintenir dans leur intégrité leurs vies et leurs biens, mais dépassés par la malice du temps, par des histoires commencées il y a bien longtemps. avec des espoirs à la peine, si bien qu’ils sortent de la route à tout bout de champ. Ce soir pourtant on ne ménagera ni nos vies ni nos biens, mais on le fera aux frais du voisin en dépit des serments pris en toute bonne foi. Levons notre verre, c’est le geste consacré, loyauté envers nos employeurs, honneur à ceux qui ont osé payer leur charge de quelque manière, soit en argent soit à quelque autre prix. La suite, vous voulez la suite, vous n’en saurez rien, plus personne n’écoute les deux enfants chargées de lire le pacte, elles disparaissent derrière la tribune au fond de la boîte à musique. Tout le monde se tait une nouvelle fois, la fanfare fait le reste avec le canon et l’écho de nos montagnes.
A l’ouest les deux Toitoi portatifs pour plus de confort, plus de fonctionnalité boudent, on se serre les coudes à la lisière du bois, les artificiers interdits de séjour se regardent par-dessus la bossette pleine à craquer pour écraser le feu qui rayonne.
Jean Prod’hom
Dimanche 25 juillet 2010
Les cloches entendues ce matin des quatre coins du Jorat, lointaines, ont creusé des poches dans lesquelles la campagne s’est glissée pour prolonger un bref instant ses rêves.
Les gitans lèvent le camp à Mauvernay, à la queue leu leu, lunettes de soleil sur le nez. Quelques femmes rameutent à l’arrière leur progéniture, cris colorés des enfants qui jouent dans le pré, ils ne veulent pas décamper.
Les grands sont partis, Arthur pour Gryon et Louise pour Orges. Pourtant dans la maison retentissent encore leurs cris, ils rient des jeux naïfs de Lili avec la voisine. Et puis je les vois dans le compartiment du train avec des inconnus qui sourient. Cette histoire est à eux, et les mots adressés derrière la vitre à ces nouveaux amis avant le départ du train les projettent dans l’avenir et laissent derrière eux un silence qui fait de nous de nouveaux orphelins.
Plutôt à la traîne qu’à l’avant-garde. Pas de raison de me plaindre.
Jean Prod’hom
Dimanche 18 juillet 2010
Martin, frappé par la lèpre dans les dernières années du septième siècle, ne put continuer à exercer son ministère d'évêque à Saint-Paul-Trois-Châteaux. Il décida donc de se retirer à la campagne, chez un ami, dans une ferme foraine de Taulignan, dans un coin de pays qu'on appellera plus tard le quartier de Saint-Martin.
Avant d'entreprendre ce voyage, Martin étudia avec soin les cartes qu'il avait à sa disposition pour couper au plus court. Il prépara son sac : un morceau de pain, quelques habits de rechange et trois fois rien.
Il rejoignit le lendemain par la D 59 puis la D 71 Monségur-sur-Lauzun où il s'arrêta dans une grange pour la nuit. Le lendemain il reprit sa route, la D 71 b jusqu'à Charavan. C'est peu après le bois de chênes verts jouxtant cet ancien domaine qu'il se glissa dans le lit du Lez. Il lui suffit alors de mettre un pied devant l'autre, c'était l'été, les eaux étaient basses. Il laissa à sa droite Colonzelle, à sa gauche Chamaret. Il parvint aux environs du village provençal actuel à l'est de Grignan où il fit étape. La matinée du lendemain lui suffit pour rejoindre au fil du Lez la D 167 qui le conduisit au perron de chez son ami de Taulignan. Il passa des jours heureux, il guérit même de la lèpre mais n'en dit rien. Il préféra vivre là, loin de la surcharge de travail que lui aurait immanquablement amenée les habitants du diocèse de Saint-Paul.
C'est à sa mort seulement qu'on apprit qu'il avait découvert sous des ormeaux une source qui guérissait les maladies de la peau. On l'éleva derechef au rang de saint et on cultiva ses restes qu'on enchâssa dans un reliquaire d'or placé au fond d'une petite chapelle édifiée à côté de la source. On n'hésita pas à organiser des processions en temps de sécheresse ou de canicule. Et le Lez profita des miracles de saint Martin des Ormeaux. On s'y baignait jusqu'à Bollène.
Un temps seulement, car on s'arracha ses reliques qui voyagèrent de Taulignan à La-Roche-Saint-Secret, de La-Roche-Saint-Secret à Valreas. La volonté des habitants de Taulignan de récupérer leur bien amena tant de désordres que les Valréassiens renoncèrent à sortir les reliques de leur saint lors de la procession du 23 juin. En 1504, ils substituèrent au culte de saint Martin celui de saint Jean Baptiste fêté le 24 juin.
On peut voir aujourd'hui les reliques de saint Martin des Ormeaux croupir dans l'obscurité d'une chapelle au sud du chevet de l'église paroissiale de Valreas. Les fonds baptismaux sont secs, l'église aussi. Quant aux eaux du Lez, elles broient du noir chaque jour davantage.
Jean Prod’hom
Dimanche 11 juillet 2010

La piscine publique située au croisement de la D541 et de la D414 mériterait toute l’attention des inspecteurs de l’UNESCO. Il y a d'abord le vaisseau solaire de Grignan, il guigne au-dessus de la visière de ma casquette dans le ciel de la Drôme, pareil à un satellite géostationnaire – ou à un OVNI, ce qui revient au même. On ne s'en s'étonne plus autour du bassin communal, pensez donc, 35 degrés à l'ombre.
Il y a ensuite le long bâtiment à claire-voie, décati, nu, parpaings sans crépi, qui date à n'en point douter d'avant la construction du château. A l'une de ses extrémités quelques cellules qui devaient permettre autrefois au baigneur de se changer à l'abri des regards, des sanitaires ensuite, à l'abandon. Puis le local dans lequel le baigneur, aujourd'hui encore, laisse ses vêtements en dépôt à l'intérieur d'une boîte en plastique rouge qui fait penser à un télésiège alpin des années 1960. A côté, la loge du gardien principal, absent depuis le début de la saison. Plus loin un maigre local pour stocker du matériel de sauvetage qui invite à la plus grande prudence. Au-delà l'espace colonisé par les habitués, qui se prolonge jusqu'à la buvette de plomb importée des plages de Normandie. On y réchauffe des crêpes.
Mais il y a surtout le rassemblement des gens qui ne disposent d'aucune piscine privée, – de moins en moins chaque année –, ils observent à fleur de peau le spectacle vrai et effrayant des corps, ceux des célibataires et des gens de passage, des veuves, des enfants buissonniers et des amoureux. une galerie d'un autre temps au pied de la collégiale, des corps presque nus se disputant, les pieds dans l'eau, l'enfer et le paradis. Pour deux euros seulement au croisement de la route de Rochecourbière et de l'avenue de Grillon.
Jean Prod’hom
Dimanche 4 juillet 2010

On ne demeure pas sur le seuil par complaisance, mais par devoir, celui de laisser la possibilité à ce qui se présente de contenir autre chose que ce qu’on a déjà vu, de laisser à cette autre chose les coudées franches, quitte à la maintenir hors de notre portée et à la laisser s’enfuir par la fenêtre grand ouverte comme elle ne manque jamais de le faire.
Je pensais aller jusqu’à l’étang, j’y suis allé et puis la chaleur m’a arrêté à tout bout de champ. Le silence aussi, inaudible en marchant.
Efforts démesurés de l’homme, inouïs et sans fin, pour se libérer du Sisyphe qui l’habite.
N’écrire que ce qu’on peut relire, c’est-à-dire ce qu’on ne comprend pas.
Si l’on s’écarte, si l’on éprouve le besoin d’être seul, c’est peut-être un peu par misanthropie, mais c’est d’abord pour régler son compte à celui qu’on est pour être en mesure d’être tout entier aux autres. C’est ce que j’explique à Louise, bientôt huit ans, en laçant mes chaussures. Elle me sourit malicieuse avant de m’accorder cette liberté en me tournant le dos. Le faisant elle fait un grand pas vers la sienne.
On ne sait pas exactement ce qu’on espère, quel visage, quelle main viendront combler l’attente dont on est habité. Mais une chose est sûre. On attend quelque chose ou quelqu’un, d’emblée...
Pierre Bergounioux, La Ligne
Bonne nouvelle, quelques élèves ont fait l’école buissonnière. Mais j’apprends qu’ils sont allés se faire couper les cheveux dans le salon de coiffure de la mère de l’un d’eux, consentante par surcroît. Déception.... à moins que... et je les imagine alors la tête sous le foehn méditant à d’invraisemblables exploits.
La grande cure : pas de café aujourd’hui! Et demain?
Jean Prod’hom
Dimanche 27 juin 2010

Pierre Alechinsky cite Cioran qui aurait écrit – ou dit un jour – que tout nous vient du dehors. Ce n’est pourtant pas la teneur de cet aphorisme qui m’enchante et dont je partage au fond l’évidence, mais la voix lointaine de cet homme de 83 ans, dont le grain et l’allure attestent le chemin à suivre pour distinguer et faire entendre ce qui vient lorsque le chemin disparaît dans la lande, lorsque le dehors se confond avec le monde qui a bien voulu de nous une saison, lorsqu’on est en mesure de faire entendre le silence : la voix du dedans.
Dimanche 20 juin 2010

Qui se souvient de l’ermite, du fils du prince Berthold de Hohenzollern, Meinrad de Sulgen qui renonça à tout au pied du Mont Etzel? Louis Veuillot? C’est une sagesse aux vertus secrètes qui l’obligea à se nourrir des peines de ses hôtes. Il rumina chaque jour son ignorance dans une forêt sombre où il voulut se cacher pour aller plus avant. Rien n’y fit. Deux manants – qui ne possédaient guère plus que lui – lui retirèrent la vie le 21 janvier 863.
Il est cinq heures à Einsiedeln, trente ermites rassemblés pour l’heure font entendre les voix du ciel, procession d’oiseaux noirs au long cours qui déambulent. Pure merveille. Ils chantent pour maintenir ensemble les débris de nos vies qu’ils emportent dans leurs cellules lorsqu’ils nous tournent le dos, ils conçoivent des morceaux de liberté dans des retraites closes, raboutent les mauvais jours aux siècles de gloire. Le feu fait le reste. Autour du monastère une nuée de moineaux s’affaire, c’est le prix qu’il faut payer.
Il pleut sur le lac de Sihl. Deux corbeaux avancent dans la tourbière parmi les orgueils sauvages et les iris d’eau.
Jean Prod’hom
Dimanche 13 juin 2010

Au réveil, par la petite fenêtre des combles – qui restera ouverte, j’ose l’espérer, les cent jours que dure ici la belle saison –, me parvient le concert d’il y a une semaine, avec le soleil de juin déjà haut dans le ciel, le même ou la suite, qu’importe je ne l’entends guère. C’est que je me réveille avec au-dessus de moi une main à large paume qui me ramène promptement au-dedans de mon crâne, comme le ferait un ressort tendu, chaque fois que je tente une sortie à l’air libre. C’est qu’au-dedans sommeille une inquiétude familière, aux formes diverses et imprévisibles dont je ne prends connaissance qu’au réveil et ne perçois le contour que lorsque elle se dissipe.
Une de ces inquiétudes dont on on ne voit pas le bout, qui se retire tout un jour avant de vous harceler le matin suivant, sans crier gare. C’est une inquiétude liée à celle d’un enfant qui se demande pourquoi les choses ont pris un tel tour un jour, qui ne comprend pas pourquoi la vie parfois sort de ses gonds. Son inquiétude s’est glissée dans la mienne dessous la boîte crânienne, c’était en janvier 2008, deux ans et demie déjà, elle a pris le temps d’étendre son empire. Elle agit en moi à l’image des questions qui agitent l’esprit de l’enfant. Et c’est de cette image qu’il me faut me délivrer, sans succès jusque-là. Et c’est vers ces images qui noircissent et alourdissent chacune de mes pensées que la main à large paume repousse ce matin, en un geste bref, chaque fois que je mets le nez dehors, la tête d’épingle courageuse qui s’essaie à rejoindre l’avant-garde du jour.
Dehors il fait beau, un cheval, un vrai, roule ses sabots sur le bitume, on entend la cavalière qui lui parle, lui il secoue la tête. Le vent souffle du sud-ouest si bien qu’il ne portera pas jusqu’ici, à neuf heures, les neuf coups du village; le coq embarqué par le renard ne chantera pas trois fois. Un milan noir passe dans le rectangle azur du velux, je l’accompagne un bref instant avant que l’inquiétude ne me reprenne. C’est ainsi chaque fois que je m’éloigne, comme si elle voulait que je lui reste fidèle. Puisse-t-elle cesser de me secouer, devenir ce simple souci, liquide tiède mélangé au sang de mes veines, vrai réconfort pour l’enfant qui en a besoin.
La trotteuse du réveil nous rappelle que le temps qui passe s’obstine dans des impasses. Seules les choses vont, viennent et parfois s’éloignent un instant dans le silence. Il convient de prendre de la hauteur, assez haut pour qu’on puisse considérer notre sort avec le même état d’âme et avec les mêmes égards que ceux qui nous portent à considérer celui du premier venu. Convient-il de parler de tout cela ici, est-ce bien de la sorte qu’on prend de l’altitude et que, nous éloignant, nous approchons de la possibilité d’offrir quelques noms à ce qui n’en a pas encore? L’inquiétude perdra-t-elle ainsi son insidieuse lourdeur pour devenir ce souci large et accueillant qui allège en nous conduisant à la hauteur qu’il faut, là où il convient d’être?
Je parie que l’enfant saura un jour, dans le langage qui nous oblige, prononcer les paroles qui m’offriront la paix et le lanceront entier sur la voie qui est la sienne.
Jean Prod’hom
Dimanche 6 juin 2010

On s’y trouve engagé à demi, sans qu’on le veuille vraiment, couché et immobile alors que le soleil s’est levé depuis longtemps, mais on renonce à prendre les devants. Dehors la rumeur prend de la consistance, avec par-dessus bientôt du cristal, les moineaux, un rouge-queue, les rires des enfants qui préparent la table du déjeuner, des éblouissements. Tiens, le vent a tourné, pas de cloche ce matin, pas de chant non plus : le coq s’est tu. Le renard qui l’a croqué la veille rodait depuis quelques jours dans le pré fauché, chassant le mulot mais visant du meilleur; il attendait que le blé ait levé assez haut pour vider le poulailler. C’est fait, pas besoin ce soir d’attendre la nuit avant d’aller me coucher.
En retrait donc, retenu d’aller droit devant au plein. Pris à parti pourtant trois fois, par les pleurs d’un enfant, le claquement d’un volet libéré de son arrêt, et le souvenir ce soir d’un vieil homme aperçu la veille dans un café de Lausanne, dégingandé mais d’une belle élégance. J’ai cru le reconnaîte. La foule souffrait au soleil, il était à l’ombre avec une vieille femme à laquelle il souriait. Il semblait venir de très loin et était sur le point d’y retourner. Comme s’il était venu faire un saut parmi les hommes, rassasié mais gourmand encore, lorsque le soleil brûle et qu’un courant d’air traverse de la cour au jardin. Cet homme presque aveugle, rencontré un jour dans une bibliothèque, n’avait pas vieilli.
Et tandis que je suis encore loin de l’autre bout de la journée, je songe au chemin qui me permettra de rejoindre au plus court ce qui est resté en arrière ce matin, l’autre moitié. J’y songe avec un sentiment de plénitude, celle d’avoir traversé sans peine un pays arasé, sur un tapis volant au-dessus d’une belle journée à laquelle je n’aurai pas touché, une de ces journées qui en définitive ne comptent pas, d’autant plus étranges et merveilleuses qu’il n’en reste rien, d’un seul tenant, sans relief, accrochées à deux demi-rêves.
Jean Prod’hom
Dimanche 30 mai 2010

Il est un peu plus de midi et je traîne depuis ce matin dans l’un de ces culs du bout du monde dont on croit toujours que le destin va vous épargner la visite et auxquels on touche pourtant deux ou trois fois dans sa vie par une succession de hasards. Il faut donc s’estimer heureux, pour autant qu’on ait l’esprit libre et qu’aucune passion ne vienne allumer le regret d’avoir perdu son temps : ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance d’être l’hôte des locataires d’une impasse d’après la fin du monde.
Il a plu tout le matin et je n’ai vu personne encore dehors. Terres autrefois gagnées sur les bois noirs qui bordent la rivière, elles n’ont vu pendant des siècles qu’un ou deux fermiers aux commandes de fermes cossues. D’autres défricheurs sont venus depuis, ont épilé la vallée, bosquets, haies y ont passé. Ils ont déroulé le bitume et construit des villas par dizaines que les nouveaux riches des petites villes voisines ont dessiné à l’image de leurs constructions enfantines : laides et originales, murs épais et crépis talochés, projetés, écrasés, grattés, gros grains, pierres apparentes. Bleu, rose et vert pâle, toutes à bonne distance les unes des autres. On a sombré dans la laideur, impossible que la vallée s’en remette. Tout est déjà en ruines, ils pourriront là.
Deux grosses dames mangent une assiette de crudités. Elles sont du coin. Assises face à face, elles concassent comme des noix leurs amies d’hier à la table ronde de l’auberge du village, dans un dialecte qui désarticule leurs mâchoires. Leur front dégouline, je ne comprends rien. La méchanceté fait briller les verres de leurs lunettes aux montures noires et droites. elles ont écarté le quartier de melon qui a la couleur du saumon, trop mou à leur goût, rien à ronger. D’ailleurs on ne voit pas leurs petites dents acérées sous la menace desquelles les deux sorcières ouvrent la bouche pour faire gronder des sons gutturaux et des voyelles grimaçantes. Elles serrent dans leurs mains dodues un verre de bière. Elles en veulent beaucoup à leurs amies, mais la plus grosse plus que l’autre.
Elles étaient là quand je suis entré, je ne les verrai pas sortir, il vaut mieux. Dedans et dehors le spectacle est terrible. Et je ne vois pas d’issue
Jean Prod’hom
Dimanche 23 mai 2010

Le frelon s’agite en tous sens, mais il suffit de lever une paupière pour se rendre compte qu’il ne réfléchit pas beaucoup. Visiblement il attend un coup de main, on ouvre tout grand la fenêtre, trop difficile encore, il faudra patienter une bonne demi-heure avant qu’il ne trouve enfin la sortie, il vrombit alors une dernière fois et disparaît en creusant un boyau ouaté dans lequel les pépiements des moineaux profitent de s’engouffrer, en sens inverse, jusqu’à nous. A l’arrière se détachent, lointains, déteints, les neufs coups du battant de la cloche de l’église qui teinte dans le désert. Et puis, venu de plus loin encore, le silence qui rejoint le soleil sous le toit, il adoucit et rafraîchit le drap dans lequel on se vautre comme des rois.
Elle l’observait sûrement depuis un moment; il y a dans les yeux de quelqu’un qui a eu le temps de vous examiner toute une image de vous, retirée, hors de portée, et pourtant bien présente.
Henri Thomas, John Perkins, Gallimard, 1960
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Derrière la maison la bise fait onduler la prairie, lourde et grasse, nourrie au grain. Les années du marais de la Montagne du Château sont comptés, la terre a gagné la partie. Demeure pourtant tout à l’est une large étendue d’eau secrète où vivent et dorment trois colverts. Les petites habitudes auraient-elles laissé la place à l’habitude tout court?
Jean Prod’hom
Dimanche 16 mai 2010

Ce matin le soleil a jeté un paquet de lumière par l’étroit châssis à tabatière des combles dont il a fait fuir, le temps d’un éclair, l’obscurité crue. Puis plus rien. Je veux pourtant, idiot que je suis, me souvenir un peu de cet éclair pour le maintenir brûlant, faire flamber la vieille charpente et éclairer notre dimanche.
Nous sommes à la mi-mai, dehors le jaune du colza et celui orangé des pissenlits étoilent le vert des prés lourds. Le printemps n’a pas tenu ses promesses et ne laisse filer entre ses doigts que des couleurs passées, un peu de rose. celui du liseron au bord du chemin et les fleurs détrempées des Boscop dans le verger du Chauderonnet, les hautes herbes pâles près des haies, les nuages sans forme qui ne désemplissent pas le ciel. A quoi bon s’apitoyer, on patiente en haut de la Mussily main dans la main.
Plus tard dans l’après-midi une flambée de soleil réveillera les abeilles sur le qui vive depuis le début de la semaine, quelques promeneurs souriants et les cris des enfants auront raison de notre humeur. Mais dans le poêle le feu veillera jusqu’au soir.
Jean Prod’hom
Dimanche 9 mai 2010

Je ne suis pas loin de penser avec Pierre Guyotat qu’il faudrait, pour refaire le temps mais en bien, rendre le couteau à la meurtrière qui a osé « commettre ce dont brillent nos tragédies, nos poésies, et nos romans, et nos tableaux et nos opéras, et que leurs artistes façonnent avec tant de soin, et de plaisir, et que nous devons étudier avec application ».
Pour des raisons assez analogues il faudrait ouvrir tout grand les portes de nos écoles afin d’obliger nos enfants à faire l’école buissonnière, sur les traces du Grand Meaulnes et de tous les héros désobéissants qui nous ont fait rêver. Pour replacer le mystère dans la vraie vie et pas dans l’autre.
Jean Prod’hom
Dimanche 2 mai 2010

Il n'a pas de vie intérieure. Où en a-t-Il pris conscience? Il ne s'en souvient plus. Il sait seulement qu'il était debout et au vent.
Jusqu’à ce jour elle le tenait en respect, immobile et pathétique, dans un silence contrit, il périclitait. Le courage lui est venu de je ne sais où, de la lassitude peut-être ou d'un peu de sagesse. Il a suspendu courageusement les égards qu'il croyait lui devoir, elle s’est évanouie en quelques heures. Un peu seul d’abord, fébrile aussi, et puis vite embarqué.
Il avance aujourd’hui à tâtons, pauvre, allégé d’innombrables arrière-pensées, dans une profusion renouvelée et un monde habité par les dieux, un peu ivre, dans un dédale imprévisible balayé par le vent.
Jean Prod’hom
Dimanche 25 avril 2010

Au fond, qui ne souhaiterait pas mener la vie d’une locomotive, une belle locomotive au museau froid et rond; filer tête baissée sous le soleil ou dans les éclairs, siffler, souffler, puis aller au pas dans la campagne déserte, parmi le colza ou le blé, recevoir des soins en fin de semaine dans un hangar aux allures de cathédrale, sommeiller les yeux grand ouverts dans un réduit de province ou une immense gare de triage; et pour terminer, disposer d’une retraite utile chez un ferrailleur, ou insensée au bout d’une voie de chemin de fer abandonnée, les pieds dans les herbes hautes, près d’un bois, enlacée par le lierre, loin des regards indiscrets.
Jean Prod’hom
Dimanche 18 avril 2010

Je possédais autrefois un gros livre que je feuilletais quelquefois et chacun de ses chapitres avaient pour titre le nom de l’une des saisons. Dans cet ouvrage on ne comptait pas les ans, pas plus que les jours qui n’ont pas grainé.
Aujourd’hui, à gauche du chemin défoncé qui mène à l’étang, là dans la terre pauvre, damnée, aussi dure que le caillou, dans laquelle l’eau ne s’attarde pas, terre hostile sur laquelle les vipères ne font que passer a éclos une nuée de tussilages. En face, dans l’ombre des feuillus, au-dessus de la rigole qui draine les eaux de ruissellement rampent des pervenches portées par d’innombrables guirlandes de petites feuilles, ovales, coriaces et généreuses. Je m’agenouille pour les observer et les prier de durer.
Tout va si vite, d’autres fleurs préparent leur éclosion, les mélèzes tendrissent. Il faut te satisfaire de n’avoir qu’elles jusqu’à la fin du jour. Sois prêt à désoeuvrer en leur compagnie pour ralentir l’inexorable venue du crépuscule. Imagine le jour comme ces tapis de fleurs éphémères que tu traverses, le jour aura les coudées franches et s’étendra dans toutes les direction. Et lorsque le soleil aura malgré tout quitter la partie, ne te hâte pas de rentrer pour raconter ce que tu as vu. N’écris rien, ou plus tard et dans la peine, dans la prolongation du jour, non pas peur de la nuit mais pour te préparer à la succession en rafale des beaux jours. Demain d’autres fleurs t’inviteront à te pencher, chacune à son tour, hors tout décompte, la camomille bientôt, dans les remblais, et derrière les couronnes rampantes des pervenches les fières épilobes, et le printemps reviendra et prolongera de quelques pages le gros livre que tu feuilletais autrefois.
Jean Prod’hom
Dimanche 11 avril 2010

Un bout de haie maigre sous le soleil en haut du talus qui borde la route des Chênes, à deux pas de Vers Chez les Porchet: quelques fines tiges de noisetiers sous des frênes, et des ronces, un bouleau aussi, décapité et manchot. Je m'agite, n'ai-je pas d'autres choses à faire? des choses plus sérieuses? La raison pique du nez, je fais demi-tour et grimpe sur le talus. Avec une légère appréhension, faudra-t-il attendre encore?
Je tâte la terre et m'y assieds pour la première fois cette année, j'aperçois de plus près les jeunes ronces que se partagent équitablement les bourgeons neufs et les piquants acérés. Le dispositif est sommaire mais il me protège de la bise. Nulle traîtrise, la terre est sèche, meuble, chaude, des promesses et du bonheur. Tout autour le lierre résistant, vert, luisant, et les reliefs de l'année dernière dont la neige, le froid et la pluie ne sont pas venus à bout: les brindilles se cassent comme des allumettes, les feuilles mortes s'émiettent comme du tabac. Trop de soleil pour accueillir les crocus, les pervenches ou les anémones, la haie est grise.
Je tâte la terre et m'y couche pour la première fois cette année, j'aperçois en haut les branches innombrables d'un chandelier, c'est un long frêne qui ondule sous la bise, mèches encore éteintes. J'entends à côté de moi un froissement ténu, c'est une coccinelle à la tâche, elle a bien six ans d'âge, mais on n'est décidément pas aux mêmes dimensions, j'ai beau m'approcher, lui prêter mon assistance pour franchir les innombrables obstacles, elle m'ignore. Impossible de la comprendre, sa paire de lunettes jaunes semblent lui suffire dans l'obscurité. Je m'acharne, continue mes observations idiotes, elle s'obstine elle aussi avant de s'envoler.
Je somnole, est-il bien raisonnable de rester là couché à ne rien faire? continuer? mais continuer quoi et m'en aller où? Me voici soudain ramené au rang de la bestiole: que faire dans cette obscurité qui semble me satisfaire et dans laquelle je m'endors? Et qui est prêt à me donner un coup de main?
Sans savoir comment, me voilà debout, le long du pré qui descend jusqu'au bois. Je cherche sans y croire les deux ou trois morilles que j'ai vues il y a quelques jours dans les mains du Grignanais près du Lez. Mais n'y crois pas, pas la tête à ça, mais la tête à quoi, la tête à rien. Je continue ma promenade, il n'y a bientôt plus rien, du gui qui colonise les vergers et moi en trop. Et soudain, sans savoir exactement comment ni pourquoi, je rejoins la coccinelle qui avait pris une grosse avance sur moi, je m'envole, pour rien, là-bas, sur les hauts de Mézières et de Ferlens.
Jean Prod’hom
Dimanche 4 avril 2010

Les voix qui, hier en fin d’après-midi, avaient mêlé leur grain au vent après que celui-ci eut forci, avant de s’en séparer – il s’était mis à pleuvoir –, et de se retirer un café à la main dans la maison close puis, à la nuit, plus profondément encore, de murmures en murmures, dans les chambres à coucher, se lèvent l’une derrière l’autre ce matin, s’assurant par de timides saluts croisés qu’elles sont bien vivantes. Elles s’éprouvent l’une l’autre tandis que le soleil entame sa course sans se retourner.
Je le sais, je les entends ces voix, m’en réjouis même, mais n’y touche pas, tout occupé que je suis à faire tenir debout, au bout de la nuit, sur un écran flottant dans la dépression d’un rêve, une figure constituée de deux parties : à gauche quelque chose comme un texte de six ou sept lignes, à droite l’image d’un autre texte, légèrement décalé vers le bas et plus court. Je les lis une fois, deux fois, étonné par leur équilibre, leur matière aussi, je me promets alors de les transcrire sitôt éveillé. Je les lis encore à plusieurs reprises, consciencieusement, sans jamais pourtant distinguer chacune de leurs parties. J’ouvre un oeil, à peine un oeil, le referme, me retourne pour vérifier que je suis en mesure de tirer ces deux objets hors de la nuit. Je sais la tâche difficile, vont-ils survivre au changement de milieu? Je me décide et lève une paupière, ils sont là, au guichet du sommeil. J’avance encore un bout en entrouvrant la seconde paupière... Trop tard, la figure s’échappe, les mots aussi, le sens même de l’ensemble. Demeure la certitude qu’ils existent bien de l’autre côté de la barrière
Je ne renonce pas, malgré une voix qui me souffle que la partie est condamnée d’avance. Je me retourne, ferme les yeux une nouvelle fois, et me rendors en prenant garde de ne pas entrer trop loin dans la nuit dont je suis, quoi qu’il advienne et quels que soient mes efforts pour y demeurer, en train de m’éloigner. Je somnole sur le seuil, me retourne. J’aperçois alors, au-delà de l’arrière de mes yeux, les traces de mes deux images. Je les lis à nouveau en me promettant de ne pas bouger tant que je ne serai pas assuré de pouvoir les emporter du côté du jour. C’est finalement fait, j’en ai la conviction, je crois en avoir le contrôle, fais un pas à l’extérieur, soulève une paupière, un pas encore. Mais je sens alors que les deux images s’apprêtent à se glisser dans l’ouverture par laquelle le sommeil vient le soir et s’en va le matin. La haute pression du réel ne fait qu’une bouchée du tout dont la consistance supposée ne résiste pas, tout se dilue, ne reste rien.
Je repars pourtant en campagne, obstiné, la partie ne me semble pas perdue, j’y retourne les yeux fermés encore une fois, sachant bien que je ne pourrai pas réitérer une infinité de fois l’opération. Je sens mes forces qui diminuent, les portes se fermer, les stores se baisser. Les caractères des images s’estompent – dans la nuit ? dans le jour ? Les textes deviennent illisibles. Je force, mets la main sur un groupe de trois mots placés en tête du second texte qui sont restés en arrière – en italique ? en gras ? soulignés ? – auxquels je m’accroche, et que je sors de force. Ils se laissent faire: cliquetis des épitaphes. J’ouvre les yeux, satisfait d’abord de n’être pas rentré les mains vides, déçu pourtant de la fadeur de ce groupe, pire, doutant même de l’origine nocturne de chacun de ses constituants. Ainsi j’aurais été incapable de retenir les bribes d’un rêve, qui m’auraient fait gagner sans effort ma journée? Rien n’y fait, on n’y peut rien.
Il faut tourner la page, j’entends les oiseaux et me mets à picorer. J’entends le vent qui a forci depuis la veille, mais dont le régime s’est inversé. Le vent du nord a fait la lessive, refoulant quelques nuages sales au dessus de la vallée du Rhône qui disparaîtront cet après-midi. Quelques voix se croisent en bas, je goutte à l’odeur du pain qui monte à l’étage, à la chaleur de la nuit et à celle que j’aime, à l’air cru dehors qui chatouille le nez, j’aperçois les gouttelettes de condensation sur les vitres, je passe en revue le visage de ceux qui dorment, j’entends les rires retenus des enfants et le vrombissement des voitures sur le pont du Lez, je m’aventure en faisant coexister quelques-uns des morceaux du réel.
Une porte claque en bas, et la fenêtre de la chambre d’en haut s’ouvre en réponse, apportant la preuve que les choses conspirent. Les morceaux ramassés appartiennent à un ensemble dont je devine les grandes lignes. Et je souris aux civilités d’avant le déjeuner, au cliquetis du dispositif de fermeture de la porte de la salle de bains.
Ne faudrait-il pas sortir de la nuit par une autre porte que celle qui nous y conduit? pour en sortir les mains pleines, ne faudrait-il pas prendre la porte qui est à l’autre bout du couloir?
Jean Prod’hom
Dimanche 28 mars 2010

Rien pris aujourd'hui rien laissé non plus, en transit sur tous les chemins empruntés, de nulle part à nulle part dans des lieux sans qualité. On met de l'ordre sur les terrasses pour l'arrivée prochaine de ceux qui nous font vivre et qu'on fait vivre, donant-donnant, on évoque les mêmes lendemains, à l'école les élèves préparent l’avenir, des forains maussades chargent les camions qui emmèneront la fête plus loin, on a fermé l'église pour s'épargner des frais et des peines. Nous vivons le règne des causes efficientes.
Rien n'est fait ici pour rien. Quelque chose tire chacun vers cette autre chose qui lui manque, dont on ne sait rien et qui nous pousse. On parle, on promet, promesses tenues promesses oubliées qu'importe, on n'en voudra à personne. L'affaire est moins pathétique qu'on ne le croit, c'est un principe d'ici-bas, tout s'y fait pour autre chose, comme au purgatoire, mais ne le dites pas.
Et on est là comme un étranger, presque invisible, à l'image de ceux qu'on croise dans une vie et qui trop lointains comptent pour rien. On mange quelques cerises, on s'assied sur un banc en face d'un calvaire, un tilleul a étendu son ombre, et c'est bien agréable de ne pas être tout à fait de la partie, ou d'en être mais du côté de sa fin, et de ne pas avoir ainsi à en dire quoi que ce soit.
Jean Prod’hom
Dimanche 21 mars 2010
Il y a du grabuge dans l’existence de cet ami. Il se débat, s’enlise, peine à passer. Alors il parle sans compter à ceux dont il est l’hôte, il parle de ce dont il n’arrive pas à se défaire, d’images, d’une image, d’une image qui lui colle à la peau, de l’image d’une femme et des circonstances de son règne. Il essaie, en filant d’innombrables métaphores qui l’enchantent, se croisent et se mêlent, de faire barrage à la douleur qui a colonisé son existence et à laquelle la raison prête son concours.
Il sourit de pouvoir prendre ce soir un peu de hauteur, heureux que des mots puissent l’élever au-dessus du champ sans ailleurs des opérations qui le rongent depuis des mois, dans lequel il a tourné et s’est retourné. S’il s’offre une vacance en inventant l’interminable récit de ce qui l’a rendu aveugle, celui-ci lui offre en même temps la plus belle et raisonnable des justifications, la raison poétique est devenue sa pire ennemie. La nuit avance.
Mais voilà qu’un petit garçon, dix ans peut-être, interrompt le compte-rendu de ce désastre. L’ingénu court-circuite ce qui aurait pu ne jamais finir. Mais de quoi parlez-vous, je ne comprends pas. L’ami marqué par des nuits sans sommeil lui répond que c’est de la vie qu’il parle. Le garçon fronce les sourcils, la vie? la vie? L’ami se baisse et lui tend la main, et pour toi pour toi, c’est quoi la vie? Un rond? un carré? Le visage du garçon s’éclaircit, il prononce voix douce un seul mot : nénuphar.
Et la vie recomposée acquiesce.
Jean Prod’hom
Dimanche 14 mars 2010

On se penche vers ce qui s’entrouvre, on devine, ça tire et ça pousse par en dessous. Avec le soleil qui descend, pour la première fois, tout droit depuis en haut, oui c’est sûr, la besogne sera vite terminée.
La terre – mais est-ce bien le nom qui lui convient en mars? – bombe le ventre et creuse les reins; elle efface les derniers signes de l’hiver que plus personne ne tente de déchiffrer, le grand texte blanc est troué de toutes parts, demeurent quelques grands caractères aux allures de gingembres fantomatiques qui se recroquevillent imperceptiblement, avant de gesticuler comme ces bâtons de guimauve lorsqu’on les approche des flammes : ils moussent et bavent, c’est la débandade.
On aimerait déjà s’asseoir, appuyer le dos contre les mousses et rêver, mais tout est détrempé; sur le chemin, le trop plein d’eau goutte dans de petites vasières que le vent remue; lorsqu’on aura le dos tourné, les moineaux et le merle qui guettent un peu plus loin viendront à tour de rôle y frotter le bec.
Le langage lui aussi monte par en dessous, il vient au bord des lèvres, on voudrait tout dire, vite, trop vite dits, taisez-vous mots mous, laissez la petite débâcle terminer son ouvrage.
Je vais, ma tête s’enfonce dans la terre meuble, un peu d’immobile tout autour, j’y crois dur comme fer, c’est sûr, on a passé bonne espérance. C’était lundi après-midi du côté des Censières, du côté du Bois Vuacoz, à la Mussilly, partout, il n’y avait personne, on n’en parlait pas, ça avait lieu, débâcle aux couleurs pâles, sous le bleu coupant du ciel conquérant.
Jean Prod’hom
Dimanche 7 mars 2010

Dans les villages autrefois, on chérissait les idiots qu’on autorisait à rôder aux alentours des habitations avec les chiens errants. Ils vivaient libres et dormaient chez une tante éloignée, un vieux ou une vieille, dans une grange abandonnée, sur la margelle d’un puits, dans la paille ou des sacs de jute. On les éloignait certes, mais on leur offrait un peu de soupe et un peu de pain pour les inclure dans la création et proposer ainsi un avant-goût du paradis. Souvenez-vous de Corentin le bienheureux.
On les chasse aujourd’hui, avec les tantes éloignées, les vieux et les vieilles au-delà des limites de la création, on les enferme dans des maisons de redressement, des atelier protégés, des centres de tri ou des asiles dans lesquels ils sont nourris comme des oies, pour nous offrir un aperçu de l’enfer auquel nous sommes destinés.
Jean Prod’hom
Dimanche 28 février 2010

L'eau noie les songes creux et dissémine les pensées qu'on croyait éternelles. Demeurent nos vies qui s'allègent jusqu'à la ruine et pour lesquelles on mendiera un jour encore.
J'aperçois le vieux qui brasse la neige, seul dans le bois, il va à la lisière visiter ses abeilles qu'on entend lorsque le soleil guigne. Les ruches enflamment une dernière fois les alentours. Sera-t-il avec elles ce printemps?
Comment rassembler les promesses qui débordent avec les mots d'avant? Comment contenir ce qui va sans se retourner? Je demeure en retrait et assiste à la poussée de ce à quoi je serai peut-être convié.
Jean Prod’hom
Dimanche 21 février 2010

Bernard et ses trois frères sont debout depuis plusieurs heures, une canne à pêche sur l’épaule et un casse-croûte dans la musette. Ils ont marché depuis le haut du Valentin, emprunté l’escalier en colimaçons jusqu’au Tunnel avant de monter dans le tram. Une petite heure a suffi pour les conduire jusqu’à Bressonnaz.
C’était aux alentours du café de la Gare qu’à la belle saison, Bernard et ses trois frères passaient le dimanche avec leur père, sur les rives de la Corcelette, de la Carouge ou de la Broye, à taquiner la truite. Mais tout cela je l’ai su beaucoup plus tard, parce que chez nous, la pêche, le casse-croûte, la Broye, on n’en parlait pas le dimanche.
Le dimanche, on se préparait dès le réveil et en silence, on se préparait chacun de son côté, quelle que soit la saison. Mais si l’un d’entre nous le demandait on se donnait un coup de main, on se parlait vraiment gentiment le dimanche matin. C’est que tout à l’heure hé! hé! il y avait le culte. C’est à cause de lui qu’on allait, qu’on venait, des chambres à la salle de bains, de la salle de bains aux chambres, en pantoufles, inspirés, sans précipitation, par le long couloir sombre et étroit de l’appartement.
Il était huit heures et demie lorsqu’on se retrouvait tous les cinq autour de la table de la cuisine, recouverte d’un inusable formica bleu piqué de petites taches blanches, trop nombreuses pour que l’un d’entre nous ait entrepris un jour de les compter. Et on déjeunait ainsi tous ensemble, dans le grand ciel bleu, baignés dans le sacré, sans que personne ne le sache ni même ne le soupçonne. Mon père rasé de près sentait bon l’eau de Cologne. Non! C’était plutôt le monde entier qui sentait l’eau de Cologne, le monde entier qui était un dimanche, un beau dimanche avec au milieu une famille qui se réveillait unie dans le silence, la retenue, la bienveillance, la gentillesse. C’était rare qu’on mange tous ensemble le matin, même si dans nos esprits c’était tous les jours qu’on mangeait ensemble. Ça on nous l’avait transmis pendant la nuit et par la force des sentiments, c’était nos parents qui avaient placé cette idée sous nos oreillers, une idée qui venait du bout de leur lignée.
J’étais assis sur le banc, un banc qu’on avait trouvé sur un quai de gare désaffectée et qu’on avait repeint blanc crème un samedi matin. Mes deux soeurs portaient une jolie robe à carreaux, mon père une belle chemise blanche, une cravate rouge profond, avec un noeud qui dansait. Ceux qui le voyaient à l’usine pendant la semaine ne l’auraient pas reconnu, il semblait appartenir à un monde céleste. Et tandis que ma mère, en robe de chambre, debout bien avant nous s’affairait devant la cuisinière, mon père volait un petit moment au silence pour prier : Notre Dieu notre Père nous te bénissons pour cette nourriture que tu places devant nous. Donne-nous des coeurs reconnaissants. Amen.
Ce jour-là ni mon père ni ma mère n’avaient besoin de nous demander d’être sages, car on était sages, c’est sûr. On mangeait nos tartines avec la même conviction que nos amis catholiques d’Ancône qui suçotaient l’ostie. C’était ainsi, c’était beau, aucun grincement de dents. Mes soeurs et moi on savait tout ça bien avant notre venue au monde, c’était facile puisque nos parents l’avaient eux aussi appris bien avant la leur, personne s’était donné le mot, c’est dire qu’on était bien unis.
Le dimanche ça servait d’abord à ça, à être sage. Et quand il y avait une petite bagarre, parce que ça arrivait quand même une petite bagarre, on disait pouce, et ça comptait pour beurre. Mais attention on ne le disait pas, ça aurait tout faussé, le dimanche les faux pas ça n’existait pas, on ne devait même pas y penser, c’est pas qu’on croyait en quoi que ce soit, mais le dimanche quelque chose nous enveloppait et nous dépassait tous, une chose hors de laquelle il n’y avait rien.
Jean Prod’hom
Dimanche 14 février 2010

C'était quelqu'un qui, en fin d’après-midi, tandis que ses camarades pianotaient à l'étouffoir sur les clavecins de la salle d’informatique ou bouclaient leur sac à peines, demeurait assis en arrière du brouhaha, dans une poche de lumière, bien droit face à la table grise. Ce jour-là il ne restait que quelques mots sur le morceau de journal noirci de coups de feutre noir épais, il semblait surpris, inquiet même. Mais il a suffi de lui dire oui, de lui dire un oui qui dit oui, pour qu’il soit réconforté et aille jusqu'au bout de l’entreprise qu’il avait initiée, jusqu'au bout.
C’est la fraîcheur qui parle
d’une même voix
dans le pré
et sur mon visage
Il se faufilait discrètement parmi ses camarades agglutinés devant le bureau pour faire voir un bref instant son travail. Il s'en excusait presque. On n’avait qu'à confirmer la voie qu’il avait prise. Et comme chaque fois lorsqu'on relevait la tête, il avait disparu, craignant de prendre trop de place, de s'incruster. Un seul signe, un pauvre signe semblait le rassurer, il ne s’appesantissait sur rien.
Il imaginait des solutions inventives et élégantes, savait recycler tout ce qui se présente, faisait la preuve quotidienne que la rigueur ne relève pas d’un genre particulier, mais s’applique tout autant à la lecture, à l’écriture, à l’histoire, au calcul. Il démentait le grand partage qui faisait des deux cultures des adversaires irréconciliables. Peut-on accéder à la réalité sans disposer un peu de l’une, un peu de l’autre?
On se réjouissait d’apercevoir les textes au sommet de la pile: toujours la même rigueur, les mêmes exigences, aucun relâchement. Mais si au commencement on plaçait ses textes au sommet de la pile, c'était au-dessous qu'on les glissait à la fin. On les gardait pour le dessert.
Il se demandait parfois ce que les maîtres voulaient de lui. Eux, de leur côté, ils se demandaient ce qui lui manquait. Il n’y a pas de mot pour dire le manque qui nous manque. Cet inconfort faisait avancer le maître et l’élève.
C'était quelqu'un qui était sur le point de découvrir la liberté.
Jean Prod’hom
Dimanche 7 février 2010

La porte s’ouvrait et se refermait sur des corps trapus qui vivaient depuis toujours à contre-jour, tous à la même enseigne au bout du monde, des corps de pierre qui répondaient au nom de Marc, Luc ou Jean. L’air froid et les soupirs avaient investi les lieux si bien que l’après-midi n’allait certainement pas se prolonger, le patron ramassait la vaisselle qui traînait, les clients qui avaient réservé la table près de la fenêtre n’étaient pas arrivés. Quelques anciens meuglaient par atavisme des formules de politesse avant de s’éclipser sur la pointe des pieds, d’autres riaient gras, un bref instant avant que le silence ne se mêle à l’air sec, aucune femme, tout était en morceaux.
Il fallut que je souffle sur les braises pour qu’on se souvienne comment tout cela s’était terminé il y a une quinzaine d’années à la lisière du bois, une ferme isolée à laquelle on pouvait discrètement accéder par derrière, en haut de la pente qui descendait jusqu’au moulin. le feu, les flammes hautes qui avaient rongé la charpente et qui s’étaient élancées glorieuses dans le ciel, jetant haut la cause morte que les adeptes de l’ordre défendaient, innocents et crédules, nous n’en étions pas. Et quelques heures plus tard, avec le cri des sirènes qui s’éloignaient en toile de fond et le rouge panique des causes sottes, plus rien. Aujourd’hui le café désert, les bois noirs avec l’empreinte effacée de la déraison, derrière le foyard couleur de rouille, là-haut, plus haut, le regard perdu des villageois qui ne se souviennent de rien. Mais de quoi? Il y a parfois des événements qui n’en finissent pas et qu’on emmène avec soi jusqu’à la fin, sans qu’on n’en sache rien, ici et ailleurs, partout. Et ça reste comme la peur, comme le lit de la Lembe qui coulait déjà cet automne-là.
Jean Prod’hom
Dimanche 31 janvier 2010

Encalminé d’avoir trop poussé la machine, il se retrouve les yeux grand ouverts, assis devant ce qui reste à faire, le corps dans un corset, las, des morceaux de paille au fond des yeux, du verre dans la bouche, avec pour seuls compagnons des machines domestiques qui ronronnent : le chat s’est tiré. Dehors le silence est cadenassé, des réverbères au milieu. Le jeune poète s’agite comme une poule dont la tête est au pied du billot, incapable de tirer le moindre plan, même foireux, il va et vient dans le lourd, il bégaie en espérant qu’un joli air viendra, que ses pieds battront le rappel. Rien, pas même la force de prier, aucun endroit dans la pièce pour cela. Rien n’y fait, pas le moindre vent pour le sortir de là, et le vent on le comprend – pourquoi viendrait-il jusque-là ?
Soudain ça remue, car la vie traînait par en-dessous, comme une maladie en rémission qui se réveillerait, comme une bousculade dans du solide, deux mots pendus sont tombés, tenus en réserve, usés, roulés, que le jeune homme ramasse. Deux mots qui brûlent, il les lâche, ils font un pas de deux, s’inclinent et versent dans la paralysie ce dont ils sont gros, tout remue; et la machine qu’il croyait morte l’emmène plus loin, l’oriente pour rejoindre par l’un des innombrables biais ce qui s’était refermé de l’intérieur, le vent l’a réveillé, il titube, un mot dans chaque main qu’il se passe comme au jeu du furet. Aveuglé par la lumière des réverbères, le jeune poète ferme les yeux, rameute toute la langue qui roule. Il y a tant à faire, elle lui brûle les doigts. Il aura suffi de jeter bien loin le couvercle qui lui avait permis de faire le décompte imaginaire de ce qu’il doit, pour courir sur ses pieds ailés. C’est bon comme sur une assiette dans le ciel, il repart pour un tour, il esquive, va allégé sur son erre jusqu’à la nuit.
Et plus tard, quand il dormira profondément, les dieux saleront l’océan et le chat reviendra.
Jean Prod’hom
Dimanche 24 janvier 2010

Je n’irai pas à Lourdes déposer mes difficultés, mes questions, mes soucis et ceux de mes proches, je ne me confierai pas à la Vierge Marie qui « médite toutes ces choses dans son coeur » et les transmet à son Fils. Je n’irai ni en pèlerin-malade, ni en hospitalier, ni en pèlerin heureux, ni en avion ni en train blanc de Sion ou de Genève, ni de jour ni de nuit, ni en car, je ne partirai ni dimanche ni lundi, je ne bénéficierai pas des offres préférentielles liées à mon âge et à mon état, je ne verserai pas les 14 francs pour l’assurance accident, décès, invalidité et frais de guérison, ni les 30 francs pour l’assurance annulation qui m’aurait évité de payer les 600 francs de couverture en cas d’empêchement de dernière minute. Je ne bénéficierai pas du transport de la gare ou de l’aéroport à l’hôtel et vice-versa, du logement dans de bons hôtels de rang moyen, des insignes, des documents, des pourboires et des taxes de séjour compris dans ce beau forfait voyage – à l’exception des boissons c’est bien de l’avoir précisé. Je ne préparerai pas ce pique-nique que vous avez conseillé aux usagers du car – c’est à l’entreprise Etoile filante que serait allée ma préférence.
Chers pèlerins, je ne vous retrouverai donc pas sur le seuil de la Grotte de Massabielle en mai prochain. Ce n’est pas parce que je n’en ai pas envie, ou que je ne trouve pas de solides et hautes raison, ce voyage à Lourdes est à coup sûr une immense expérience pour celui qui l’entreprend, qu’il soit malade ou pas.
Mais qu’on doive s’y rendre en prévoyant un billet de retour me bouleverse. Si je suis amené à faire un jour ce voyage à Lourdes, c’est d’abord pour ne pas en revenir comme je m’y suis rendu. Je ne veux pas de forfait aller-retour, je ne veux pas de forfait, je ne veux pas d’assurance sinon celle que j’en reviendrai par d’autres chemins.
Jean Prod’hom
Dimanche 17 janvier 2010

Qui fait passer un peu d’éternité d’une respiration à l’autre assure sa survie. Plus pourquoi pas, mais en usant de ce dont on dispose presque rien. Peut-on sérieusement aller au-delà d’un bout de journée sans étouffer ?
On m’a raconté les limites, j’ai lu quelques épopées qui ont donné du tempo à ce qui en manquait. Mais je me souviens surtout des comptines, des chansons qui reviennent, des jours et des nuits, du soleil à l’est, des promesse qu’on tient et du couchant. Vendeurs de camelote, courtisans passez votre chemin, allez respirer. Tu n’es pour quiconque d’aucun secours. Et si tu ne veux pas de mon indigence, va, je n’ai rien d’autre à t’offrir que d’être à tes côtés lorsqu’à l’aube ce quelque chose qui ne manque pas d’être là et qui m’effraie est là.
Jean Prod’hom
Dimanche 10 janvier 2010
Il faisait déjà nuit lorsque nous est parvenue de la chambre des enfants une mélodie d’autrefois portée par l’un de ces rais de lumière qui maintiennent tendus les interminables couloirs des maisons foraines. Qui s’avance jusqu’au seuil aurait aperçu par la porte entrebâillée une fillette incisive qui faisait ses grands travaux avant le clair de la lune. Nicolas, par quelle route vais-je prendre mon chemin? Je m'égarerai sans doute si tu ne me tends la main.
Inutile de lui tendre la main Nicolas, elle t’a oublié, c’est l’hiver, la fillette danse déjà la ronde du muguet. Regardez-la, des capucines et de gentils coquelicots ornent son front. Elle se lance, les doigts de sa main droite pincent les cordes de l’instrument qu’elle malmène, ils vont vite, invitent à des enjambées que la fillette peine à suivre, c’est qu’ils sont tenus de composer avec ceux de la main gauche qui décident de l’allure à l’avant de l’attelage, ils pressent, ses doigts s’emmêlent. La fillette reprend avec plus de vigueur encore, ça la démange, tout s’emballe, c’est la tarentelle. Elle donne volage son coeur au petit marchand d’galettes, petit berger ou petit cordonnier, à qui le veut, Frédéric ou Henri IV.
Elle joue, et chante Plumes plumes sur le pont d’Avignon, Sors escargot de l’étang plein de sardines à l’huile et ça la fait rire aux éclats.
Jean Prod’hom
Dimanche 3 janvier 2010

On comptait parmi ceux que les dieux avait placés au fin fond de l’un des sept bouts du monde pour garder un oeil sur ce que l’histoire laissait de côté. On habitait le Riau, la maison blanche sur le chemin qui mène au refuge de Ropraz, vous verrez c’est pas compliqué, une maison blanche aux volets verts sur les hauts de Corcelles, à peine un hameau une vingtaine d’habitants.
Tout autour des prairies humides, des flaques, des moilles, des haies. Derrière la Mussilly le bois Vuacoz, plus loin le bois Faucan. Avec nous des chats, le blaireau, des mésanges, des renards, des corneilles, quelques lièvres, des chevreuils, un ou deux chiens, des vaches du Simmental, les taupes et la neige l’hiver.

On y accédait par la Moille Cherry, il fallait bifurquer à droite après le cimetière du village, passer à côté du château puis de l’ancienne école, prendre à gauche du tilleul en direction du refuge de Ropraz et vous étiez chez nous. Ou alors par le plateau de Sainte-Catherine, laisser à gauche l’escargotière, le village des Italiens et la Moille Baudin, la Moille Cucuz, puis à gauche du tilleul. Et vous y étiez à nouveau.
- Et si vous ne trouvez pas demandez!
On ne s’aveuglait pas sur la marche du siècle, mais cette fois la messe est dite, il faut déménager. Les autorités communales nous ont envoyé une vraie lettre dans le style vrai des administrations.
Madame et Monsieur,
Suite à l’attribution de noms de rues et numéros de bâtiments de notre commune, nous avons l’avantage de vous communiquer, ci-après, votre nouvelle adresse officielle:
Chemin de la Moille Messelly 3A
Ce changement d’adresse est considéré au même titre qu’un déménagement.
L’histoire nous a rejoints, il faudra aller plus profondément encore dans les bois.
Jean Prod’hom
Dimanche 27 décembre 2010
- Le Précambrien désigne de façon informelle l'ensemble des trois éons précédant l'éon Phanérozoïque. C'est la plus longue période sur l'échelle des temps géologiques, puisqu'elle s'étend de la formation de la terre, il y a environ 4,560 milliards d'années, à l'émergence d'une abondante faune d'animaux à coquille rigide qui marque, il y a 542 Ma, l'entrée dans l'ère Paléozoïque et sa première période, le Cambrien. Tiens! une échelle contre le cerisier.
- Oubliée après la cueillette!
Jean Prod’hom
Dimanche 20 décembre 2009

S’en approcher d’abord, s’en étonner un peu, à peine. Mais quoi qu’il en soit aller au-delà des calculs, par-delà ce qu’on avait cru bon laisser en réserve pour si jamais. Dépasser le seuil comme si de rien n’était et continuer dans l’incertain, jusqu’au lieu où la question de savoir d’où l’on vient et où l’on va s’effiloche comme un songe mité. Tout ceci n’a plus sa raison d’être, réjouis-toi, tu y es presque.
De ce lieu sans main courante aller encore un peu le sac à dos des hésitations oublié dans la caillasse, laissées au col les oeillères qui emprisonnent les tempes, et se retrouver avec presque rien tout autour, là où coulent les eaux des hautes vallées, là où le pas lisse le chemin de halage.
Car plus rien n’est comme on le croit, c’est le coeur qui cartographie le coeur lorsque tout redevient comme aux premiers jours, lorsqu’on s’avance désencombré, sans regret pour ce dont on s’allège, en disant les mots simples qu’entendra à coup sûr celui qui viendra par après sur les rives de Constance ou au fond de Réchy.
On se retrouvera dans une dépression du jour et la neige se souviendra. On ira encore, allégé, on ne sera pas seul puisqu’on n’y est personne.
Jean Prod’hom
Dimanche 13 décembre 2009
Les enfants dormaient le nez collé aux fenêtres, biscômes, briques rouges et façades de contes de fées, pignons, rêves et colombages, la brume se la jouait coquette en dansant sous les réverbères. C’était comme on l’avait toujours raconté mais fallait pas se tromper. Ça crachinait jusque dans les coins et les chiens pissaient aux devantures des magasins. Les deux miséreux à l’angle de l’église s’enlisaient, effrayés par les employés du commerce mondial qui allaient et venaient en fumant comme des locomotives, tête baissée, poursuivis par leurs dettes, ça ne traînait pas, ils opinaient en secouant leurs mains, ils soupesaient leur avenir caché au fond de leurs poches. Tintaient parfois quelques sous, alors ils payaient à gauche encaissaient à droite, opinaient encore pour faire bon poids. L’eau ne coulait plus dans la fontaine, les pavés de la place serraient les dents, les enseignes de carnaval avaient été soldées et les saucisses noircissaient sur le grill. La nuit, si noire que plus personne ne la voyait, avalait la brume qui s’était enroulée aux réverbères. Pas de pardon cette année-là, ni répit ni trêve, l’avenir était sombre, Niendorf était à l’avant-garde.
Jean Prod’hom
Dimanche 6 décembre 2009

Insipide la pluie crépite sur le toit des maisons; ne surnage dans la boue des bas-côtés de la route aucun des souvenirs que la terre a bus avec les derniers tas de la première neige. Sans goût les hommes laissent des traînées, comme sur un tableau noir mal lavé que la chaleur du poêle n’arriverait pas à sécher, ils font les essuie-glace sans rien vouloir savoir du jour.
On ne voit rien dans cette nuit, on a beau fermer les yeux, rien. Pas même le coeur d’un arbre foudroyé qui flamboierait, quelques coings luisants près d’une fontaine, une grappe de raisin dans la pénombre, les ruchers de la terre.
Pourtant qui tend l’oreille entendrait, tout là-haut sur le plancher d’un coin des combles, un enfant assis en tailleur qui chantonne en nommant son frère et sa soeur. Ils surgissent d’entre les pages d’un album de photographies que l’enfant tient comme un accordéon.
Jean Prod’hom
Dimanche 29 novembre 2009
Le bois mort rode sur l’aire de pique-nique et la fumée se mêle aux doigts calcinés des frênes, les taupes taupinent et les corneilles mastiquent les restes de la belle saison, entre les vieux tonneaux, quelques citernes rongées par la rouille et les pneus orphelins de la décharge de Montgesoye. Les cris des tronçonneuses trouent les collines dont on voit déjà les collets.
Le désespéré d’Ornans s’acharne sur une lyre prisonnière de la roue à aubes en miettes du moulin à Faux, les yeux exorbités, la luette frémissante, bris de céramique, fers forgés et radiateurs.
La Loue file sans broncher vers le Doubs, elle emporte le ventre d’un poisson en loques qui a rendez-vous avec le sud, le bus Besançon-Pontarlier est vide, les casques d’une douzaine de motards sont alignés sur l’unique table de la terrasse du restaurant-pizzeria-grill-salon de thé-glacier-crêperie du Dolmen. Et tandis que je fais les comptes près de Vuillafans, entre le barrage de Bersaillin et celui de Pasteur, j’aperçois sur la rive gauche de la rivière qu’elle touche à peine une plume blanche. Elle déjoue les plans de la providence et remonte muette la pente de la Loue.
Jean Prod’hom
Dimanche 22 novembre 2009
Il ne la voit pas venir, c’est à peine un pincement, et la gorge qui se resserre, comme quand un argument affûté n’a pas porté, pas prêt à renoncer pourtant, certain de trouver son salut dans le salut de l’autre. L’aigreur s’invite alors et l’imparable qui aurait dû faire mouche s’allie aux mots doubles qui se fichent dans le vide avant de lui revenir nus et sans écho.
Il insiste, veut y parvenir. Et il s’enferme dans le tunnel dont il est seul à connaître la carte, il raccommode ce que nul autre ne voit, il remaille les mots défaits au fond des impasses, défait lui-même de n’avoir su forcer le destin, incompris des ligues du monde. La détresse l’oblige à faire marche arrière, mais la retraite est impossible.
C’est l’épuisement qui le fera capituler, le détournera des pages des mauvais jours. Et l’ambition de maîtriser le monstre qu’un hasard a fait naître mais que plus rien ne nourrit s’effondre avant de disparaître, il regarde les chaînes dont il a poli les inaltérables maillons s’enfoncer dans la terre meuble, il crache les fers d’angle, les tenons et les écrous dont il avait la gueule pleine.
Et tout s’en va d’un coup, il cesse de pleuvoir et les mots redeviennent ce qu’ils étaient, chants et rumeurs. Il aperçoit sur la table une carafe, vide, au cou de laquelle cliquette un chapelet, le col s’évase, le souffle du dedans se mêle au vent du dehors, le temps reprend forme et son âme va à la houle.
Jean Prod’hom
Dimanche 15 novembre 2009
Elle dépose avec gourmandise dans le creux de sa main de minuscules fraises des bois qui ne peuvent plus attendre, mûres, fermes, tendres qu’elle entasse avec un soin prudent, plusieurs dizaines, hésite à rompre le délicat équilibre, en rajoute une, deux, trois avant de jeter la tête en arrière et de les engloutir d’une seule fois. Elles ne disparaissent pas mais enflent ses joues qui rosissent, ses paupières se ferment sous le poids de la gourmandise, c’est le plaisir qui se répand, enfle de l’intérieur, persévère un instant.
Puis elle se remet à la tâche, une à une pour une seconde poignée.
Dans le creux de la main le mariage du vice et de la vertu, de la prudence et de la gourmandise.
Jean Prod’hom
Dimanche 8 novembre 2009

Dehors presque rien, ça siffle, ça souffle et la terre fait le dos rond. Les labours expirent comme de vieux volcans. C’est que le réel hésite ce matin, étouffé par l’air humide qui pèse sur ses reins découverts, il est sur le point de renoncer.
Silence dans le poulailler. Pas de lumière, des ombres, des restes de rêves qui rampent, un volet qui grince, des chimères dans les ornières, à peine quelques fantômes et quelques réverbères, vieilles boules fades sur de vieilles échasses, les pieds dans la boue, qui crachotent un orange de rouille sans goût. Ils ne réclament plus rien depuis longtemps.
A 7 heures 40 un fonctionnaire commande leur extinction dans l’un des sous-sols de la ville déchirés par la lumière des néons. Le jour frémit à ce pâle éclair puis remet la tête entre ses épaules. On ne le reverra pas d’ici demain.
Jean Prod’hom
Dimanche 1 novembre 2009

Prétendre que le quartier n’a pas changé et que je le retrouve comme il était autrefois ne me le livre pas plus qu’il ne m’en éloigne. Indifférent à l’idée qu’un jour je pourrais souhaiter revisiter ce que je ne songeais pas même quitter, je n’y étais pas plus présent autrefois que je ne le suis aujourd’hui tandis que je cherche les signes d’une irréfutable présence, le nom d’un rêve gravé dans la pierre qui m’auraient aidé à saisir un instant, cet instant qui m’avait vu m’arrêter un dimanche matin au bout d’un trottoir, un ballon à la main.
Ce n’est pas à pied que je reviendrai sur mes pas, mais en suivant les traces de cet absent dans la mémoire duquel je me glisse pour n’y rien trouver qui relève de ce qui fut. La mémoire de l’absent est vide comme la mienne. La rue est déserte, intouchée, le temps s’est glissé avec les mauvaises herbes entre les pavés du trottoir, pas de saisons, pas l’ombre d’un dimanche matin, aucune question, pas même les rebonds d’un ballon dont je percevrais l’écho et que je renverrais à l’enfant qui joue, mais des pierres qui ne nous ont pas vu passer, qui n’ont pas bronché, qui ne bronchent pas, nous n’y étions pas, l’instant dure intact et montre du doigt la marée qui pousse et reprend tout.
Jean Prod’hom
Dimanche 25 octobre 2009
Je veux avant de m’endormir me saisir de l’un ou de l’autre des innombrables bris égarés du passé que la marée du jour a poussé jusqu’ici, en faire un feu aussi vif que bref en éclairant du bout des lèvres l’un ou l’autre des secrets dont il est l’inconscient messager – bientôt je l’espère avec la même désinvolture que l’ivraie lorsqu’elle écrit en coup de vent dans le ciel ce qui n’est plus.
Les braises tiédissent vite, la nuit s’installe, je me retourne, prends un livre, épais, au feu persistant. Sur le Jadis. Petit Carême. Petit traité. Vie éphémère. Mais c’est encore la nuit tout autour. Je l’éteins et m’endors.
Jean Prod’hom
Dimanche 18 octobre 2009

Le corps frissonne lorsque l’acier raie la pierre, mais rien n’arrête un Deutz Fahr X730. La coutre fixée au sep tire un trait profond dans le pré, elle fixe la bande verte que le soc décolle par en dessous et que le versoir soulève, retourne et déverse sur le côté. Une fois, deux fois, dix fois, ligne à ligne, le pré avec ses indigestes lampées disparaît sans un bruit, sans la moindre résistance. Ondule une mer nouvelle qui s’étend, noire, tendre, grasse, que le soleil fait moutonner. Aucun nuage dans le ciel.
A 17 heures, le Deutz Fahr X730 vrombit une dernière fois et les trois cents chevaux virent au bout du champ. L’acier de la charrue jette un ultime éclat, le silence se cale entre les choses, dans le ciel, le long des sillons. Ça a pris l’après-midi. Le champ labouré ne bronche pas, il attend, se demande si tout cela est bien terminé. Puis on entend les cris des enfants.
Lorsque la herse aura passé demain on aura enterré l’été.
Jean Prod’hom
Dimanche 11 octobre 2009
La pluie sur les tuiles chante le même air qu’autrefois. Mais si un matin on s’y abandonne un peu plus longuement, c’est parce que le corps et l’âme ne croient plus devoir céder au premier appel des sirènes. Les merveilles promises sous d’autres cieux nous tirent certes hors de chez soi et on feint de s’y rendre, sans pourtant ignorer que ce qu’on va chercher si loin derrière les crêtes demeure en retrait et attend son heure lorsqu’on s’éloigne.
Ne pas répondre au second ou au troisième chant des sirènes n’aurait pas plus de chance de voir aboutir notre désir de comprendre ce qui a été que de céder aveuglément à l’appel du lointain, si bien qu’on est tout naturellement amené à emprunter un chemin médian, un chemin qui nous éloigne un peu de ce vers quoi on va, pour être en mesure de reconnaître ce qu’on cherche, et qu’on entend là, tout près, lorsque la pluie chante un air sur le toit, le même que celui d’autrefois.
Jean Prod’hom
Dimanche 27 septembre 2009
Ne t’inquiète pas, la partie n’a pas commencé, avant on ira à l’océan avec nos cerfs-volants, on ramassera des coquillages, on construira des châteaux, on rira lorsque la vague huileuse et sans âme, puissante, obtuse écartera en les caressant les rêves auxquels on n’a jamais cru. Et on recommencera bien avant que la partie n’ait débuté, aussi longtemps qu’il le faudra. Au risque de prolonger jusqu’à la fin la folie des commencements.
On laissera sur la grève les quelques pierres avec lesquelles tu aurais pu élever des palais ou construire des digues. Ces pierres te serviront peut-être un jour à en jeter d’autres pour passer des gués ou remonter des fleuves dont tu ne soupçonnes pas l’existence.
C’est plus tard, c’est beaucoup plus tard que le sablier commence son décompte, c’est trop tard lorsque les dés ont été jetés et que tout est sur le point de finir. Demeure en retrait, détourne-toi de ceux qui te demandent, à toi qui l’ignores, qui tu es, d’où tu viens? Qui le sait. C’est lorsque la partie est jouée que le sablier met en scène l’inexorable. La partie n’a pas commencé.
Tu as le visage de personne, à peine un nom qui te distingue des autres, visage de pierre que nos rencontres attendrissent. Je te reconnais pourtant, temps béni d’avant les promesses. Il ne saurait en être autrement, tu n’es pas seul. N’obéis pas aux princes, aux otages du temps, au règne des fins, à ceux qui surveillent tes engagements.
Ne passe pas du règne des commencements à celui des fins, demeure à l’écart de l’étroite logique du temps, à côté du cou du sablier.
Et recommence s’il le faut, recommence depuis le commencement avec l’exigence des fins.
Jean Prod’hom
Dimanche 20 septembre 2009
C’était il y a près de dix ans aux Posses près de Villars, sur le chemin qui menait au campement et que nous empruntions pour la dernière fois: nous rentrions crasseux chargés comme des mules, avançant péniblement sur ce chemin entaillé par deux profondes ornières dans lesquelles nous risquions de nous tordre une cheville à chaque instant. Ça causait de tout, ça causait de rien. C’est dans la longue courbe précédant le carrefour de la route cantonale que B. a quitté la file indienne et s’est arrêté au bord de la ravine pour laisser passer ses camarades. Je fermais la marche.
Il a souri, a dit au revoir et s’est avancé sans se retourner dans le pré fauché. J’ai fait alors une photo, celle que j’ai sous les yeux, en songeant à tous ceux qui nous quittent. Il s’est éloigné en traînant deux volumineux sacs plastique noir qui contenaient les déchets du campement. Je ne l’ai jamais revu.
Cet après-midi j’ai eu beau chercher dans de vieux cartons, je n’ai trouvé que les photographies de ceux qui sont partis, aucune de ceux qui sont arrivés. Si pourtant, les images de mes enfants au premier jour.
Jean Prod’hom
Dimanche 13 septembre 2009
La Loue est une résurgence du Doubs, on le sait depuis le début du vingtième siècle. On raconte pourtant aujourd’hui encore que cette découverte est due à un savant qui jeta un colorant vert dans une faille sur le cours du Doubs en aval de Pontarlier et qui constata quelques jours plus tard que la Loue était colorée de ce même vert.
Les poncifs ont la vie dure et les sciences la tête sauve. En réalité la résurgence du Doubs a été découverte en 1901 lorsque les usines Pernod de Pontarlier brûlèrent après avoir été frappées par la foudre. Le lendemain, on retrouva des traces d’absinthe et de colorant dans la Loue.
On ignore si les habitants de la vallée, de Moutier, de Lods, de Vuillafens, d’Ornans ont saisi cette occasion pour se plonger dans une ivresse qui a dû les pousser, et j’ose secrètement l’espérer si elle a eu lieu, dans le premier coma éthylique collectif de grande ampleur de l’histoire de l’humanité, mais ce que je sais, c’est qu’on attribua pathétiquement la découverte de la résurgence à celui qui la vérifia seulement, Édouard-Alfred Martel – ou Martell comme le cognac?– et sur lequel a rejailli la gloire de cette cuite salutaire.
Cette attribution illégitime à la gloire du fondateur de la spéléologie moderne c’est à l’effet Pernod qu’on le doit.
Même distorsion épistémologique avec Kékulé, le célèbre chimiste allemand qui est à l’origine de la formule développée du benzène. Paul Feyerabend n’en a pas tout dit dans son plaidoyer contre la méthode. Car si Kékulé a bien découvert en 1865 une façon originale de représenter cet hydrocarbure à l’occasion d’une rêverie au coin du feu, l’historien des sciences a passé sous silence les causes de l’état second dans lequel Kékulé était plongé.
Cette erreur de jugement, c’est à l’effet Pernod qu’on le doit encore.
Jean Prod’hom
Dimanche 6 septembre 2009

La neige a fait son apparition il y a deux nuits sur la Becca d’Audon et l’épaule des Diablerets. C’est tôt, trop tôt pour peindre l’hiver, si tôt que j’en repousse l’idée – elle s’instillerait si je n’y prenais garde, et avec elle celle des feux qu’il faudra allumer avant l’aube, celle de la neige quand elle insiste et qu’elle ne nous lâche plus, celle de la bise qui décide de notre place et de notre rang – ou plutôt je n’en appelle que superficiellement au nom pour tenir l’idée à bonne distance comme une rengaine apprise enfant.
Je reprends la montée vers la Mussily la tête dans les talons. J’aperçois alors comme dans un éclair qui se prolongerait l’île de Sein, son nom d’abord, l’image mobile qui l’accompagne ensuite. Tous deux s’imposent et colonisent quelques secondes mon attention. Je ferme les yeux, les rouvre, je les convoque à nouveau, le mot et l’image ne me font pas défaut, d’autres mots et d’autres images qui se succèdent sans rivalité.
Pas exactement l’île de Sein, mais une suite – indéfinie – d’images de l’île issues d’une même matrice, des images orientées sans que je dispose pourtant d’une place fixe. C’est un autre qui officie et qui, pour répondre à mes souhaits, occupe les points géométriques d’un continuum d’où surgit l’île lointaine, vivante et réelle.
L’île de Sein, celle qu’on ne voit pas lorsqu’on y est, pas plus que lorsqu’on s’en approche depuis Audierne, île, île avec l’océan, bleu, violet et turquoise, lumineux et sombre, le grondement de l’écume, île toute proche et immobile, la lande près du phare, le môle, le quai, la côte à deux pas, les tessons, le tabac du port, le bateau qui fait la navette, le silence des nuits, l’Amérique et le ciel un peu plus haut. Je suis comme dans une bouffée d’idée qui répand ses bienfaits dans toutes les directions. L’idée concrète de l’île me remplit sans entamer les bienfaits du lieu où je suis, le chant des grillons et l’odeur de la sève.
Car je suis bel et bien ici, assis sur le banc de la Mussily, face à la Becca d’Audon et l’épaule des Diablerets. Aller demain à Sein? J’ai pu le croire autrefois, du temps des déceptions, du temps des images qui fauchent les voeux. Je n’ai pas envie d’aller à Sein, d’être submergé par les sensations adventices, les bruits parasites, le voisinage qui oblige.
Mais je n’ai pas envie non plus d’être ici sans l’île de Sein.
Jean Prod’hom
Dimanche 30 août 2009
L’église tend le cou mais son clocher ne dépasse qu’avec peine la cime des arbres, les cloches sonnent, le village tapi dans l’ombre ne bronche pas.
Quelques habitants cependant ouvrent les yeux, ils ont rendez-vous un instant avec une scène qui n’est plus, ils se souviennent des habits du dimanche, des mains qu’on serre sur le parvis, de la fraîcheur, du bois qui gémit, des beaux sourires et des sourires obséquieux.
Le coq a beau chanter mais l’appel des songes est plus fort. Ils ferment les yeux, et c’est tout le village qui se rendort.
Jean Prod’hom
Dimanche 23 août 2009
Les gouttelettes pendues aux oreilles du trèfle, alourdi par la pluie tombée sans discontinuer pendant la nuit, brillaient et prolongeaient l’esprit de fête des jours passés, les foins, les moissons. Mais la rouille qui avait fait son apparition à la lisière du bois sur les feuilles de la première rangée, là-bas au loin, trop loin pour qu’on soit en mesure d’identifier l’essence, annonçait qu’il fallait compter avec la roue des saisons. Peu de mouvement dans ce tableau vivant, sinon celui de quelques nuages attardés, joufflus et souriants, qui avançaient haut dans le ciel en direction de l’ouest pour rattraper le temps perdu. La façade blanche de la maison frappée par le soleil faisait songer aux lumières de l’hiver. Les volets sombres, les fenêtres et la porte fermées, son éloignement aussi lui donnaient l’air buté. Depuis longtemps déjà ni le train ni le bus ne traversait plus cet appendice du monde que seuls deux agriculteurs du village et un vieux gardaient en vie.
La porte s’entrouvrit et le vieux sortit de la maison blanche pour s’approcher d’un pas hésitant du potager clos d’un treillis sans âge, il n’y pénétra pas mais regarda longuement les chétifs légumes qui enfonçaient leur tête dans les épaules. (Les légumes désespèrent à une telle altitude lorsqu’ils sont sans soin.) Il se dirigea ensuite vers le cabanon de la lisière, qu’il regarda avec l’esprit ailleurs, comme un aveugle. Il revint dans le verger les bras dans le dos, il s’immobilisa, appuya sa canne contre un pommier des moissons, croisa les bras sur la poitrine. Il portait une vieille salopette bleu roi et une chemise vert moutarde, des rides matelassaient son visage, il semblait visiblement indifférent au tour que prenait son domaine. Il croqua dans une pomme qu’il abandonna aussitôt dans l’herbe. Il se rendit alors d’un pas hésitant au bout de l’allée, ne se servant qu’à peine de sa canne sur laquelle il s’appuya pourtant pour ouvrir la boîte aux lettres. Il se redressa, les mains vides, reprit sa lente marche en direction de la maison dans laquelle il disparut, sans même avoir jeté un seul coup d’oeil au ciel qui avait retrouvé des airs de printemps.
Jean Prod’hom
Dimanche 16 août 2009

Que peut-on faire au bord du lac?
Compter les trente-six mouettes alignées sur le môle. Manger par exemple quelques tranches de charcuterie serrées dans deux morceaux de pain, ou une pomme, ou tous les deux.
Deux femmes cherchent un lieu susceptible de leur offrir une certaine tranquillité. Je crains qu'elles ne soient déçues. Seule l'une d'elles, la petite, porte une glacière en bandoulière.
On peut s'étonner ou ne pas s'étonner des risées sur le lac, des quelques bateaux qui disparaissent. Fermer les yeux et ne pas se retourner quand on entend sur le gravier les pas se rapprocher et s'éloigner, et faire mentalement le portrait de l'inconnu sans jamais en vérifier l'exactitude.
Une petite fille est assise au pied d'un banc public sur lequel un homme lit, peut-être son père, ou son grand-père. A côté d'elle une casquette dans laquelle elle a placé un pain au lait qu'elle partage avec une amie invisible. Chacun s'agite, les abeilles, les cygnes, les canards, les corneilles, mais aussi les enfants, les promeneurs, les chiens. Ils se sont donné le mot, c'est chacun son tour. Des mouettes filent ventre à terre vers Morges.
On pourrait lire aussi ce petit texte de Robert Walser, Genève, dans lequel il se demande ce qu'on peut faire à Genève. Toutes sortes de choses.
On peut recompter les trente-six mouettes sur le môle qui sont désormais quarante. Puis aller manger une glace qu'on achèterait au kiosque situé dans le voisinage du siège du comité international olympique, pour autant qu'il soit ouvert. Tout le monde est à Berlin.
Proposer le peu d'eau qui reste au garçon qui s'est blessé avec sa trottinette, écouter ses explications ou poursuivre sa promenade et lui laisser la bouteille.
Les nuages font de l'ombre au Jura et aux Alpes, quelques-uns pourtant ne font rien, ils s'étirent du sud à l'ouest, puis rapidement disparaissent dans le bleu du ciel.
On pourrait prêter un peu plus d'attention à tout cela, au saule qui frémit, remue les bras et propose de l'ombre en dentelle à une femme rousse, cheveux raides, immobile à côté de celle qui pourrait bien être une amie chère. On n'en sait rien mais on pourrait avoir envie de le savoir. Difficile pourtant, car tout le monde se tait, ceux qui parlent comme ceux qui se baignent. Tout est en sursis, les cygnes ont disparu.
On pourrait s'attendrir, s'interroger, ou considérer que tout cela manque de consistance, se lever et rentrer à la maison.
Jean Prod’hom
Dimanche 9 août 2009
D'être amené à affirmer - sur l'un des modes pauvres de la concession, c'est-à-dire hors toute argumentation - qu'il ne reste rien, ou plutôt presque rien, lorsqu'on a cessé de croire en nos facultés à raviver ce que ni le souvenir ni le désir ni les passe-passe du langage n'ont su réveiller, pourrait conduire celui qui tendait encore l'oreille de ce côté-ci du monde avec une certaine bienveillance à s'éloigner un peu plus encore ou à répondre par le théâtre misérable de la compassion, à penser au fond que nous ferions mieux de regretter ne pas nous y être pris autrement, alors que ce qui ne répond plus à l'allant de nos pas ne sombre pas, mais au contraire nous enjoint de lever la tête plus haut, non pas pour voir au-delà en direction du chiffre d'une rédemption rêvée dont on aurait gardé la combinaison secrète dans la manche d'un habit de bure, mais précisément parce que nous n'avons pas autre chose à faire que de continuer, ne pas remettre les armes, demeurer silencieux au coeur d'une bataille sans surprise et immobile dont on ne connaît finalement rien, sinon qu'on n'en sortira pas vainqueur, mais seulement peut-être, si tout se passe bien, vaincu.
Jean Prod’hom
Dimanche 2 août 2009

Un froissement de papier a interrompu la rêverie, mais on a beau chercher, rien ne bouge dans les feuilles mortes. Il attend dedans, il écoute dessous avant de se risquer en terrain découvert. Soudain le voici, l'orange de son bec d'abord, et puis ses plumes d'ardoise, son chant enfin, un chant articulé et indivis du bout des lèvres, à peine un chant, un motif liquide qui roule dans la bouche comme des galets remués par le va-et-vient d'une vague.
Une flexion l'anime comme un ressort avant qu'il ne saute, qu'il ne sautille plutôt, et cinq bonds l'amènent au pied de la fontaine dont il atteint le rebord en battant deux ou trois fois des ailes.
Plus un mot, il longe le bassin à l'extrémité duquel il marque un temps d'arrêt, il se lance, un battement d'ailes, il touche terre, et la tête bien droite il entame une courbe de précaution pour rejoindre le dessous des tables et des bancs massifs du refuge dans l'ombre desquels il disparaît, à peine quelques secondes, quelques miettes peut-être.
Le voici de retour, l'orange, l'ardoise, les galets par le même chemin.
Il sautille cinq fois encore puis s'envole, il n'a pas hésité sur le chemin à prendre, le seul qui lui correspond. Il a percé le sous-bois comme aucune flèche ne sait le faire, car l'oiseau juge en même temps qu'il s'égare.
Il a chassé les derniers nuages du ciel et dans l'ombre du bois le merle va et vient, par ici ou pas loin, par là.
Jean Prod’hom
Dimanche 26 juillet 2009

A la fin des journées du milieu de l'été, le soleil et les trembles déroulent sur la route des Censières filant vers le sud un long ruban passementé d'or et d'ombres aux motifs hésitants qui emballe le corps de la passante lorsqu'elle s'avance sous le ciel bleu, la plastronne, la coiffe comme une Morlaisienne, coule liquide dans son dos avant de s'immobiliser à nouveau sur la route qui fuit à l'arrière.
Et si elle interrompt sa marche pour regarder l'habit, la coiffe, la traîne qu'elle était si fière de porter il y a un instant, la promeneuse est surprise de ne voir sur le bitume, à sa gauche, qu'une ombre d'encre immobile et sans nuance, sans dentelle, la sienne, que seuls quelques cailloux blancs éclaircissent par endroits.
Jean Prod’hom
Dimanche 19 juillet 2009
Sur les pavés de la ruelle un vieux conduit son cheval harassé au pré, la petite aiguille de l'horloge trotte. La brise qui va et vient dans la cuisine effleure le blanc de porcelaine de l'évier fêlé, tiède encore. Un linge sèche sur le dossier de la chaise qu'a quittée l'enfant, il lit sur le fauteuil du salon recouvert d'une housse blanche un grand récit. D'autres l'avaient lu avant lui, mais il ne le sait pas.
Jean Prod’hom
Dimanche 12 juillet 2009

Tandis que la marée remontait l'estuaire de l'Odet aussi haut que le ciel le lui permettait, l'océan envoyait ses messagers sur les bords du Steïr et du Jet, puis au-delà de l'immense étoile bleu sombre qui s'était formée, quelques goélands qui pénétrèrent loin dans les terres, crièrent dans leur langue l'inouï, tournoyant fous et furieux au dessus des barres de la ville, hochèrent une dernière fois leur tête tordue comme des chevaux contrariés avant de s'en retourner à tire-d'aile, muets, vers l'océan qui ne les avait pas attendus.
Jean Prod’hom
Dimanche 5 juillet 2009

Chazelles-sur-Lyon est une modeste ville de cinq mille habitants dans les Monts-du-Lyonnais qui a connu ses heures de gloire dans la première moitiè du siècle passé, à l'époque d'Eugène Provot qui y lance l'industrie du chapeau à la fin du XIXème siècle. Ce bienfaiteur de Chazelles meurt riche et glorieux en 1932. Mais Eugène Provot et ses successeurs n'ont pas régné seul sur les chapeaux de France. Ils ont partagé le filon avec les Moreton, Ecuyer, Fléchet, France, Béroul. Et pour clamer urbi et orbi leur réussite, ils se sont tous fait construire à Chazelles des châteaux néo-néo-classiques de stuck. Il n'en reste rien, excepté celui de Fléchet qui tient à peine debout, entouré de pavillons branlants qui ne lui survivront pas.
Le train qui amenait les ouvriers de Lyon ou de Saint-Etienne jusqu'à Viricelles n'existe plus, pas plus que celui qui les conduisait ensuite de Saint Symphorien ou de Viricelles à Chazelles. On a effacé jusqu'aux traces de la gare, et on arrache les rails du côté de Sainte-Foy-l'Argentière.
Que reste-t-il de cette épopée? Les pignons des châteaux de l'esbrouffe ont disparu, demeurent les usines aux briques rouges, les vieilles ouvrières, et les hautes cheminées.
J'ai une préférence pour Brigitte Cibert qui porte avec le sourire ses 88 ans, elle règne seule sur une petite maison sans confort qui a survécu aux châteaux de ses patrons pour lesquels elle éprouve aujourd'hui encore une vive reconnaissance, elle habite rue Pierre Cernize, adjoint au maire à la belle époque de l'industrie du feutre, mort en 1963 avant le grand déclin.
C'est dans son jardinet - d'où on aperçoit la haute cheminée de l'usine Moreton au cintre inquiétant - qu'aurait pu commencer une histoire très banale, l'histoire d'Arthur, un garçon d'une dizaine d'années arrière-petit-fils de Brigitte. Il aurait joué avec un diabolo tandis que la nuit tarde à s'installer.
Cette ville, Arthur, Brigitte Cibert, Eugène Provot, les châteaux, les cheminées, les jardinets sortent tout droit d'un roman d'André Dhôtel dont j'aurais voulu être le lecteur enthousiaste.
Jean Prod’hom
Dimanche 28 juin 2009

Des échelles sans personne, des poignées de cerises qui tachent les mains des enfants, on passe, ils jouent à mourir. Un grand a bien fait les choses et s'est entamé profondément le pouce avec son opinel, d'autres crachent des noyaux.
A l'écart les abeilles vont et viennent en passant sous les avant-toits rouge, bleu et jaune des ruches placées sous un hêtre aux capsules poilues couleur de miel.
On attend, on n'arrête pas d'attendre, ceux qui peinent, ceux qui vont de l'avant, ceux qui nous attendent, ceux qui nous ignorent ou nous ont oubliés. Par l'ouverture on aperçoit la plaine vallonnée qui s'étend jusqu'au Jura, les traces plus jaunes du passage des chars dans les champs moissonnés, les ballots de paille deux par deux, les arabesques vert profond qui cachent les rivières, quelques pièces d'un puzzle qui s'étend jusqu'à l'horizon, et ici et là, d'immenses pylones et quelques clochers reliés par des fils invisibles.
Les casquettes à visière et les lunettes à soleil cachent la liberté qui les habite, des griottes sur leurs oreilles enflamment leur silhouette tandis que quelques papillons se posent sur les polos de couleur, d'autres papillons virevoltent et nous suivent un instant.
Il fait chaud, les champs de maïs aux feuilles d'acanthe ont besoin d'eau, mais les nuages qui s'amoncèlent au nord ne tiendront pas aujourd'hui leurs promesses, et la savante architecture de tuyaux d'acier inoxydable qui recouvre les cultures des maraîchers demeure muette. Peu d'eau dans la Mèbre, peu d'eau dans la Chamberonne, peu d'eau dans la Venoge. Toutes les trois laissent voir leurs gencives de molasse. Du côté de Jotenel, les tournesols ont le visage tourné vers nous.
On a traversé les villages comme on enfile des perles. On y entre on en sort, les tunnels ne sont pas là ou l'on croit. Trois fois dans la journée, on apercevra par une échancrure la surface bleue, immobile, du grand lac.
Jean Prod’hom
Dimanche 21 juin 2009

En réalité nos entreprises ne s'achèvent pas lorsqu'elles semblent nous satisfaire dans leurs contenus, leur allure ou leur chemin, mais seulement lorsque l'autre qui ne fait qu'un avec nous et qui a suivi avec bienveillance l'affaire dans notre dos peut se retirer de la scène avec une image qui préserve les autres images - tant celles qui ont été que celles qui seront - collectées et promises dans la mémoire discontinue de la bibliothèque de Babel.
Si le poème fait entendre tant bien que mal le mouvement dont il est le produit et qui en est sa source bégayante, s'il fournit une arène à la vie qui le traverse, si, pour qu'elle puisse se maintenir en équilibre, il lui offre une assiette, s'il ne prend pas la vie en otage et si, maintenant ou tout à l'heure, il oblige sans prévenir l'auteur épuisé à déposer les armes, il est grand temps que celui-ci se retire et s'attelle à autre chose.
Mais si, dans le même temps, le poème hypothèque ce qui ne le concernait pas, il est encore temps de se soumettre et de recommencer, ou naturellement de se taire.
Les textes sont avec la conscience consciente les seuls accidents de l'espace continu.
J'aime assez cette idée que les textes sont des singularités disséminées dans le réel, comme des îles, sans que celles-ci n'aient pourtant aucune relation avec lui, sinon celle d'offrir à celui qui y débarquerait un répit, une vacance: on sort du jeu, intouchable comme à la courate perchée.
Le texte est comme un avion de papier imprimé habilement plié qui profite de l'impulsion initiale pour garder de l'altitude, tournoyer, venir d'ici et aller nulle part. Comment peut-il m'être étranger s'il a volé jusqu'à moi? Divin et je le lis en conséquence.
Et je le lance plus loin.
Il y a deux mondes, l'un dans lequel on est embarqué et dont il ne sert à rien de vouloir s'extraire autrement qu'en mourant, un autre dans lequel on est sans attache à mille milles de toute terre connue et qui nous permet de voir la nôtre comme on ne la voit jamais d'ici, comme une médiation vers autre chose. Et c'est parce que nous passons si aisément de l'une à l'autre que nous avons à faire avec le divin.
Commencer quoi que ce soit, c'est évident, relève du courage et de l'inconscience; ce sont la suffisance, l'épuisement ou les conventions qui commandent la plupart du temps le terme de nos entreprises. Mais c'est parfois aussi ce qui s'y est glissé, ce qui a grandi aux dépens de son auteur et qui a décidé un jour de se dégager de ce qui le retient, ferme la porte et va pour son compte.
Chaque mot, chaque geste se devrait donc de garder les portes et les fenêtre ouvertes. Le sens ne doit pas buter dans l'impasse que constitue sa fin, car c'est précisément là, à la fin, là où sont collectés tous les flux qui bariolent les deltas de nos vies que s'ouvre sur la mer ce qui est à dire et que le texte a désigné en le taisant.
La majeure partie de nos gestes, de nos pensées, de nos projets sont des réactions aux circonstances négatives qui se présentent et qui pourraient, si on n'y réagit pas sur le champ, entamer tragiquement notre intégrité physique ou mentale. Un peu comme l'énoncé négatif qui ne reconnaît que trop bien ce qu'il nie.
Reste une part de liberté aux pouvoirs exorbitants qui nous met au prises avec rien. Un peu comme un assertion qui anticiperait ce qui n'a jamais été exploré. Mais pour s'engager sur cette voie étroite et faire quelques pas dans ce désert, faut-il encore accepter d'être n'importe qui et accueillir un autre sans lequel ce désert resterait désert.
Jean Prod’hom
Dimanche 14 juin 2009

C'est qu'il faut tout reprendre à chaque fois depuis le début, s'extraire de la maison et de la partie qui nous ont tant appris et sans lesquelles nous ne saurions vivre. Nous heurter aux murs, au toit et au sol qui nous enclosent, en sursis. Déjouer les leurres et les pièges, abandonner aussi quelque chose comme la paix à laquelle songent le soir ceux qui ont bien combattu. Mais cette maison pèse, elle abrite un manque que nous nous étions promis de combler un jour, plus tard – ainsi naît l'histoire. Et nous avons oublié cette promesse, et nous avons relégué le manque qui raie nos vies. Celui qui jette un coup d'oeil pas la fenêtre l'aperçoit pourtant, éveillé, alangui, patient.
Je connais quelques sections de l'itinéraire qui conduit à l'air libre, quelques raccourcis même, je sais les temps qui conviennent - la nuit après avoir payé notre dû à la grande affaire - et je me fais la belle, franchis le mur d'enceinte, les mains ouvertes, avec pour seuls bagages quelques laissés-pour-compte, une ou deux pièces orphelines du grand puzzle.
Me retrouver à l'air libre, ébrécher la mandorle dans laquelle le saint s'est retrouvé forclos et solitaire, écarter les rideaux et laisser la lumière chasser la pénombre de nos raisons, écouter les voix qui s'attachent à dire ensemble le mystère sur lequel reposent nos vies.
J'écoute d'abord la voix qui dit non et m'oblige à redoubler d'efforts, je tends l'oreille, c'est l'autre voix, la tienne, j'en distingue la source, là-bas, elle ne dit rien, à peine une voix, à l'autre bout du terrain vague.
Me voici à l'air libre et je distingue les mots de quelqu'un qui veille. C'est avec lui, fort et contrefort, que nous avons édifié autrefois des palais, on s'en souvient, toi dans ma langue et moi dans la tienne. Aujourd'hui c'est un terrain vague, je ne regrette pas nos cathédrales.
Ces mots que je ne comprends pas amènent l'air qui me manque, ils m'aident à agencer les miens. Je rêve d'un poème en bordure du désert au-delà duquel j'entendrais les éléments d'une langue que je ne comprendrais pas mais qui détiendrait le secret du manque qui habite toute chose et d'où est né le monde.
Les cloches qui annoncent la tempête se font entendre côté jardin, je ferme les yeux, elles s'éloignent côté cour. La tempête a passé.
Que s'est-il passé? Une éclipse? Un instant qui s'allonge dans le sursis d'une écriture à plusieurs voix. Les voix se rapprochent et s'éloignent, elles dansent l'une avec l'autre sans jamais se confondre, jamais à la même place, deux voix dans la nuit de chaque côté d'une scène sur laquelle se lève le jour.
Des loups repus tournent autour d'une proie absente, comme des éphémères dans la nuit au solstice d'été. Et on passe, chacun à sa manière, tout près de ce qu'on désigne ainsi, sans espérer pourtant jamais parvenir à faire autre chose que l'effleurer.
Jean Prod’hom