août 2009

Rétablir l'ordre universel

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Il y a des jours qu'on voudrait ne pas avoir à entamer ou, puisqu'il est trop tard, hors desquels on voudrait sortir au plus vite, arriver au soir. Des jours sans bord, sans bout et sans forme, rongés par l'horloge, eau morte, des jours moites, noyés dans une haine et une chaleur lourdes et diffuses.
Alors on la passe comme une longue douleur qui va bien finir avec la venue du soir. On a beau gesticuler, aller et venir, le ciel n'est pas là, invectiver ou sourire, rien n'y fait. Aucune entreprise ne trouve son assise, les oiseaux se taisent, les nénuphars se cachent. On voit grossir les soucis nés de l'orgueil, à la presse de rien, à la presse de tout, capable seulement de vouloir en découdre avant d'en découdre, secoué par les chiffres d'oisifs calculs sans fin.
Seule la bienveillance de l'enfant qui a senti le vent mauvais se lever sauve la mise en allant chercher la brouette, il y met la terre fraîche arrachée à la terre et ainsi rétablit l'ordre universel. Permalien

Quelque chose de tranquille

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Que peut-on faire au bord du lac?
Compter les trente-six mouettes alignées sur le môle. Manger par exemple quelques tranches de charcuterie serrées dans deux morceaux de pain, ou une pomme, ou tous les deux.
Deux femmes cherchent un lieu susceptible de leur offrir une certaine tranquillité. Je crains qu'elles ne soient déçues. Seule l'une d'elles, la petite, porte une glacière en bandoulière.
On peut s'étonner ou ne pas s'étonner des risées sur le lac, des quelques bateaux qui disparaissent. Fermer les yeux et ne pas se retourner quand on entend sur le gravier les pas se rapprocher et s'éloigner, et faire mentalement le portrait de l'inconnu sans jamais en vérifier l'exactitude.
Une petite fille est assise au pied d'un banc public sur lequel un homme lit, peut-être son père, ou son grand-père. A côté d'elle une casquette dans laquelle elle a placé un pain au lait qu'elle partage avec une amie invisible. Chacun s'agite, les abeilles, les cygnes, les canards, les corneilles, mais aussi les enfants, les promeneurs, les chiens. Ils se sont donné le mot, c'est chacun son tour. Des mouettes filent ventre à terre vers Morges.
On pourrait lire aussi ce petit texte de Robert Walser, Genève, dans lequel il se demande ce qu'on peut faire à Genève. Toutes sortes de choses.
On peut recompter les trente-six mouettes sur le môle qui sont désormais quarante. Puis aller manger une glace qu'on achèterait au kiosque situé dans le voisinage du siège du comité international olympique, pour autant qu'il soit ouvert. Tout le monde est à Berlin.
Proposer le peu d'eau qui reste au garçon qui s'est blessé avec sa trottinette, écouter ses explications ou poursuivre sa promenade et lui laisser la bouteille.
Les nuages font de l'ombre au Jura et aux Alpes, quelques-uns pourtant ne font rien, ils s'étirent du sud à l'ouest, puis rapidement disparaissent dans le bleu du ciel.
On pourrait prêter un peu plus d'attention à tout cela, au saule qui frémit, remue les bras et propose de l'ombre en dentelle à une femme rousse, cheveux raides, immobile à côté de celle qui pourrait bien être une amie chère. On n'en sait rien mais on pourrait avoir envie de le savoir. Difficile pourtant, car tout le monde se tait, ceux qui parlent comme ceux qui se baignent. Tout est en sursis, les cygnes ont disparu.
On pourrait s'attendrir, s'interroger, ou considérer que tout cela manque de consistance, se lever et rentrer à la maison.
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Ce n'est pas l'heure de rentrer

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Les émanations lourdes et enivrantes de la sève que dégagent les rondins de sapin couchés dans les épines croisent l'air bleu et l'humidité qui monte de la terre, elles font tourner la tête et mon visage se penche vers la brise. Les sots soucis qui me talonnaient en montant la Mussily s'évanouissent, je respire, m'allège, rien ne peut désormais m'arrêter.
Il faudrait pourtant que je me lève, une résolution idiote traîne dans les parages, issue d'un mauvais calcul, comme si le petit bonheur auquel j'étais parvenu et qui s'élargissait reviendrait plus vite encore si j'y renonçais à l'instant. La maison là-bas est pourtant vide, ce n'est pas l'heure de rentrer et je n'ai de compte à rendre à personne.
Je prolonge l'aventure en me vissant au banc de bois, remettant d'un coup tout à plus tard, tourne la tête, tâtonne à nouveau pour trouver le meilleur angle, me cale dans ce bain d'essence qui bout, m'enveloppe et me délivre de toute attente, tout est décanté, léger dedans et dehors.
Je souris en pensant à mes trois enfants si jeunes encore, le bonheur se mêle aux senteurs et à la tiédeur humide. J'imagine leurs yeux, leurs sourires, leurs pas sur le chemin qui monte jusqu'ici, les voici accompagnés de leur mère qui en tient deux par la main, ils se rapprochent, l'avenir dans la poche, sérieux, pressés, légers, tendres comme du trèfle.

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Mes amis se réjouissent des progrès de la médecine et des biotechnologies. C'est tout juste s'ils ne se congratulent pas, pas l'ombre d'une ombre à ce tableau. Je me tais mais n'en pense pas moins: les généticiens nous promettent chaque jour un peu plus d'éternité. Soit ! Mais faudra-t-il aussi qu'à 105 ans je fasse un môme, que je l'appelle Enosh et que je me charge de son éducation jusqu'à 807 ans?
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Rassembler ce qui s'éloigne

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Il faut bien admettre que l'écriture ne va nulle part d'une traite, sauf à penser que ce qu'elle présente recèle strictement les propriétés attribuées communément au réel alors que, si le livre relève bel et bien de l'ensemble des éléments comptables du monde et s'il est l'aboutissement prévisible d'une entreprise qui obéit aux principes du monde physique, il n'en offre pas moins, par un tour dont on ne perçoit que certains effets, un double diabolique, au visage certes moins monstrueux que celui qu'ont cru distinguer avec d'excellentes raisons quelques aventuriers de la pensée en arguant que le réel n'était en définitive que le double appauvri du livre, mais diabolique pourtant, puisqu'il est le lieu par la médiation duquel on se sépare, on s'éloigne, on se détache de ce qu'il indique, ce qu'il nomme et puisque, nous condamnant à nous absenter momentanément des affaires courantes, le livre nous condamne aussi à nous mettre à la traîne des événements actuels du monde, nous condamne à rattraper le temps perdu en imaginant des organisations improbables, des pas de funambule, à concevoir des chemins imprévus, des boucles étranges pour reprendre et comprendre un peu mieux ce qui nous habitait autrefois lorsque, pris dans les rêts de l'immédiat, nous n'avions conscience de rien, pour ne pas perdre de vue aussi ce qui file tandis que nous acceptons d'occuper un instant une île sans obligation loin de la marche forcée d'un monde qui n'attend pas, pour préserver enfin - et c'est là peut-être l'essentiel - ce qui nous échappe immanquablement à l'instant, dans le silence creusé par des mots qui viennent de loin et dont on ne maîtrise pas tous les sortilèges, qu'il s'agit de rassembler continûment, un peu à la manière du berger et de son chien qui rameutent le troupeau menacé par le loup dans son voisinage et la méprise en son sein.Permalien

Ce qui reste

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D'être amené à affirmer - sur l'un des modes pauvres de la concession, c'est-à-dire hors toute argumentation - qu'il ne reste rien, ou plutôt presque rien, lorsqu'on a cessé de croire en nos facultés à raviver ce que ni le souvenir ni le désir ni les passe-passe du langage n'ont su réveiller, pourrait conduire celui qui tendait encore l'oreille de ce côté-ci du monde avec une certaine bienveillance à s'éloigner un peu plus encore ou à répondre par le théâtre misérable de la compassion, à penser au fond que nous ferions mieux de regretter ne pas nous y être pris autrement, alors que ce qui ne répond plus à l'allant de nos pas ne sombre pas, mais au contraire nous enjoint de lever la tête plus haut, non pas pour voir au-delà en direction du chiffre d'une rédemption rêvée dont on aurait gardé la combinaison secrète dans la manche d'un habit de bure, mais précisément parce que nous n'avons pas autre chose à faire que de continuer, ne pas remettre les armes, demeurer silencieux au coeur d'une bataille sans surprise et immobile dont on ne connaît finalement rien, sinon qu'on n'en sortira pas vainqueur, mais seulement peut-être, si tout se passe bien, vaincu.Permalien

Sous le jardin d'Eden

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Il m'aura fallu plus de dix jours d'une lutte acharnée pour venir à bout de l'ennemi. Un grand-père avait livré autrefois de tels combats, plusieurs oncles aussi, plus près de moi quelques cousins: tous victorieux. C'était mon tour.
J'ai livré bataille du lundi 27 juillet au vendredi 7 août. L'ennemi ravageait le sous-sol du jardin, il levait chaque jour, de nuit comme de jour, trois ou quatre buttes de terre. On dit cette terre fertile, je ne voyais que l'ennemi. J'ai d'abord bataillé avec laideur, sans méthode, en tous sens et sans succès, usant de l'eau, du marteau et du monoxyde de carbone, poursuivi par les insomnies. L'ennemi était-il deux, cinq ou dix, je l'ignorais, mais je pressentais une légion. Pensez donc, plus de trente taupinières! Les ennemis allaient-ils s'attaquer aux fondations de la maison?
Décidé à frapper un grand coup, j'ai placé le jeudi 6 août, à la brune, huit pièges à taupes achetés le matin même, je les ai placés dans les galeries étroites de quatre taupinières fraîchement levées. Je les ai placés suivant les traditions héritées de mon grand-père maternel et de sa lignée qui revenaient à la surface, que de la bonne terre.
J'ai souhaité alors avec force que l'aveuglement réputé de mes ennemis, leur museau au boutoir rosé et cartilagineux, leurs pattes aux griffes puissantes les précipitent dans les pinces d'acier. Celles-ci se refermeraient sur leurs reins et ne les lâcheraient plus jusqu'à leur mort et à mon salut.
Le lendemain à l'aube, avant que le coq ne chante, j'ai jubilé en découvrant les responsables des ravages souterrains et de mes insomnies: une taupe, une seule taupe au doux pelage prise dans la guimbarde de la troisième galerie. J'ai failli hurler ma fierté, je me suis senti de la grande famille des hommes, digne héritier de ceux dont je suis le fils, l'égal de mes aïeux et modèle pour ceux qui viendront après moi si bien que j'ai annoncé urbi et orbi ma victoire sur l'ennemi invisible, à mes enfants d'abord, à ma femme ensuite, et à tous ceux que j'ai rencontrés depuis. Je le fais ici. Car on n'en a pas fini avec cet animal qui, à l'insu du serpent, fouissait déjà le jardin d'Eden.
Ma jeune ennemie qui aurait pu hanter plus de cinq ans encore le sous-sol de mon jardin repose aujourd'hui à l'étage supérieur du compost dans un lit cossu de mauvaises herbes. Je respire et je dors à nouveau beaucoup mieux. Je guette pourtant depuis trois jours, car je crains qu'il ne s'agit que d'une rémission. La partie n'est pas gagnée, je le sais, les taupes reviendront, mais je suis prêt et armé, j'enseignerai la tradition à mon fils.

La fierté ne m'a pas quitté depuis trois jours, l'âme et le corps reposés je descends ce matin en ville, là où le bitume a dispensé les citadins de poursuivre la guerre aux taupes, j'y descends pour commander aux éditions Le Temps qu'il fait l'ouvrage de Jean-Loup Trassard, Conversation avec le taupier. Je suis prêt à en savoir plus sur cet animal qui ne voit rien dit-on, mais qui vit quoi qu'on en pense un peu comme nous, dans un réseau de voies de communication complexe, qui comprend des voies profondes, longues et larges, plus permanentes, et un réseau de voies temporaires, superficielles et commerçantes, ainsi que des voies dites de surface utilisées par les mâles à la recherche de femelles.Permalien

Idylle

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C'est au café de l'Evêché que la liberté académique nous poussait chaque jour il y a plus de trente ans. Au café ou sur l'esplanade située à droite des escaliers qui conduisent aujourd'hui encore à la cathédrale. On y parlait du matin au soir de ce qui aurait dû bouleverser le monde mais qui en définitive ne le concernait que peu. On suivait quelques cours, on fumait beaucoup, Yves lisait le Monde, petites lunettes rondes et lèvres pincées, Frédéric claquait les fers de ses mocassins sur les trottoirs, Françoise nous écoutait avec bienveillance, on pêchait les bonnes occasions et l'occasion faisait le larron.
Et puis un jour une nouvelle venue a montré son nez, une petite brune venue de je ne sais où et qui s'amouracha. Elle ne me plaisait guère. J'endurai la situation une paire de jours avant d'avoir la judicieuse idée d'inventer un frère jumeau que je chargeai de me débarrasser au plus vite de l'intruse.
C'est donc ce frère qu'elle rencontra le lendemain et qui feignit ne pas la reconnaître. Elle fit un portrait aimable de l'absent, de ses charmes, de son sourire tandis qu'elle me regardait avec une froideur qui m'étonna d'abord, mais à la réflexion me réjouit: qu'elle appréciât mon frère jumeau eût en effet considérablement compliqué la résolution de l'affaire.
C'est donc lui qui revint les jours suivants et qui lui annonça en fin de semaine avec le plus grand sérieux que l'homme qui lui plaisait tant était parti la veille à Lyon. Une absence qui allait se prolonger plusieurs mois. Cette nouvelle l'attrista et la convainquit de ne plus jamais remettre les pieds sur l'esplanade.
J'ai donc été quelques jours durant un autre en demeurant le même. Et si je l'ai réellement été, c'est bien parce que la fille que j'ai rencontrée cet été-là aux alentours du café de l'Evêché était également elle-même en étant une autre.

Si je me souviens aujourd'hui de cette aventure, c'est à cause de la deuxième des dix nouvelles qu'André Dhôtel a publiées en 1961, intitulée Idylle à Samos, dans laquelle Julien Moreau, chargé des cours de littérature grecque dans une ville de province s'amourache d'une de ses élèves, Marthe Bertin. Mais l'amour n'est pas partagé. L'échec de ses tentatives amène Julien à quitter sa province pour la Grèce où il a coutume de passer une partie de ses vacances et de s'y établir pour vérifier au plus près la concordance des coutumes et de certaines expressions dont le sens lui paraissait mal fixé. Plus précisément au Pirée où Julien se fait appeler Marcos pour être considéré comme un pêcheur du port.
Par un de ces hasards qui font avancer ou bifurquer les récits d'André Dhôtel, Marcos est engagé peu après à conduire sur sa barque deux touristes qui désirent se promener vers Salamine. En saisissant la rame pour placer la barque contre le quai, Julien Moreau reconnaît l'une d'elles, Marthe Bertin qui ne le reconnaît pas. Le doute s'instille pourtant.

Quoi d'étonnant que Moreau ait eu la fantaisie de passer les vacances en Grèce, comme un simple pêcheur? Quoi d'étonnant si encore ce Marcos, par un hasard, avait une ressemblance presque parfaite avec Moreau? Mais justement Marthe éprouvait le sentiment d'une fissure invraisemblable comme si ces deux personnages avaient été les mêmes et différents, soit qu'il manquât quelque chose à chacun d'eux (s'ils demeuraient deux êtres distincts), soit que Moreau eût quelque monstrueuse déficience, révélée justement par le personnage qu'il s'était plu à jouer. Mais qu'importait à Marthe, puisqu'elle ne parvenait pas à éprouver pour Moreau le moindre intérêt.

Pourtant, de vouloir s'assurer de l'identité de Marcos et de Julien Moreau, ce qui devait arriver arrive, Marthe s'approche si près de l'un pour démasquer l'autre qu'ils se retrouvent seuls sur une barque dans le port.

... le paquebot d'Alexandrie entrait dans le port et un projecteur balaya l'eau. Des passagers accoudés aperçurent un peu en dehors du faisceau blanc Marthe et le batelier, et ils eurent le temps de leur crier des phrases obscènes. Le sillage se referma, puis la surface reprit son immobilité. La nuit calme. Mais c'était comme si un éclair violent avait déchiré le ciel.
Au matin, ils rencontrèrent Kotsis qui, sans parler et sans sourire, leur offrit des cigarettes,
Personne ne put apprendre quelle fut depuis ce jour la vie de Marthe et de Julien Moreau. On ne les revit ni en Grèce ni en France.
- Qui sait où ils sont partis? vous dira Kotsis. L'amour les avait frappés comme un malheur, quoique ce soit aussi le bonheur. Je peux vous assurer de cela seulement.


André Dhôtel, "Idylle à Samos" in Idylles

Gallimard,1961

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Il fait toujours bon dans sa maison, ni trop chaud ni trop froid. Admiratif, je m'enquiers auprès de cet ami qui m'apprend que l'isolation de son logis n'est constituée ni de sagex ni de laine de verre, mais des invendus que Garnier-Flammarion lui a vendus en 1995 pour une bouchée de pain.
Qu'on ne s'y méprenne pas, il s'agit là peut-être de la première démonstration, solide et incontestable, du rôle effectif de la littérature dans la société, la première parmi les innombrables démonstrations que tant de littérateurs se sont ingéniés à concevoir pour justifier une activité dont on ne distingue pas immédiatement et clairement, c'est le moins que l'on puisse dire, la nécessité.

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On remballe en silence

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Le vieil apiculteur qu'on aperçoit depuis le banc de la Mussily se retourne et fait un signe imperceptible de la main. Il s'affaire autour de ses abeilles, c'est la fin, il n'en attend plus rien, il remballe. Jusqu'au printemps prochain le rouge, le vert, le bleu, l'ocre de ses dix-huit ruches ne coloreront plus la lisière.
Un signe de la main encore, discret, silencieux avant qu'il ne s'éloigne au volant de sa vieille jeep derrière laquelle une remorque traîne comme un arc-en-ciel quelques morceaux du tableau de la belle saison.
Rien n'a changé dans le bois et sur l'esplanade du refuge de Corcelles, les bruits se mêlent, celui des pas sur le gravier qui crisse comme du verre pilé, celui du vent à la cime les feuillus qui agitent les bras, le bruissement des feuilles chiffonnées à leurs pieds, le ronflement lointain des voitures sur la Route des Paysans, l'eau abondante qui tombe du goulot de fonte et qui claque dans le bassin, le bourdon d'une invisible armée de guêpes, la colère rentrée des avions qui labourent le ciel, l'appel des quelques oiseaux qui se sont partagé le quartier...
Des bruits bien distincts tissant un filet sans bord, qui agit comme une main sur l'assourdissant silence qui pousse, pousse par en dessous.Permalien

Par ici ou pas loin

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Un froissement de papier a interrompu la rêverie, mais on a beau cherché, rien ne bouge dans les feuilles mortes. Il attend dedans, il écoute dessous avant de se risquer en terrain découvert. Soudain le voici, l'orange de son bec d'abord, et puis ses plumes d'ardoise, son chant enfin, un chant articulé et indivis du bout des lèvres, à peine un chant, un motif liquide qui roule dans la bouche comme des galets remués par le va-et-vient d'une vague.
Une flexion l'anime comme un ressort avant qu'il ne saute, qu'il ne sautille plutôt, et cinq bonds l'amènent au pied de la fontaine dont il atteint le rebord en battant deux ou trois fois des ailes.
Plus un mot, il longe le bassin à l'extrémité duquel il marque un temps d'arrêt, il se lance, un battement d'ailes, il touche terre, et la tête bien droite il entame une courbe de précaution pour rejoindre le dessous des tables et des bancs massifs du refuge dans l'ombre desquels il disparaît, à peine quelques secondes, quelques miettes peut-être.
Le voici de retour, l'orange, l'ardoise, les galets par le même chemin.
Il sautille cinq fois encore puis s'envole, il n'a pas hésité sur le chemin à prendre, seul le chemin emprunté lui correspond aujourd'hui. Il a percé le sous-bois comme aucune flèche ne sait le faire, car l'oiseau juge en même temps qu'il s'égare.
Il a chassé les derniers nuages du ciel et dans l'ombre du bois le merle va et vient, par ici ou pas loin, par là. Permalien

Fin de saison

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On n'échappe pas aux regrets lorsque les foins et les moissons sont rentrés, alors que les corymbes des sureaux, des viornes, des sorbiers livrent aux lisières leurs poignées de fruits rouges et aigres. La poussière des chemins s'est installée sur les feuilles du séneçon et du millepertuis, leurs fleurs jaunes lancent à peine quelques feux, sans parvenir à réveiller les lourds verts qui s'épuisent.
Le sommeil n'efface rien, les beaux jours s'enfuient où qu'on aille. Quelque chose s'appesantit, quelque chose cesse de trembler, ce qui poussait par en dessous s'est tu.
Il pleut, il vente, il faut voir désormais les choses autrement et sauver sa peau, aller à reculons, percevoir les premiers signes de la rouille qui s'attaque au feuillage. Elle l'allège, elle va finalement y bouter le feu.
On verra alors le vent se refaire des amis.

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