mars 2009
Qui ne peut voyager
mardi 31 mars

Un pré à la teinte indécise tapisse le fond d'une large cuvette à la profondeur réduite, que borde là-bas une bande étroite d'épineux; s'en dégage à mi-hauteur, à peine, un frêne gris et squelettique. On distingue à travers le tricot vieilli de ce petit bois un second pré qui tire sur le jaune lui aussi, ou sur le vert pâle peut-être, et qui monte en pente douce jusqu'à un grand bois sombre, à l'avant-garde duquel s'avancent trois sapins sans chausse, la tête perdue sous de hauts nuages tristes.
Rien à deux pas sinon l'étroit ruban de bitume, et rien au-delà ou presque, un jardin abandonné aux premiers jours de novembre qu'un inutile treillis aux larges mailles entoure. Le clos est adossé à un talus sur le flanc duquel le regard vient buter avant de remonter jusqu'à la lisière et tenter sans succès de s'échapper par-dessus l'épaule des épicéas. Sur la gauche un antique verger, arbres décharnés, lavandes passées, que le propriétaire ne taille plus qu'au hasard des ans qui passent. Manquent les murs en ruine d'un vieux cimetière désaffecté. Pas un bruit, pas un souffle.
Confondus le clos, les bois, les prés, le verger, pièces si peu distinctes qu'elles tendent à désespérer le langage. Les maintient pourtant ensemble et vivantes le voile oublié d'une mariée égarée, une folle tache blanche, tranchante, l'envers d'une clairière, la pièce solitaire du puzzle sans couture de l'hiver.
Le bétail patiente à la Moille-au-Blanc et les quelques ruches de la lisière sommeillent encore un instant avant de mettre le feu à ce papier gris qui traîne à la queue de ce qui n'est déjà plus.Permalien
Les mots, les choses et les circonstances
lundi 30 mars

Aux mots et aux choses j'ajouterai les circonstances.
Redire donc avec le vieil Eléate que l'être est, s'attacher modestement à l'ombre des choses et à tout ce qui les entoure, relater enfin consciencieusement ce qui se dévoile sous nos yeux: les billes de fayard près de la Jaccoude, la buse de Sainte-Catherine aux aguets, la neige qui fond à la lisière du bois de la Moille-Saugeon, le souvenir de Parménide, l'enfant sur le canapé, le dessin qui traîne sur le bureau, le bruit du tambour de la machine à laver, l'enfant qui éternue, ces quelques mots.
Autant de choses déposées – semées? – sans liaison apparente et qui dessinent le chemin du Poucet que nous reprenons au saut du lit, là où nous l'avons laissé.
Autant de choses qui ont été, chacune à leur tour, le raccourci dense du monde devenu notre égal, le puits dans lequel, un bref instant – mais est-ce un temps? – nous avons été saisis, stupéfaits, et dans lequel nous avons manqué de disparaître. Autant de choses qui, reconnues et nommées, sont devenues ensemble les circonstances qui nous permettent de disposer d'un lieu, d'un temps et d'un langage qui ensemble nous rendent la vue du monde distincte et supportable. Autant de choses, autant de traces juxtaposées, appelant la suivante ou celle qui la précède, ou une autre dans un rythme qui est l'égal de celui du coeur.
Autant de choses, autant de mots enfin, autant de circonstances, autant de traces qui non seulement assurent et rassurent, le temps venu, notre avenir et les circonstances de notre aimable vie, mais qui aident aussi qui le veut à ne pas demeurer enchaîné au bercail, sans succomber pourtant à la noire folie, à prendre des chemins de traverse, ceux qui coupent, le sourire aux lèvres, l'enchaînement convenu des traces et des raisons.Permalien
vendredi 27 mars

Son plus beau souvenir? Avec les copains des Jeunesses campagnardes de son village, lorsqu'ils se sont tiré la bourre sur le Mékong avec des motos-godilles.
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Marche arrière
jeudi 26 mars

J'avais perçu de l’agitation près du poulailler, c'était un verdier fou, retenu prisonnier dans la cage à lapins. Le chat dansait en prélude à la mise à mort que lui dictait son sang. Ni le chat ni l'oiseau ne semblaient capables de résoudre l'énigme qui les avait réunis là et tenus à distance. Ni l'un ni l'autre ne franchiraient les mailles du treillis.
Le chat s'enfuit, les portes du ciel s'ouvrent, le verdier s'y lance.
Ceux que j’ai aperçus lors de leur première virée l'autre matin dans le mélèze, sur la barrière d’acacia ou dans l’air tiédi ont disparu. L'hiver s'est installé à nouveau, giboulées, l'eau cachée dans la neige, les volets qui grincent, les volets qui claquent. Les hommes, les oiseaux et le cortège des saisons ont fait marche arrière.
Où demeurent-ils? Où passent-ils l'hiver. Je les imagine l’oeil clos dans les troènes, immobiles dans les anfractuosités de granit, au pied meuble des mélèzes. Sang froid dit-on! Sentiment d'abandon plutôt, état de déréliction, étanche aux efforts de la raison – j'ai essayé de comprendre en vain.
Dans le jour et la nuit confondues, cachés dans les inégalités de la roche, tapis dans le désordre les haies, d'invisibles oiseaux sans sommeil tiennent en respect nos arrogances, rappellent nos trahisons et notre condition.Permalien
Récursivité partielle
mercredi 25 mars

Le naïf et le désespéré, le pain, la paix, la question du mal, le trait, le coq, la béatitude, la taupe, le passe-partout, amonceler, l’horizon et la glèbe, le chaton, l’arrosoir, courir, l’hésitant et l’obstiné, la veille ou l’ivresse, clore, le grégaire, le foutoir, l’idiot, la corrosion ou la conception, tracer, la contemplation, l’histoire, le jardin, le voleur, la lenteur, le vecteur, les merveilles, peaufiner, chiner, les cendres, les pins, l’interrogation, le couac, saper, l’épitaphe, le dégagement ou la glu, incliner, la crête, le geyser, le sourire, esquisser, citer, cintrer, la souris et le charbon, l’hominisation, le parc, l’odieux, le linge ou le bain, graver, repérer, la disposition et la rage, la levure et le senteurs, le réveil bleu, le réveil rose, faner, l’altitude, détecter, la tâche, l'alternative, manger ou succomber, le moindre mal, l'économie, le héros, le commerce, la cuisine, les bourrasques, l'hic et le nunc, le couac, la portée, l'eau, l'obstacle et le bisse, l'ouverture, le sauvage, la fin de la semaine et début du mois, les nombres premiers, enflammer,les bartasses et les grillons, les combles ou l'aurore, la domination, jouer et s'éloigner, le talus et le coquelicot, l'agréable, le lilas, les foins, vendredi, la cave, les victimes, le chèvrefeuille, l'acacia, l'acacia et le chèvrefeuille, et le lilas.Permalien
De sortie
mardi 24 mars

Au passage du bus – à l’entrée de Dugny – un geai lourd bat de l'aile, il s’arrache avec peine et s'envole lourdement, presque à la verticale, il file entre deux vieux pommiers pleins d'arthrose; le bleu de son miroir alaire disparaît derrière les branches recouvertes de lichens, je pense au pic-vert, même allure, qui a pris le même chemin entre deux foyards, la semaine passée dans les contrebas du Biollut. Je pense encore à la buse qui a attendu mon passage toute la semaine sur le plateau de Sainte-Catherine, à tous ces oiseaux entrevus qui se méfient de mes allures sans pour autant bouder tout à fait ma compagnie.
Une bergeronnette sautille un peu plus haut, l’herbe brûlée par la neige se soulève sous ses pas menus et se bombe.
Un merle rentre les épaules à la sortie du hameau et s’éloigne du bord de la route tandis qu’une trentaine de choucas tournent dans le ciel bleu. Dugny est déjà derrière nousPermalien
Dans le Jorat à vélo
lundi 23 mars

Riau Raubon, Le Cugnieux, La Jaccoude, La Moille Baudin, L'Escargotière, La Montagne du Château, Les Censières, La Moille Saugeon, Le Creux Gadin, La Côte de Mauvernay, Les Vuargnes, Le Chalet à Gobert, Pra Roman, Les Tailles, Sainte-Catherine, La Fruitière, La Crogne, Le Collège, La Goille, Moille Margot, La Plumette, La Brûlée, Les Cullayes, Les Fiauges, Le Bressonne, Les Bossons, La Mellette, Le Bois de Ban.Permalien
vendredi 20 mars

Le froissement des pages que l'on tourne, quelques jambes engourdies que des propriétaire mal définis cherchent à démêler sous la table ronde, des coudes qui se heurtent, des soupirs, les miettes des croissants qui traînent comme l'avoine sur le sol de l'écurie, c'est 9 heures. Les quatre solides gaillards, la tête dans le sac, ruminent sagement les nouvelles du jour sans se plaindre une seconde de l'exiguïté des box.
Il ne lui restait plus qu'à brûler les lambris et les poutres de la petite maison qu'il occupe à la lisière du bois pour combattre le froid et attendre les beaux jours. Mais par où commencer? Le vieux a hésité trop longtemps, il est mort dans la nuit de mardi à mercredi. Personne n'est mécontent, surtout pas celui qui occupe la place près du poêle au fond du café qui désormais lui appartient.
A la table voisine, l'homme en veut un peu à celle qu'il a épousée il y a trente-cinq ans; il lui fait remarquer que si elle et sa Toyota lui avaient laissé le passage à l'entrée du parking, il n'aurait pas rayé son 4x4.
Sans lever les yeux de l'illustré qu'elle consulte, sa femme lui répond:
- J'avais la priorité mon cher ami.
L'homme opine, il n'a jamais eu d'arrière-pensée.Permalien
jeudi 19 mars

Feu de bartasses à la Marjolatte, il est midi. Le paysan ramasse ce que l'hiver n'a pas digéré: brindilles légères, morceaux de mémoire, branchettes de lilas, couronnes d’épines. Au coeur du foyer bordé par un ourlet de neige à la couleur indécise, le feu a pris. La formidable odeur se lève et nous enveloppe, les voix oubliées que nous logions dans les blancs de la mémoire esquissent un chant discret, à peine une mélodie tandis que le souffle brûlant des flammes altère les arbres qui sont restés en arrière et l’horizon qui les croise. Le regard se baigne dans le bleu pétrole du ciel qui est descendu dans les ornières où la glace a fondu.
"Tout événement n'est qu'un accroît de clarté." L'air froid désemcombre la conscience qui se retire dans quelque recoin, il est vain de résister. Le corps lui-même, poreux, est altéré, il est inutile de se frotter les yeux.
C’est l’heure des grands travaux, le passé et l’avenir sont lavés à grandes eaux, les chemins sont mélangés aux talus, les impasses se lézardent. Où suis-je, ici ou nulle part, je suis ce monde renouvelé lancé sur son erre.
Le feu s'éteint, le soir vient. Et tandis que tu lis pour te réchauffer un roman de gare, ceux qui ne répugnent pas à se pencher sur les papiers calcinés, lisent le texte des braises noires.
Minuit sonne trop tôt, et l'aube déjà.Permalien
mercredi 18 mars

J'aurais voulu être mortel, plus souvent mortel, me confie la vieille femme sur le banc devant sa maison, mais je n'y parviens que rarement. Trop souvent je crains d'être jetée par dessus bord. Je m'accroche alors au peu qui me lie à ce que j'ai été, espérant par là être encore un instant. Je passe en revue le cortège des petites douleurs, des stigmates et des insomnies qu'accompagnent les souvenirs et quelques rêves. Epuisée par la férocité des premières et par le vacarme des seconds, je songe alors à mes enfants qui ferment la marche. Le cortège qui s'éloigne, me lave comme une averse. J'aperçois l'herbe fauchée sur le talus, le coquelicot miraculeusement épargné, le feu âcre des brindilles. Le chat s'assied à mes côtés, je l'entends ronronner et meurs un instant.Permalien
mardi 17 mars

La nuit prend si vite ses quartiers le soir que les hommes se retirent promptement, fanfarons parfois, sur les îles qu'ils ont aménagées le jour. Depuis le temps la débandade est organisée.
La nuit ne laisse rien au hasard et s'insinue partout. Seul le ciel noir, mité comme une feuille de millepertuis, clignote de toutes parts, c'est qu'une fête se déroule là-bas, au-delà des Sablonnières. Plus rien n'est à craindre ici, les maisons sont calfeutrées et derrière leurs paupières les hommes s'abandonnent confiants à ce qui ne se voit pas mais qui commande le jour.
Dehors l'obscurité accroupie sur le seuil attend sagement, les écorces enlacent le coeur des grands échassiers qui sommeillent les yeux grand ouverts.
Demain à midi, lorsque la nuit ne sera qu'une ombre, je jetterai un coup d'oeil du côté du couchant et me réjouirai du soir, lorsque la nuit tombe à verse.Permalien
lundi 16 mars

L'eau noie les songes creux et dissémine les pensées qu'on croyait éternelles, demeurent nos vies qui s'allègent jusqu'à la ruine et pour lesquelles on mendierait parfois un jour encore.
J'aperçois le vieux qui brasse la neige, seul dans le bois, il va à la lisière visiter ses abeilles qu'on entend lorsque le soleil guigne. Les ruches enflamment une dernière fois alentour. Seront-ils du printemps?
Comment rassembler les promesses qui débordent avec les mots d'avant? Comment contenir ce qui va de l'avant sans se retourner? Je demeure en retrait et j'assiste à la poussée de ce à quoi je ne suis pas convié.Permalien
vendredi 13 mars

La planète s'est réchauffée encore un peu pendant la nuit, les entreprises sont sous perfusion, les bourses prennent l'eau et une borne Airport a été installée au café. Les mauvaises nouvelles de ce matin ne m'empêchent pas de boire un café à la table ronde, il est 9 heures. Un commercial qui a une chambre à l'auberge descend prendre son petit déjeuner. Il ne connaît visiblement pas les habitudes du lieu et s'assied à ma table, rapproche le cendrier et allume une cigarette. Rien, pas un mot, je doute subitement de mon existence. M'a-t-il vu?
Il sort son ordinateur, renifle deux ou trois fois, rit grassement à la lecture de ses messages, bâille, rit, rerit, renifle et rebâille, la table tremble, il frappe sur son clavier comme un sauvage, envoie des ronds de fumée! Je m'inquiète sérieusement. Quand va-t-il pisser au pied de ma chaise?
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Tiers exclu
jeudi 12 mars

L'un tient le frottoir l'autre l'allumette, ensemble ils boutent le feu et aussitôt les injures fusent. De quoi s'agit-il? d'une dispute autour de noisettes sans goût, un feu de paille sur le blog d'un journaliste de la place. A quelles fins? je l'ignore! Pour escamoter comme souvent l'essentiel et interdire une véritable investigation? Vraisemblablement! mais où est donc le modérateur? Les insultes pleuvent, je redoute qu'ils ne se donnent rendez-vous sur la place publique pour un duel dont je devrai immanquablement être le témoin.
C'est sans compter le héros, et je suis ce héros! Je me lance, affûte ma plume que je glisse entre deux répliques. Je déploie, lame fine, mon art de l'esquive pour éviter les coups qui ne cessent de tomber et celui de la diversion pour éloigner les deux sauvages du champ de bataille. Je redouble de finesse, j'y joins la dérision et quelques figures de l'art de la persuasion, bref ce qui se fait de mieux aujourd'hui dans le domaine.
Je joue si fin, si élégamment, si subtilement que ce qui aurait pu figurer dans le meilleur des traités de rhétorique par l'exemple passe totalement inaperçu, les belligérants font comme si je n'existais pas - m'ont-ils seulement lu? – et m'ignorent et de la pire des façons. J'ai beau me consoler en songeant à la leçon qu'ils regretteront un jour, rien n'y fait, je désespère.
Pourtant on ne les entend plus, aurais-je malgré tout réussi mon coup? Comment en être certain? Je veux m'assurer de mon succès, où sont-ils passés? Google m'aide et je les retrouve bataillant de plus belle sur un autre scène ouverte du net. La haine ne les a pas lâchés, les suit et la bile coule à flots. Je souffre, ils se sont débarrassés de moi de la pire des façons, la honte m'étreint. Je rejoins alors, malheureux et défait, le groupe les rétamés du net qu'un ami a fondé sur Facebook. Personne n'est en ligne! Je quitte le clavecin qui m'a permis tout à l'heure de composer la plus belle des musiques, mais qui a fait de moi, une fois encore, l'égal du soldat inconnu.Permalien
Les bourgeons du tilleul
mercredi 11 mars

A moins d'avoir pris les précautions nécessaires et de nous y être pris sitôt sortis de l'obscurité, bien avant nos premiers pas et nos premiers mots, quand les choses hésitaient encore à devenir des choses et se refusaient aux châsses sacrées des noms, sachons-le, c'est peine perdue!
Il nous est interdit, qui que nous soyons, de comprendre les choses et les événements que la nécessité sème sans compter ou que les hommes placent intentionnellement sur notre chemin, autrement que l'ont saisi et nous l'ont transmis sans broncher ceux de notre sang, ceux de notre village, de notre quartier, de notre giron.
Et pourtant un peu de vérité nous est livrée à la fin du jour, lorsque notre corps devient poreux et que la raison flotte, un peu avant que ses parois ne libèrent les fines particules de l'âme et que la chouette ne s'envole, quand plus rien vraiment ne vaut la peine.
Avant de s'endormir, l'homme peut alors écarter les faux-semblants, consentir à n'être rien parmi le rien – N'aurais-je pas pu être un autre, le premier venu, aveugle et démuni comme lui? – et deviner lorsque plus aucune lumière ne se glisse sous les volets le fin mot de l'histoire: ce qui s'est imposé à ses yeux n'est en définitive qu'un leurre qui l'a habité tout au long du jour et conduit sans faillir jusqu'à l'horizon, un leurre qu'il doit abandonner dans la paume de Charon, pour se défaire de ce qui l'éloignait de la vérité et entrevoir ce qui n'a pas de nom.
Il convient de ne pas renoncer, de ne pas fermer négligemment les yeux, de ne pas abattre l'un ou l'autre des arbres dont nous sommes les rejetons, de ne pas demeurer de ce côté-ci de l'horizon, de ne pas prendre en otage ceux qui viennent ensuite et qui ne nous doivent rien...
Et ce matin, saisir de ce côté-là les imperceptibles signes, quelques senteurs inouïes sans commune mesure avec celles qui baignent le monde pauvre et convenu que le langage peine à dire, balbutier les nouvelles pousses du tilleul nourries par l'antique souche, les jeunes charmilles, les chèvrefeuilles qui marcottent et les frondaisons qui montent légères dans le ciel mêlant leurs doigts vert pâle aux doigts d'or du jour.Permalien
Vent debout
mardi 10 mars

J'ai fait la connaissance d'un poisson aux écailles bleues et aux reflets d'argent arc-bouté dans un aquarium domestique, debout contre le courant. Sa nageoire caudale, soyeuse, allait et venait sans discontinuer et le maintenait immobile, il ne comptait ni son temps ni ses efforts pour demeurer dans cet équilibre précaire. C'était tout moi!
Mais qui donc a osé mettre en scène cet édifiant spectacle? Courageux, je songe un bref instant à vider l'aquarium pour abréger une vie qui n'en a que le nom. Mais que dirait le propriétaire? Je m'approche ensuite de l'animal, me penche et, à voix basse, demande à l'insensé s'il veut bien fermer les yeux – M'entend-il? – sur ce que je ne suis plus en mesure de supporter: sans succès! Je quitte alors les lieux, défait, remonte la Rue de la Farce jusque chez moi, sous la pluie et contre le vent, les yeux rivés aux pavés qui brillent comme des miroirs.Permalien
Approche du monde
lundi 09 mars

Lili expérimente dans son bain:
- Oh! maman, j'ai mis un sparadrap qui ne sait pas nager!
Lili bricole pour Pâques:
- Tu découperas le chablon.
- Mais maman, c'est un poussin jaune, pas un chat blond.
Lili invente un jeu pour Louise:
- On dit que que j'ai un autotocollant jaune, et s'il est là ou là, toi tu dois le dire!
- Je comprends pas! répond Louise.
- Tu veux que je dise plus fort? ON DIT QUE J'AI UN AUTOCOLLANT JAUNE...
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vendredi 06 mars

Lorsqu'il entre tout le monde se retourne, l'homme a fière allure, celle d'un James Bond ou d'un Madoff de banlieue, il tient à l'extrémité de son bras tendu quelque chose qui ressemble à un porte-documents qui en impressionne plus d'un.
Mais l'admiration envieuse tombe d'un coup lorsqu'on s'aperçoit que son porte-documents ne contient ni les instructions de Sa Gracieuse Majesté, ni les parts de fonds d'investissements auxquels souscrivent parfois les gros agriculteurs locaux, qu'il s'agit en réalité du tout nouveau Tupperware extra-plat dans lequel s'agitent quelques spaghettis oubliés. Permalien
Le printemps I
jeudi 05 mars

Après une nuit sans sommeil au cours de laquelle, à trois reprises, la mère avait longuement caressé le corps douleur de sa fille pour le désenkyloser et le ramener sur les rives du supportable, il crut deviner, lorsqu'il sortit à l'air libre, devant ou derrière la montagne blanche prête à bondir qui les accompagne à l'orient chaque jour depuis qu'ils sont là, un pays aux allures sombres. Il était son hôte – là ou là-bas, avec les siens tout proches – et s'en désola.
Il désherba la plate-bande une bonne partie de la matinée et fendit du bois pour réchauffer, quelques matins encore, les coeurs impatients des beaux jours. Au pied de la baie vitrée de la véranda, le premier crocus qu'il avait libéré du roncier ouvrait un oeil immense. Il sentait la terre meuble respirer sous ses pieds, la neige fondait et dessinait avec l'herbe qu'elle découvrait les lettres de nombreuses promesses.
L'homme se tourna vers l'orient. Et la montagne prête à bondir qui les accompagne à l'orient chaque jour depuis qu'ils sont là, mi-fauve mi-sauterelle, il la vit s'éloigner sans un regard pour lui. Il se sentit chassé du monde et ébahi par sa beauté, planté là, et là devant lui, sous ses yeux, au plus haut de son évidence, le jour qui n'avait jamais manqué de rien et qui continuera sans lui. Il demeura immobile un instant encore à la lisière du monde, puis se mêla à nouveau aux senteurs du printemps et au murmure de l'eau de la fontaine.Permalien
II
mercredi 04 mars

Alors qu'elle taillait les rosiers de son jardin, la vieille femme qu'il alla voir lui confia après qu'il eut tenté en vain de lui raconter sa nuit et sa matinée:
– Sache que le pire a toujours déjà eu lieu et que le déni de cette vérité est pire que le pire. Tu le sais depuis longtemps déjà, ajouta-t-elle. Souviens-toi de cette nuit que tu m'as racontée et au cours de laquelle, assis face à cette table de douanier, tu as songé mettre fin à tes jours? Ce dont tu essaies de me parler a déjà eu lieu cette nuit-là. C'est le déni, reprit-elle après un long silence, c'est le déni qui fait de la réalité du mal et de la souffrance le mal des maux.
L'homme quitta la vieille dame. Il crut comprendre alors que ni lui ni les autres ne parviendraient jamais à leurs fins. Il se mit à regretter Dieu. Un instant seulement, parce qu'il eut la certitude que Dieu n'avait pu aller au bout de son projet, qu'il avait réglé incomplètement la question du mal et de la souffrance. Et que devenue trop embarrassante, il l'avait abandonnée aux hommes en leur livrant son fils.
Pourrai-je dès lors supporter ce que Dieu m'a laissé? Me sera-t-il possible de me soustraire à cet héritage? Permalien
III
mardi 03 mars

Sur le chemin du retour, l'homme songea qu'il lui faudrait désormais ménager une demeure à la souffrance qui habite le monde et qu'on lui avait appris à maintenir à l'écart, les yeux fermés. Il décida de lui offrir cette demeure et de lui octroyer chaque jour, chaque semaine, chaque minute qui lui restait à vivre la place qu'elle exigeait, et il conçut le projet de tenir sa promesse.
Il eut à cet instant le sentiment de revivre seul ce que tant d'autres avant lui avaient vécu en groupe, qu'il allait répéter un geste qui avait déjà eu lieu mille fois et qu'il avait exécuté lui-même tout au long de sa vie, mais à son insu.
Sur le chemin qui le ramenait vers les siens, il lui sembla comprendre en outre ce que les hommes complotaient lorsqu'ils se réunissaient dans les rituels étranges, variés, colorés dont on lui avait parlé ou auxquels il avait assisté: ils éloignent, pensa-t-il, – un peu mais pas trop – la souffrance qui nous échoit de par notre condition de mortel, lui ménagent la place dans laquelle ils voudraient tant qu'elle se niche et se taise, une fois pour tout. Le projet de l'éradication totale du mal et de la souffrance qui constitue le coeur de la pensée de l'homme – quand bien même serait-il le seul possible – est cependant un projet vain. Il se souvint d'avoir lu, distraitement, quelques pages de Kierkegaard à ce propos.
Il parvint au chemin qui montait en pente douce jusqu'à la propriété, il aperçut un pic-épeiche rouge sang s'enfuir à la verticale au faîte du chêne, il entendit les poules se réjouir de la terre amollie. Il s'assit sur le banc rouge, regarda la tèche de bois, la vigne, les rosiers et le pommier. Il rentra enfin dans la véranda où il rangea quelques outils. Il s'assit une seconde fois, la tête entre les mains.Permalien
IV
lundi 02 mars

L'homme retourna un peu plus tard au jardin, rangea derrière le garage les pelles qui ne serviraient plus jusqu'à l'hiver prochain, tailla le pommier en espalier à côté de la vigne, puis rentra deux brouettes de couéneaux qu'il fendit. Il marcha sur la neige, du hangar à la maison et de la maison au hangar, à plusieurs reprises, ses pas faisaient fondre la neige et accéléraient la venue du printemps.
Lorsqu'il eut refermé la porte de la véranda, il entendit au salon sa petite fille qui jouait au docteur, il remonta dans la chambre, s'approcha du lit sur lequel s'était endormie la mère de ses enfants, s'y assit. Il aperçut sur l'écran des deux fenêtres qui donnaient au sud deux jeunes garçons qui roulaient à bicyclette dans le champ de neige. Malgré les fenêtres fermées, il les entendit rire aux éclats sous le soleil. Il reconnut le rire de son fils
Dans la chambre d'à côté, la fille qui avait tant souffert la veille ne souffrait plus. Le médicament avait chassé l'hôte indésirable qui s'était retiré on ne sait où, comme se retirent les chats dans les recoins des maisons, pelotonnés dans un nid de vieux tissus, les yeux à demi fermés. Elle lisait mot à mot un récit de fantômes. Elle l'ignorait encore mais le saurait bientôt, les fantômes n'habitent pas seulement le livre qu'elle tenait dans les mains, mais chacun des livres qui lui étaient promis et qui l'attendaient dans la bibliothèque.
L'homme s'y rendit sans un bruit. Il s'assit face à cette table qui lui rappelait une autre table, une table sur laquelle il s'était accoudé autrefois, une table de douanier devant laquelle sa vie aurait pu basculer. Il y demeura, la gorge nouée encore par la souffrance de l'enfant.
Le printemps est gros de toutes les saisons.Permalien