Peuplement

Marie-Noël

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Elle traverse la cour en faisant basculer ses pesanteurs de gauche à droite et de droite à gauche, comme une oie, une oie gonflée à bloc mais sans canetons, suçotant continument le mot de respect qu’elle postillonne au visage des quidams comme un chien pisse au pied des buissons. Héritière des kapos aux lèvres fines et à la croupe de pouliche, elle tient serré dans la main droite un trousseau de clés, se dandine si lourde et si sotte qu’on la préférerait attelée. Marie-Noël est le prototype de la suffisance et de la bêtise universelle, enfant gâté de la tertiarisation, avatar couinant la satisfaction, elle est née du croisement de la prétention et de la frustration. Les institutions qui l’engagent ont tôt fait de le regretter, mais trop tard, la donzelle est une procédurière, difficile de s’en débarrasser.
Marie-Noël est la vice-présidente d’une association qui prône le couvre-feu, elle a épousé un concepteur de gendarmes couchés qui l’a quittée traumatisé quelques mois après son mariage, elle anime des ateliers foireux dans une haute école. Elle en impose en posant des lapins, brasse eaux claires et eaux usées, se saoule le vendredi et le samedi soir.
Marie-Noël est la meilleure amie de Jean-Rémy, une amie de la première heure. Ils aiment aujourd’hui l'art vrai et le piano quand il est bien joué, ils gonflent le premier août des ballons de toutes les couleurs, satisfaits de participer ainsi à la restauration des valeurs. Marie-Noël et Jean-Rémy constituent le plus sombre des continents.

Jean Prod’hom

Dommage

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Ai rencontré ce midi au bois du Four deux vieux dégingandés bavards et sourds. Double rame de haricots sans queue ni tête offrant à qui veut fruits et sommaires. N’ai pas su déchiffrer le secret qui nourrit les cosses de ces deux experts.

Jean Prod’hom

Coup double

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Cheveux blancs en pétard, Johann Schlupp remplit deux seaux de copeaux qu’il tire de l’un des dix ou douze tonneaux bleus entreposés devant l’étable, c’est ainsi qu’il rafraîchit la litière de ses vaches.
Né dans le canton de Soleure, Johann Schlupp arrive à Tramelan en 38. D’abord la montagne de Jeanbrenin avant d'occuper cette fermette sise à la sortie de Tramelan sur la route qui mène à la carrière Huguelet. Deux vaches aujourd’hui, une mère et sa fille, la vieille qui a seize ans a fait trois fois coup double. Johann précise qu’il n’a jamais tiré de lait d’une vache de toute sa vie, les mères dont il s’est occupé ont toujours nourri leur veau dont il faisait ensuite commerce. Johann me raconte sa première belle affaire, son premier taureau acheté lors d’une foire dans le canton de Soleure, pour 2000 francs, revendu 3000 en Allemagne un mois après.

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Il faut savoir que cet expatrié parle allemand à ses vaches, c’est resté sa langue maternelle, dit-il, et celle de son bétail. Il est neuf heures, Johann m'offre la goutte, sa voisine qui passe par là lui fait de gros yeux dont il se moque, elle lui rappelle que c’est elle qui a fermé les poules la veille au soir, qu’il avait oublié et qu’il était dans un sale état. Il rit et insiste, s’explique, j’ai 89 ans, pas un seul jour sans un ou deux verres de rouge, ou un verre de cidre, alors vous voulez me donner des conseils ?
En face de la fermette du Soleurois le jardin d'un marbrier où traînent des pierres tombales, des noms et des prénoms, aux limites de la profanation. Parmi eux Raoul Voumard, mort en 1949 à 25 ans, rejoint par son père en 1976 et Jeanne sa mère en 1985.
Le soleil qu'on n’attendait pas pousse de côté les nuages et les tiendra bien à l’écart toute la journée, malgré deux échecs, en début d'après midi et à quatre heures.


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Jean Prod’hom

Les Mystères de l'UNIL

Dans les locaux borgnes du bâtiment de la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne des petits groupes s’affairent. Des individus défilent dans les couloirs, vont, viennent ou disparaissent, l’hôte de passage les assimile volontiers les uns aux autres, ils se promènent tous du même pas pressé, ils vont à la pause ou en reviennent, s’agrègent ici se dispersent là.
Deux grosses dizaines de chefs, quatre colonies de post-docs et une soixantaine de doctorants, une quarantaine d’administrateurs et de techniciens constituent le Département d’écologie et évolution, mais l’ombre des anciens planent aussi, dinosaures de leur vivant, on aperçoit quelques traces des deux cents chercheurs qui ont collaboré à cette aventure collective. Pas simple de distinguer les techniciens des docs ou des post-docs, à moins de le leur demander.

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Lui c’est Richard Benton, du Centre intégratif de génomique, le chef d’un petit groupe de 17 personnes qui se penchent sur le système sensoriel de la drosophile, son odorat et ses goûts. Il est accompagné d’une technicienne formée à l’Ecole Cantonale Vaudoise de Laborantins et Laborantines Médicaux et d’une post-doc formée à Oviedo.
S’ils nous apprennent que ces mouches ont un faible pour le sucré et le vinaigre, pour la lumière et l’altitude, ils nous font voir aussi que les recherches, si elles répondent évidemment à des impératifs méthodologique et à des outils toujours plus sophistiqués, ressemblent bien plus à des épisodes d’un roman écrit à plusieurs et à l’allure de l’escargot, avec des rebondissements imprévus, des ellipses, des accélérations et des ralentissements bienvenus, qu’au dressage pseudo-scientifique que l’école inflige rituellement à nos élèves.
On notera encore chez Richard Benton, né à Edimbourg, une timide ironie qui pourrait passer pour un manque de savoir-vivre si elle n’avait fait la preuve qu’elle était avec le travail obstiné, la désobéissance, l’humour et l’indépendance d’esprit la seule voie attestée de l’invention et de la nouveauté. Les peintres qui peignent, les écrivains qui écrivent, les chercheurs qui cherchent sont de la même famille, ils ont le même sourire et le même regard habité, ils font ce qu’ils ont décidé de faire avec un sérieux sans faille, sans jamais se prendre exagérément au sérieux.

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Poète, romancier, chercheur ? Ce profil, je l’ai rencontré en fin de matinée dans les sous-sols du Biophore. Pierre Million fait partie de l’équipe de Tadeusz J. Kawecki qui se penche, elle aussi, sur la drosophile. Ce doctorant escamote modestement l’histoire de formation trop complexe qui l’a amené dans ce laboratoire, mais raconte celle que les chercheurs du groupe écrivent autour de la mouche, collectivement : passionnant !
Il y a bien sûr la teneur de cette aventure, les leurres que ces Ulysse de la connaissance placent sur la route de leurs drosophiles issues d’une lignée de plus de 100 générations, les pièges qu’ils leur ménagent pour savoir si elles seront capables d’apprendre à leurs congénères ce qu’elles ont appris sous la contrainte et à force d’essais et d’erreurs, des subterfuges que le chercheur utilise lui-même pour ne pas perdre son temps en travaux fastidieux.
Mais il y a aussi le regard attentif de ce jeune chercheur étonné par ce qui l’entoure, le dénuement de son visage, un peu poète, un peu égaré, ses mains vides, la langue qu’il utilise, précise, avec les parfums du pays du Gard, pour dire au plus près des choses somme tout assez simples. Tout autour des boîtes et des cartons vides.
Avant de conclure, tous ces chercheurs savent-ils qu'ils doivent une fière chandelle à l’un des miens, aventurier et paysan d’Ecublens qui a vendu autrefois une partie de son domaine au canton et à la Confédération ? C’est en effet sur les terres de l’oncle Gaston que se dresse aujourd’hui le Biophore.
Et la drosophile à qui on aura par ruse fait goûter à la pomme de la connaissance sera-t-elle capable d’avertir ses congénères qu’il existe pas loin de leur lieu de résidence des fruits qui pourrissent au pied d’un vieux pommier que mon oncle Gaston avait planté il y a plus de 50 ans dans un immense verger aujourd’hui disparu ?

Jean Prod’hom

La philosophe

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J'ai craint pour l’équilibre mental d'une philosophe qui avait, dès la première heure, juré fidélité à une manière de penser le monde à laquelle elle voulait rallier ceux qu'on l'avait chargée d'initier. Elle le faisait sans relâche, aveuglément, sans s’apercevoir de la solitude qui grossissait en elle et du désert qu’arasaient ses étranges litanies.

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Elle passait près de nous sans tourner la tête, regardait le monde avec une naïveté consternante, en élevant de part en part de cette alètheia qu’elle disait traquer de hautes buttes incultes qui dérobaient à sa vue l'existence même de ce qui avait motivé l'engagement de ses prédécesseurs, le dévoilement, au prétexte que seules ces garde-fous et un travail incessant pouvaient l’éloigner des distractions qui font écran à la vérité.
Non pas qu'elle se trompât, égarés nous le somme tous peu ou prou, mais qu'elle succombe à une double ignorance et qu’elle oblige ceux qui l'entouraient à feindre qu’ils étaient avec elle dans la partie, alors qu’ils manquaient simplement de ce courage élémentaire qui leur aurait permis de l’avertir du danger qui la guettait, ne lui offrant qu’un silence molletonné dans le boudoir de ses certitudes, voilà qui était inacceptable.
Elle était dans sa filière, avait fixé le cadre et le cap de ses espérances, arrimée comme une désespérée à quelque chose qui l'empêchait de tomber, une pensée qui ronronnait de section constante, toute altérité mise à ban, une pensée qui étranglait son corps de la tête aux pieds jusqu’à la rendre invisible.
La philosophe courait un double danger : demeurer aveugle, sourde et muette, ou succomber à la folie en entendant soudain le chant des sirènes. On n’avait plus le choix, les plus courageux ont fui.

Jean Prod’hom

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Combien sont-ils ceux qui vivent jour et nuit avec des essuie-glace ?

Lui sur le trottoir moi sur la route, je croise chaque matin cet ancien élève, dix ans que ça dure. La petite tristesse qui l’habitait sur les bancs d’école a pris depuis ses quartiers et s’épanouit chaque jour davantage. Je regrette parfois de ne pas l’avoir suffisamment encouragé à la faire fleurir dehors – il écrivait bien le bougre. Je suis triste, triste de savoir qu’il y a des choses qui ne se peuvent pas, triste aussi que lui aussi n’y croie guère. A moins que,… plus tard.

Le petit vieux appuyé au montant de la barrière qui longe l’avenue des marronniers et qui peine à retrouver son souffle sourit. Il me rappelle ma mère au mois de juillet 2003. Elle avait alors juste assez de force pour en perdre un peu encore, mais pas assez pour en redemander.

Jean Prod’hom

Vico Santa Maria delle Grazie a Toledo

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Je dédie ces mots à la vierge Marie mon coeur je m’envole et m’approche amoureux comme un enfant je rêve à tes bras offre-moi quelque chose fais-moi oublier la méchanceté la malveillance la guerre donne-moi un peu de paix un peu d’amour je n’en puis plus éclaire cette confusion et le monde désert je te le demande entoure mon coeur mon âme mon souffle mon amour protège-moi comme une mère protège son enfant je t’en prie laisse-moi dormir.

Salvatore Prudele (Saint-Valentin | 14 février 2012)

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Il s’appelle Marco Prudele et habite le rez du Vico Santa Maria delle Grazie a Toledo. J’ai passé devant chez lui samedi passé, la nuit était tombée, la porte de sa loggia était grand ouverte, un poste de télévision distillait une émission de variétés de l’autre côté de la ruelle déserte.
Je guigne, Marco m’invite à entrer dans l’antre de son frère. Son frère c’est Salvatore, il dort, fatigué, très fatigué. Il a subi une opération du coeur en 2012. Un brave gamin qui se trouvait sur l’Achille Lauro lorsque celui-ci a été détourné en 1985. Il a fait un peu le maçon en Autriche, en Allemagne, au nord de l’Italie. Mais il n’a rien redémarré de sérieux, c’est aujourd’hui un pensoniato, alors sans rien dire à personne il a transformé sa maison en vaisseau fantôme, lumineux, il a collé sur les murs de sa chambre et de son plafond ce qu’il a trouvé dans la ville, les textes qu’il a rédigés. Salvatore a neuf frères et soeurs, mais c’est lui, Marco, qui s’occupe du cadet et de cette mère qu’ils aiment tant.
Autrefois c’était l’héroïne et la camorra, plusieurs morts chaque jour. Aujourd’hui c’est les incivilités des enfants. On était des scugnizzi, les choses ont bien changé. Pas Salvatore, il est resté le même, il aime toujours autant sa mère et illumine sa chambre de bouts de chandelles et de tickets de métro, de saintes et de publicités, de cartes de loto et de colliers. Salvatore n’a pas changé depuis le temps, il laisse sa porte ouverte du printemps à la fin de l’automne.
Tu sais, me dit Marco, ici on n’est rien, on est grec et espagnol, c’est nous qui avons fait Naples, je la connais, je te la ferai voir demain. On montera au Vomero.
Marco a les yeux brillants des possédés, il piaffe, respire et pleure. On s’est donné rendez-vous l’année prochaine. Marco me montre encore de l’autre côté de la rue les portraits de ses parents, de cette mère que lui et son frère aiment tant, elle est à l’image d’une sainte, d’une ville. Je ne verrai pas ce soir Salvatore, il n’a pas bronché sous son édredon, il fait le mort.

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Jean Prod’hom



La gâchette sous la paupière

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«Onora tuo padre e tua madre», fu scritto sopra una pietra nel capitolo ventesimo al verso dodici di un libro sacro. Il verbo che l’antico Ebraico impiega è più forte e più pratico del nostro “onora”. È « cabbèd », frutto di una radice che vuol dire: « dai peso ». Dai peso a tuo padre e a tua madre: perché di quel peso sei fatto tu medesimo.
Tu pesi esattamente quanto il peso che avrai dato loro.
Ho obbedito involontariamente a questo comando, mi è capitato di applicarlo alla cieca cercando le loro storie, risentendone il peso su di me.
Capture d’écran 2012-12-05 à 17.42.19Erri de Luca, Plancton, in Pianoterra, op. cit., p. 16

«Honore ton père et ta mère», fut écrit sur une pierre au chapitre vingt, verset douze d’un livre sacré. Le verbe que le vieil hébreu emploie est plus fort et plus concret que notre «honore». C’est « 
cabbèd », fruit d’une racine qui veut dire : «donne du poids». Donne du poids à ton père et à ta mère : car c’est de ce poids que tu es fait toi-même.
Tu pèses exactement le poids que tu leur auras donné.
J’ai obéi sans le vouloir à ce commandement, il m’est arrivé de l’appliquer à l’aveuglette en cherchant leurs histoires, en sentant leur poids sur moi.
Capture d’écran 2012-12-05 à 17.42.19Traduction Caterina Cotroneo

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Clint Eastwood, Louis d’Epalinges et Erri de Luca sont de la même étoffe. Il n’est guère besoin de présenter le premier, le second est mon grand-père maternel. Quant au troisième croisé à Naples l’été passé, il a traduit le quatrième commandement de l’hébreu en italien et j’ai rendez-vous avec lui au cours des semaines prochaines. Tous trois appartiennent à un type reconnaissable d’hommes libres de la seconde moitié du XXème siècle, comme Gilles, Jacques, Alain, et tant d’autres.
Comme François et Jérôme ils avaient l’étoffe des héros, ou des anti-héros, ils ont occupé dans les combats qu’ils ont menés les premières lignes, ils s’y sont retrouvés rapidement seuls. Volontiers redresseurs de tort, ils ne se sont jamais laissé déborder par leurs idées sans que leur corps ne les nourrisse. Des idées ils n’en eurent à proprement parler qu’une, de la dimension d’une tête d’épingle, tête noire et dense qui irradiait ce qu’ils ont touché et fait. Convaincus qu’ils feraient diversion, ils auront donné un peu d’air dans un siècle qui en manquait singulièrement et le courage de persévérer à ceux que l’idée d’indépendance avait désertés.
Leur visage semble remettre à plus tard la tragédie vivante qu’ils ne se cachaient pas. Ils ont été des classiques, pas un mot de trop, actions sans fioritures, leur vie a répondu tout entière à la fois au mystère et à la fureur : Autant que se peut, enseigne à devenir efficace, pour le but à atteindre mais pas au delà. Au delà est fumée. Où il y a fumée il y a changement.
Epargnés par une jeunesse faite d’ennui, protégés par la sollicitude et le silence de leurs parents, mère attentive, père bienveillant qui n’a pas lésiné sur le travail, éducation rigide. Ils ont vécu en marge de la société à laquelle ils étaient destinés, éloignés des sports collectifs où ils auraient fait pourtant merveille, non-fumeurs par conviction, gymnastique quotidienne, alimentation saine, fruits, légumes et crudités, ils ont mené à côté de leur tâche principale une passion seconde, champignons, montagne ou herbiers. Peu de souvenirs de leur enfance sinon cette immense liberté à laquelle les vacances scolaires leur ont permis de goûter. C’est dire que ni le livre ni l’école ne leur ont suffi. Chemin faisant ils ont rencontré l’injustice et la bêtise du monde qui ont eu raison de leur peau lisse : communiste soudain ou anarchiste, fidèle et amoureux, agnostique ou croyant, indigné, jamais malfaiteur, voyou et lève-tôt.
Ils auront porté jusqu’au bout la gâchette sous la paupière.

Jean Prod’hom

Passe

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Les derniers grains de la nuit qu’éclaire d’en-haut un réverbère, le rose de ses pommettes à l’entrée du bourg, la crème dont elle a enduit son visage, les deux petits yeux noirs punaisés au fond de leurs cavités lui donnent l’air d’une poupée de porcelaine immobile dans une boîte à musique oubliée au fond d’une vieille gare. La brume n’a pas lâché la petite ville depuis la veille, le col blanc serré autour du cou de la femme se détache sur le vide au-dessus d’Ussières, un peu d’effroi, plus loin l’ombre du Jorat.

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Les stores sont baissés, mais elle rassure sèchement celui qui pourrait être son premier client qu’elle va ouvrir sous peu. Avec son allure distante, son ton cassant, elle aurait pu travailler au sein de la police municipale, elle l’avertit d’ailleurs d’un ton glacial qu’il aurait tout intérêt à placer son disque de stationnement sur le pare-brise.
Le jour tarde, le client se rend au distributeur de billets tout près du rond-point. Il revient au pas de course car il ne voudrait pas qu’un second client venu à cet instant l’oblige à sauter son tour. Les stores ne sont pas levés, il en profite pour acheter des lames de rasoir dans l’épicerie voisine. Lorsqu’il en ressort le jour se lève avec un bruit de stores.
Un poste de radio en bruit de fond, deux puissants néons, c’est un autre monde, une autre femme, elle a enfilé une blouse bleue, deux edelweiss brodés sur chacune de ses épaulettes. Elle a rompu la glace.
Court très court, dit le client et ils entament la conversation. Le fils de M sort avec la fille de la postière. À force de se faire tendre la peau la pauvre Anne-Laure ne va pas faire de longs os. Il y a Serge dont j’aime les chansons, mais ses cheveux quel dommage, des cheveux teints. Je ferais mieux de me taire, c’est mon gagne-pain, mais voyez-vous, cher Monsieur, si j’aime mon métier, il y a quand même des choses plus importantes.
Elle fera l’état des lieux de la profession dans le coin, il y a seize coiffeurs ou coiffeuses pour hommes sur la ligne Ropraz-Palézieux par Mézières, Servion, Essertes, Châtillens et Oron. Trois d’entre eux louent un fauteuil dans un salon qui ne leur appartient pas. Deux sont des coiffeuses-baignoire, c’est-à-dire que le service se fait à domicile et le shampooing dans la baignoire.
La coiffeuse laissera à son client avant qu’il ne s’en aille le verbe cuiller. Lui, il lui laissera trois billets de 10 francs et deux poignées de cheveux blancs qu’elle poussera dans une trappe.

Jean Prod’hom

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C’était une amie de Jean-Rémy, une castafiore un peu lourde de hanche, une perruche au museau de fouine qui avait des lettres, la poule piaillait sans discontinuer lorsque des coquelets louvoyaient dans ses parages. Par Lagarde et Michard ! disait-elle à l’apéro en saisissant des deux mains ses lourdes cuisses.

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La quadragénaire aimait les gosses qu’on lui confiait ; une fois par année, lorsque l’inspecteur venait en classe, elle se mettait sur son 31. Les parents pourtant ne lui laissaient pas leurs enfants sans une légère appréhension, craignaient la donzelle qui lâchait tout, même la vérité qu’elle mettait en morceaux, mêlant les onomatopées aux secrets et aux grossièretés. Le vendredi, en fin après-midi, elle autorisait les plus méritants de ses élèves à ôter du bout de leurs doigts les cheveux qui s’étaient agrippés à son pull. Elle dégageait une forte odeur d’eau de Cologne.
Quand elle avait des coups de blues, l’institutrice se rendait chez Jean-Rémy qui ouvrait une bouteille de blanc, on les entendait alors rire jusqu’à tard dans la nuit derrière les rideaux rouges à pois blancs de son carnotzet.
Certains de ses amis pensaient qu’elle aurait mieux vécu sur la route, un quarante tonnes à son nom, l’Europe à ses pieds, des tapes dans le dos, une couchette à l’arrière, Hambourg Portbou Barcelone Portbou Hambourg, un gros ours en peluche porte-bonheur à ses côtés.
Mais l’institutrice n’avait pas renoncé à trouver un homme, un vrai, un solide bûcheron qui aurait lu Germinal et Le Salaire de la peur, qui lui aurait fait deux gosses dont elle aurait fait tatouer le nom au bas de son dos, avec des ailes comme celles des anges.

Jean Prod’hom

Maupas

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Un ancien terrain vague autour duquel des promoteurs – les autorités communales peut-être – ont fait construire au milieu du siècle passé des habitations à loyer modéré, une île percée de tunnels et de dépôts pleins à raz-bord des matières brutes ou usinées dont la ville a besoin. On a maçonné de plain-pied des ateliers et des réduits d'où sortent des hommes au visage marqué. Par-dessus on aperçoit sous les toits plats recouverts de mousses humides des bureaux vides, semblables à des chambres de bonne, dans lesquelles des hommes aux mains noires de cambouis font parfois le soir leurs écritures.

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D’anciennes plaques décaties fixées sur le vieux crépi annoncent la présence sous terre d’un parking, d’un service de location de voitures et d’un vendeur de moquettes, difficile d’y croire, tout est si sombre. Se succèdent de plain-pied des ateliers : constructions métalliques et serrurerie ; garage, on y répare toutes les marques ; un dépôt de gypserie-peinture, papiers peints, entretien d’immeubles ; une carrosserie ; une entreprise de parquet-ponçage-imprégnation. Au fin fond de ce qui est devenu depuis le temps une impasse, une porte-fenêtre à triple battant s’ouvre sur un local faiblement éclairé. Un vieil homme soude les montants d’une barrière en acier à la lueur d’un néon. Il aurait pu vivre de son AVS, mais il revient chaque matin à 8 heures dans son atelier, redescend à midi dans l’ouest lausannois où il vit, sa femme certainement. Il remonte à 13 heures 30 et travaille dur jusqu’à 18 heures. Peu de machines autour de lui, un poste à souder, du désordre, de quoi scier et une vieille Colly de 1970, 30 tonnes de poussée, qui lui permet de plier à angle droit et sans un bruit, comme d’autres roulent des cigarettes, des tôles d’acier de 7 millimètres. Aucune information à l’entrée de son atelier, aucune adresse, aucun numéro de téléphone, le bouche à oreille lui a fourni bien assez de travail.
Dans la cour un parqueteur pousse un diable chargé de lames, deux ouvriers fument sous le porche de la carrosserie. Ils se retrouveront au Restaurant du Boeuf à midi, et plus tard à l’heure de l’apéro. On ne peut ici que faire une entorse à la dure loi du travail, rêver sans faire de mal à personne, j’écoute les restes d’une petite musique, il est huit heures, le ciel est bleu, le ciel est vide, quelque chose d’à peine perceptible flotte, à peine mais suffisamment pour que tout change, là où je n’aurais jamais dû être, dans ce quartier si mal nommé du Maupas.

Jean Prod’hom


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Ça le rapproche de lui-même



Le jeune homme est balaise, allonge le pas, tourne la tête en direction des longues baies vitrées qu'il longe, il suit l'affaire de près. Pas d'admiration excessive mais quand même, il envie l'homme décidé qui semble le précéder. Le voilà qui crache avant de disparaître. Le garçon repasse quelques minutes plus tard, même scène dans l'autre sens, tourne à nouveau la tête en direction de celui qu'il ne parvient pas à rattraper, il crache à nouveau. Encore raté, allonger le pas n'aura pas suffi, mais il réessaiera, c'est sûr.
Cracher, c'est le raccourci que les malaimés empruntent pour quitter l'imaginaire des foules.

Jean Prod’hom

Paroles de meunier



Oh! du monde on en a vu. Au moulin toute la journée, aux fourneaux du café le soir. Comprenez, c'était pas assez pour un et trop pour deux. Alors on est allés ainsi de fil en aiguille. Depuis plus de trente ans. C'est allé vite et fort, vous verrez. Aujourd'hui on est moulus, on remonte à Villarzel.

Jean Prod’hom

Naissance du père



Pour Romain Rousset

Ondine est née mardi passé, le père s’y attendait, il a quand même été un peu surpris, Ondine pas du tout. Le père se porte bien. faut dire que l’enfant a débarqué à la dernière minute, les yeux grands ouverts, au moment même où personne ne l’attendait, si bien que le père n’a pas eu le temps d’être pris de court. Il a toutefois été suffisamment remué pour penser qu’il avait passé un peu à côté. Lui, au fond, il aurait bien voulu qu’on recommence tout, pour tout voir et se souvenir, ou qu’on diffère un tout petit peu le moment de cette naissance, oh ! à peine une ou deux minutes, l’histoire d’avoir les yeux bien ouverts, et d’être bien prêt du commencement à la fin. Ça n’a pas été le cas, tant mieux pour Ondine et sa maman.
Faut dire que le père ne pensait sincèrement pas que la naissance c’était ça, on l’aurait dite naturelle, naturelle et imprévue. Mais les choses auraient-elles pu se passer autrement ? L’enfant comme tous les enfants venait de nulle part et le père n’a pas tout saisi, Ondine a glissé d’entre les jambes de la mère, a crié deux fois avant de s’endormir sur ce ventre dont on l’avait tirée. C’était un peu comme de la science-fiction, c’est ce qu’il se disait sans y croire, car il ne savait pas exactement ce qu’était la science-fiction. Il a regardé Ondine avant de quitter l’hôpital et il a eu l’impression qu’Ondine lui ressemblait.
Il rentre à la maison, seul, se couche en chien de fusil songeant à cette autre qui dort ainsi à l’instant ailleurs, il se tient dans son lit comme elle dans le sien. Il ne peut aller au-delà et témoigner de ce qu’il n’a vraisemblablement pas tout à fait cessé d’éprouver mais qu’il imagine avec peine, qu’il n’imagine pas, parce que ce n’est pas une image, il a beau chercher un accès, la raison qui lui a permis d’embrasser le monde et de l’attacher d’un brin de langage le fait buter sur un seuil, six ou sept ans, les choses tenaient toutes seules et lui dedans avec elles, ensemble pour la dernière fois, tout lui revient mais sans rien au bout, payant aujourd’hui le prix fort d’avoir lâché l’étendue pour le repérage... Quelque chose d’essentiel, l’atmosphère intérieure, un je-ne-sais-quoi qui liait tout, a disparu et tout le monde de l’enfance avec lui, ainsi qu’un port de pêche entrevu et qu’une odeur de goudron et de calfatage seule liait dans notre mémoire et seule peu ressusciter ; mais l’« odeur » de l’enfance en nous est autrement enfouie et irretrouvable (Henri Michaux, Verve,1938).
Ondine est née, Alice aussi.

Jean Prod’hom

S'en débarrasser



Bien des gens le pensaient mais personne n’osait le lui dire, ni la fuir, elle faisait peur. Elle ressemblait à un pou râblé et torturé, la langue bleue et le courage divisé. Le sens interdit qui lui barrait le front avait obligé son âme à vivre sur le qui vive dans un réduit. Les gloussements suffisants de la donzelle rameutaient les geais, elle aimait surtout l’éclat des séries télévisées, appréciait les chefs de rayon, les seconds couteaux et les conducteurs de corbillards dont elle goûtait la conversation pleine de retenue. On l'aurait dite traditionnelle, coiffée de zinc, mais sa toiture était déformée et on aurait eu du mal à reconstituer son histoire. On l’aurait dite aveugle avec ses catadioptres fixés à l’angle de ses paupières, mais elle profitait ainsi des lumières de ceux dont elle suçait le sang. Pour ne pas se perdre quand l’horizon est couleur corneille, elle s’était fait tatouer autour de la cheville une chaîne sans maillon faible.
Elle était en devenir, sur le point de finir sa dernière métamorphose, naine, boulotte, bourrée de ces vaccins qui font gonfler. Touchée par tout, touchée par rien, elle allait d’avant en arrière comme une vieille bielle huilée par la crasse. Le soir elle guettait le troupeau, se dandinait comme une hyène, son pelage suait, si médiocre qu’aucune réputation n’osait traîner derrière elle. Elle roulait des hanches le dimanche sur le boulevard, montrait son autre cheville tatouée d’un bouquet de ronces, elle hochait du bonnet de haut en bas ou de gauche à droite, ça dépendait. Un simple coup d’oeil et elle faisait du bruit, parfois un oeuf si la demande était expresse, elle pensait sur signe et rappelait en notes les pensées d’une vie d’un seul tenant dont la légende, s’il y en eût, eût été de la taille d’un tweet. Je l’aurais préférée officier incognito dans le noman’sland de vos cauchemars ou assoiffée dans le désert de Gobi, elle vivait dans mon enclosure, se nourrissait des baies de mes haies et se tenait menaçante sur le seuil de mes jours, sur le seuil de mes nuits.

Jean Prod’hom



XCVI



Il était prof de philo, inusable lecteur d’Husserl, interprète amusé de l’oeuvre de Marx, enseignant de premier ordre, un carnet de moleskine noire toujours à portée de la main dans lequel il écrivait à journée faite, pendant les cours, hors des cours. Le voici aujourd’hui sur la terrasse du Bristol, digne et âgé, il écrit encore, j’en souris. Sa main droite n’a jamais cessé d’aller et de venir. Mais quand donc s’arrêtera-t-il ? Et quand donc pourra-t-on lire ses notes secrètes, son journal, ce qu’il a noté et dont il ne nous a jamais parlé ? Bonjour ! Il semble ne pas entendre, immobile et concentré. Bonjour ! Je m’approche encore, pas un geste, pas un mouvement. Seule sa main droite s’agite sur le quadrillage de la nappe.
– Cela ne sert à rien Monsieur, Monsieur ne vous entend pas, et puis, Monsieur souffre de la maladie de Parkinson.
Je jette un coup d’oeil à la main de l’homme à la tête usée, avant de m’en aller, sans un mot pour la personne qui l’accompagne, ruminer ce qu’il appelait, en souriant de nulle part, l’inéluctable.

Jean Prod’hom

Laurence Probst | Céramique



Elle participe enfant aux ateliers de poterie que Simone Mayor offre aux élèves de Moudon lorsque l’école est finie. Cette rencontre avec la terre sera décisive et ses effets ne la lâcheront pas. Mais c’est en marge de son activité professionnelle que Laurence Probst se formera, dans la vertu du compagnonnage et des ateliers où la transmission se fait de main à main, hors l’institution où la norme se raidit, dans ces marges que nos sociétés ont laissées en friche pour que le passionné indépendant puisse aller de son pas, loin des pressions, et trouver cette confiance qui croît de l’intérieur.
Laurence Probst rendra ce qu’elle a reçu aux enfants, à ceux de Lucens et de Moudon d’abord, à ceux des alentours de Vulliens ensuite où elle vit avec sa famille. C’est au geste libre et au regard appliqué des enfants que va tout particulièrement son attention, et c’est pour eux qu’elle a suivi en 1991 l’enseignement d’Arno Stern. Il lui a permis de mieux définir sa place, non plus évaluer l’adéquation des productions des enfants à des modèles, mais les accompagner autant que faire se peut dans l’exploration de ce qu’ils sont, sans que jamais leurs réalisations ne constituent la fin dernière de leur aventure. Un vent d’est souffle à Vulliens où sont mises à l’honneur des techniques qui ne tournent pas rond  : modelage, colombins, plaques.



Être au service de l’enfant soit, puisqu’il en a besoin, mais être à soi-même son propre servant, explorer l’histoire, les techniques et découvrir les variations des formes primitives, bol, assiette ou plat, préparer méticuleusement la rencontre de la terre et du feu, partager avec d’autres son savoir-faire, n’est-ce pas essentiel aussi  ? A cet égard le stage auquel participe Laurence Probst en 2009 à Saint-Quentin-la-Poterie est crucial. Elle s’y familiarise avec les techniques des cuissons primitives, celle du raku et de l’enfumage qui vont infléchir ses réalisations. Elle en revient pleine d’idées.
Demandez  ! Elle vous racontera la chamotte et son grain, le galet pour polir avant la première cuisson, les petites inventions qui font sourire, la vieille lessiveuse, le biscuit, le lit de sciure de sapin ou de chêne mêlée à la paille et le foin, la cire d’abeille et le bas de laine avec lesquels elle lustre les pièces enfumées, la fabrication des émaux, les étonnements lorsqu’on défourne.  Voyez les rejetons de cette mystérieuse cuisine conçue dans l’atelier, répétée, hautement technique, jointe au savoir-faire des anciens ! C’est l’écho d’un événement soigneusement préparé que le feu dans le four prend soudain en main, un bref instant, livrant aux circonstances et aux hasards les mauvais plis de la terre, récipients aux bords ronds, indécis, peau lisse ou craquelée, enfumés ou émaillés, grands signes de fumée noire, dentelles de l’émail qui se rétracte.   On n’y est pour rien, ni les dieux ni les anciens ne sont jamais entrés dans le four, pas plus qu’ils ne sont entrés dans la tête des enfants. Pas besoin d’aller bien loin pour voyager, une roulotte prise dans les hautes herbes suffit.



Travaux actuels de Laurence Probst
Exposition du 1 octobre au 13 novembre 2011
Horaires d'ouverture
Du mercredi au dimanche de 14h à 18h00  

Jean Prod’hom


Deux fois l'an



La vieille s'est levée avant tous les autres et les attend de pied ferme dans la fraîcheur d'une cuisine d'un autre temps. Elle a dès sept heures fait le gros dos pour endurer les mille maux qui l'assaillent et parasitent le marbre de son corps usé. Lorsque je la vois, elle a déjà fait le gros de la journée : sa toilette d'abord, le point sur l'actualité ensuite. Elle est montée en ville acheter une baguette, a terminé, au pas encore, la lecture du Dauphiné qu'elle partage avec son voisin. Lui reste l'imprévu auquel elle adresse derrière ses volets clos un salut ironique.
Ce matin la vieille attend. Elle attend, car aujourd'hui c'est jour de fête. Sa petite-fille – la fille de son fils – et ses trois petits-enfants dorment à l'étage. Il sont venus la veille, comme chaque année, la saluer de l'étranger. ils dorment bien là-haut, dans les monts du Lyonnais, c'est ce qu'elle se dit et s'en réjouit, car c'est un peu elle, chez elle. Elle est assise à l'extrémité d'une chaise, sur un petit qui vive, guette les bruits, prête à les accueillir et à leur sourire. Elle languit, mais sans précipitation, de les voir autour de la table. Lorsqu'ils déjeuneront, elles regardera les enfants, un peu dépitée qu'ils mangent si peu, elle s'en faisait une fête. Mais elle oubliera bien vite car l'humeur de ces vieux-là se refait derière eux comme la mer après le passage d'un bateau. Ils passeront la journée ensemble, puis une seconde nuit avant de se quitter le matin suivant jusqu'à l'automne. Tout est réglé, de la salade de haricots au jambon, à l'os pour l'occasion, le téléjournal avec le fromage blanc, les filles qu'on met au lit et l'aîné qui regarde Fort Boyard. Demain on ira à Courchau chez sa fille, la soeur du père de la mère des trois petits.
Je fais un saut en ville, quelques lignes de Montaigne sur une terrasse, tout le monde dort quand je reviens. Il y a eu un gros orage, la pluie n'a pas lâché la maisonnée, la terre est grasse. On repart avec quelques pommes de terre, courgettes et carottes du potager.
On se reverra à l'automne, au jour de la fête des morts, lorsque la vieille ira fleurir la tombe de son fils au bord du lac Léman. Elle dormira chez nous deux nuits. Et comme chaque fois qu'on se quitte, elle pleure à l'idée que c'est la dernière. Les choses iront ainsi jusqu'à ce qu'elles n'aillent plus. Dans la voiture, près de Feurs, les enfants l'ont oubliée, mais je sais pourtant qu'elle est entrée dans ces lieux qu'ils ignorent encore, depuis dix ans, par petites doses, deux fois l'an, là où on est chez les autres après notre mort, là où sont les êtres qui ne sont pas encore nés, jusqu'à ce que, disparue de chez les disparus, elle n'ait de place que diffuse, ténue, dans la mémoire infiniment complète du dernier homme.

Jean Prod’hom

Fin de journée



Je suis couturière, poète, coiffeuse et peintre, il n’y a que ressemeler mes chaussures que je ne sais pas faire. Regardez s'il vous plaît, la lune se couchait, c’était en 1975. J'ai fait ce soir-là un beau dessin ? L'automne, vous aimez ? Mon mari faisait le traducteur pour la Confédération : français, allemand et russe, il était bien à l’aise aussi avec l'italien et l'espagnol, il fumait comme un Turc et travaillait la nuit. Moi je l'attendais, il n’a pas mis six semaines pour mourir. J’habite en face du château, je trouvais ce dessin un peu perdu sur cette feuille, alors j’ai écrit cette nuit ce petit poème, à l'encre, un peu triste, n'est-ce pas ? Mais je suis quand même venue boire un café.
La vieille surfe un peu folle sur la mare de larmes, de doutes et de désillusions gaies qu'elle a laissée derrière elle. Un ami à elle est à l’hôpital. Elle n'y croit plus tout à fait, elle rit en mettant bout à bout quelques-uns des morceaux intacts de ses jours. Elle rit, elle rit poliment, d’elle-même et de ce qui l'entoure avant de quitter précipitamment le café du Poids. C'est la fin, mais elle, elle le sait quelque part, une fin qui n'en finit pas et qui la réjouit comme le jour qui se lève. Elle traverse la place et s'éloigne, un lourd cabas la fait se dandiner, comme un canard égaré, dans cette petite ville de la vallée de la Broye.

Jean Prod’hom


La cafétéria



Il fait entendre, dans l’ombre des quelques mots qu’il m’adresse aujourd’hui et sur lesquels il bute, la menace d’anciens malentendus dont il ne dira rien, déposés en lui comme le sable au fond de la mer. L’homme remue sa peine.
Il vit aujourd’hui de peu, engagé à 50% dans une entreprise de vente par correspondance. Vie solitaire je crois, dans un petit appartement du bas de la ville, une pièce et demie. On ne lui connaît aucun amour. On devine pourtant quelque part un enfant, celui qu’il a été ou celui dont il souhaiterait la présence. Cet homme je l’admire sans l’envier.
Mais tout va mieux, semble-t-il dire, comme s’il avait dompté le monde qui ne l’a guère épargné et le temps dont il suit l’absence de cadence. Il remue à peine, ne regrette rien, s’accroche à la lenteur. Il traverse incognito ses journées. Il aura vécu deux fois plus longtemps que nous autres, avec un secret qui s’éclaircit et dont il cultive les fruits doux et amers. Il ne demande rien à personne et laisse discrètement sur la table de la cafétéria les friandises que ceux qu’il a dû quitter lui envoient de chez lui. Je ne me souviens jamais de son nom. On apprendra sa mort qu’on sera tous morts depuis longtemps déjà.

Jean Prod’hom

Disparition



Le directeur de l’entreprise Pleinfeu, Eric Jaquier, leader en Europe de l’allumette a disparu. On se perd en conjectures, on ne lui connaissait aucun ennemi.
Madame Zampiéri, boulangère dans le quartier de la Palaz est la dernière à l’avoir vu. C’était un nouveau client, il venait de temps en temps autour de midi acheter une demi-livre de pain. La veille de sa disparition, nous a raconté la commerçante, Monsieur Jaquier est entré dans sa boutique à 16 heures 30, il a regardé attentivement les pâtisseries. Après de longues hésitations, il s’est décidé pour deux tartes anglaises, il en restait une troisième.
- Je vous l’offre, personne n’en voudra.
Monsieur Jaquier a souri, l’a remercié avant de sortir.
Le lendemain, c’est-à-dire le jour de sa disparition, le fabricant d’allumettes est à nouveau entré dans le magasin. Il s’est approché du comptoir, a regardé les pâtisseries.
- Je l’ai vu alors trembler, il a prononcé de drôles de mots avant de s’en aller précipitamment les mains vides. Il était environ 16 heures 30, les client du tea-room lisaient religieusement leur quotidien, les enfants criaient dans le parc, un chien aboyait. Même qu’il me restait comme la veille trois tartes anglaises.

Jean Prod’hom

LXXIV



C’était un homme des maquis, un aventurier du temps des colonels, un enfant, résistant, poursuivi, torturé, réfugié.
Voûté en raison d’une vilaine sciatique qui le taquine, il est aujourd’hui contremaître d’une petite entreprise de services. Il a gravi les deux marches qui l’ont conduit aux portes du commandement mais il n’a pas franchi le pas, le pouvoir il n’aime pas, il ne peut pas, pensez donc! mais qu’on ne lui en veuille pas, l’hidalgo cherche la paix, qu’on ne l’ennuie pas, débrouillez-vous et pourquoi pas.
Mais le rescapé sourit d’aise, il croit dur comme fer que son rang lui est dû, courage et mérite. Il ignore qu’on s’est tous cotisés pour faire taire son silence, l’aider à oublier ses frasques et qu’on n’en parle plus.
Regardez-le manoeuvrer en silence, l’homme ne fait couler aucune encre. Il est devenu à tout petits pas le lieutenant qu’il a combattu autrefois, on est tous désarmés. Il empoisonne doucereusement la vie de chacun en distribuant satisfecit et somnifères. Derrière ses paupières une indéfectible présomption fait la roue, il n’écoute pas mais dort.
Chaque été il change d’univers, plonge dans les eaux de la mer Rouge pour y laver sa nonchalance. L’homme n’est plus tout à fait vivant, englouti dans une nuée de poissons multicolores et les souvenirs de ce qu’il a été.

Jean Prod’hom

Dimanche 12 septembre 2010



Tu serais née dans les quartiers nord de Tirana et tu serais arrivée il y a 15 ans en Suisse: la Chaux-de-Fonds d’abord, Tramelan-dessous ensuite. Tu aurais trouvé là une chambre et un emploi tout près de la gare, à l’Hôtel de l’Union, pour faire la plonge, t’occuper des chambres et assurer le service du petit déjeuner le dimanche matin lorsque l’hôtel est fermé. Tu n’aurais pas rencontré tout de suite parmi les 4500 habitants que compte cette ville du Jura bernois l’homme de ton pays, né à Lezhë au fond de la baie de Drin. Il serait arrivé là pourtant peu après toi, à Tramelan-dessus plus exactement, à la suite de brèves haltes à Bâle et à Tavannes. Il aurait été engagé pour des travaux de pelle et de pioche dans la carrière Huguelet. Vous ne vous seriez rencontrés que l’été suivant à l’occasion d’une fête de la musique et vous vous seriez mariés peu après. Plus tard les Huguelet auraient encouragé ton mari à passer un permis poids-lourds et l’auraient bien aidé en cela. Tu l’aurais toi aussi encouragé. Vous auriez eu ainsi les moyens de louer un petit appartement dans l’une des barres qui blanchissent l’herbe au-dessus de Tramelan-dessous, posées à même les pâturages. Et ce matin, parce que cela fait exactement 15 ans que tu es là, tu te serais souvenue de la truite et des pommes de terre en neige goûtées un soir d’hiver à l’auberge de la Theurre, de ces instants sur la terrasse de l’Union le matin avant l’ouverture de l’hôtel, des pierres tombales entassées rue Jeanbrenin, de l’or de la carrière les samedis soir de soleil, de l’étang de Gruère avec tes deux enfants le dimanche après-midi. Tu aurais dit ne jamais t’être intéressée à la question jurassienne, à mille milles des démocrates chrétiens des Franches-Montagnes et des socialistes bernois. Tu aurais ri en évoquant les noms des hameaux de la Large-Journée et de la Chaux-d’Abel. Nous aussi.
On t’a vu dimanche matin, tu t’es assise à notre table, et tu nous as parlé dans un français rudimentaire de la vie qui t’a menée là, une vie suspendue comme celle de chacun d’entre nous entre Tramelan-dessus et Tramelan-dessous, comme si personne n’était encore arrivé à bout de l’hiver qui revient avant même qu’il ne soit terminé.

Jean Prod’hom

L'hôpital



Aux urgences, section observation, deuxième sous-sol, un infirmier m’accueille. Je l’ai déjà vu mais où ? Il m’avertit d’emblée que c’est son premier jour dans ce service en tant qu’infirmier de liaison. L’homme est bègue, il me demande de patienter tandis qu’il s’assied dans le box voisin au chevet d’une vieille dame qui lui raconte sa vie : son mari, sa nièce, son veuvage, la mort de sa cadette, son appartement, son indépendance. Lui se tait, l’écoute et prend des notes. Je lis sur sa blouse l’étiquette qui précise son identité : Patrick Modiano, infirmier de liaison.

Le patron du service en connaissait un bout sur la nature de l’homme. Il avait en effet déniché, Dieu sait où, une dame au museau de bouledogue et à la voix de corbeau qu’il avait installée dans le fauteuil de la réception. Cette dame – faut-il dire secrétaire ? – eut tôt fait de saisir les rudiments de l’aboiement. Elle apprit également à convaincre le client qu’il devait s’être trompé d’adresse, qu’il n’était, quoi qu’il en soit, pas chez lui et qu’il aurait pu choisir un autre thérapeute et surtout un autre moment. Elle effrayait si bien le patient que celui-ci se retrouvait somme tout très satisfait, heureux même, lorsque, échappé des mains de l’animal de garde et parvenu dans le cabinet du médecin, celui-ci lui annonçait que la situation était grave, désespérée même.

Jean Prod’hom

Dimanche 30 mai 2010



Il est un peu plus de midi et je traîne depuis ce matin dans l’un de ces culs du bout du monde dont on croit toujours que le destin va vous épargner la visite et auxquels on touche pourtant deux ou trois fois dans sa vie par une succession de hasards. Il faut donc s’estimer heureux, pour autant qu’on ait l’esprit libre et qu’aucune passion ne vienne allumer le regret d’avoir perdu son temps : ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance d’être l’hôte des locataires d’une impasse d’après la fin du monde.
Il a plu tout le matin et je n’ai vu personne encore dehors. Terres autrefois gagnées sur les bois noirs qui bordent la rivière, elles n’ont vu pendant des siècles qu’un ou deux fermiers aux commandes de fermes cossues. D’autres défricheurs sont venus depuis, ont épilé la vallée, bosquets, haies y ont passé. Ils ont déroulé le bitume et construit des villas par dizaines que les nouveaux riches des petites villes voisines ont dessiné à l’image de leurs constructions enfantines : laides et originales, murs épais et crépis talochés, projetés, écrasés, grattés, gros grains, pierres apparentes. Bleu, rose et vert pâle, toutes à bonne distance les unes des autres. On a sombré dans la laideur, impossible que la vallée s’en remette. Tout est déjà en ruines, ils pourriront là.
Deux grosses dames mangent une assiette de crudités. Elles sont du coin. Assises face à face, elles concassent comme des noix leurs amies d’hier à la table ronde de l’auberge du village, dans un dialecte qui désarticule leurs mâchoires. Leur front dégouline, je ne comprends rien. La méchanceté fait briller les verres de leurs lunettes aux montures noires et droites. elles ont écarté le quartier de melon qui a la couleur du saumon, trop mou à leur goût, rien à ronger. D’ailleurs on ne voit pas leurs petites dents acérées sous la menace desquelles les deux sorcières ouvrent la bouche pour faire gronder des sons gutturaux et des voyelles grimaçantes. Elles serrent dans leurs mains dodues un verre de bière. Elles en veulent beaucoup à leurs amies, mais la plus grosse plus que l’autre.
Elles étaient là quand je suis entré, je ne les verrai pas sortir, il vaut mieux. Dedans et dehors le spectacle est terrible. Et je ne vois pas d’issue

Jean Prod’hom

Dimanche 23 août 2009



Les gouttelettes pendues aux oreilles du trèfle, alourdi par la pluie tombée sans discontinuer pendant la nuit, brillaient et prolongeaient l’esprit de fête des jours passés, les foins, les moissons. Mais la rouille qui avait fait son apparition à la lisière du bois sur les feuilles de la première rangée, là-bas au loin, trop loin pour qu’on soit en mesure d’identifier l’essence, annonçait qu’il fallait compter avec la roue des saisons. Peu de mouvement dans ce tableau vivant, sinon celui de quelques nuages attardés, joufflus et souriants, qui avançaient haut dans le ciel en direction de l’ouest pour rattraper le temps perdu. La façade blanche de la maison frappée par le soleil faisait songer aux lumières de l’hiver. Les volets sombres, les fenêtres et la porte fermées, son éloignement aussi lui donnaient l’air buté. Depuis longtemps déjà ni le train ni le bus ne traversait plus cet appendice du monde que seuls deux agriculteurs du village et un vieux gardaient en vie.
La porte s’entrouvrit et le vieux sortit de la maison blanche pour s’approcher d’un pas hésitant du potager clos d’un treillis sans âge, il n’y pénétra pas mais regarda longuement les chétifs légumes qui enfonçaient leur tête dans les épaules. (Les légumes désespèrent à une telle altitude lorsqu’ils sont sans soin.) Il se dirigea ensuite vers le cabanon de la lisière, qu’il regarda avec l’esprit ailleurs, comme un aveugle. Il revint dans le verger les bras dans le dos, il s’immobilisa, appuya sa canne contre un pommier des moissons, croisa les bras sur la poitrine. Il portait une vieille salopette bleu roi et une chemise vert moutarde, des rides matelassaient son visage, il semblait visiblement indifférent au tour que prenait son domaine. Il croqua dans une pomme qu’il abandonna aussitôt dans l’herbe. Il se rendit alors d’un pas hésitant au bout de l’allée, ne se servant qu’à peine de sa canne sur laquelle il s’appuya pourtant pour ouvrir la boîte aux lettres. Il se redressa, les mains vides, reprit sa lente marche en direction de la maison dans laquelle il disparut, sans même avoir jeté un seul coup d’oeil au ciel qui avait retrouvé des airs de printemps.

Jean Prod’hom

Croy - Romainmôtier



Il a le sourire aux lèvres et les mains dans les poches, il observe un peu raide les enfants qui se baignent dans la grande fontaine tirée de la carrière du Grand Chanay. Il s'appelle Jasmin, Jasmin Roy, mais il précise d'emblée qu'il est un Roy de Premier sans royaume.
Quelques pas ont conduit Jasmin de Premier à Croy en passant par Romainmôtier, et le voici là depuis plus d'un demi-siècle, employé agricole, syndic quelques paires d'années, retraité aujourd'hui. Il a 82 ans et sait presque tout de l'eau, sauvage et apprivoisée.
On n'utilise plus les lavoirs en contrebas. Le progrès est monté au milieu du siècle passé d'Orbe et d'Echallens. On a descendu pourtant quelques années encore le linge au bord du Nozon pour rincer ce qu'on avait lavé dans ces tambours qui ont changé nos vie. Et puis on est descendu une dernière fois aux lavoirs en 1955, pour laver les sacs de jute avec lesquels on avait charrié les patates jusqu'à Cossonay et les boyaux du cochon que chaque famille élevait.
Il est cinq heures, l'orage menace, Il fait un cagnard du diable, une vingtaine d'enfants se baignent comme il y a cinquante ans, rien n'a changé sur la place. Deux bassins, le petit de 1796, le grand de 1828.

Croy n'avait que des auges en bois, mais à la fin du XVIIIème siècle et au début du suivant plusieurs communes commandent des bassins en pierre de roc conçus à Vaulion par une nouvelle génération de carriers, les Michot, les Bignens, les Reymond de Nidau et les Magnenat: à Eclépens, à Romainmôtier, La Sarraz, Juriens... Croy suit le mouvement et se dote de fontaines, et nous y voilà, et on s'y baigne.
Jasmin raconte alors l'histoire des fontaines de Croy qu'il tient de Paul Bonard, un ami à lui, qui a écrit un beau livre: Fontaines des campagnes vaudoises.

Quand les habitants de Croy virent passer, en novembre 1795, le bassin que Marc Antoine Bignens allait livrer à Eclépens, ils envoyèrent, cinq jours plus tard, le boursier et le conseiller Cavat à Vaulion, pour "discuter l'achat d'un bassin en pierre". Mais c'est avec Jean-François Michot qu'ils traitèrent, et, l'année suivante, "douze hommes et seize bêtes" s'en allèrent la chercher au-dessus de Vaulion. On le plaça au bas du village.
En 1828, on amena du Grand Chanay le beau bassin, dont un angle se brisa à la sortie de la carrière. On le répara tant bien que mal, avec ciment et crampons de fer, puis on l'amena avec les plus grandes précautions sur des rouleaux au village, où il fut placé à côté de celui de 1796. Ils n'ont plus été séparés depuis lors.


On laisse Jasmin derrière nous avant que l'orage nous surprenne. C'est fait à quelques pas du porche de l'abbatiale de Romainmôtier. On se précipite dans le refuge, on s'assoit sur les murets de pierre. Les éclairs tracent d'incompréhensibles lettres dans le ciel et le sol tremble, c'est un dallage de pierres couleur de paille, elles brillent, chacune d'elle comme une fontaine.

Jean Prod’hom

Sans-grade



Il est assis à même le sol, une trentaine d'années, désoeuvré parmi ceux qui sont de la partie. On ne lui dit rien, il ne leur demande rien, il ne compte sur rien, ne compte pour rien. Appuyé au montant d'une barrière de fer blanc qui borde la pelouse, il regarde au-delà des enfants qui vont dans tous les sens sous les projecteurs de ce dimanche matin, du côté de la ferme foraine qui se lève, son verger en fleurs, le troupeau qui paît, la première fauche. Il tend l'oreille au-delà des cris, des noms qui fusent, des rires, et il croit entendre le chant des oiseaux qui ont fui, il les devine régnant lorsque les hommes sont absents.
C'est à peine si ce inconnu a un nom, sorti d'un roman peut-être, comme l'enfant qui fugue, le vieux abandonné. Il occupe le foyer d'ombre de la grande ellipse, à quelques pas seulement du foyer de lumière qui éclaire ceux de l'autre versant. Il songe peut-être à l'effort vain de l'art, à la présomption de la musique. Ou rien de tout cela, il se repose.

Jean Prod’hom

Dimanche 25 janvier 2009



Il veut le plus gros morceau le grand à Edgar, être le dernier couché, il veut de l'argent, il veut ce que les autres ont, il ne s'étonne pas du fait que l'autre manque de tout, et lorsqu'on lui propose d'en tirer les conséquences, de quitter la maison et de se rendre dans le monde pour raffler la mise ou faire les 400 coups, il tremble: il y a trop de choses qu'il ne connaît pas.
– Je veux rester avec vous, qu'il dit, nous grossirons ensemble et nous absorberons tout, gardez-moi! on remplira nos armoires et nos buffets, les livres de souvenirs. C'est seulement lorsqu'il n'y aura plus rien à craindre hors nos murs, que tout sera dans nos meubles, que je vous quitterai et rejoindrai le monde, un monde vide et sans danger.

Jean Prod’hom

Rathvel



Enfoncé dans sa cagoule et son bonnet, les yeux fuyants, il a l'allure et la voix sans fond du possédé. Il est seul et glisse sur les pentes du Gros Niremont à Rathvel, de haut en bas et de bas en haut, la raison s'égare à moins. Tiré par l'une des barres d'un T, il ne semble pas à mes côtés, comme s'il avait laissé la plus grande partie de lui-même à la Verrerie où il vit et le solde à La Tour-de-Peilz où il exerce le métier de serrurier. Je me sens tout petit à ses côtés, presque rien: un presque rien à côté d'un absent.
Il me parle alors de ce lieu où il est né il y a une quarantaine d'années et qu'il n'a pas quitté: La Verrerie issue, m'apprend-il, de la fusion de Grattavache, du Crêt et de Progens. Ces noms sacrés qu'ils prononcent réveillent le possédé qui sort de lui-même. Il ne s'arrête plus et, par cercles concentriques, étend sa domination sur le monde. Il égrène les neuf communes du district de la Veveyse et celles qui ont disparu au coeur de la fusion : Attalens, Semsales, Bossonnens, Châtel-Saint-Denis, Granges, La Verrerie – Le Crêt, Grattavache, Progens –, Le Flon – Bouloz, Pont, et Porsel –, Remaufens, Saint-Martin – Besencens, Fiaugères. Le poème terminé il se tait. Quelques mètres encore avant le carrousel des T et on se quitte.
Ces noms font rêver: Besencens, Fiaugères, Grattavache... et la Verrerie, qui abrite un possédé. En moins de huit minutes, ce possédé aura fait d'un presque rien un connaisseur et un inconditionnel de l'un des sept districts du Canton de Fribourg. J'irai visiter la Verrerie.

Jean Prod’hom

Bellevaux



Le solstice passe et les jours s'allongent. Je songe à l'amie âgée d'un musicien valaisan avec lequel je travaillais à la rédaction d'un ouvrage sur le val d'Anniviers. Je les rejoignais régulièrement dans un appartement sombre de Bellevaux. La vieille n'éclairait pas son appartement, ni en été ni en hiver. Elle m'expliqua qu'une dame distinguée dont elle avait lavé autrefois les draps sales lui avait confié qu'elle était devenue riche – et avait joui d'un coquet succès mondain – au terme de l'accumulation obstinée de menues économies.
Lorsque je lui conseillai tout bonnement de résilier l'abonnement dont elle était la titulaire pour accélérer son accès aux feux de la rampe, elle me regarda les yeux grand ouverts, secouée par tant d'incompréhension. La vieille me fit comprendre alors que cette résiliation l'aurait à tout jamais empêchée de faire ses économies quotidiennes.

L'une a laissé ses ancêtres sur les bords du détroit de Messine, l'autre sur les rives de la Manche, elles m'ont souri vendredi après-midi comme si je leur avais offert une rose.