Édouard nous quitte tôt ce matin

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Édouard nous quitte tôt ce matin, le ciel est dégagé, il descend à Vevey remettre les clés de l'appartement dans lequel il a établi son cabinet. Il envoie un mail à Françoise dans la matinée, tout est en ordre, la gérance est satisfaite de l'état des lieux, la retraite peut commencer. Les enfants dorment encore lorsqu'on se rend à l'épicerie, une espèce de capharnaüm où l'on trouve de tout, mais à un seul exemplaire. C'est une chance que j'y trouve une brosse à dents. On ramène du pain.
Lecture du quotidien et de la documentation touristique sur la terrasse du café de la Lécherette. La Fête nationale, prévue le 31 au soir, dès 19 heures, sera animée par l'orchestre folklorique de Jacqui Nicolier, Pascal Dromelet et ses fils seront au cor de chasse, Stéphania et Mélissa au cor des Alpes, un feu, des feux d'artifice. Aucun discours n'est annoncé, dommage ! Une spécialité de la Lécherette sera servie, le tartipiat. Je demande au serveur qui souffre d'un grave emphysème s'il n'y a pas du piat de Michel de la Sia dans le tartipiat.
- Ah ! vous connaissez Michel ?
- C'est un cousin.
- Il est triste le Michel ce matin, il y a le C. qui est mort pendant la nuit, il habitait là, juste derrière, il ne voyait presque plus rien, 72 ans, mécano de la région, ses yeux bouffés par la soudure, il était à l'hôpital, ses poumons en triste état. La fête sera un peu triste demain.

Sandra, Françoise, Arthur et Louise partent pour Château-d'Oex, ils renoncent à l'itinéraire qui les aurait obligés à longer la Torneresse et ses bois sombres, passeront donc par les hauts avant de plonger sur les Moulins.
Je reste au chalet avec Lili, très concentrée, qui termine un bricolage. C'est un caméléon qu'elle réalise en laçant des fils de laine multicolores dessous et dessus une carte perforée. Elle joue ensuite aux échecs, sans prendre parti, c'est une guerre au cours de laquelle on ne meurt pas, on y fait des prisonniers. Elle réutilise certains principes du jeu, ainsi celui de la reine qui dispose de libertés que le roi n'a pas, c'est elle qui embrasse ceux des siens qui réussissent de bonnes prises. Les blancs semblent prendre le dessus.
- Pour le moment, précise Lili, mais ce n'est pas sûr que les choses durent.
Les reines soudain se font face, l'une est de trop, elles parlementent. Lili n'est pas décidée à appauvrir le monde, si bien qu'après une demi-heure, les prisonniers des blancs occupent le camp des noirs, et ceux des noirs occupent celui des blancs. Coup de théâtre, le roi blanc qu'on n'avait pas vu jusque-là délivre la reine et tous les siens. C'est le moment de leur offrir un vrai château, Lili retourne le plan du jeu, la boîte est à eux, ils sont au chaud. Les noirs restent dehors dans le froid, le temps passe. La reine et le roi des noirs décident un jour de frapper à la porte du château
- Laissez-nous entrer, on a froid, il pleut, on n'a rien, on va mourir. On a sommeil.
- Oui,
répond le roi des blancs. Mais demain vous débarrassez le plancher, dormez bien !
- Merci !

Lili ferme la boîte. C'est la nuit. Le jeu semble terminé. Mais au matin, cocorico, Lili ouvre la boîte.
- Vous devez partir !
- Ah oui ! on s'en va.
Les aventures se poursuivent, dedans puis dehors, dehors puis dedans, Lili est insatiable. Jusqu'à ce que que les enfants des noirs et des blancs, qui s'aiment d'un amour vrai malgré les interdictions des deux rois et des deux reines, montent dans la casquette d'Arthur pour un long voyage à travers la pièce. Tout se terminera par une grande fête organisée par les adultes réconciliés, dans la boîte à damiers que Lili plonge dans la nuit d'un coup sec.
Lili s'habille et on part rejoindre ceux qui nous ont quittés il y a deux heures. Le beau temps ouvre ses bras. Malgré les injonctions de Lili, je fais un détour par le fond de l'Etivaz et repère la maison natale de tante Denise. On retrouve Sandra et les autres au bord de la Sarine à la sortie des Moulins, Louise monte dans la voiture, Lili continue à pied. On file jusqu'à Château-d'Oex où Louise choisit dans un magasin de souvenirs le couteau de ses dix ans, c'est la paire de ciseaux incorporée au victorinox numéro 14 qui la décide.
La Galerie Paltenghi est fermée, j'aperçois par la fenêtre des lithographies d'Appel. Un homme me demande si je veux entrer, c'est Monsieur Paltenghi, un Tessinois qui a fait l'architecte dans la région, plusieurs décennies durant. Il peint, sa femme gère la galerie, présente ses collections, les peintures de son mari, organise des expositions. Belles lithographie de Bram van Velde et deux gravures de Sarto, sombres coups d'oeil au centre de la terre. La galerie accueillera dès samedi des huiles de Piero Mosti.
Vais lire avant le repas quelques pages du récit de Sylvain Tesson sur la terrasse du restaurant de la Lécherette, un vieil homme commande un second café glacé, il porte un teeshirt sur lequel je reconnais le visage d'un footballeur suisse connu qui tient un vieil homme par l'épaule. Dessous la fonction : guérisseur, et un numéro de téléphone. Je ne saurais donner de nom au footballeur, ni au guérisseur d'ailleurs, mais le guérisseur, c'est le vieil homme qui termine son second café glacé. J'hésite à lui demander de soigner mon épicondylite et mes autres petits bobos.
Beau tableau de fin de journée, gris argent du côté de la Gummfluh, vert et or du côté du Pic Chaussy. On décide de monter demain au Lac Lioson.
Lu chez Tesson: L'imprévu de l'ermite sont ses pensées. Elles seules rompent le cours des heures identiques. D'où vient mon amour des aphorismes, des saillies et des formules ? Et d'où vient ma préférence des particularismes aux ensembles, des individus aux groupes ? De mon nom ? Tesson, le fragment de quelque chose qui fut. Il conserve dans sa forme le souvenir de la bouteille. Le Tesson serait un être nostalgique de l'unité perdue, cherchant à renouer avec le Tout. ce que je fais ici, en me saoulant dans les bois.
Le silence me revient, l'immense silence qui n'est pas l'absence de bruit mais la disparition de tout interlocuteur.
Ces notes pour y regarder à deux fois.

Jean Prod’hom

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