Portraits
A l'hôpital
vendredi 09 juillet 2010

Aux urgences, section observation, deuxième sous-sol, un infirmier m’accueille. Je l’ai déjà vu mais où ? Il m’avertit d’emblée que c’est son premier jour dans ce service en tant qu’infirmier de liaison. L’homme est bègue, il me demande de patienter tandis qu’il s’assied dans le box voisin au chevet d’une vieille dame qui lui raconte sa vie : son mari, sa nièce, son veuvage, la mort de sa cadette, son appartement, son indépendance. Lui se tait, l’écoute et prend des notes. Je lis sur sa blouse l’étiquette qui précise son identité : Patrick Modiano, infirmier de liaison.
Le patron du service en connaissait un bout sur la nature de l’homme. Il avait en effet déniché, Dieu sait où, une dame au museau de bouledogue et à la voix de corbeau qu’il avait installée dans le fauteuil de la réception. Cette dame – faut-il dire secrétaire ? – eut tôt fait de saisir les rudiments de l’aboiement. Elle apprit également à convaincre le client qu’il devait s’être trompé d’adresse, qu’il n’était, quoi qu’il en soit, pas chez lui et qu’il aurait pu choisir un autre thérapeute et surtout un autre moment. Elle effrayait si bien le patient que celui-ci se retrouvait somme tout très satisfait, heureux même, lorsque, échappé des mains de l’animal de garde et parvenu dans le cabinet du médecin, celui-ci lui annonçait que la situation était grave, désespérée même.
Jean Prod’hom
VI
mardi 27 janvier 2009

Il veut le plus gros morceau le grand à Edgar, être le dernier couché, il veut de l'argent, il veut ce que les autres ont, il ne s'étonne pas du fait que l'autre manque de tout, et lorsqu'on lui propose d'en tirer les conséquences, de quitter la maison et de se rendre dans le monde pour raffler la mise ou faire les 400 coups, il tremble: il y a trop de choses qu'il ne connaît pas.
– Je veux rester avec vous, qu'il dit, nous grossirons ensemble et nous absorberons tout, gardez-moi! on remplira nos armoires et nos buffets, les livres de souvenirs. C'est seulement lorsqu'il n'y aura plus rien à craindre hors nos murs, que tout sera dans nos meubles, que je vous quitterai et rejoindrai le monde, un monde vide et sans danger.
Jean Prod’hom
Rathvel
mercredi 07 janvier 2009

Enfoncé dans sa cagoule et son bonnet, les yeux fuyants, il a l'allure et la voix sans fond du possédé. Il est seul et glisse sur les pentes du Gros Niremont à Rathvel, de haut en bas et de bas en haut, la raison s'égare à moins. Tiré par l'une des barres d'un T, il ne semble pas à mes côtés, comme s'il avait laissé la plus grande partie de lui-même à la Verrerie où il vit et le solde à La Tour-de-Peilz où il exerce le métier de serrurier. Je me sens tout petit à ses côtés, presque rien: un presque rien à côté d'un absent.
Il me parle alors de ce lieu où il est né il y a une quarantaine d'années et qu'il n'a pas quitté: La Verrerie issue, m'apprend-il, de la fusion de Grattavache, du Crêt et de Progens. Ces noms sacrés qu'ils prononcent réveillent le possédé qui sort de lui-même. Il ne s'arrête plus et, par cercles concentriques, étend sa domination sur le monde. Il égrène les neuf communes du district de la Veveyse et celles qui ont disparu au coeur de la fusion : Attalens, Semsales, Bossonnens, Châtel-Saint-Denis, Granges, La Verrerie – Le Crêt, Grattavache, Progens –, Le Flon – Bouloz, Pont, et Porsel –, Remaufens, Saint-Martin – Besencens, Fiaugères. Le poème terminé il se tait. Quelques mètres encore avant le carrousel des T et on se quitte.
Ces noms font rêver: Besencens, Fiaugères, Grattavache... et la Verrerie, qui abrite un possédé. En moins de huit minutes, ce possédé aura fait d'un presque rien un connaisseur et un inconditionnel de l'un des sept districts du Canton de Fribourg. J'irai visiter la Verrerie.
Jean Prod’hom
mercredi 24 décembre 2008

Le solstice passe et les jours s'allongent. Je songe à l'amie âgée d'un musicien valaisan avec lequel je travaillais à la rédaction d'un ouvrage sur le val d'Anniviers. Je les rejoignais régulièrement dans un appartement sombre de Bellevaux. La vieille n'éclairait pas son appartement, ni en été ni en hiver. Elle m'expliqua qu'une dame distinguée dont elle avait lavé autrefois les draps sales lui avait confié qu'elle était devenue riche – et avait joui d'un coquet succès mondain – au terme de l'accumulation obstinée de menues économies.
Lorsque je lui conseillai tout bonnement de résilier l'abonnement dont elle était la titulaire pour accélérer son accès aux feux de la rampe, elle me regarda les yeux grand ouverts, secouée par tant d'incompréhension. La vieille me fit comprendre alors que cette résiliation l'aurait à tout jamais empêchée de faire ses économies quotidiennes.
L'une a laissé ses ancêtres sur les bords du détroit de Messine, l'autre sur les rives de la Manche, elles m'ont souri vendredi après-midi comme si je leur avais offert une rose.