Mottier C

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Décor de film muet pour personne seule ; des filets d’eau perlent en deltas sur les carreaux des deux fenêtres du petit salon ; seuls chants, ceux de la gouttière de zinc percée et des vieux radiateurs. La corbeille à bois est vide, sur le rebord de la cheminée traînent un morceau de hêtre cironné et une écorce de frêne tuilée, sur le manteau une aquarelle. Dehors les couleurs n’ont pas résisté, elles se sont assombries à force de mélanges, les crépis de l’ancienne remise gorgés d’eau font une pâte épaisse, le rimmel coule le long du chemin à double ornière. C’est un temps à salamandre, petites algues dans ses yeux d’airelles.

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Jean Prod’hom

Saint-Prex

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Elle ne m’en a jamais autant dit ; fallait-il encore que je l’entende. C’était en réalité impossible pour la simple et bonne raison que nous ne faisions qu’un.

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Il aura fallu qu’elle meure et que le temps passe pour que nous fassions deux, et que j’apprenne à lire par-delà son absence, sur les lèvres et dans les yeux de celle qui aura été bien plus qu’une mère, ce quelque chose qui n’a jamais été dit, qui ne pouvait être dit, j’entends le secret de tout un chacun, celui qu’elle a laissé filer entre ses doigts pour aller plus loin, parce qu’il faut bien un jour renoncer à l’impossible qui nous fait vivre et qui ira nourrir la vie de nos enfants, les enfants de nos enfants, ceux du passé et ceux de l’avenir.

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G. Gloor de l’entreprise W. A. Schnegg, photographe à Chauderon, avertit celle qui deviendra ma mère, dans un mot du 18 juin 1951, qu’elle passera à Saint-Prex le jeudi 21 pour lui montrer les photos qui sont toutes bonnes. Elle sera là vers 13 heures, à moins qu’il ne pleuve. Que les élèves qui souhaitent des copies soient prévenus et apportent de l’argent, c’est 25 à 30 centimes la copie. En cas de pluie elle les enverra par la poste.

Jean Prod’hom

Vuarrengel

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S’il y a motif à à s’interroger sur les Rectifications de l’orthographe parues dans le Journal officiel de la République française, le 6 décembre 1990, ce n’est pas tant à cause du toilettage frileux d’une langue encombrée, dont les scandalisés n’ont, pour beaucoup, pas pris connaissance de la teneur, mais à cause du lobby des médecins qui ont voulu, j’imagine, que le nom de leur profession fasse bande à part, ne s’aligne pas sur la règle du è devant une syllabe contenant un e à valeur zéro.

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Une demi-heure pour aller de Corcelles-le-Jorat à Valeyres-sous-Montagny en passant par Villars-Mendraz, Peyres-Possens, les fonds de la Menthue, Fey, Vuarrens, Vuarrengel, Essertines et Yverdon. Une autre pour en revenir à 10 heures, sous la pluie. Une troisième pour y retourner à 15 heures, sous la neige. Une quatrième pour en revenir avec Louise et Lili.

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Celle que j’appelais tante Lucie, qui était en réalité une grande tante, soeur du père de ma mère, envoie de Villarzel un mot à celle-ci le 2 mars 1975, lui signalant que la platebande est toute fleurie et qu’elle prépare une salade de dents-de-lion qui ont bien poussé. Elle l’informe en outre qu’elle lui enverra sous peu un napperon qu’elle a réalisé avec les serviettes d’Hortense, morte en 1966, mère de ma mère. Elle joint à son mot une lettre que celle-ci a écrite alors qu’elle devait avoir cinq ou six ans et vivait avec ses parents et ses soeurs à Marcelin où Louis son père avait été engagé comme chef de culture à l’Ecole d’agriculture.

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Dernières négociations dans la Grande salle de Mézières autour des quelques chardonnerets qui n’ont pas été vendus, en portugais, italien, français, espagnol, arabe. Il est peut-être question du marché d’El Arrache à Alger, des concours de chants à Agadir, de Naples, de Tunis. Entre 2005 et 2015, la France a perdu la moitié de ses chardonnerets, capturés dans la glu ou des filets tendus à côté d'un mâle qui chante emprisonné dans une cage. On raconte que les chardonnerets ont disparu d’Algérie.

Jean Prod’hom


Quai Perdonnet

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Il y a dans la nuit quelque chose qui nous unit.

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J'espère que ta santé est bonne, cher Fritz, et que ta jambe ne te fait pas trop souffrir. Et pour vous Heidrun et Jérôme, une belle et douce saison dans votre maison et jardin d'Eden.

Dénia, Guatemala, Rio Dulce,1990

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Couper court. Et instiller dans l'écriture la voix dont le poète s’est délibérément privé pour aller au-delà de lui-même et de ses fantômes. En rapatriant dans la langue ce que la voix ne cesse de recouvrir de son bruit : vent, rumeur, échos, fontaine. C'est alors que la voix, dans l'écriture, devient chant.

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Jean Prod’hom

Grande salle de Mézières

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Brume au Mont tout l’après-midi, le soleil tombe à pic. Je parque devant l’église de Mézières, les places y sont rares. La Grande salle accueille la Grande Bourse organisée par le club Oiseaux des îles. Elle se prolongera jusqu’à dimanche.

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Les portes viennent de s’ouvrir, il est 17 heures, je m’y glisse. Il y a à vendre une quantité d’oiseaux exotiques, mais aussi des linottes mélodieuses, des mésanges à moustaches, des tarins des aulnes. Il y a aussi des bouvreuils pivoines et des chardonnerets élégants ; les premiers – plus petits que les vrais –  semblent en bonne santé, à l’inverse des chardonnerets qui ont petite mine, ils donnent l’impression d’avoir mal supporté le transport, sortis d’une de ces armoires vitrées et poussiéreuses dans lesquelles on a relégué pour toujours, à l’arrière des salles de préparation des cours de sciences, les animaux empaillés. C’est triste.
Tristes, les amateurs le sont moins. Je fais la causette avec un Portugais établi à Neuchâtel, qui les élève depuis plusieurs années ; avec un Tunisien qui revient d’une bourse à Reggio Emilia où il a laissé plus de 2000 francs pour un couple de mésanges, des chardonnerets jaunes, des chardonnerets élégants, des métis ; pas de bouvreuils, trop chers : ils se négociaient en effet à près de 800 francs.

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Un homme nous rejoint, il connaît le Tunisien ; ils se montrent ensemble très critiques à l’égard des chardonnerets mis en vente. Le nouveau venu vante alors ceux que les Napolitains élèvent ; c’est en Campanie, dit-il, qu’on trouve les plus beaux. Le Tunisien hoche la tête en souriant, normal, le nouveau-venu est de là-bas. Né au pied du Vésuve où il a passé son enfance, il a toujours vécu avec ces oiseaux, ils font partie de sa vie, aujourd’hui encore à Lausanne. Le Portugais nous raconte alors la passion de ses compatriotes, presque aussi dévorante que celle des Algériens dont on dit que coule dans leurs veines le sang des chardonnerets.
Le Napolitain n’en achètera aucun à Mézières, ni à Bruno qui les vend 50 francs pièce, ni à Fernando qui en demande le double. Lorsque je m’en vais, le Tunisien est en train de négocier l’achat d’un métis, né du croisement d’un chardonneret et d’un canari. Je ramasse quelques plumes et m’en vais, il fait nuit.

Jean Prod’hom

Mottier D

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On ne répétera jamais assez, les architectes qui ont réalisé nos bâtiments scolaires ont fait du beau travail. Leurs constructions résistent aux intempéries, fournissent à nos gamins un abri sûr qui aura permis aux officiers de l’instruction publique d’agir par n’importe quel temps, au diable les saisons. C’est la première de leurs vertus.

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Pas que ! Les gamins ainsi mis en quarantaine ont tiré d’autres bénéfices de cette opération, immenses, notamment celui de leur permettre de s’écarter du flux qui les emportait, de décoller leurs yeux de l’immédiat, de faire quelques observations, guidés par les maîtres qui les avaient circonscrites puis neutralisées, de refaire les analyses en vogue, d’objectiver les caractéristiques qui ont fait leurs preuves, de toucher enfin, du bout des doigts, l’universalité.
Cette mise en quarantaine – personne ne compte plus les heures – n’aura pourtant pas été sans danger. Certains de nos gamins se sont en effet mis à penser que le réel – que l’on croyait leur donner à voir – n’était en réalité qu’une extension approximative du laboratoire dans lequel ils avaient été formés, une extension aux bord flous, un fantôme qui n’avait pas su se plier à l’étanchéité et à la docilité de la pièce chauffée dans laquelle ils avaient grandi et pensé.
Certains parmi nous se sont inquiétés : en isolant le savoir de son bourbier, en déconnectant la connaissance de son énonciation et de la communication qui président à son élaboration, on risquait de séparer pour toujours la fleur du terreau qui la nourrit, d’ignorer les greffes et les mauvaises récoltes, les sécheresses et les années d’abondance.
Nous nous sommes alors avisés qu’il devenait toujours plus difficile de maintenir le pont qui tient ensemble l’ordre de la connaissance et celui du réel, que les savoirs aseptisés dans lesquels nous baignions nos gamins constituaient toujours davantage un piège qui les amenait à faire toujours moins de crédit à l’ordre premier qui les avait vu naître et dans lequel ils étaient appelés à retourner. Si bien que le laboratoire dans lequel nous les avons nourris pour qu’ils ne restent pas dépendants de leur immédiate ignorance, pour qu’ils s’en affranchissent même et goûtent à cette double vue sans laquelle on ne voit rien, s’est refermé sur eux comme une nasse, les menaçant d’une double nuit : celle d’une connaissance détachée des objets de l’expérience, celle d’un réel livré à la passion.

Jean Prod’hom

Valeyres-sous-Montagny

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Sortir des sentiers battus n’est pas aussi difficile qu’on le dit ; il suffit de faire passer ses occupations au second plan, rendre service à l’autre, lui obéir même, ou lui laisser l’initiative. J’en fais l’expérience aujourd’hui encore, en conduisant Louise et Lili à Valeyres-sous Montagny où se sont établis Gwenaëlle et ses chevaux ; je connais si mal ce coin du canton que je me réjouis des mois qui viennent, des quatre heures hebdomadaires mises à ma disposition suite à ce déménagement, riche de me retrouver chaque semaine là où je n’aurais jamais dû être.

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Je les dépose Sur le Côteau où Delphine les accueille, souriante, puis fais une halte – il faut bien commencer par un bout – dans le seul café de la commune : le Centre sportif. La tenancière m’informe qu’un second établissement devrait bientôt voir le jour, plus bas en direction d’Yverdon.
C’est mercredi, personne dehors, un rouge-gorge disparait dans une haie de thuyas au moment où, si près, j’aurais pu m’en saisir ; mais pour en faire quoi ?
Dans l’immense halle, les courts de tennis sont réservés aux enfants, des novices aux motivations diverses. Mais beaucoup donnent l’impression, grassouillets ou maigrelets, de se livrer à des exercices de rééducation, envoyés par des pédiatres ou des parents soucieux de leur santé. On a d’ailleurs retiré du groupe les graines de champion. Je continue ma lecture de l’ouvrage de Jankélévitch sur la mort, avec un certain plaisir ; il donne en effet une couleur singulière aux événements que j’ai sous les yeux.
J’en ai assez vu au milieu de l’après-midi, assez lu aussi, je vais me rincer la tête dans les eaux thermales d’Yverdon-les-Bains. Je ramasse les filles à un peu plus de 18 heures, enchantées, les dépose au Riau avant de rejoindre Anne-Hélène et Yves à Paudex pour un débriefing autour d’une fondue.

Jean Prod’hom

Valleyre

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Silence ineffable sur les bords de la Valleyre, à laquelle me conduit l'allée de l'église et que je remonte, entre 10 heures et midi, jusqu'au Pont Saint-Michel. Je souffle comme un loqueteux, ramasse quelques tessons qui ont aussi peu d'attrait que mes jours, à l'image de ces bois défaits et détrempés. Je tousse, ranquemèle.

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Silence indicible à la librairie de la Proue, silence de cathédrale, la molasse part en miettes. Beaux crépis dedans, les livres sont fermés à double tour, comme des parpaings.
L'armurier Forney me donne envie d'en savoir plus sur le fusil à lunette, noir Soulage, que j'aperçois derrière les couteaux à cran d'arrêt exposés dans la vitrine, œuvre d'art sur son socle, le patron déballe des cartons à l’avant d’une annexe creusée par un jeu de miroirs et des lumières franches. Il n’y a rien à dire, Forney armurier c’est , depuis cinquante ans que j’y passe, le top des boutiques des Escaliers du Marché, la seule qui fait rêver.
Le Barbare est ouvert, pas si barbare que ça, des couples grenouillent. ; je bois un café glacé puis achète une tondeuse de coupe BabylissPRO FX660SE dans une boutique de la rue du Maupas réservée aux professionnels de la coiffure.
Je m’arrête encore chez Antipodes, raconte mes âneries et misères à Suzanne et Claude qui m’écoutent avec bienveillance. Il est 18 heures passées lorsque je les quitte.
Parking devant la salle de gymnastique de Saint-Martin, je tapote le nom de Forney sur mon iPhone en attendant Lili, Google me dirige vers le site de Benoît Violier qui a fait un portrait attachant de l’armurier lausannois de sixième génération. Le billet s’intitule : un métier d'art, de précision... et d'émotions.
Curieuse journée, petite vendange.

Jean Prod’hom

En Marin

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Il m’arrive de lire comme d’autres naviguent par gros temps sur des mers tumultueuses, inconnues, piquées d’innombrables îles, à la recherche d’une anse qui leur offrirait un abri. Mais la plupart des îles, coupantes comme du verre, tiennent éloignée leur lourde embarcation ; les autres, désertes, sont bien trop hostiles pour qu’ils songent un instant y faire halte et s’y reposer.

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Et pourtant ils cherchent et croisent encore dans les parages, espérant toucher enfin une rive hospitalière, qui leur rappellerait d’anciens séjours et leur promettrait un asile pour établir la carte de ce mystérieux archipel.

Voici d’abord pour la rétrogradation : la création va soudainement du non-être à l’être, le non-être étant son point de départ, et la mort, thaumaturgie inversée, va en une fois de l’être au non-être, le non-être étant son point d’arrivée : c’est donc la direction, c’est le sens de la flèche qui est, dans la mort, interverti ; le processus vital, peu à peu ralenti par le vieillissement, finit par tourner court et rebrousse instantanément chemin vers son origine.

La mort, disions-nous, n’est pas de même signe ni de même sens que la plénitude positive des expériences vécues, mais est de signe et de sens inverses. Aussi ne sert-elle pas à faire comprendre cette plénitude, mais bientôt à la faire mécomprendre.


Je me fais à cette lecture de La Mort de Vladimir Jankélévitch, passe une grosse heure et demie sur le parking de l’école, crayon en main, griffé, pincé, secoué par les chicanes du philosophe ; je fais miens quelques passages que je souligne en marge, et qui deviennent comme des comptoirs où je reconnais quelques intuitions qui ne me sont pas étrangères, avec le sentiment que le sage n’aurait pas repoussé ma coque de noix et ne se serait pas moqué de mon ignorance qui tient bon.

Jean Prod’hom

Praz l'Armaz

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Mon nez coule, les chevaux éternuent ; les chevreuils ont pris la couleur des feuilles mortes, les bouleaux tiennent haut leurs bras blancs dans la nuit qui tombe, mal de tête et courbatures. J’aurai passé la journée dans les combles à somnoler et lire quelques pages de François Dagognet et de Vladimir Jankelevitch sur la mort. Mon dieu que les philosophes parlent lourd, et du lourd c’en est, surtout chez le second, qui pourtant, par moments, me laisse supposer que nous tournons autour d’un même point.

Telle est la lointaine proximité que Maeterlinck a laissée en suspens dans Intérieur : entre la nouvelle fatale qui arrive dans la nuit et le bonheur paisible d’une famille encore ignorante du drame qui l’a déjà frappée, entre la subconscience soucieuse et l’heureuse incurie, il y a cette vitre et ce jardin, et cette épaisseur de ténèbres.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la profonde vérité rationnelle du souci et la profonde vérité superficielle de l’insouciance sont deux vérités contradictoires et pourtant également vraies.

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On finit par sortir, la polaire vert pomme et la veste rouge cassis de Sandra s’allient au bleu et au jaune des ruches de la Mussilly, on enfonce dans la boue, Oscar lève dans le bois Vuacoz deux groupes de chevreuils qui ne s’y attendaient pas, personne ne sort par ce temps.
Bonne nouvelle pour Pâques prochain, on ira voir le pape. Sandra a loué un appartement sur le Campo dei Fiori.

Jean Prod’hom

COOP (Oron)

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Depuis quelques années, je remarque que les circonstances ont un effet toujours plus marquant sur l’exercice de ma raison, à tel point que je me demande aujourd’hui si elle ne suit pas scrupuleusement les indications chiffrées que lui transmettent les mouvements de mon corps physiologique et les accidents du temps qu’il fait. J'ai le souvenir qu'adolescent rien ne pouvait m’arrêter lorsque j’avais décidé de légiférer sur le monde, qu’il neige ou qu’il vente, que j’aie bu un coca ou une vodka. Avec le succès que l’on sait.

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De l’air, j’en brasse encore aujourd’hui, mais avec la conscience toujours plus vive de mon inefficacité ; mon attention aux circonstances m’incline désormais à ne pas en faire trop ; un rien m’arrête, m’amène à hésiter, me fait tousser ou me soulève, me remue, colore mon âme, paralyse mon esprit, fait patiner ma raison. Je les laisserai faire aussi longtemps qu’il m’en restera quelque chose, aussi longtemps que le corps qui les a circonscrits sera en mesure de les contenir. Et quand ce que j’ai cru être aussi pointu que l’extrémité de la plus fine des aiguilles se détachera, lorsque le pouce et l’index ne se refermeront plus, j’irai rejoindre l’étendue et la danse émoussée des poussières.
Je voudrais, avant, lever une peur qui grossit d’être contenue dans les filets d’un récit squelettique, je voudrais lever cette peur du mourir ; en marchant, en prenant du retard ou de l’avance, en écoutant et en écrivant de travers. Sans pourtant quitter la partie, comme lorsque je me trouvais le dimanche après-midi, après le repas dominical, étendu sur le canapé du salon, prétendument malade, écoutant les voix bien vivantes des gens que j’aimais et qui m’avaient oublié, comme mort, à l’image des portraits photographiques alignés sur le secrétaire. Un peu à côté, pas même une parabole, un pli, un pli bientôt défait, un pli du côté des vivants.

Jean Prod’hom

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Bois Vuacoz

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Il y a des jours ainsi, ni la tête ni le corps ne suivent ; alors on cherche à s’accrocher à quelque chose, à un mot, une phrase, à une image, un peu de soleil, au chant lointain d’une mésange. Rien. On se dit que ça va forcément arriver.

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Ce sera un épicéa, huitante ans, trente mètres, abattu cet après-midi. Ils s’y sont mis à deux, coins, masses et tronçonneuses, il a serré les dents puis s’est effondré.

Jean Prod’hom

Véranda

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Ne jamais être entièrement à ce qu’on fait, ne serait-ce que pour en sortir.

Un ongle incarné peut ruiner une vie.

Elle n’en revenait pas d’être allée si loin.

Jean Prod’hom



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Fey

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A l’intérieur d’un cube de béton sans barreaux, j’accueille ce matin vingt-neuf élèves. Dans la boîte aux lettres ce midi, je récupère le numéro de la revue faire part consacré à Gil Jouanard et le papier annonçant la journée qui lui sera consacrée en mars au Cheylard.
Sur le chemin longeant la Menthue, cet après-midi, je fais une balade avec Edmond, autrefois employé agricole à Ropraz, aujourd’hui à la retraite ; il poussait alors une carriole de Vers-chez-les-Rod à la laiterie, dans laquelle il fixait soir et matin trois boilles à lait. Il chantait à tue-tête, lorsqu’il faisait encore ou déjà nuit, des mélopées au caractère indécis, entre louanges et imprécations, pour s’assurer de la protection du Très-Haut ou effrayer le diable qui hante depuis toujours ces fonds de la Corcelette.
Edmond est depuis quelques années l’un des vingt résidents de l’ancienne maison de la direction Nestlé chargée alors de fabriquer, dans les fonds de Bercher, le lait condensé. Edmond prie, Edmond s’inquiète de ce que lui réserve le ciel.

Jean Prod’hom


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La Chavanne (Oron-le-Châtel)

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C’est de là-haut, le regard tendu vers la maison aux volets verts, au deuxième étage de laquelle la vie de l’inconnu déclinait, que j’ai cherché à me représenter pour la première fois – à rêver ou à penser – le peu qui lui restait à vivre ; à concevoir un chemin qui croiserait le sien sans lui faire de l’ombre, à faire les premiers pas sur un tracé qui n’existait pas, que j’avais à la fois à imaginer et à emprunter, avec une exigence que j’aurais voulue égale à la sienne ; à marcher en pleine lumière, celle des jours auxquels il mêlait toujours davantage, à mesure qu’il s’allégeait, son propre silence et son évidence, même la nuit ; et à tenter d’écrire ce qui ne pouvait avoir lieu que de ne pas être dit.
C’est aussi de là-haut que je suis parti le dernier jour, à pied, pour rejoindre le jardinet de la maison aux volets verts, où l’infirmier-chef m’apprit que Monsieur était mort, seul comme il l’avait voulu, un matin de printemps, la fenêtre grande ouverte.

Jean Prod’hom


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Bottens

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On l'appelait Monsieur dans le quartier. Et lorsque il n'eut plus la force de s'occuper de ses affaires, que sa marche devint trop difficile et qu’aucun signe ne laissa plus prévoir qu’il pourrait en aller autrement, il s'enquit d'un lieu qui lui offrirait un asile, à l'écart de la ville qu’il avait habitée sans y être vraiment, sans même la voir jamais, occupé qu’il fut aux travaux auxquels sa condition l’obligeait et auxquels il ne se déroba pas, qui l’éloignèrent de ce qu’il s’était promis de retrouver à la sortie du jardin de l’enfance, une innocence, et qui l’auraient amené à la fin, s’il n’y avait pris garde, à laisser à d’autres le soin d’écrire qu’il en avait été.

Jean Prod’hom


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Bibliothèque

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Toutes les minutes ne comptent pas, bien au contraire. Une seule suffit, celle qui se prolonge indéfiniment et dont il convient de ne pas nous couper, ni de nous écarter. Sans laquelle nous laisserions filer une fois encore ce qui nous échappe, condamnés à vivre à nouveau en-deçà ou au-delà. Une seule minute, qui s'élargirait jusqu'à envelopper ce qui nous manque, à laquelle nous nous joindrions, comme l'eau au goulet d'une fontaine qui déborde.

Jean Prod’hom

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Ristorante Amici (Lausanne)

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Anniversaire de Françoise, balade par les hauts puis la Goille, avec à l’est les préalpes à hauteur d’épaule, comme en Engadine.

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Elisabeth raconte qu’elle et Edith montaient par le Calvaire jusqu’à l’Hôpital cantonal, où elles regardaient, le front collé à la vitre du pavillon qui leur était réservé, la rangée des prématurés. Tandis que Michel et moi, à quelques pas de là, dans la vallée du Flon qui roulait ses eaux sales, nous ramassions pour dix sous les cadavres des bouteilles jetées par ceux qu’on appelait les saoulons et qu’hébergeait l’Armée du Salut.
Nous avions une dizaine d’année, étaient entrées ensemble au rez-de-chaussée de Riant-Mont 4 une télévision, une caisse de boissons gazeuses et, parquée devant la boulangerie, une 4L.

Jean Prod’hom

Moille-aux-Blanc

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Cher Pierre,
Grand retour du soleil, avec les jours qui s’allongent ; la vie a repris des couleurs, bruants, mésanges et moineaux sont de sortie et donnent à ce quartier du Jorat un petit air de printemps, c’est pourtant un jour à garder les mains dans les poches.

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L’air froid, sec, et la neige bien serrée étouffent le bruit des pas du marcheur, les bêtes ne s’y trompent pas. Un chevreuil et un renard se sont donné rendez-vous à la lisière du bois Vuacoz ; le premier croque l’extrémité des jeunes pousses de foyard du printemps dernier, le second est de passage, jette un coup d’oeil à l’aire de pique-nique.
La Moille-au-Blanc, à quelques kilomètres de la ville, loin des horloges et de la succession des petits emmerd’s, offre ce matin une assez belle image de la durée, traversée en tous sens par le chant des oiseaux, le murmure de l’eau de la fontaine, les traits de lumière et les taches d’ombre, asile sans murs ni toit qui me désencombre.
Ce ne sont pas les moeurs et les coutumes des bêtes, leur repaire ou le territoire qu’elles contrôlent, qui me les rendent indispensables ; car au fond, elles vivent à peu de choses près ce que nous vivons. Non, ce qui me les rend indispensables, c’est le suspens dans lequel les circonstances nous installent elles et moi lorsqu’on se croise, avant que, assurées de ma réalité et du danger que je représente, elles se dérobent, se défilent sans se retourner, laissant en plan le chasseur que j’aurais pu être, mais abandonnant à mes pieds la certitude qu'il existe à côté de celle que croyais unique, une autre manière d’habiter la terre, au fond des bois qu’elles rejoignent par une ouverture de fortune, avec une élégance et une confiance que j’envie. Et cette apparition se prolonge par l’éclosion d’un espace aux dimensions que je ne soupçonnais pas, large et lumineux, où je ne suis plus seul parmi les hommes, et où vivre, vieillir et mourir deviennent à nouveau possibles.

Jean Prod’hom