Il y a les bois du lit

Il y a les bois du lit
les petites annonces
le mauvais goût
les forts en thème
les jours de fête
les baies du gui
le tripartisme
l'or des dunes
les prunes gringettes
Jean Prod’hom
Ce ne sont pas les livres que je regretterai

Ce ne sont pas les livres que je regretterai mais les bibliothèques, le réseau dense de leurs travées, l'absence de lignes de fuite, de perspective, l'ordre presque immuable des choses, la vulnérabilité des êtres que j'y rencontrais, les grandes baies vitrées, le temps qui ralentissait, la lumière qui s'attardait, les secrets qui mijotaient, l'ignorance et les songeries, le désoeuvrement, les innombrables chaises vides autour des tables nues et la promesse d'un silence que la nuit qui tombe ne ferait pas taire.
Jean Prod’hom
Ontologie

C'est une spécialiste de l'ontologie qui termine son gros ouvrage par un long post-scriptum dans lequel elle indique avec mille précautions qu'elle aurait pu dire la même chose tout à fait autrement, que ce n'était là qu'une des innombrables manières d'aborder la question de l'être. Elle voulait ainsi, je l'imagine, rassurer ceux de ses lecteurs – j'en suis – qui ne seraient parvenus à entendre ni son dit ni son dire, en les laissant supposer que le silence – ou l'un ou l'autre de ses avatars – aurait pu en faire tout autant. De tout cela elle aurait naturellement pu ne rien en dire.
Elle conclut son post-scriptum par une évocation saisissante, l'évocation d'une crainte, celle qu'elle éprouva soudain qu'on pût croire un instant qu'elle n'avait rien à dire.
Jean Prod’hom
J'entends par la fenêtre ouverte

J'entends par la fenêtre ouverte de Pra Massin le silence de la vieille, sortie sans éteindre le petit poste de radio qu'elle écoutait autrefois avec le vieux. Quand donc sont-ils partis ? Il n'y a rien de plus vide qu'une maison devant laquelle on passe et qui fait entendre la voix des disparus, le silence de ceux qui pourraient revenir.
Elle n'était jamais là où l'on croyait, jamais ici, quelquefois ailleurs, la plupart du temps entre ici et ailleurs. Mais où et comment la rejoindre ? Alors je restais à quelques pas de la fenêtre ouverte.
C'était souvent à l'instant même où je m'avisais qu'il n'y avait personne dans la maison qu'elle apparaissait sur le chemin des Tailles ou au coin de son potager. Alors elle ralentissait comme pour s'excuser d'avoir interrompu mon attente.
Jean Prod’hom
Cher Pierre

Cher Pierre,
La sonnerie du réveil me rappelle aux dures lois des jours ouvrables. Difficile de désobéir aujourd'hui, trop avancé dans l'existence, en rendrais certains malheureux.
Il fait encore nuit. Je commence par faire du feu, trois morceaux de petite taille de chez les anthroposophes, trois moyens de chez François, un gros de chez Francis, une page du quotidien de la veille, une allumette et le tour est joué. Lorsque le pain est dégelé, il est 6 heures 30 et il fait moins de 5 degrés.
Arthur sitôt arrivé en bas se couche sur le canapé et s'enroule dans une couverture. La partie n'est visiblement pas gagnée. Sandra qui nous a rejoints se tient debout, dos au poêle. Je remets un morceau de bois. (lire la suite)
Jean Prod’hom
Il y a la soupe aux orties

Il y a la soupe aux orties
la face cachée de la lune
le poussin qui frappe à la paroi de l'oeuf
il y a le grès coquiller
mêlé à la pierre d'Hauterive
il y les piaillements de nos barbus d'Anvers
il y a pour tout avouer
ce qu'on ne dit pas
parce qu'on ne sait pas comment le dire
Jean Prod’hom
Notre identité la plus chère

Il définissait notre équilibre, notre identité la plus chère, par ce lieu qu'on ne cesse de quitter et vers lequel on revient toutes les fois qu'on ce croit ailleurs. Il appelait passion ce mouvement incessant qui nous mène vers ce qui nous rapproche de ce dont on est séparé en nous éloignant de ce dont on se croit proche. Sans qu'on y parvienne jamais. Comment cela se pourrait-il ? La succession de ces départs et de ces retours, avortés, écourtés, incomplets, nourrissent, prétendait-il, notre présence au monde en creusant toujours plus loin notre absence et celle des choses.
Si bien qu'il avançait parfois que nous sommes à la fois celui qu'on est devenu de n'avoir pas été et celui vers lequel ceux que nous avons cru pouvoir devenir nous ont ramené.
Je suis la cohorte de ceux vers lesquels mon absence me conduit, disait-il. Je suis en retour cette absence qui ne déborde pas. Et il souriait.
Le vase est vide, les fleurs fanées, le vent empêche les rideaux de baisser les bras, on entend des voix, celles d'un transistor. Près du poêle dans l'ombre noire, un vieil homme, personne ne le voit, silencieux, claquemuré dans sa cuisine, pour enfin ne pas y être sans être dérangé, pour être ailleurs sans avoir à aller trop loin.
Jean Prod’hom
Naples 1

Le Grecs sont à la recherche de terres nouvelles et étendent leur influence aux VIIIème et IXème siècles avant J.-C. sur le pourtour de la Méditerranée occidentale.
Des navigateurs venus vraisemblablement de Rhodes – établissent un comptoir sur l'îlot de Megaris. La colonie prend le nom de Parthénopé. C'est en effet sur cet îlot qu'aurait échoué Parthénopé, la sirène désespérée de n'avoir pu séduire Ulysse. Les Rhodiens lui dressent un tombeau. La colonie se développe ensuite, commercialement et militairement, le long de la côte.
PARTHENOPE
La République parthénopéenne est une république proclamée le 21 janvier 1799 à Naples par les troupes françaises commandées par le général Championnet qui se rend maître de la ville gouvernée jusque là par le roi Ferdinand IV qui prend la fuite sur un bateau britannique. Elle ne fera pas long feu, elle disparaît 6 mois plus tard.

Une autre colonie grecque s'établit à Cumes autour des années 750 avant J.-C., Cumes dont la Sibylle avait fourni à Enée le rameau d'or qui lui permit de descendre aux Enfers. Les ressortissants de cette colonie essaime et fonde la ville de Neapolis au VIème siècle, sur un plateau de roches volcaniques, l'ancien emplacement prendra le nom de Palaïopolis.
Les Romains conquéront plus tard les cités grecques de Campanie et, au IVème siècle, Neapolis et Palaïopolis ne feront plus qu'une seule ville. Mais Naples conservera son indépendance culturelle et continuera à parler grec.
Au IIIème siècle avant J.-C., Rome reconnaît par un traité, foedus neapolitanum, l'autonomie de la ville avec ses 30 000 habitants. Mieux, les Romains attirés par la culture grecque font de Naples et de la Campanie leurs lieux de villégiature : Auguste, Cicéron, César Néron,... Et bien sûr le général Lucullus, qui rapporte d'Iran les premiers cerisiers. Il s'établit dans une villa construite aux alentours de Megaris, occupe le Borgo marinario où se dresse le Château de l'Oeuf : il y installe de vastes viviers, un théâtre et une bibliothèque dans laquelle Virgile aurait rédigé l'Enéide.
CHÂTEAU DE L'OEUF
Jean-Noël Schifano raconte après d'autres qu'il existe un oeuf sacré dans l'une des caves du château. Il est plongé dans un récipient placé dans une cage suspendue à une poutre. Vie précaire. La légende veut que si l'oeuf venait à se briser, le château serait entraîné dans les flots et tout Naples à sa suite. Lorsque les avions américains bombardèrent Naples avant septembre 1943, on craignit le pire, les Allemands avaient placé leur DCA sur les toits du château de l'Oeuf.
Cet oeuf est appelé communément l'oeuf de Virgile. De l'oeuf à l'oeuvre il n'y a qu'un pas.


Traces de la Grèce et de Rome dans Naples
- Les trois artères orientées est-ouest : decumanus superior (vie Sapiens et Anticaglia), major (via Tribunali), inferior (Spaccanapoli - vie Forcella et dei Librai ).
- Place San Gaetano, sur le parvis de San Paolo, les restes du temple des Dioscures (Castor et Pollux, fils de Zeus et Léda, frères d'Hélène et de Clytemnestre).
- La silhouette du théâtre romain, entre la via Anticaglia, via San Paolo ai Tribunali e vico Giganti.
Jean Prod’hom
Dehors comme dedans, mais demain

Il n'y avait jamais eu personne dans cette maison. Au début, celui qui l'habitait avait attendu que l'averse cesse et il y était demeuré à défaut d'être ailleurs. Il avait oublié les circonstances de son arrivée, comme tant d'autres, si bien qu'il n'en ressortit jamais. Sans y être demeuré une seule fois.
Des voix sortaient d'un poste de radio et reposaient dans la pièce, comme de l'eau croupie. Il n'y avait personne, comme en été lorsqu'on passe à côté d'une fenêtre ouverte devant laquelle un rideau faseye.
On se mettait dedans, à l'abri, pour être ailleurs, par n'importe quel temps, dehors comme dedans, n'importe quand, une fois, un jour.
Jean Prod’hom
Cher Pierre

Cher Pierre,
Me suis rendormi à 4 heures 30, jusqu'à l'aube, et puis un peu au-delà. Termine ensuite le Parfum de Süskind que quelques élèves souhaitent présenter aux examens de juin, puis somnole avec la rumeur des enfants qui jouent en bas, sans élever la voix, en traînant derrière moi des lambeaux de pensée que je suis incapable de mettre bout à bout mais dont je ne parviens pas non plus à me défaire.
Je descends finalement dans le jardin, il y a une odeur que je connais bien et qui me ramène à d'autres printemps. Je l'identifie mieux qu'autrefois, presque à même de lui donner un nom, mais elle m'échappe soudain, sans avertir, je la sais encore là qui veille. Cherche un sécateur que je finirai par trouver au garage. (lire la suite)
Jean Prod’hom
Il y a les armistices
Il y a les armistices
les souliers qu'on remise
le retour des beaux jours
il y a la ronde des tondeuses
les hirondelles
les fleurs autour desquelles les amis dansent
il y a le soir le jour qui s'attarde
le carrousel des chauves-souris
il y a l'énigme avec nous dedans
Jean Prod’hom
La bataille de Monte Cassino
C'est à l'aube que le coeur s'élargit sans mot dire, il s'élargit chaque jour davantage. A toi désormais de faire quelque chose, jusqu'au bout, sans forcer ta peine. Si tu entends cet appel, va au Monte Cassino. L'homme a construit là-bas sa maison sur le rocher, les fleuves ont débordé, le vent a soufflé, la maison est tombée.
Pseudo-saint Benoît
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Les Grandes Batailles – la Bataille d'Italie
Le Monte Cassino domine les alentours, on le voit de partout, le jour, dans ses rêves, la nuit il obsède. Dans toutes les guerres il y a des montagnes. Mais aucune d'elles n'a été aussi méchante que le Monte Cassino.
Les généraux ont fait évacuer sur Rome les trésors les plus précieux de l'abbaye. Le Vatican a prévenu les deux camps. Le monastère est nu, n'y vivent que quelques moines et des réfugiés. L'ordre de bombarder l'abbaye est pourtant donné. On avertit ses locataires la veille en glissant des flyers dans des obus spéciaux, ils essaient de sortir, le soir même, avec un drapeau blanc. Les artilleurs ne les ratent pas.
Le 15 février 1944, à l'aube, des avions venus de Sicile et de Naples fondent sur le bâtiment qui ne représente aucun intérêt militaire, il est mis en miettes en moins de 3 heures.
Les Grandes Batailles – la Bataille d'Italie
Jean Prod’hom
Dire et redire

Dire et redire
dire dire et redire encore
redire autant de fois qu’il le faut
dire encore et encore redire
encore et encore
jusqu’à la fin
sans avoir le choix
n’ignorant pas que ce qu’on veut dire
– ce qui est à dire –
le manquant
en dépend.
Jean Prod’hom
Cher Pierre

Cher Pierre,
Lève un oeil à 8 heures, un second à 8 heures 30, puis plus rien jusqu'à 10. J'en connais qui auraient vivement brandi un carton jaune, convaincus que ces heures perdues le matin sont des pertes sèches. Les poules, elles, sont déjà dehors, la porte du nichoir n'a pas été fermée, ce sont les petites qui ont joué hier et qui n'ont pas pensé au goupil. On se réjouit qu'il n'en ait pas été informé, on répète aux enfants les conséquences de tels oublis, sans y croire vraiment, persuadés que la meilleure leçon est donnée par les crocs du renard. Les crocus bleu pâle sont ouverts ; une fine pellicule transparente, veinée, colle au ciel. Cacao passera la journée dans son parc. (lire la suite)
Jean Prod’hom
A.21

La sagesse populaire a repéré les limites des bons sentiments, Nietzsche a dressé le tableau généalogique du ressentiment, voici l'ère du ressenti, vilain mot sorti de nos écuries. On y goûte la bile, l'aigre rumination, la mauvaise digestion.
Jean Prod’hom
Il y a tout bonnement

Il y a tout bonnement
le bout du monde avec dessus le ciel couleur de suie
il y a le ciel immense
avec dessous des saules et des chênes verts
il y a le Lez
un bassin de grès
avec une roselière
il n'y a là rien qu'un chemin à double ornière
et moi dedans
Jean Prod’hom
Eloge des petites disparitions

BLANC SUR NOIR | NOIR SUR BLANC
Du 7 avril au 28 mai 2012
Grignan
KITTY SABATIER
DENISE LACH
CHRISTINE DEPUIDT
FANNY VIOLLET
CHRISTINE MACE
DANY JUNG
PAUL KALLOS
LAURENT REBENA
PASCAL CIRET

Fanny Viollet
La nuit tombe, il est temps de noter encore le temps qu'il fait, rappeler les circonstances, retirer du naufrage quelques-unes des choses dont on aperçoit la traîne, avant que la nuit ne les engloutisse. En faire une douzaine de motifs, les assembler bout à bout en usant des chevilles mises à notre disposition dans les ateliers du langage. Sauver ainsi quelque chose, dans une image, l'image de la déraison et les visages auxquels s'accrochent nos jours.
Je vous offre les pelotes du dérisoire.
Séquences coupées dans l'épaisseur de nos heures, elles s'enchaînent comme dans une odyssée, leurre encore. Petites morts serrées côte à côte dans un rituel de fer, je me rappelle ainsi jour après jour que l'énigme demeure et me traverse comme le furet.
Jean Prod’hom
Enigme, effacer aussi ce mot

Ce qu'il y avait eu là non pas devant moi ou autour de moi, mais dans l'amalgame de moi et de ce morceau du monde, avait été peut-être la plus grande densité d'incompréhensible contre laquelle j'eusse jamais buté – avec presque de la jubilation.
Ou faut-il imaginer que l'incompréhensible était comme un ciment qui nous aurait liés ensemble quelques instants ?
Chemins imprégnés de la vie de ceux qui les avaient lentement tracés, chemins écrits par le temps sans aucune violence dans la terre, ainsi que l'eau ailleurs en creuse avec patience et sans blessures.
Ici et maintenant, dans l'épaisseur de l'énigme, dans sa chaleur, dans son silence : un vieil homme parfaitement et irrévocablement ignare, et qu'on voit donner congé aux fées, congé aux anges, congé aux Vingt-quatre Vieillards de saint Jean. Lui-même partie prenante de l'énigme dans sa plus grande densité et qui sait s'il ne devrait pas effacer aussi ce mot – afin de mieux recevoir cette bonté venue de la terre couleur de terre, couleur de soleil bientôt couché, couleur de feu très ancien.
Philippe Jaccottet, Couleur de terre, Fata Morgana, 2009

