Abandonner l’ombre pour la proie

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Abandonner l’ombre pour la proie, le nom pour le visage et reconnaître dans les tâtonnements de l’élève, sa lassitude, ses joies, ses tourments, ses égarements, un monde qui se lève. En tenant résolument à distance l’empathie nue, si mauvaise conseillère, qui conduit le maître à parasiter le territoire de son élève en lui faisant croire qu’il lui est un peu redevable de ce qui lui arrive.
Si le maître est indispensable, ce n’est pas en ce sens, pas non plus parce qu’il en saurait plus sur le monde, c’est parce que l’élève a besoin que quelqu’un demeure inaccessible en occupant la place de l’autre ; et pour qu’il parvienne à y rester sans faillir, le maître doit prendre conscience, enfin, qu'il est le principal obstacle à l’apprentissage de son protégé, et le rester aussi longtemps que celui-ci n’a pas jeté son dévolu sur d’autres horizons.
L’école n’est pas, d’abord, une machine à transmettre des connaissances, ni un laboratoire à produire des grimaces, des rires et des pleurs, ou une fabrique à mauvais souvenirs dans laquelle l'enfant apprendrait, comme c’est si souvent le cas, à s'endurcir et à faire bande à part, mais un abri où il s’essaie à devenir un parmi les autres dans un monde en partage. La connaissance suit.

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Jean Prod’hom

Les enfants rêvent

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Les enfants rêvent lorsque les lumières de leurs parents projettent des ombres géantes. Ils s’en éloignent alors, non pas que ceux-ci n’aient pas été à la hauteur de leur tâche, bien au contraire, mais parce qu’ils se sont montrés incapables de revenir sur terre et de les entretenir de ce qu’ils ont dû passer sous silence pour en arriver là.
Au enfants de prendre au sérieux les ombres que leurs parents leur ont laissées, de déchiffrer leur danse ; de leur donner un visage, un nom, et un peu de cette lumière qui projette sur le rivage l’ombre de nos constructions de sable.

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Jean Prod’hom

Deux jeunes institutrices

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Deux jeunes institutrices boivent un thé sur la terrasse ensoleillée d’un tea-room du nord-vaudois ; elles évoquent la rentrée – c’était lundi – , se plaignent du peu de maturité de leurs élèves, de l’inefficacité des transports scolaires, de la responsabilité défaillante des parents, de l’aide de la direction qui ne vient pas.

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Elles insistent pourtant sur la beauté d’un métier qu’elles ont choisi, elles ne se sont jamais vues ailleurs. Elles évoquent leurs joies, leurs satisfactions et l’arrivée du nouveau prof de gymnastique. Elles confessent pourtant certaines de leurs difficultés et de leurs craintes, puis se moquent, gentiment, de l’une de leurs collègues qui, disent-elles, n’a vraisemblablement pas changé ses manières de faire depuis qu’elle enseigne. Elles racontent leurs projets, discutent pédagogie, avant d’échanger quelques-unes des idées qu’elles ont décidé de mettre en oeuvre.

- Je vais installer un coin-lecture, comme l’année dernière, au fond de la classe. Il suffit de dérouler un morceau de moquette, pas trop salissante, de placer contre le mur deux mini-matelas, à angle droit, et trois ou quatre coussins, jolis, de couleur, pour le confort. Quelques livres et le tour est joué.
- Tes élèves s’y rendaient souvent ?
- Non, jamais ! Tu sais, avec moi, ils ont toujours quelque chose à faire.

Jean Prod’hom

Heure blanche ce matin

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Heure blanche ce matin, Cossonay par la fenêtre de la classe 210. En contrebas l’entaille de la Venoge, au-dessus Mont-la-Ville, d’où sort un fil qui se tend à flanc de coteau jusqu’à la Praz ; plus haut la ligne verte du Jura, plus haut encore le ciel bleu. On devine le moulin de Lussery et la Sarraz, et le canal d’Entreroches, creusé dans le calcaire du Mormont par un Fitzcarraldo du XVIIe siècle, Elie du Plessis-Gouret, Breton établi à Delft. Regret. Ce rêve de grandeur, abandonné en 1648, aurait permis enfin de mêler les eaux du Nozon avec celles de la Venoge, et fait de Pompaples le centre de l’Europe, plaçant les ronges-pattes à mi-chemin de Marseille et de Rotterdam.

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Nous avons, du second étage des nouveaux bâtiments scolaires de la commune, une vue qu’aucun collège n’a jamais eue, baies vitrées si larges qu’elles permettent d’embrasser le monde de Genève à Bullet. Pourtant, il n’est pas si simple de détourner de leur tâche les enfants qui nous ont été confiés. Pas étonnant puisqu’on n’a cessé de leur répéter qu’il sont là pour travailler, qu’il est préférable qu’ils ne se laissent pas distraire et qu’ils persévèrent, malgré la peine, qu’ils avancent, avancent encore, Dieu seul sait où. Comment ces gamins pourraient-ils entendre dès lors l’invitation qu’il leur est faite d’aller rêver, nez contre la vitre, aux innombrables villages qui sommeillent ce matin, de répéter leurs noms : Sévery, Grancy, Vullierens et Senarclens, Apples et Ballens ; de buissonner le long du Veyron, et du Toleure, de l’Aubonne et de la Morges ; d’évaluer leur pente et les distances qui séparent les villages, de compter leurs habitants et d’écouter les histoires de leurs ancêtres, de suivre le tracé des deux tortillards et s’étonner.
Il semble que la fenêtre ne soit pas une ouverture, n’autorise pas le passage ; un courageux pourtant, parfois, suit d’un oeil distrait l’agitation d’une mouche qui cherche une issue, s’agitant contre les vitres, sur lesquelles on a collé, il y a quelques jours, des oiseaux noirs, leurres, ombres immobiles chargées d’avertir leurs frères de lumière, de ne pas venir s’écraser contre ces invisibles obstacles et les conchier, perturbant ainsi l’étude de nos gamins.
Rien décidément n’entrera dans cette salle ni n’en sortira, si bien que le château de Vufflens, la Dôle, Pampigny et Montricher, qu’on aperçoit au loin, n’auront pas plus de réalité que des rêves oubliés, et bien moins que les images de ces mêmes villages, de ces mêmes rivières, ces mêmes trains, ces mêmes hommes dans un livre de géographie ou d’histoire.
Pas sûr que l’école soit le meilleur moyen donné à ceux qui y entrent d’en sortir, ce n’est pas nouveau. Mais qui ira au chevet, depuis dedans, de ce qui se voit dehors ?

Jean Prod’hom

Il n’est peut-être pas si idiot de penser

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Il n’est peut-être pas si idiot de penser que le découpage disciplinaire auquel sont soumis les institutions scolaires constitue une lointaine conséquence de la division du travail, elle-même issue de la sédentarisation de notre espèce. Cette division a permis à certains de faire main basse sur les champs d’activités et, parmi eux, sur les régions de l’encyclopédie, en contrôlant les entrées et les sorties, en traçant des limites et en ménageant des passages, en établissant des langages et en cryptant des sésames. C’est vrai, cette conception a fait ses preuves ; plusieurs fois millénaires, elle ne compte pas ses réussites.

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Pourtant, les frontières entre les domaines de la connaissance (comme celles entre les états) tendent à redevenir poreuses ; et les succès dans la recherche dépendent toujours davantage de collaborations, d’échanges, d’emprunts, de mélanges, de greffes, de métissages, de traductions,... amenant l’ensemble des connaissances à redéfinir sans cesse les limites de leur territoire.
On pourrait souhaiter que la formation de nos enfants profite également de cette tendance et ne demeure pas aux mains d’enseignants issus d’une conception révolue de l’encyclopédie : géographie, allemand, histoire, mathématiques, physique..., une conception qui perdure certainement par inertie, mais aussi, et comment ne pas les comprendre, parce que ses dépositaires en tirent aujourd’hui leur gagne-pain.
Imaginons un instant que l’école se mette au diapason et renonce au découpage disciplinaire ; la voici qui serait amenée à réorganiser le temps scolaire, à reformuler le rôle des enseignants et à mobiliser l’enfant dès son entrée en classe, à mille lieues de cette vie de cul-de-plomb assisté qui caractérise l’écolier européen, enfermé dans une double grille, horaire et disciplinaire.
Celui-ci pourrait goûter un instant encore au plein air et aux joies des chasseurs-cueilleurs dans le jardin cadastré et protégé du néolithique dont nous ne sommes pas sortis, en songeant aux gains qu’il pourrait tirer personnellement de l’ensemencement du tout avec le tout, tout en rejoignant la fête mystérieuse à laquelle, qu’il le veuille ou non, il participera activement jusqu’à la fin.
Je rêve naturellement, mais j’ai entendu dire l’autre jour que les Finlandais – dont l’école, je crois, a fait ses preuves depuis plusieurs décennies –  avaient pris le parti de se débarrasser des disciplines. Il faut que je vérifie.

Jean Prod’hom

C’est le 21 août 1989

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C’est le 21 août 1989, il est 7 heures 30. La salle de classe est encore vide, mais des piles de livres et de cahiers trônent sur le bureau ; avec des agendas, un horaire, un programme, des chartes, des tableaux, des listes, une chaîne téléphonique, les dates des devoirs surveillés, du petit matériel, l’inventaire des tâches, des règlements et l’échelle des sanctions.
Tout devait aller droit lorsque les gamins entreraient ; c’était à moi de plier, si nécessaire, l’imprévisible aux impératifs, de le marier au dispositif, de le courber aux objectifs. Et si, malgré toutes les précautions, un peu de vie trouvait une ouverture, il suffirait de lui faire une petite place, ou de le feindre. L’imprévu s’épuise vite si on prend les mesures nécessaires, surtout qu’il ne fasse pas tache d’huile : fermer les portes et les fenêtres, et lui aménager une niche aux dimensions de la page A4. L’embarcation aurait tôt fait de rejoindre l’invisible chenal que chacun emprunte depuis 1803, de génération en génération.
J’ai voulu très modestement, à mon échelle, remettre sur ses pieds une école qui allait sur la tête, empoisonnée par des idées et des partis pris, une institution constamment sur le qui-vive, devenue timorée, méfiante, frileuse.

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Dernière rentrée scolaire demain matin. Sur un post-it, le rappel de quelques rendez-vous pris l’année dernière, et quelques fragiles convictions : les gamins ne sont pas des idiots et l’occasion fait le larron ; l’imprévisible fait partie de notre condition et certains biens sont souvent mal acquis ; la connaissance ne se construit pas brique à brique ; les programmes ne viennent qu’à posteriori souligner l’importance qu’une génération donne à certaines choses et à certains événements ; les nouveautés apparaissent à ceux qui acceptent d’avancer désarmés et parfois déboussolés...
Bien dormir surtout et m’y rendre sur un tapis volant, prendre les vents ascendants et ne pas les détourner de l’essentiel : lire, se repérer, écrire, observer, dire, balayer, raconter, calculer, s’égarer, écouter, rêver passer... Autant de verbes consubstantiels à nos vies. C’est déjà ça.

Jean Prod’hom

Dans les lourds sacs à dos de nos gamins

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Dans les lourds sacs à dos de nos gamins, des livres, des cahiers, des brochures, des dossiers qui voyagent de l’école à la maison, de la maison à l’école, à l’image des bûches de foyard que leurs grands-parents apportaient autrefois pour nourrir en hiver le poêle qui les réchauffait. Les temps ont changé, un simple parpaing règlerait désormais l’affaire.

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Jean Prod’hom

Passer

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Passer,
une activité
à plein temps.

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Jean Prod’hom


On ne s’éloigne guère

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On ne s’éloigne guère du lieu où l’on a vu le jour.
Où qu’on aille.
Sans quoi on ne passerait pas.

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Jean Prod’hom

Le maître se doit de maintenir

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Le maître se doit de maintenir
ses élèves à distance,
aussi longtemps qu’ils en sont affectés.

(Le maître n’a qu’une seule tâche,
celle de maintenir ses élèves à distance, en jouant petit,
aussi longtemps qu’ils n’ont pas pris la main.)


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Jean Prod’hom

Grosse agitation sur la place ovale du marché

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Grosse agitation sur la place ovale du marché. A l'est une fontaine plongée dans l’obscurité, sur la margelle de laquelle une poignée d’enfants s’affairent dans un impeccable désordre. A l’ouest, quelques tables rondes sous un lampadaire, autour desquelles des adultes boivent un coup ; l’humeur est à la complaisance, c’est qu’ils font tourner le monde, cycles et épicycles. L’opération ne se fait pas sans anathème, chacun expose ses rancunes, ses motifs. Peu de mouvements dans la composition des groupes, ici un traitre qui l'ignore encore, là un indépendant en disgrâce. Globalement le monde va mal, Il faudra compter avec la couche d'ozone et la précession des équinoxes, serrer les dents, ça aide, serrer les rangs, ça réchauffe. Ils se congratulent tandis que les enfants, infatigables, continuent leurs travaux d’irrigation.

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Jean Prod’hom

Oscillant entre la déception

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Oscillant entre la déception
de n'avoir rien retenu
et le détachement, l’insouciance, la légèreté.

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Jean Prod’hom

Les longues chaînes de raisons

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Les longues chaînes de raisons invoquées par certains penseurs pourraient identiquement, moyennant un minuscule déplacement d’angle, une légère inclinaison, un incident, un lapsus, les conduire sans qu’ils s’en avisent à une conclusion imprévue, celle qu’ils souhaitaient exclure. Si bien que, à chacune de leurs apparitions, on espère, sans le dire à personne, qu’un coup de théâtre les conduira, à la fin, à renoncer à l’une comme à l’autre, et à revenir en-deçà du carrefour où ils se sont engagés et à demi fourvoyés. Les obligeant ainsi, la fois suivante, à demeurer en amont de tout parti pris, de toute décision.

Jean Prod’hom

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Attendre

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Attendre aussi longtemps que le désir nous tient éveillé,
mais en gardant la force, le moment venu,
de tourner les talons.

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Jean Prod’hom

Un incendie se déclare

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Un incendie se déclare chez Jean-Rémy. Les pompiers arrivent sirène au vent, ni une ni deux, plongent une pompe à eau dans sa piscine. Jean-Rémy tape alors sur l’épaule du capitaine :
- L’eau est déjà à 23 degrés, je préférerais ne pas...

Jean Prod’hom

C’est une grosse entreprise

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C’est une grosse entreprise – la troisième de France –, fondée il y a quarante-trois ans, qu’une vingtaine d'employés venus des quatre coins du monde font fructifier aujourd’hui. Difficile d'évaluer le nombre d’arbres que le mistral malmène depuis ce matin, plusieurs dizaines de milliers certainement, dans une boucle du Lez, sous Colonzelle, tout jeunes encore, qui seront mis en vente l'année prochaine : abricotiers, pommiers, amandiers, pêchers, pruniers...

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L’enjambeur a sarclé les allées de cet immense verger, on voit dessous la terre encore humide, nul besoin de puiser dans les basses eaux du Lez. Se détachent des interminables rangées de pruniers deux silhouettes, qui se penchent et se redressent, on fait la causette. La femme est roumaine, établie depuis dix-huit ans à Valréas. L’homme est venu avec sa femme de Corrèze, il a une trentaine d'années et le sourire des rastas ; ils rejoindront fin octobre les vignes de la Gironde. Mais aujourd’hui, il font équipe, entent des greffons d’abricotiers sur des porte-greffe de pruniers ; ils se tiennent par la barbichette, car si la Roumaine est payée à l’heure, le Corrézien est rétribué à la pièce, si bien qu’aucun des deux ne se prélassera longtemps sur la couverture qu’il ont déroulée sous les saules qui bordent la rivière, à l’abri du mistral.
Voilà comment l’équipe fonctionne : la femme tend à son collègue une tige d’abricotier piquée d'une douzaine d'yeux. Celui-ci en décapsule un avec le tranchant de son greffoir – on appelle ça un écusson – qu'il garde avec précaution entre le pouce et l’index de sa main gauche tandis que, de l’autre, il incise en T le porte-greffe, près de sa base. En usant d’une lame émoussée située à l’autre extrémité de son outil, il écarte l'écorce et y glisse le greffon, comme on glisserait une lettre dans une enveloppe. Cette opération de chirurgie aura duré une quinzaine de secondes et lui rapportera dix-sept centimes.
Il reprend ensuite le rameau d'abricotier déposé dans un seau et recommence l’opération tandis que son équipière termine ce qu’il a commencé, ligature le greffon au porte-greffe au moyen d’un plastique qu'elle enroule quatre ou cinq fois – c’est l’emballage – et dont elle ne laisse dépasser que l’oeil. Ils ont commencé ce matin à 8 heures, ils termineront ce soir à 17, avec une heure de pause à midi, pas plus, étendus sur la couverture au bord du Lez, à l’abri du mistral.
Demain et les jours suivants, le Corrézien fera équipe avec sa femme, ils toucheront alors 25 centimes ; mais ils ne manqueront pas d’échanger leur place pour durer, car emballer et greffer sont à l’origine de maux bien différents. Quant à la Roumaine elle reviendra au bord du Lez en avril prochain, taillera les jeunes arbres fruitiers juste au-dessus du greffon, si bien que vous n’y verrez que du feu lorsqu’aux branches de votre prunier flamboieront des abricots.

Jean Prod’hom

Les réponses ont une sérieuse vertu

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Les réponses ont une vertu, elles tranquillisent, comme le font les formules incantatoires et les rituels domestiques. Mais en enfermant dans un énoncé définitif ce que la question avait élargi, elles repoussent les acteurs de la vérité loin du jeu des lumières et des ombres, propres et portées. Il va leur falloir nager à contre-courant pour s’étonner à nouveau.

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Jean Prod’hom

Aussi multiples et distants de nous-mêmes

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Aussi multiples et distants de nous-mêmes
que les innombrables sources d'une même rivière,
solidaires.

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Jean Prod’hom

Ils avaient moins de vingt-cinq ans

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Ils avaient moins de vingt-cinq ans lorsqu’ils sont arrivés dans le Vaucluse ; en bateau et en train, puis en bus une valise à la main. Ils ont travaillé plus de quarante ans dans les vignes : taille, effeuille, vendange. A la retraite aujourd'hui sur la terrasse du Pagnol, ils ont les cheveux gris, pas de château, pas de famille ; ils boivent un coup, le visage usé et brûlé par le soleil.

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Ils sont trois et ne se ressemblent pas, suivent du regard sans vraiment les voir les amateurs de la brocante de Valréas. Qui ont eux la peau rose, claironnent casquette ou chapeau de carnaval sur leur crâne rond, chemise à fleurs ou Lacoste sur le dos, cadres ou bobos.
Il a fait sec à Casablanca, 40 degrés à Fez, ils ne s’y rendront donc pas cette année. Ce matin, le mistral a laissé la place au vent d’ouest qu’ils ont à la bonne, café serré et verre d'eau, on se roule une cigarette.
On a parlé à l’ombre d’un platane, oh pas beaucoup ! et sans faire de bruit, surtout ne déranger personne ; on s’est souri en un sabir nourri d'arabe et de français du Jorat, avec la curieuse impression d’être du coin – l’un d’eux a travaillé autrefois dans le Jura –, satisfaits des maigres liens qui nous ont fait tenir côte à côte, loin des coups fourrés que se jouaient vendeurs et clients autour de ce foutripi descendu des combles ou remonté des caves qui trônera bientôt sur le buffet du salon.

Jean Prod’hom

La vieille a conçu sa vie à l’image du Titanic

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La vieille a longtemps conçu sa vie à l’image du Titanic, dûment avertie qu’elle n’échapperait pas aux coups du sort qui menacent toute traversée, mais convaincue également de l’indépendance des différents éléments qui constituent, en droit, chacune de nos existences, à l'image des caissons salvateurs imaginés par les architectes du paquebot.
Pourtant, lorsque les circonstances ont outrepassé les limites réglées par le plan de construction et qu’un pépin a entamé sa vie sur toute sa longueur et sur toute sa largeur, c’est l’ensemble qui a pris l’eau et touché le fond. Si bien qu’elle n’a pas refait surface en écopant, – c’eût été impossible, dit-elle en souriant –, mais en regardant le ciel et en flottant comme un nouveau-né.


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Jean Prod’hom